Tribunal de la famille : pourquoi il déçoit les femmes

Le tribunal de la famille, mis en place en septembre 2014, avait une ambition majeure : rendre la Justice plus simple et accessible. Deux ans plus tard, cette promesse peine à être tenue. Et les femmes en payent le prix fort.

«  Une famille, un dossier, un juge ». C’est le slogan qui résume le tribunal de la famille, mis sur pied il y a deux ans en Belgique. Ce tribunal centralise une série de litiges familiaux autrefois morcelés dans différentes juridictions (divorce, cohabitation légale, mariage, autorité parentale, hébergement des enfants mineurs, pensions alimentaires, etc.). Cette centralisation vise à éviter aux justiciables le ballottement entre le juge de paix, le tribunal de première instance et le tribunal de la jeunesse. « C’était lourd et onéreux, tant pour le justiciable – amené à déposer plusieurs requêtes, à payer des droits pour chacune d’elles, à se déplacer à différents endroits pour faire valoir ses droits – que pour l’État – chaque greffe devant convoquer les parties, organiser des audiences différentes. C’était aussi une source d’incompréhension, parfois même génératrice de décisions contradictoires », souligne Anne Deome, juge pour la chambre de la famille, division d’Arlon.

Pour elle, le bilan de cette nouvelle instance est, malgré quelques bémols, « extrêmement positif ». Elle souligne surtout l’impact réel de la centralisation des litiges familiaux et des informations concernant une famille grâce à la création des « dossiers familiaux ».

En revanche, Anne Deome reconnaît que la gestion des dossiers par un seul juge, grande promesse du tribunal de la famille afin d’assurer la cohérence des décisions rendues, reste à ce jour « impossible à réaliser avec les effectifs dont ma juridiction dispose. » C’est le cas d’Arlon, mais aussi d’autres régions.

Sacrées sorcières

Pourchassées, torturées, brûlées vives… Les dizaines de milliers de femmes accusées de sorcellerie durant des siècles ont servi de défouloir aux sociétés européennes alors pétries d’obscurantisme et foncièrement patriarcales. En se réclamant de cette figure inquiétante mais ô combien subversive de la sorcière, de nombreuses féministes l’ont érigée en symbole de la révolte des femmes.

Elle est vieille et affreusement laide. Elle a le nez crochu, des verrues poilues et un chapeau pointu. Rappelez-vous la terrifiante Reine-sorcière offrant une pomme à Blanche-Neige, les furies du film Hocus Pocus ou ces « macrales » qui hantent encore aujourd’hui le folklore wallon. La sorcière, ce personnage incontournable des contes de fées, ressemble peu aux femmes bien réelles, qui l’ont inspirée.

• À lire : La philosophe française Colette Arnould, auteure de l’ouvrage de référence Histoire de la sorcellerie, remet les pendules à l’heure.

Entre le 14e et le 17e siècle, des dizaines de milliers de femmes ont été portées sur le bûcher par les tribunaux de l’Inquisition et des États européens. On leur reprochait d’avoir pactisé avec le diable, on les accusait de tous les maux qui frappaient leur village et on leur prêtait les desseins les plus maléfiques. Bien qu’elles n’aient pas été les seules de leur époque à être poursuivies pour sorcellerie – des hommes et des animaux accusés d’être des suppôts de Satan ont également été jetés aux flammes –, les femmes ont été les victimes désignées de la fameuse « chasse aux sorcières ».

Les sorcières, ces coupables idéales ?

La caricature grossière de la sorcière n’a rien à voir avec les femmes réelles exécutées par milliers en Occident entre le 14e et le 17e siècle. La philosophe française Colette Arnould, auteure de l’ouvrage de référence Histoire de la sorcellerie, remet les pendules à l’heure. Rencontre.

Quand sont apparues les premières sorcières ?

« La sorcellerie est ancestrale. Dans les sociétés primitives, c’est le sorcier et non la sorcière qui jouait essentiellement un rôle. Le sorcier est censé avoir un savoir, alors que les femmes ont un savoir-faire. Il dispose d’un statut, ce qui n’était pas le cas en Occident, surtout pendant l’essor du christianisme. »

Qui étaient les sorcières pourchassées en Europe ?

« C’étaient souvent des femmes assez simples, issues de milieux assez modestes, qui s’imaginaient que peut-être, en s’aidant de certaines pratiques, elles allaient se sortir d’affaire, de la pauvreté, des problèmes qu’elles avaient. Elles ne savaient pas très bien ce qui leur arrivait quand elles étaient traînées devant les tribunaux de l’Inquisition à la fin du Moyen-Âge.

