Les « délinquantes solidaires » de la vallée de la Roya

À la frontière franco-italienne, des infirmières défient la loi française et se relaient pour soigner les migrant·es de passage, venu·es d’Italie. Isabelle et Marie font partie de ces « déliquant·es solidaires » qui sont entré·es en résistance.

Lvallée de la Roya se divise entre la France et l’Italie. Côté français, Nice et Menton au bord de l’eau ; côté italien, la petite ville de Vintimille. Depuis la fermeture des frontières par la France en novembre 2015, des centaines de migrant·es et réfugié·es tentent de rejoindre la France en traversant cette vallée sinueuse. Le chemin de fer a creusé la roche pour arriver jusqu’à Breil-sur-Roya, premier village français. Suivre les rails dans les tunnels est une solution, même si elle est périlleuse, pour continuer le voyage vers l’Europe du Nord.

Dans la vallée, Cédric Herrou cultive l’olive au milieu de sa ferme à flanc de colline. Il est une figure emblématique de la solidarité de Roya envers les migrant·es dont la route passe par la frontière italo-française.

Cédric Herrou, l’agriculteur qui aide les migrants (SUJET) AFP

En février, Cédric Herrou encourait une lourde amende ainsi qu’une peine de prison avec sursis pour cette aide. Il vient d’être relaxé. Ce matin, il vend des œufs à Isabelle, infirmière libérale [à son propre compte, ndlr]. Depuis novembre dernier, elle et quatre collègues infirmières passent ici une fois par jour.
« Il n’y a personne ? », demande Isabelle.
« Si, lui répond Cédric. Il y a trois gamins que j’ai récupérés hier soir. Ils se sont fait arrêter par la police. Ils étaient quinze, les autres ont sauté pour se cacher près de la falaise. »
« Je vais monter voir. »

« On m’a appelée et j’y suis allée »

Isabelle, la trentaine, est bénévole auprès de Médecins du Monde. « Ça a commencé avec Les Lucioles », explique-t-elle. En novembre 2016, des jeunes migrant·es sont accueilli·es dans des familles de la Roya mais la saturation est proche. Des associations, dont la Ligue des Droits de l’Homme et Médecins du Monde, décident d’ouvrir un bâtiment abandonné de la SNCF, une ancienne colonie de vacances, Les Lucioles, plus loin dans la montagne. Il faut mettre à l’abri la soixantaine de mineur·es, dont de nombreuses filles.

« On m’a appelée et j’y suis allée, raconte Isabelle. Il faisait nuit noire. J’ai vu une soixantaine de réfugiés dans les salles. On les avait enlevés de chez Cédric car les conditions d’accueil n’étaient plus dignes, sans chauffage, ni eau courante… » Problèmes cutanés liés au voyage à pied, des plaies surinfectées dues au manque d’hygiène, une rotule fracturée, une brûlure du troisième degré. « C’était du système D. En tant qu’infirmière libérale, j’ai toujours des compresses, des antiseptiques avec moi… Je voyais des cas de gale, des besoins en antibiotiques… »

Chez nous, une plaie se referme en trois jours parce qu’on fait attention à l’hygiène. Sur la route, cela peut finir en infection généralisée.

Le lendemain, Isabelle va voir son médecin traitant qui lui annonce l’arrivée prochaine au squat d’une équipe Médecins du Monde. Au départ à quatre soignant·es solidaires, elles/ils auscultent les jeunes : cas d’asthme, changements des pansements… « Nous sommes aujourd’hui cinq infirmières et deux médecins. »

Chez Cédric, l’infirmière grimpe les quelques marches de pierre le long des oliviers et rejoint deux caravanes blanches posées plus haut sur le terrain de l’agriculteur. Elle frappe et ouvre la porte : « Hello, I am a nurse ! » À l’intérieur, trois jeunes garçons qui ne comprennent pas ce que dit Isabelle. Ils ont suivi les rails de train depuis l’Italie. 25 kilomètres dans des chaussures trop petites ou sans chaussettes dans le froid de l’hiver. Deux sont érythréens et le troisième, soudanais. « Nurse, understand ? » Ils parlent un peu arabe mais pas anglais. « Ils ont l’air bien, je repasserai demain. »

« Il y a du monde qui aide, mais je ne dirai pas combien »

