Leur venue au cœur de l’Europe a été rendue possible par l’Alliance Féministe Francophone, une initiative lancée en 2025 par les ONG Equipop, la Fédération Internationale pour les Droits Humains (FIDH) et le Fonds pour les Femmes en Méditerranée (FFMed) pour briser l’isolement des activistes francophones dans les instances internationales. Dans cet entretien, Najet Araari et Oumou Khaïry Diallo livrent un témoignage puissant sur les racines de leur combat, la violence du rejet social et l’urgence d’une solidarité féministe qui dépasse les frontières et les barrières linguistiques.
Quels ont été les déclencheurs de votre engagement pour les droits des femmes ?
Oumou Khaïry Diallo : « Mon engagement a pris racine vers 16-17 ans. J’ai grandi à Conakry [capitale de la Guinée, ndlr], dans un milieu purement patriarcal où les exemples de réussite féminine étaient rares. J’ai vu une tante mariée trop tôt, une voisine battue, et des filles de mon âge privées d’école. Surtout, j’ai été moi-même victime d’excision à l’âge de 12 ans. Je me demandais si ce sort était inévitable : devrais-je aussi me marier précocement ? Mon mari me battrait-il ? C’est ce refus d’une vie où tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains des hommes qui m’a poussée à agir, d’abord en cherchant une communauté de partage entre filles, puis de manière plus structurée [au sein de l’association Club des Jeunes Filles Leaders de Guinée, qu’elle dirige, ndlr]. »

Najet Araari : « Je viens de Kesra, un village berbère du nord-ouest de la Tunisie. À l’Université de Tunis, j’ai découvert l’injustice sociale et la corruption. Mon passage au féminisme s’est fait quand j’ai constaté l’ampleur du harcèlement sexuel des professeurs sur les étudiantes. J’en ai fait mon sujet de mémoire de maîtrise, une première en Tunisie. Ma directrice de recherche m’a alors encouragée à rejoindre l’Association des femmes tunisiennes pour la recherche sur le développement. Depuis, je n’ai jamais quitté le mouvement. »
Vous êtes aujourd’hui à Bruxelles avec l’Alliance Féministe Francophone. Pourquoi cet espace est-il stratégique pour vous ?
Nous sommes ici pour demander une harmonisation entre les discours sur les droits humains et la réalité des financements.
Najet Araari : « C’est une opportunité cruciale car nous sommes souvent invisibilisées. À Bruxelles, nous participons au Forum UE-ONG sur les droits humains [une plateforme annuelle où la Commission européenne et les Organisations Non Gouvernementales actives sur les droits humains se rencontrent et dialoguent, ndlr] et au dialogue structuré sur le troisième Plan d’action de l’UE sur l’égalité des sexes. Il est vital de montrer les limites de l’action de l’Union européenne sur le terrain. Par exemple, l’UE signe des conventions sécuritaires avec la Tunisie pour protéger les frontières, mais ces documents ne mentionnent jamais la dignité humaine des migrant·es. Nous sommes ici pour demander une harmonisation entre les discours sur les droits humains et la réalité des financements. »

Oumou Khaïry Diallo : « En tant que francophones, nous faisons face à une barrière linguistique qui nous coupe souvent des réseaux et des financements internationaux dominés par l’anglais. L’Alliance nous permet de peser sur les décisions budgétaires. En Guinée, nous devons prendre en charge des survivantes de violences dont les coûts médicaux et juridiques sont exorbitants. Une prise en charge peut coûter jusqu’à 200 euros, soit quatre à cinq fois le salaire minimum mensuel guinéen (environ 45-50 euros). C’est ce déséquilibre que nous venons dénoncer : les organisations féministes reçoivent moins de 1 % de l’aide publique au développement ! »
Quels sont les défis majeurs auxquels vous faites face dans vos pays respectifs ?