Les sorcières étaient souvent des femmes assez simples, issues de milieux assez modestes. Elles s’imaginaient que peut-être, en s’aidant de certaines pratiques, elles allaient se sortir de la pauvreté, des problèmes qu’elles avaient.

Elles se croyaient souvent réellement sorcières, elles s’imaginaient avoir des pouvoirs, parce qu’on en parlait tellement que cela finissait par les influencer. En plus, dans les procès, les questions étaient posées de manière à inciter l’accusée à répondre d’une certaine façon. Cette pauvre femme qui ne connaissait rien au droit, aux lois, tombait nécessairement dans le piège et était condamnée. Et puis il faut aussi prendre en compte toutes les illusions liées aux drogues qu’utilisaient les sorcières. Certaines herbes provoquaient des hallucinations. L’historien Jules Michelet a essayé de faire de la sorcière une révoltée, mais je ne pense pas du tout que les sorcières l’étaient. »

• À lire : En se réclamant de cette figure inquiétante mais ô combien subversive de la sorcière, de nombreuses féministes l’ont érigée en symbole de la révolte des femmes.

Mais n’y avait-il pas parmi elles des esprits libres, des femmes médecins ?

« Très certainement, les femmes ont soigné de tout temps mais elles n’étaient pas conscientes d’avoir un certain savoir. Le savoir était du côté des hommes. Il faut juger avec le regard de l’époque et pas avec le nôtre. À l’époque des chasses aux sorcières, au 16e et 17e siècle, les femmes étaient complètement dépendantes des hommes, de leur mari. Ce qui n’était pas le cas au Moyen-Âge, où elles avaient le droit d’avoir un métier, n’étaient même pas obligées de porter le nom de leur mari et possédaient leurs biens en propre. »

© Marie Leprêtre
© Marie Leprêtre

Pourquoi étaient-elles alors envoyées au bûcher ?

« La sorcellerie a servi à combattre tout ce qui dérangeait. Ça a commencé déjà au Moyen-Âge, de manière très diffuse, au moment des grandes catastrophes : les croisades, les grandes épidémies, parmi lesquelles la grande peste de 1348 qui va décimer entre le tiers et les deux tiers de la population européenne. C’est l’époque des guerres, des luttes pour le pouvoir. À la fin du Moyen-Âge règne un climat de peur, qui fait que l’on se met à voir le diable partout. Et la grande coupable effectivement devient la femme, la sorcière.

À la fin du Moyen-Âge règne un climat de peur, qui fait que l’on se met à voir le diable partout. Et la grande coupable devient la femme, la sorcière.

Parce que la femme inquiète. Parce que de tout temps, elle a entretenu un rapport particulier avec la vie et avec la mort. Les femmes donnent la vie et c’étaient elles qui pratiquaient des avortements, et qui s’occupaient des morts et des préparations funéraires. La sexualité féminine inquiétait aussi terriblement, avec cette image de la femme castratrice, qui dévore l’homme… Et puis les femmes soignaient, elles utilisaient des herbes, elles pouvaient donc à la fois guérir et tuer, donner la vie et la mort. Au 16e et au 17e siècle, la sorcellerie est donc devenue le moyen de se débarrasser de tous les déviants : les hérétiques, les juifs, les homosexuels… »

Quel a été le rôle du christianisme dans ces condamnations ?

« C’est assez révélateur de voir que dans les pays à dominante catholique, on pousse sur le bûcher les protestants, et inversement, dans les pays protestants, on pousse sur le bûcher les catholiques. C’est en France et en Allemagne que la sorcellerie a le mieux pris : en Allemagne, le pays de Luther, au moment où il y a cette opposition entre catholiques et protestants, et en France pendant les guerres de religion. L’Église catholique a contribué à dévaloriser la femme, dans un contexte de mépris des femmes apparu au 12e siècle. Il y a un tournant lorsque paraît le Roman de la Rose. Dans la première partie, le poète Guillaume de Lorris la présente la femme comme l’inspiratrice des cours d’amour, il l’encense. Mais dans la deuxième partie, écrite par Jean de Meung, l’accent est mis sur tous les défauts de la femme : menteuse, bavarde, infidèle… Et le culte de la Vierge Marie, qui apparaît au 11e siècle, va créer une opposition entre Marie, vierge et mère, et Ève, la pécheresse, qui sera reprise plus tard dans le cadre des procès de sorcières. »

Vous évoquez le procès de Jeanne d’Arc, le plus célèbre des procès en sorcellerie…

« En général, les documents étaient brûlés en même temps que la sorcière qui était condamnée, mais on a tout de ce procès : les questions, les réponses, tout a été consigné par écrit et a été conservé. Jeanne d’Arc est accusée de sorcellerie, d’hérésie, condamnée comme devineresse. Jeanne d’Arc, c’est celle qui transgresse, qui usurpe le rôle de l’homme. On est dans le cas typique de quelqu’un qui dérangeait, en l’occurrence les Anglais, et dont on avait tout intérêt à se débarrasser. »

Oktoberfest : fête de la bière et de la violence machiste

Chaque année, entre fin septembre et début octobre, des dizaines d’agressions sexuelles ont lieu à la Fête de la bière de Munich. Des associations de femmes sont sur le terrain pour venir en aide aux victimes et faire changer les mentalités.

