« Avançons, nous avons tellement attendu » : rencontre avec Sarah Schlitz, secrétaire d’État à l’Égalité des genres

Par N°232 / p. WEB • Octobre 2020

Nous avions rendez-vous avec la députée fédérale (Ecolo), pour parler d’une résolution qu’elle a récemment déposée au Parlement visant à reconnaître le travail gratuit des couturières pendant la crise du coronavirus. Mais c’est avec la secrétaire d’État que nous nous sommes entretenues. Catapultée le 1er octobre dernier à l’Égalité des genres et l’Égalité des chances dans le nouveau gouvernement « Vivaldi », pourtant critiqué par les féministes, la Liégeoise Sarah Schlitz se veut positive. Elle estime avoir assez de marge de manœuvre pour faire la différence au cours des trois ans et demi qui viennent. Prenons-la au mot.

Propos recueillis par Manon Legrand et Sabine Panet

Sarah Schlitz, secrétaire d’État à l’Égalité des genres et à l'Égalité des chances du gouvernement De Croo.

Parcourir la page Facebook de Sarah Schlitz, c’est un peu comme tourner les pages d’un magazine féministe… Rien que pour le mois de septembre, on découvre tour à tour une carte blanche sur les féminicides, une photo d’elle en « servante écarlate » pour la Journée mondiale de la contraception, une visite avec des femmes sans papiers liégeoises qui cousent des masques et font pression pour leur régularisation, des statistiques sur l’usage de l’interdiction de résidence des conjoints violents, des plaidoyers pour la bicyclette dans le train et pour dénoncer les freins à la mise en selle des femmes et des enfants… Un profil qui détonne dans un gouvernement certes paritaire, mais où les hommes continuent à occuper les principales responsabilités. Sa personnalité de militante engagée dans les luttes féministes la différencie aussi clairement de Zuhal Demir (N-VA) et de Nathalie Muylle (CD&V), ses prédécesseuses à la tête de ce secrétariat d’État dont les missions ont été totalement renouvelées par l’accord de gouvernement et dont les contours sont donc à réinventer.

Dans son agenda très serré, Sarah Schlitz a maintenu notre rendez-vous. À cette femme engagée, au croisement entre monde politique et société civile, nous avions envie de demander, à chaud, comment elle envisageait sa fonction et ses leviers d’action, dans un ministère lui aussi aux confluences, des matières et des compétences.

Comment vous sentez-vous, quelques jours après votre nomination ?

« Je suis dans une course. On doit prendre des décisions très rapidement, il faut aller très vite, les questions parlementaires recommencent déjà très vite. C’est aussi un saut dans la grande profondeur. Mais je n’ai pas pris cette décision dans la précipitation. Je n’aurais pas accepté ce secrétariat d’État à n’importe quel prix et sur n’importe quelle matière. Au sein d’Ecolo, nous savions ce que nous voulions, on en a fait part aux formateurs et informateurs. Et mon parti s’est vraiment battu pour avoir ce secrétariat, parce que les sujets nous tiennent à cœur, que nous les défendons depuis longtemps. Moi-même, j’ai beaucoup travaillé sur ces matières, ce qui me donne un sentiment de légitimité. C’est une reconnaissance forte pour moi de la part des militants et militantes qui m’ont soutenue à plus de 80 % [le reste : des abstentions, ndlr]. Les retours de la société civile sont très enthousiasmants, tant des associations que des militantes féministes. C’est tout un réseau qui se sent enfin représenté. C’est une grande pression… et une grande émotion. »

Lors des négociations, c’est le terme « égalité des genres » qui a été choisi et non pas « égalité entre les femmes et les hommes » par exemple… Ce qui donne parfois aux féministes l’impression de neutralisation du sujet des droits des femmes. Quel sens y mettez-vous ?

« Il y a eu une volonté des négociateurs – et dans le gouvernement – de progresser sur les droits des femmes, c’est pourquoi on a voulu évoquer les genres, les chances et la diversité. L’une des premières choses que j’ai faites avant de me positionner par rapport à la mission a été de lire l’accord. J’y ai vu des engagements concrets et de la marge de manœuvre. Me connaissant, je pourrai prendre des engagements et agir de façon solidaire et radicale sur base de ce document. Pour m’être battue face à l’ancien gouvernement MR-N-VA, devenu ensuite MR-CD&V-Open Vld, je suis satisfaite de voir cette attention et cette sensibilité aux questions d’égalité. Il y a une prise de conscience, amorcée en Fédération Wallonie-Bruxelles et en Wallonie, qui fait tache d’huile au niveau fédéral. »

Et pourquoi pas un ministère des Droits des femmes ?

« Nous avions cette revendication. Nous voulions une vice-Première ministre dotée de la compétence « droits des femmes ». »

Au chapitre Égalité des genres justement, qu’est-ce qui vous semble intéressant dans l’accord, et quelles sont les absences que vous regrettez ?

« Bien sûr, il ne s’agit pas de mon programme, mais du fruit d’un compromis. Il y a des mesures concrètes, comme la référence à la Convention d’Istanbul et la mention du Plan interfédéral de lutte contre les violences aux femmes. On trouve aussi, dans cet accord, des priorités que nous demandions depuis longtemps : la question de l’écart salarial, de l’inscription du féminicide et de l’écocide [les crimes les plus graves contre l’environnement, ndlr] dans le Code pénal, ce ne sont pas que des symboles !

L’inscription du féminicide et de l’écocide dans le Code pénal, ce n’est pas qu’un symbole !