Isabelle désigne une cabane en bois de récupération face aux caravanes. On y est à l’abri du vent qui s’engouffre dans la vallée. « Avant, on soignait ici. On a de l’eau –   lorsqu’elle n’est pas congelée dans les tuyaux. On a soigné des plaies liées à la marche, des démangeaisons surinfectées dues à la gale… » Des soins qui demandent le suivi des pansements. « L’été, ils arrivent avec des plaies purulentes dues aux conditions d’hygiène, lavés à l’eau du ruisseau, sans pouvoir changer de vêtements… Ils sont dénutris et fatigués… Pas le top pour se guérir tout seul. Chez nous, une plaie se referme en trois jours parce qu’on fait attention à l’hygiène. Sur la route, cela peut finir en infection généralisée. »

Entre Nice et la frontière italienne, les membres du collectif « Roya Citoyenne » accueillent et aident les réfugié·es malgré le risque de poursuites judiciaires. Des infirmières volontaires se sont organisées : ici, Corinne apporte des soins à une jeune Érythréenne, arrivée dans la vallée après des heures de marche (17 octobre 2016). © Sinawi Medine

Isabelle et ses collègues se relaient dans la vallée et font le tour des familles qui accueillent. Lors des grosses vagues d’arrivée, cela leur prend parfois la journée. « Il y a du monde qui aide, mais je ne dirai pas combien. » Elles prennent sur leur temps de repos, leurs jours de congé. Médecins du Monde se charge de l’achat des médicaments et du matériel.

Soudain, une retraitée débarque chez Cédric, avec trois jeunes dans sa voiture. Là aussi, deux Érythréens et un Soudanais. Isabelle les rejoint. « Pain ? Hurt ? » Les jeunes se regardent, l’air hagard. Une journaliste présente parle arabe et fait le lien. L’un des jeunes est blessé. Isabelle s’engouffre chez Cédric avec lui et en ressort après une dizaine de minutes. « Une plaie. Je lui ai fait un pansement. Je le reverrai demain. » Elle examine les deux autres. Leurs mains sont desséchées et abîmées par le froid. « Drink ! Il faut boire beaucoup et tenez, une crème ! », ordonne-t-elle.

« Délinquante solidaire »

Est-ce que les habitant·es de la vallée qui accueillent et aident les migrant·es sont des délinquant·es ? Certain·es ont été assigné·es à comparaître devant le tribunal de Nice. Cédric Herrou a été relaxé en février, mais d’autres ont été condamné·es à payer des amendes administratives. En France, le code CESEDA (qui réglemente l’entrée et le séjour des étranger·ères et le droit d’asile) dispose que « toute personne qui aura […] facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger en France » risque jusqu’à cinq ans de prison et 30.000 euros d’amende.

Isabelle se sent « délinquante solidaire », d’après le nom d’un mouvement créé en soutien aux accusé·es de la vallée. « Si j’arrête de soigner, qui les prendra en charge ? L’État ne fait rien pour prendre le relais… » Les membres du collectif « Roya citoyenne  », créé en 2016, condamnent notamment le manque d’accueil des mineur·es par l’Aide sociale à l’Enfance  (alors que la prise en charge est obligatoire) et les nombreuses expulsions de ces mineur·es vers l’Italie.

« Parfois, il n’y a pas que la parole qui compte »

Plus tard dans la journée, Marie termine son service à l’hôpital de Breil-sur-Roya. Elle y est infirmière en psychiatrie. Comme Isabelle, elle soigne et accompagne les jeunes. Les soins sont somatiques – liés aux blessures des corps –, mais aussi psychologiques. « Face à cette catastrophe humanitaire, on a envie de faire des choses, mais on ne peut pas creuser trop. Ce serait contre-productif pour ces personnes, car il n’y aura pas de suivi. On fait de l’accueil, on écoute. Ils nous parlent souvent de leur mère… Certains sont partis de chez eux il y a sept ou huit ans. Ils ont besoin d’être rassurés. » Au fil des conversations, les infirmières contournent le problème de la langue. « On parle anglais ou on trouve quelqu’un qui traduit. Parfois, il n’y a pas que la parole qui compte. Les yeux sont importants, on sent beaucoup de choses. Cela peut nous donner une idée de leur intime, de l’intérieur. »

Si j’arrête de soigner, qui les prendra en charge ? L’État ne fait rien pour prendre le relais…

Le département des Alpes-Maritimes, où se trouve la vallée de la Roya, est représentatif du clivage européen sur le sujet de l’accueil des migrant·es et réfugié·es. Tandis que les politiques nationales et européennes prônent la répression et la relocalisation dans des pays tiers, de plus en plus d’habitant·es agissent en leur âme et conscience, mu·es par un désir de solidarité. « J’ai toujours accepté le risque d’être imprégnée par l’autre, d’être envahie par lui, qu’il fasse partie de moi, confie Marie. En tant qu’infirmière s’occupant des migrants, la question de l’autre me submerge. Mais on n’est pas là pour pleurer avec eux, plutôt pour leur donner de l’énergie pour continuer leur route. »

Miroir, mon beau miroir 2.0

« Thigh gap », « A4 waist », « bikini bridge »… Challenges beauté et défis minceur toujours plus absurdes se multiplient sur les réseaux sociaux. Ils suscitent l’engouement des jeunes filles, mais peuvent s’avérer dangereux. Heureusement, la résistance s’organise sur le web… avec un humour salvateur !