Sous le ciel toujours bleu de l’immense tente à bière de la brasserie bavaroise Hacker, plusieurs milliers de convives trinquent joyeusement au son de la chanson à boire « Ein Prosit der Gemütlichkeit » (dont les paroles invitent à passer un moment « agréable »), le mantra de la Fête de la bière de Munich. Il est midi, la bière coule à flots depuis dix heures du matin déjà, l’ambiance est chaleureuse, surchauffée, festive. Il pourrait tout aussi bien être minuit.

Un lieu de repli pour les femmes

Dehors, sous la pluie battante, Kristina Gottlöber nous attend devant le sobre bâtiment qui abrite le « Security Point ». Elle fait partie d’IMMA, une association munichoise qui vient en aide aux adolescentes et aux jeunes femmes, et qui a lancé en 2003, avec les associations Amyna et Frauennotruf München, une initiative baptisée « Sichere Wiesn für Mädchen und Frauen » (une Fête de la bière en toute sécurité pour les femmes et les jeunes filles). « Beaucoup de plaintes pour viol ont été déposées durant l’Oktoberfest en 2002, explique Kristina Gottlöber. Cela a été un déclic. Il fallait agir face à ces nombreuses violences sexuelles, surtout lorsqu’on sait que la plupart de ces agressions ne débouchent pas sur une plainte. Quand on a treize plaintes pour viol, on estime que le nombre réel de viols est immense. »

Vers la reconnaissance du féminicide, de l’Amérique latine à la Belgique 

La Région de Bruxelles-Capitale a adopté en juin une résolution pour condamner et lutter contre le féminicide. Un pas en avant au niveau des institutions belges vers la reconnaissance d’un crime qui peine à rentrer dans le dictionnaire comme dans le Code pénal, et qui traduit pourtant la mort de milliers de femmes dans le monde. Pourrions-nous nous inspirer de l’expérience latino-américaine ?
[Extrait du dossier à retrouver en intégralité dans axelle n° 193, novembre 2016]

Le 6 décembre 1989, Marc Lépine, 25 ans, entre dans une classe de l’École polytechnique de Montréal et ouvre le feu, tuant 14 étudiantes, en blessant autant, au cri de : « Je hais les féministes ». À Ciudad Juárez, au Mexique, près de mille cinq cents femmes ont été violées et tuées entre 1993 et 2011. En République démocratique du Congo, le viol est utilisé comme arme de guerre, dévastant le corps et l’âme de milliers de femmes et de filles. Les terroristes de Daesh pratiquent l’esclavage sexuel… La liste est longue et ces crimes odieux portent un nom : ce sont des « féminicides ».

L’Amérique latine en première ligne

Pour l’Organisation mondiale de la Santé, le féminicide est « tout meurtre de filles ou de femmes au simple motif qu’elles sont des femmes ». Ce néologisme a fait son apparition en 1992 dans le livre de la féministe sud-africaine Diana Russell : Femicide. The Politics of Woman Killing (écrit avec Jill Radford). C’est d’abord en Amérique latine que ce concept s’est développé, notamment grâce aux enquêtes menées par des féministes afin de faire la lumière sur les meurtres de Ciudad Juárez. « C’était en 1996, raconte Marcela Lagarde, féministe mexicaine. Le livre de Diana Russell et Jill Radford m’a aidée à comprendre que […], tant au Mexique que dans d’autres pays, il s’agissait de crimes de genre, de crimes misogynes, de haine contre les femmes, qui s’expliquaient aussi par la grande tolérance envers ces violences […] parce que l’État n’agissait pas pour empêcher ces crimes. »

Élue députée en 2003, Marcela Lagarde a créé une commission spéciale du Parlement mexicain pour étudier le phénomène et chercher des solutions. « J’ai proposé la réalisation d’études de cas dans tout le pays. […] Nous avons pu démontrer que ce sont d’une part les grandes inégalités entre les hommes et les femmes et, d’autre part, la violence, constitutive de la condition masculine, qui expliquent que tant d’hommes puissent commettre des homicides de femmes. Il ne s’agit pas nécessairement d’homicides liés au narcotrafic : ils ont été commis par les parents, des maris, des fiancés, des gens connus des victimes… »

« Ni una menos ! »