Il y a aussi le renforcement du congé de paternité, le renforcement de l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes, la question de la formation des premières lignes, un enjeu essentiel également. Koen Geens [ministre de la Justice sortant, CD&V, ndlr] avait annoncé qu’il allait former les magistrats, très bien : nous irons encore plus loin. Il faut d’ailleurs savoir que, depuis 2019, les magistrats sont formés à l’aliénation parentale comme concept valable, non pour les mettre en garde contre cette théorie… J’espère que je vais pouvoir agir sur ce genre de dossiers et avancer vers des choses plus progressistes. La question des statistiques genrées sur les violences ne figure pas finalement dans l’accord. Mais elle fait partie de mes priorités, j’ai beaucoup insisté sur ce point lors des négociations. »

 Les droits des femmes sont très transversaux et sont impactés par toutes les autres compétences, comme l’Emploi, la Justice, la Santé… Comment comptez-vous procéder ?

« Déjà, il faut se parler. Je vais d’abord me tourner vers mes collègues Ecolo-Groen, et actionner des leviers avec eux. Je compte aller vers Petra De Sutter, par exemple, à la Fonction publique. On va travailler ensemble à l’exemplarité des pouvoirs publics en termes de diversité. En matière de mobilité, il y a aussi des enjeux hommes-femmes, idem sur la question du climat… Concernant les matières comme la Justice, il s’agira aussi, toujours à partir de l’accord, de voir comment on peut avancer. Mes collègues parlementaires poseront aussi des questions. Je siégerai également à la Conférence Interministérielle « Droits des femmes » [lieu de concertation entre les différentes entités fédérées, qui mettra le focus sur la lutte contre les violences, ndlr], l’occasion aussi de travailler de façon transversale… »

Comment allez-vous réfléchir à la coordination avec les autres ministères pour éviter de courir après chaque ministre ?

« Il nous faudra élaborer une stratégie concrète. Au sein du gouvernement, il s’agira d’identifier les personnes en charge des questions de genre dans chaque cabinet. Je pense aussi au travail avec les parlementaires. Le travail sur l’IVG a également renforcé les liens entre les femmes et les députées des différents partis… »

Nous manquions d’un leadership fédéral sur la question des violences.

Il y a une grande attente des entités fédérées sur la question des violences…

« Oui, nous manquions d’un leadership fédéral dans ce dossier. Il nous faut un plan fédéral, d’autant que ce niveau dispose de leviers très importants, comme l’Intérieur et la Justice. Il faut aussi qu’on travaille ensemble, avec les entités fédérées. Si on développe, par exemple, des mesures d’éloignement des auteurs de violences conjugales, il faut que les Régions soient d’accord. »

Mais quel levier aurez-vous, par exemple, sur le dossier de la réforme des pensions ? À la lecture de cet accord, qui entend monter la pension minimum à 1.500 euros net pour une carrière complète, on a quand même l’impression que les réalités des femmes sont balayées.  

« Je me servirai de la phrase inscrite au chapitre pensions, qui préconise de « prendre en compte les inégalités entre hommes et femmes et les réduire autant que possible », comme levier de négociations. »

Quels sujets constitueront selon vous un grand challenge ?

« En matière de contraception, on est parvenus à ce que l’accord promeuve un accès facilité à la contraception. Mais on n’a pas acquis la gratuité. Toutefois, c’est déjà très ambitieux par rapport au passé. Une alternative à la gratuité était de relever le plafond du statut BIM, beaucoup trop bas actuellement. D’autres portes pour élargir l’accès à la contraception sont à ouvrir. Avec les parlementaires qui travaillent en matière de santé, il s’agira d’avancer.

Sur la dépénalisation de l’IVG [renvoyée en Commission Justice et à l’étude par un « comité scientifique multidisciplinaire », une façon de l’évacuer, ndlr], nous sommes évidemment fâchés. Mais nous n’aurions pas pu faire voter la loi ambitieuse que nous voulions… C’est aussi lié au fait que nous avons mis du temps à former un gouvernement. Mettons-nous autour de la table, discutons et avançons. Nous n’allons pas mettre de côté les dossiers « embêtants ». »

Vous êtes à l’intersection des matières et vous avez précisément dans vos compétences la lutte contre les discriminations de sexe, mais aussi en lien avec le handicap, l’origine supposée… Qu’allez-vous faire en termes de lutte contre le racisme ?

« On va lancer le plan contre le racisme, déjà bien avancé. On pourra aussi trouver des éléments via la Convention d’Istanbul pour pouvoir défendre les femmes vulnérables, migrantes notamment. Il faudra aussi travailler contre les discours de la droite extrême et de l’extrême droite, qui se banalisent en Flandre. On a donc l’occasion de prendre un tournant différent. »

Ce sont autant de dossiers clivants. Qu’est-ce qui va nourrir votre confiance ?

« Être membre de ce gouvernement, différent du précédent. On a fait un grand pas. Je pense qu’il y a l’ancien monde, et le nouveau monde. Avançons, nous avons tellement attendu… »

J’aimerais vraiment mettre fin au sentiment d’impunité sur les questions de violences.

Comment envisagez-vous le lien avec les associations féministes ?

« N’hésitez pas à venir me voir ! Je vais aussi appeler des femmes qui sont pour moi des grandes références pour récolter des conseils et nourrir ma réflexion, et faire en sorte que les mesures politiques que je prends aient un impact social réel. »

Pouvez-vous pointer un objectif qui vous tient particulièrement à cœur, sur ces trois ans et demi à venir ?

« J’aimerais vraiment mettre fin au sentiment d’impunité sur les questions de violences. Je ne suis pas dans le « tout répressif » et l’extension du carcéral. Mais je pense qu’avant un féminicide, il y a beaucoup de choses sur lesquelles agir. Je voudrais aussi que les citoyennes se sentent représentées, et susciter d’autres vocations. »

Share Button