Avez-vous déjà entendu parler du « A4 waist challenge » (le « défi taille A4 ») ? Il a été lancé l’an dernier sur le réseau social chinois Weibo et a rapidement fait boule de neige, débarquant sur Twitter, Facebook, Instagram… Le principe ? Se prendre en photo devant un miroir, smartphone dans une main, dans l’autre une feuille A4 tenue bien à la verticale au niveau du nombril, de manière à fournir au monde entier la preuve que votre taille est d’une finesse absolue, au point de pouvoir disparaître derrière 21 petits centimètres de papier… Des milliers d’adolescentes autour du globe ont relevé le challenge, postant des selfies sur lesquels elles affichent fièrement leur taille de guêpe. Leur récompense ? Des kilos de « likes » et d’innombrables commentaires flatteurs. Cela peut paraître dérisoire, mais c’est de l’or dans un web 2.0 hanté par le « bodyshaming », cette pratique qui, sur les blogs et les réseaux sociaux, consiste à insulter des personnes en raison de leur apparence physique dans le confort de l’anonymat, et qui vise très majoritairement les femmes. En utilisant la toile comme un miroir, les jeunes filles qui participent à ces challenges s’offrent ainsi un reflet positif.

Ne pas dramatiser ?

La linguiste et psychanalyste française Marie-Anne Paveau, chercheuse spécialiste des réseaux sociaux, et féministe, refuse de stigmatiser ces jeunes filles et de dramatiser leur sort : « Évidemment, ces challenges sont terrifiants et ont des effets terribles. Mais même si l’on trouve qu’elle le fait mal et qu’elle se fait mal, une jeune fille qui participe aujourd’hui à l’un de ces défis sur les réseaux sociaux exerce une forme d’autonomie. Elle se confronte à l’image de son corps, tel qu’elle le voit dans le regard des autres. Et les réseaux sociaux sont pour elle un outil lui permettant d’échapper au contrôle des corps, encore très fort dans notre société. C’est une opération de construction du corps, de test, de séduction. Toutes les ados passent par là. Elles jouent avec leur corps, même si c’est un jeu délétère, mortifère… »

En utilisant la toile comme un miroir, les jeunes filles qui participent à ces challenges s’offrent ainsi un reflet positif.

Mais ce jeu peut se révéler dangereux : ces défis font presque tous l’apologie de la maigreur, et peuvent donc pousser certaines adolescentes vers l’anorexie, la boulimie ou du moins exacerber leurs complexes vis-à-vis d’un corps difficile à habiter au moment de la puberté.

Entreprise de culpabilisation

Un autre défi a particulièrement retenu notre attention : le « panty challenge ». À l’été 2016, d’innombrables photographies de fonds de culottes ont fait leur apparition sur les réseaux sociaux. Il s’agissait pour les participantes de montrer qu’à la fin de la journée, leurs sous-vêtements étaient immaculés, sans la moindre trace de sécrétions… Particulièrement sexiste, ce challenge laisse donc entendre que les liquides provenant du vagin seraient sales, honteux.

Un discours qui révolte la féministe allemande Laura Méritt, spécialiste de l’anatomie féminine et devenue célèbre avec ses auto-exploration où elle apprend aux femmes à mieux comprendre le fonctionnement de leur sexe et de leur plaisir : « Aujourd’hui, la plupart des jeunes femmes ne sont pas initiées de manière positive aux liquides que produit leur corps. Il y a peu d’explications dans les livres d’anatomie et à l’école. Avec ça, c’est difficile de développer un lien positif avec son corps. »

En revendiquant une féminité de papier glacé, lisse et désincarnée, le « panty challenge » s’inscrit dans l’entreprise de culpabilisation des femmes orchestrée par l’industrie cosmétique, estime Laura Méritt : « L’industrie de l’hygiène, de la désodorisation et de la beauté tire d’immenses profits en présentant nos formidables fonctions corporelles de façon négative, de manière à pouvoir encore et toujours nous vendre quelque chose. »