De ce travail de fond est née une loi promulguée en 2007, visant à protéger le droit des femmes à une vie sans violence. Ce texte comprend la violence communautaire, institutionnelle et la violence dans le milieu éducatif et professionnel. Pour Marcela Lagarde, le meurtre d’une femme « parce qu’elle est une femme » est ainsi sorti de l’ombre. Cette reconnaissance a même permis de rendre l’État juridiquement responsable, car incapable de protéger la vie des femmes. Sur le continent, d’autres pays suivent : le Costa Rica en 2007, le Guatemala en 2008, le Chili et le Salvador en 2010, le Pérou en 2011, l’Argentine et le Nicaragua en 2012, le Honduras en 2013 (voir le reportage), le Brésil en 2015.

Mais la loi ne suffit évidemment pas. La colère des femmes d’Amérique latine a explosé dans la rue ces deux dernières années à l’occasion d’immenses manifestations autour des slogans « Ni una mas ! » (« pas une de plus ! ») et « Ni una menos ! » (« pas une de moins ! »). Ces slogans font référence à un poème écrit par la Mexicaine Susana Chávez pour protester contre les meurtres de femmes à Ciudad Juárez – elle-même fut assassinée en 2011 en raison de son combat. En juin 2015 et 2016, les manifestations ont rassemblé des centaines de milliers de femmes et d’hommes en Argentine, au Chili, en Uruguay, et ont entre-temps inspiré l’Espagne : en novembre dernier, plus de 200.000 personnes ont défilé dans les rues de Madrid pour montrer leur opposition aux féminicides.

Argentine : mobilisation contre les féminicides

Et ailleurs en Europe ?

En tant que crime spécifique assorti d’une peine spécifique, le féminicide est invisible dans la plupart des législations européennes, malgré la ratification de la Convention d’Istanbul par 18 États membres du Conseil de l’Europe, dont la Belgique depuis mars dernier. Cette Convention a pour objectif de protéger les femmes contre toutes formes de violences et implique un traitement différencié des crimes contre les femmes.

L’Italie et l’Espagne ont toutefois intégré le féminicide en 2013 dans leurs Codes pénaux. En France, la question est toujours ouverte. Le 16 septembre 2014, le mot « féminicide » a été ajouté au vocabulaire du droit et des sciences humaines par la Commission générale de terminologie et de néologie, qui l’a défini comme « homicide d’une femme, d’une jeune fille ou d’une enfant en raison de son sexe ». Mais ce n’est qu’en 2015 que ce mot franchit l’hostilité des dictionnaires : le Petit Robert le renseigne en tant que « meurtre d’une femme, d’une fille en raison de son sexe ».

En Belgique, la « résolution condamnant le féminicide », votée par le parlement de la Région de Bruxelles-Capitale le 10 juin 2016, peut être considérée comme un premier pas. Le texte qualifie de féminicides les violences à l’égard des femmes et élargit le champ sémantique à l’hétérosexualité forcée. Il appelle le niveau fédéral à reconnaître la terminologie « féminicide » et à ériger le féminicide en infraction pénale.

Au-delà du mot, il faut bien sûr analyser les moyens de lutte que se donnent les pays européens qui ont intégré ce crime spécifique dans leur législation. En effet, si la plupart des pays latino-américains disposent d’Observatoires et de statistiques sexuées très utiles pour comprendre l’ampleur du phénomène, chez nous en Europe, ces chiffres sont le plus souvent produits grâce aux volontés militantes. Comme en Italie, où c’est la Maison des femmes de Bologne qui récolte des données à partir d’informations recueillies dans la presse… L’initiative intergouvernementale « Le féminicide en Europe », destinée à favoriser la recherche sur le sujet, travaille en parallèle à la création d’un Observatoire européen. En attendant, les mouvements de femmes continuent leurs tristes calculs.

La culture du « féminicide d’amour »

En 2014, en France, on comptait 118 femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. En Australie, au Canada, en Israël, en Afrique du Sud ou encore aux États-Unis, entre 40 et 70 % des femmes assassinées le sont par leur partenaire intime… Voilà un type particulier de féminicide qui touche un nombre très important de femmes partout dans le monde et qui, contrairement à la tendance à la baisse des homicides en général, est en constante augmentation, tout en faisant rarement l’objet d’enquêtes et de poursuites.

Encore aujourd’hui, ces meurtres font la une des journaux ou de magazines dans les rubriques faits divers, dans des articles racoleurs semblant presque « expliquer » le geste de l’assassin, qui aurait tué par « jalousie », par un « excès d’amour ». Au détour d’une conversation, on peut entendre parler d’un divorce « à la corse » ou « à l’italienne » sur le ton de la blague – ces expressions signifiant l’assassinat d’une épouse. Le rappeur français Orelsan chante « Ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner » dans un hymne au féminicide qui lui a valu une inculpation pour « provocation à la violence à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur sexe ». Du Code pénal à la culture, le chemin est encore long.