Najet Araari : « En Tunisie, nous subissons un véritable « backlash ». Nous avons perdu la parité dans la loi électorale : nous sommes passées de 30 % de femmes parlementaires en 2011 à seulement 11 % aujourd’hui. Il y a une forte tentation de revenir sur le Code du statut personnel sous l’influence d’un conservatisme régional grandissant. Notre priorité est de protéger le mouvement féministe lui-même via le Front pour l’Égalité et les Droits des Femmes, car nous sommes attaquées de toutes parts. »
Aujourd’hui, nous puisons dans nos fonds de fonctionnement pour sauver des vies, car si nous ne le faisons pas, personne ne le fera.
Oumou Khaïry Diallo : « Le risque sécuritaire est permanent. Bien que nous n’ayons pas encore connu d’arrestations de militantes en Guinée, le risque plane, car nous dénonçons des agissements de personnes au pouvoir. À cela s’ajoute l’instabilité financière : au début, nous cotisions avec notre propre argent de poche pour payer nos déplacements. Aujourd’hui, nous puisons dans nos fonds de fonctionnement (cotisations de nos membres, soutiens de nos partenaires) pour sauver des vies, car si nous ne le faisons pas, personne ne le fera. »
Comment la société et vos familles perçoivent-elles votre militantisme ?
Oumou Khaïry Diallo : « Ce n’est pas bien vu. On nous traite d’effrontées, de filles de « faibles mœurs » qui portent atteinte aux valeurs de la communauté. Sur les réseaux sociaux et dans les médias locaux, les injures sont violentes et touchent même ma famille. Ma mère est partagée entre la fierté et la peur. Sans mes grands frères pour faire rempart, elle m’aurait sans doute obligée à rester à la maison. »
En Tunisie, nous sommes stigmatisées comme des « traîtres à la nation ».
Najet Araari : « En Tunisie, nous sommes stigmatisées comme des « traîtres à la nation ». On nous accuse de travailler pour des « agendas occidentaux » parce que nous recevons des fonds internationaux, alors que l’État collabore avec ces mêmes bailleurs. Trois responsables d’associations sont actuellement en prison, dont Saadia Mosbah, pour avoir défendu les droits des minorités et des migrant·es. L’accusation de blanchiment d’argent est souvent utilisée pour nous faire taire. »
Oumou, vous êtes musulmane pratiquante. Comment conciliez-vous votre foi avec votre lutte ?
Oumou Khaïry Diallo : « Ma foi me guide. Elle me dit que je ne suis pas seule dans mon combat pour un monde juste. Aucune religion ne prône l’injustice ou la violence. Cependant, je dois déconstruire des préjugés des deux côtés. En Europe, on s’est déjà étonné que je lise des livres féministes parce que je porte un turban. Estimer qu’on ne peut pas être féministe et religieuse est une erreur de jugement. Pour moi, être féministe, c’est laisser la personne vivre ses propres choix. »
Quelle est votre stratégie pour continuer à avancer malgré les pressions ?
Najet Araari : « Le réseautage est notre seule « arme ». Nous collaborons avec les syndicats, les mouvements de jeunes et les ligues de défense des droits de l’homme. Nous comptons aussi beaucoup sur le bénévolat et sur l’engagement d’individus qui organisent des actions spontanées. C’est le mouvement qui résiste le plus aujourd’hui en Tunisie. »
Oumou Khaïry Diallo : « Nous continuons à créer cette communauté où l’on s’élève ensemble. Malgré le mépris et les blocages d’opportunités au niveau national, nous restons debout. La solidarité internationale, comme celle que nous trouvons ici à Bruxelles, est un moteur essentiel pour ne pas se sentir isolées. »
Comment rêvez-vous l’avenir de vos pays ?
Najet Araari : « Je rêve d’une Tunisie où chaque personne puisse pratiquer sa citoyenneté en toute liberté et en pleine dignité, loin de la pauvreté et des crises qui frappent durement les femmes aujourd’hui. »
Oumou Khaïry Diallo : « Je milite pour un monde égalitaire où les recommandations de bien-être pour les êtres humains seront enfin respectées. »