À la rencontre de Nasrin Sotoudeh, avocate des Iraniennes en lutte pour leurs droits

Par N°211 / p. 24-25 • Septembre 2018

Dans la République islamique d’Iran, des femmes musulmanes et laïques s’engagent de multiples manières pour faire avancer les droits humains et en particulier les droits des femmes. Début 2018, un mouvement contre le port obligatoire du voile a pris de l’ampleur, mais la répression s’abat férocement. axelle s’est entretenue avec la célèbre avocate Nasrin Sotoudeh, qui défend plusieurs militantes emprisonnées. Depuis notre discussion avec elle, Nasrin Sotoudeh a elle-même été placée en détention et est encore emprisonnée à l’heure de boucler ce numéro. Il faut donc lire cette interview avec recul. Nous vous tiendrons bien sûr informé·es de l’évolution de sa situation.

Nasrin Sotoudeh photographiée chez elle, en décembre 2014. © Getty Images / Kaveh Kazemi

 

Après la révolution de 1979 – à laquelle elles ont massivement contribué –, l’État iranien a tenté de reléguer les femmes à la sphère privée en revenant sur des droits acquis précédemment. Les femmes ne se sont pas laissé faire et, petit à petit, ont gagné certains combats comme l’accès aux études, à l’emploi ou encore au planning familial. Mais en ce qui concerne le mariage, la famille ou l’héritage, elles sont toujours discriminées et le port du voile reste une obligation dans l’espace public.

De nombreuses Iraniennes se rebellent contre cette contrainte et, début 2018, certaines d’entre elles ont même publiquement ôté leur voile. Elles réclament le libre choix et, au-delà, davantage de droits et de démocratie. Celle qui a lancé le mouvement, Vida Movahedi, 31 ans, mère d’une petite fille, a été arrêtée le 27 décembre 2017 après avoir agité son voile blanc dans les rues de Téhéran lors de manifestations contre le gouvernement du président Hassan Rohani. Elle a été libérée le mois suivant. Malgré la répression, des dizaines de femmes ont depuis décidé de sortir sans voile dans l’espace public : nombre d’entre elles ont été arrêtées.

axelle a pu s’entretenir avec Nasrin Sotoudeh, une avocate renommée spécialisée dans les droits humains et la défense des prisonnier·ères politiques, lauréate 2012 du prix Sakharov pour la liberté de l’esprit décerné par le Parlement européen. Son courage lui a déjà valu de la prison entre 2010 et 2013, pour « propagande contre l’État » et parce qu’elle était membre du Centre pour les droits humains, formé notamment par Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix. Après sa libération, Nasrin Sotoudeh a repris son travail de plus belle et défend les droits de plusieurs militantes contre le port obligatoire du voile, dont Narges Hosseini, 32 ans, détenue depuis le 29 janvier 2018. Narges Hosseini a été condamnée fin mars à 24 mois de prison (dont 21 en sursis) pour « encouragement à la corruption en enlevant le hijab en public » et pour avoir commis « un acte interdit dans un espace public »… Les deux femmes ont fait appel.

Mais, après notre entretien avec elle, Nasrin Sotoudeh a elle-même été arrêtée le 13 juin dernier ! Les autorités ont fait savoir à son mari qu’elle allait purger une peine de cinq ans de prison, à laquelle elle a été condamnée en son absence et sans en être informée. La raison de son incarcération : « propagande contre l’État » et « assemblée et conspiration » avec l’une de ses clientes en prison pour avoir défié le port obligatoire du voile.

Pouvez-vous nous dire ce qui se passe avec les femmes retirant leur voile dans l’espace public iranien ?

« De nombreuses femmes se dévoilent dans les rues. Certaines le font le mercredi [en suivant l’initiative « White Wednesday », lancée par l’activiste féministe iranienne Masih Alinejad, ndlr] et d’autres, comme Narges Hosseini, le jour qu’elles choisissent. Ce qui est évident, c’est que les femmes et les filles ne veulent pas se conformer au hijab obligatoire, prévu dans la loi 638 du Code pénal islamique. L’Iran est l’un des rares pays à considérer le retrait du hijab en public comme un crime, et la loi établit une sanction pour les contrevenantes : entre 5.000 et 50.000 tomans d’amende [entre 1 et 10 euros environ, ndlr] ou de dix jours à deux mois de prison. »

Pourquoi ces femmes manifestent-elles aujourd’hui ?

« Ces quarante dernières années, je peux vous dire que les femmes ont inventé le port « incivil » du hijab : c’est le « mauvais hijab », un voile minimal, considéré comme inacceptable par l’État. Indépendamment de la façon dont les femmes se couvrent en public, le gouvernement a continué à augmenter ses standards en termes d’obligation du port du hijab. Si l’on étudiait l’histoire des réactions et des positions du gouvernement envers les femmes portant un voile minimal ou pas de voile du tout, on verrait que ces femmes ont été arrêtées, battues, parfois jusqu’à la mort. Et pas uniquement par l’État… Je me souviens, dans les années 1990, que les journaux ont publié l’histoire d’un homme qui « promouvait la vertu et empêchait le vice ». Il s’était battu en rue avec une jeune fille qui est décédée à la suite des coups reçus…

Au-delà de ces situations extrêmes, chaque femme fait l’objet d’insultes et de condescendance dans l’espace public. On entend souvent des remarques comme « Remets bien ton voile », « Ton rouge à lèvres est sombre » ou encore « Tu as trop de maquillage ». Et comme le gouvernement n’a jamais cédé en rien, la succession de toutes ces injustices amène des femmes vers un point où elles veulent passer de l’incivilité à la désobéissance civile. Et elles l’expriment aujourd’hui par le rejet du hijab.  »

Pouvez-vous nous parler du cas de Narges Hosseini ?

« Il y a d’abord eu le cas de Vida Movahedi, inculpée pour « trouble à l’ordre public » et « retrait du hijab en public », soit deux crimes – ce qui est déjà problématique. Dans le cas de ma cliente Narges Hosseini, ils ont poussé les charges plus loin : ils ont ajouté les accusations d’avoir commis un « acte de péché » et d’avoir « encouragé l’immoralité ou la prostitution ». Cette dernière accusation est très lourde, et égale pénalement au fait de gérer une maison close, ce qui est passible de un à dix ans d’emprisonnement.

Je crois que c’est un message du département de la Justice envers les autres femmes : si elles veulent faire la même chose, elles encourent de lourdes peines. Heureusement, ma cliente a rejeté ces actes d’accusation. Mais malgré ces accusations, je crois en la méthode de ces activistes. La désobéissance civile a été utilisée partout dans le monde, pourquoi ne marcherait-elle pas en Iran ? »

Comment êtes-vous considérée en Iran pour votre travail ?

« Je pense que certains de mes concitoyens ont des critiques vis-à-vis de mon travail et je le respecte. Toutefois, la plupart des gens, femmes comme hommes, quand ils me voient dans la rue, sont très gentils envers moi, me disent qu’ils suivent mes activités et me remercient. Ça arrive souvent.

Quant au gouvernement, je veux dire que malgré ses positions contre moi – je suis parfois étiquetée comme « dissidente » et « ennemie » par des officiels –, nous avons des soutiens parmi ses membres. Les personnes qui défendent les droits des femmes sont soutenues et protégées par les femmes et les familles de ces mêmes officiels. Du coup, la vérité, c’est que je ne suis pas contrariée par ces positions du gouvernement. J’ai un objectif en tête, et je le poursuis. »

Merci à Mona Mahdi pour la traduction.

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