Photos : Sergi Rugrand / Collectif Krasnyi

Hillary Clinton, une présidente féministe ?

Enfant, elle a vu briser son rêve de devenir astronaute parce que c’était un « métier d’homme » ; demain, elle brillera peut-être au sommet des États-Unis. Hillary Rodham Clinton écrirait l’histoire en devenant la première femme présidente américaine. Mais l’écrira-t-elle pour et avec toutes les femmes ?

« Voulez-vous voir un jour une femme présidente des États-Unis ? » On ne compte plus les fois où Hillary Rodham Clinton a posé cette question durant sa campagne. Le 8 novembre 2016, la candidate démocrate de 69 ans deviendra peut-être la première femme présidente des États-Unis, succédant à 44 hommes. Durant sa campagne, elle a joué la carte d’une présidence féminine, ce qu’elle n’avait pas fait en 2008 face à Obama qui, lui, ne cessait de rappeler qu’il pourrait être le premier président afro-américain des États-Unis. Sa stratégie a valu à Hillary Clinton des critiques de ses détracteurs, Donald Trump en tête, son rival républicain d’une misogynie établie, pour qui « sans cela [jouer la « carte féminine », ndlr], elle n’aurait aucune chance de gagner. »

La lutte contre le cancer du sein, un business lucratif ?

Symbolisée par le ruban rose, la lutte contre le cancer du sein se frotte aux intérêts financiers et au sexisme. Enquête franco-belge sur une campagne qui s’éloigne souvent des besoins des femmes.

« Comment peut-on faire des choses pareilles ? » La radiologue française Cécile Bour est en colère contre les entreprises adeptes du « pinkwashing » (« pink » pour rose, « washing » pour l’action de laver). Formé sur le modèle du « greenwashing », ce néologisme qualifie le fait d’utiliser comme argument marketing le ruban rose de la lutte contre le cancer du sein (ou simplement la couleur rose, par association).

Aux États-Unis, une chaîne de fast-food et une armurerie se sont habillées de rose.

Le but : se donner une image vertueuse, même si les articles vendus sont mauvais pour la santé des femmes. Aux États-Unis, une chaîne de fast-food et une armurerie se sont habillées de rose. Plus près de chez nous, la toxicologue française Annette Lexa a porté plainte contre une marque d’alcool qui a elle aussi utilisé le fameux ruban. Quant à Think-Pink Belgique, l’association officielle qui anime la campagne nationale de lutte contre le cancer du sein, elle a notamment pour sponsors une marque de voiture et des produits cosmétiques épinglés pour contenir des perturbateurs endocriniens (voir axelle n° 183).

« Une alliance financière »

Chaque année, le mois d’octobre voit renaître « cette alliance financière entre des associations, des entreprises commerciales et des laboratoires pharmaceutiques », s’insurge Cécile Bour, évoquant la campagne « Octobre rose ». En effet, si des collectifs de femmes œuvrent à leur échelle pour sensibiliser l’opinion et les autorités à l’importance de la prise en charge du cancer du sein, on voit aussi à cette période des mastodontes de la communication mener de larges campagnes de récolte de fonds sponsorisées par des grandes firmes et par des laboratoires pharmaceutiques.

« Le partenariat avec des associations qui sont puissantes médiatiquement permet aux laboratoires de visibiliser leurs traitements auprès du public, puisqu’en réalité ils n’ont pas besoin des sous récoltés par les associations, qui font en plus bosser des bénévoles, continue Cécile Bour. Les laboratoires disposent de suffisamment de moyens et ne consacrent que 7 % à la recherche, tout le reste est dilué dans des frais de fonctionnement ou du marketing. »

Du côté de l’association Think-Pink, on se défend de recevoir de l’argent des labos et du gouvernement « pour garder une parole libre. […] Nous avons donc besoin de nos sponsors, même si nous sommes conscients du risque de pinkwashing », explique Jessica Chacana Hernandez, la porte-parole.

Inciter à la mammographie

La campagne du ruban rose s’accompagne de messages incitant à la mammographie, dans l’idée que les femmes auront de meilleures chances d’être soignées si le cancer est détecté tôt. Il est vrai que la plupart des études internationales insistent sur l’importance du dépistage par mammographie pour les femmes de plus de 50 ans : ce dépistage permettrait de réduire les risques de décès.

Ce n’est pas l’avis de Cécile Bour, qui pense que « cette incitation est une aberration, car le pourcentage de cancers du sein mortels ne diminue pas chez celles qui se plient régulièrement à des mammographies. » D’après elle, en cherchant des lésions de plus en plus petites chez des femmes de plus en plus jeunes, les médecins finiraient par opérer des anomalies qui n’auraient peut-être jamais mis en danger la vie des patientes. C’est le « surdiagnostic ».

Le cancer du poumon sera bientôt aussi mortel que le cancer du sein pour les femmes. Personne n’en parle parce qu’un poumon, ce n’est pas glamour !

Pour Martine Bronner, qui a survécu à un cancer du sein, ce surdiagnostic n’est pas sans conséquence. « Quand un médecin dit à une femme qu’elle est malade, sa vie est bouleversée. Ces patientes vont s’estimer guéries alors qu’elles ne sont pas sûres d’avoir été malades !, précise celle qui refuse de porter le ruban rose. La médecine est une histoire de gros sous. C’est facile de prôner la mammographie : les cabinets de radiologie sont déjà installés, ils emploient du monde. Nous ne recevons pas une information nuancée. »

Un conflit d’intérêts et un manque d’information que dénonce également Cécile Bour : « Cette désinformation fait les choux gras des chirurgiens… N’oublions pas non plus que la mammographie n’est pas un acte anodin : elle expose la femme à des rayons. Plus une femme commence tôt à faire des mammographies systématiques, plus elle y sera exposée au cours de sa vie. »

Overdose de rose

L’engouement marketing provoqué par ce cancer typiquement féminin (selon l’OMS, une femme sur quatre sera affectée par le cancer du sein dans le monde) ne serait donc pas anodin, d’autant qu’il n’existe pas de campagne similaire pour d’autres types de cancers.

« Le cancer du poumon sera bientôt aussi mortel que le cancer du sein pour les femmes. Personne n’en parle parce qu’un poumon, ce n’est pas glamour !, réagit Martine Bronner. Lors des « courses roses » [organisées pour financer la campagne, ndlr], il y a toute cette pression pour rester belle, on voit des patientes qui sortent de chimio et qui vont cavaler comme des héroïnes. Nous ne sommes pas des poupées Barbie. Ces événements sont créés par des personnes qui n’ont jamais été malades. Les malades pleurent le sein qu’elles n’ont plus, elles dégueulent au fond de leur lit. »

Lorsque Charlotte Haley refusa de collaborer avec l’industrie cosmétique, la compagnie Estée Lauder s’appropria le ruban en en modifiant la couleur et est depuis considérée comme l’instigatrice de la campagne.

Martine Bronner n’est pas la seule à être en colère. Manuela Wyler, une blogueuse française, dénonce le manque de transparence des événements sportifs liés au cancer du sein. « Les laboratoires pharmaceutiques s’associent à ces courses qu’ils financent en partie ainsi que des marques variées de produits dits féminins qui vous fournissent des échantillons de lessive, tampons hygiéniques et autres produits chargés de substances toxiques mais non interdites », écrit-elle sur « Fuck my cancer. Le cancer du sein n’est pas rose« . Elle conclut : « Une chose est sûre : moi cancéreuse indocile, je ne cautionne pas ces courses, nous sommes nombreuses à ne pas vouloir nous associer à ce pinkwashing irresponsable. »

Irresponsable… et dégoulinant de rose. Le symbole original était pourtant couleur pêche ; il a été imaginé, sur le même mode que le ruban rouge de lutte contre le sida, par l’Américaine Charlotte Haley, dont la grand-mère, la mère et la sœur avaient subi un cancer du sein. Lorsque Charlotte Haley refusa de collaborer avec l’industrie cosmétique, la compagnie Estée Lauder s’appropria le ruban en en modifiant la couleur et est depuis considérée comme l’instigatrice de la campagne (sans que ne soit questionnée la composition douteuse de certains de ses produits contenant notamment des perturbateurs endocriniens).

Ne cachons pas ce sein

Octobre rose dissimulerait donc ses aspects sexistes et capitalistes sous des airs d’opération d’information officielle, avec experts et autres célébrités qui sortent du bois. Comme Laurette Onkelinx, alors ministre belge de la Santé, qui a posé dévêtue en 2011, ou Adriana Karembeu en France, qui, avec d’autres personnalités, exhibe son ruban… « Ces stars peuvent s’exprimer dans les médias et on les écoute, alors que j’ai risqué la radiation pour avoir critiqué le dépistage systématique », s’indigne Cécile Bour, qui regrette que « la controverse scientifique ne soit plus possible ».

Dans le cas du cancer du sein, cette impossibilité à faire entendre des voix critiques vient peut-être du sexisme de la médecine. « Toutes les hautes instances médicales sont composées en grande majorité d’hommes qui se sentent concernés dès qu’un traitement crée des troubles de l’érection par exemple, mais pour un sein… soupire encore la radiologue. Les médecins acceptent d’une femme qu’elle en perde un, ils se disent que ce n’est pas grave, qu’elle n’a qu’à le faire reconstruire… Les médecins doivent cesser de nous prendre pour de petites filles ! »

Et si nous nous réapproprions le combat politique, en laissant les laboratoires, les grandes entreprises et les escarpins roses au placard pour enfiler des chaussures de marche et descendre dans la rue faire entendre notre voix, à l’image des pionnières de la lutte contre le cancer du sein ?

Scandale des adoptions forcées en Belgique : une femme témoigne

Entre les années 50 et 80, en Belgique, des milliers de femmes ont été incitées ou contraintes à abandonner leur enfant à la naissance pour qu’il soit confié à l’adoption. Ce trafic a été organisé par des institutions religieuses ou des services d’adoption (communaux et hospitaliers). On estime à 30.000 le nombre de naissances concernées par cette affaire dite des « adoptions forcées ». En 2014, Mater Matuta, un collectif de « mères de naissance » et d’enfants adoptés, s’est formé pour sensibiliser les autorités et obtenir la reconnaissance de ce scandale. Ella Maryse-Dominique fait partie de ce collectif. Enlevée à sa mère à la naissance et adoptée par un couple anversois, elle raconte à axelle sa quête identitaire.
[Extrait du dossier à retrouver en intégralité dans axelle n° 192, octobre 2016]

Quand avez-vous commencé vos recherches ?

« À 16 ans, j’ai été frapper à la porte du bureau d’adoption anversois Gewenst Kind, mais il fallait attendre mes 18 ans pour obtenir l’accès au dossier. Ensuite, je me suis mariée, j’ai eu six enfants. Chaque fois que j’accouchais, je me demandais où était la grand-mère. Les choses étaient compliquées avec ma mère adoptive. Quand j’ai eu ma dernière fille, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. J’ai obtenu un rendez-vous au Gewenst Kind en mars 2007. En mai, ils m’ont annoncé que ma mère était décédée trois mois auparavant à Bruxelles.

Il y a eu des moments durs, parce qu’il y avait ce poids du secret et ces mensonges.

Une de mes amies a fait des recherches et retrouvé son adresse à Uccle. J’ai ensuite appelé la maison sociale du troisième âge d’Uccle. Une assistante sociale m’a répondu et m’a demandé si je téléphonais d’Amérique. Elle m’a raconté que ma mère était venue les voir pendant les 15 dernières années de sa vie, deux ou trois fois par semaine, et qu’elle pleurait souvent en disant : « Ils ont pris ma fille pour l’emmener en Amérique. » Je téléphonais d’Anvers, à 45 kilomètres ! L’assistante sociale m’a également appris que j’avais une tante. Suite au choc émotionnel, il lui a fallu un an avant de pouvoir me rencontrer. Moi, je n’ai pas dormi pendant un an. En juillet 2008, j’ai vu les premières photos de ma maman, les albums de famille. Ma tante et une cousine m’ont raconté qu’elle parlait tout le temps de moi. Ma mère n’a pas eu une vie heureuse. »

© Pierre Vanneste, collectif Krasnyi pour axelle magazine
© Pierre Vanneste, collectif Krasnyi pour axelle magazine

Avez-vous toujours su d’où vous veniez ?

« J’ai eu des tas de mensonges. Jusqu’à 16 ans, c’était : « Ta maman est morte ». Un jour, j’éclate : « Je veux que ma maman biologique vive encore ! » Ma mère adoptive me répond : « Mais elle est vivante. » Puis c’était : « Ta maman est malade, ta maman n’est pas capable de te soigner, ta maman n’est pas mariée, ta maman devait choisir entre toi ou être écartée de la famille »… Je ne savais plus, je n’osais plus chercher, c’était très déroutant. L’adolescence d’un enfant adopté est doublement difficile. Quand j’y réfléchis, tout le monde se demandait pourquoi je ne cherchais pas… Quand j’ai divorcé, j’ai eu la force de poursuivre les recherches. »

Comment construire dans ces circonstances une relation avec les parents adoptifs ?

« Il y a eu des moments durs, parce qu’il y avait ce poids du secret et ces mensonges. En même temps, mes parents adoptifs m’ont raconté qu’ils avaient adopté en Belgique pour que plus tard, je puisse faire des recherches… Cela reste une démarche compliquée, question de loyauté envers les adoptants.

Mon enfance a été très difficile. Ma mère adoptive est une femme importante dans ma vie, mais ce n’est pas une maman. Il y a différentes sortes d’adoption, je pense… Mes parents adoptifs avaient vécu trois fausses couches avant mon arrivée. J’étais leur quatrième enfant, mais enfant unique. Ma mère adoptive voulait une fille. Mon père adoptif me disait que j’avais de la chance d’avoir été adoptée, parce qu’avec mes boucles frisées, ma peau mate… Mais je sentais une sorte de blocage entre ma mère adoptive et moi, il y avait quelque chose de forcé. Je pense que c’est le bureau d’adoption qui leur conseillait de taire la vérité.

Ça renforce de connaître ses racines et son histoire, mais ça va beaucoup plus loin. Maintenant, je me sens libre.

Plus tard, quand j’ai annoncé que j’allais divorcer et vivre à Bruxelles, mes parents adoptifs n’ont pas compris. Il y a deux ans, ma mère adoptive m’a appelée : « Nous avons tous été des victimes, ta maman, toi, mais nous aussi. » J’ai été leur rendre visite en 2015 avec une cousine de ma famille biologique. Le puzzle était complet. Ils ont vu en avril le documentaire de « Questions à la Une » sur la RTBF dans lequel je témoigne. Ils n’ont pas fait de commentaires négatifs. Le travail que j’ai fait les a changés. »

Vous connaissez à présent l’histoire de votre mère de naissance ?

« Il y a plusieurs versions. Ma mère, qui s’appelait Marie-Jeanne, était enceinte d’un homme congolais. Elle avait 27 ans. Tout était orchestré. Ma tante m’a raconté qu’elle-même, à la clinique Saint-Jean, après l’accouchement, a demandé à ma mère où j’étais. Une religieuse est partie avec le bébé. Ma tante l’a rattrapée : « C’est ma petite nièce ». La religieuse lui a répondu : « Tu ne verras jamais le bébé parce qu’il va partir en Amérique pour être adopté par des parents riches. » C’est l’histoire qu’a toujours crue ma mère de naissance.

Légalement, une mère avait trois mois pour réclamer son enfant. Mais aucune mère ne le savait et aucune n’a donc pu exercer son droit… J’ai également rencontré un cousin qui m’a dit qu’il était dans le couloir de l’hôpital au moment de ma naissance pour stopper l’adoption. Il y avait deux camps dans la famille. Ma grand-mère voulait que l’on me garde, mais elle était malade et elle est morte deux mois avant ma naissance. La voix des femmes n’a pas été entendue, ce sont les hommes qui ont décidé. »

© Pierre Vanneste, collectif Krasnyi pour axelle magazine
© Pierre Vanneste, collectif Krasnyi pour axelle magazine

Savoir d’où l’on vient, c’est primordial pour vous ?

« Ça renforce de connaître ses racines et son histoire, mais ça va beaucoup plus loin. Maintenant, je me sens libre. Quand je suis à Uccle, à Bruxelles, je me sens enracinée, ça me donne de l’énergie. Je ne me suis jamais sentie chez moi à Anvers, j’ai toujours flotté. Je voulais vivre ici. Ce qui est encore plus incroyable, c’est que mes enfants y sont attachés également. »

Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

« Je sais que je suis « moi » grâce à ce qui s’est passé, grâce à mon histoire. Quand je regarde des photos, je ne me vois pas dans ma famille biologique, j’en ai très conscience. Je remercie mes parents adoptifs de m’avoir donné le nom d’Ella. C’est un prénom que l’on peut prononcer dans toutes les langues, et une référence à Ella Fitzgerald. Sur mon acte de naissance figurent aussi Maryse – je pense que c’est le nom que ma mère m’a donné – et Dominique, le nom de mon père. Il est décédé, mais mes enfants et moi préparons un voyage au Congo, pour rencontrer sa famille à lui. »

Au Nicaragua, sur l’« île des veuves », les hommes meurent d’un mal mystérieux

Au Nicaragua, dans le village de La Isla, les hommes meurent d’une étrange maladie qui affecte leurs reins. Leurs veuves soupçonnent les effets néfastes des produits chimiques employés dans les champs de canne à sucre. En effet, à La Isla, on produit un rhum qui fait la fierté du pays… et celle de la grande entreprise Pellas.

Nichées au cœur d’une nature luxuriante, au pied du volcan San Cristobal, les modestes maisons de tôle qui composent le village de La Isla sont toutes, à l’intérieur, décorées de la même façon : une succession de photos encadrées représentant les pères, les fils, les maris disparus. Ici, aucun homme ne dépasse l’âge de 50 ans. Les femmes ayant perdu leurs maris se comptent par dizaines. Dans la région, le village a été rebaptisé « la isla de las viudas », l’île des veuves. Esseulées, elles ne touchent ni pension de l’État ni aide de l’exploitation de canne à sucre pour laquelle les hommes travaillaient – et qui continue à employer la plupart des travailleurs de La Isla.