CC Dahlface-lace

La résistance s’organise

Au moment où le « A4 waist challenge » faisait rage, de nombreuses internautes ont répondu avec humour en détournant le but du défi, se photographiant avec des feuilles A4 placées non pas à la verticale mais à l’horizontale devant leur ventre, ou avec une feuille A3, voire un carton de pizza ! D’autres ont fait de ces feuilles blanches des tracts, posant avec des messages de protestation. À l’instar d’une photo qui a beaucoup circulé, sur laquelle trois jeunes femmes posent ensemble avec un message courant sur trois feuilles : « La beauté ne peut pas – être définie – par un morceau de papier. »

En réponse au défi du « thigh gap », une campagne a été lancée sur Twitter sous le hashtag #MermaidThighs (« cuisses de sirènes »). Des centaines de jeunes femmes ont posté des photos de leurs cuisses qui se touchent quand elles se tiennent debout, pour montrer qu’elles se sentent belles telles qu’elles sont.

Un jeu qui peut évidemment se révéler dangereux : ces défis font presque tous l’apologie de la maigreur.

Les nombreux blogs, Tumblr et autres sites « fat positive » (qui dénoncent la stigmatisation de la grosseur) ou « body positive » (célébrant la beauté de tous les corps) sont eux aussi une réponse aux canons de beauté standardisés. Des femmes y revendiquent le droit d’avoir un corps ne correspondant pas aux diktats de la mode occidentale, de célébrer leur beauté et d’encourager les autres femmes à s’accepter. Le web fourmille aussi d’initiatives inspirantes, nouveaux chemins de traverse en marge des autoroutes numériques.

Médecine : genre féminin ou masculin ?

Le monde médical et scientifique commence à tenir compte de l’impact du sexe et du genre dans les maladies et leur traitement. La médecine « genrée » existe depuis 30 ans aux États-Unis ; l’Europe s’y intéresse depuis une dizaine d’années. Chez les médecins et dans les institutions de recherche, des actions de sensibilisation sont progressivement mises en place pour lutter contre ces inégalités de santé.

Lors des tests médicamenteux ou cliniques, les scientifiques utilisent différents protocoles répétés plusieurs fois afin d’obtenir des résultats fiables. Depuis une dizaine d’années, les questions du sexe (les éléments biologiques différenciant les femmes et les hommes) et du genre (les éléments non biologiques, liés à la construction sociale et culturelle des identités féminine et masculine) sont davantage prises en compte en Europe. Ce qui est rassurant, car certains résultats peuvent être biaisés si on occulte ces particularités (différences physiologiques, habitudes sociales,…). À l’échelle européenne, une prise de conscience existe. En revanche, en Belgique, ces questions sont soulevées mais ne sont pas encore au centre des préoccupations des chercheurs et chercheuses. Pourtant, les femmes et les hommes ne sont pas à égalité dans la santé.

Le cas des AVC

Prenons le cas des accidents vasculaires cérébraux (AVC), qui touchent 52 personnes par jour en Belgique. Le site Reconnaître un AVC, datant de 2008 et toujours accessible, attire la vigilance de la population sur les trois symptômes principaux : bouche pendant d’un côté, paralysie d’un membre et élocution confuse. Or, en 2009, des recherches américaines ont montré que femmes et hommes ne présentent pas les mêmes symptômes d’AVC. Du fait de leurs plus petites artères coronaires, mais aussi de la réaction différente à des déterminants comme la consommation de tabac, la nutrition, le stress, les femmes ont plus souvent des signes avant-coureurs « non traditionnels » (entendez « non masculins ») : gêne au niveau du sternum, palpitations…

Il arrive donc que des soignant·es ne tiennent pas compte ces signes : parce qu’elles/ils ne les connaissent pas, ou parce qu’elles/ils ne prennent pas les femmes au sérieux. Cela peut retarder ou empêcher la prise en charge de l’AVC. Une étude menée par la Société Européenne de Cardiologie rapporte que les femmes ont 40 % moins de chances que les hommes de bénéficier d’une coronarographie (radiographie des artères du cœur) et 20 % moins de chances de réaliser un test à l’effort. Pourtant les maladies cardiovasculaires constituent la première cause de mortalité chez les femmes dans les pays industrialisés, en particulier chez femmes d’origine africaine…

Bien dans leurs fesses, les nanas de Cécile Dormeau

Avec ses vignettes pleines d’humour et de poésie, la dessinatrice parisienne Cécile Dormeau, 28 ans, croque un univers haut en couleur où les femmes ont la vedette, et où courbes généreuses, poils et vergetures prennent leurs aises, sans complexes. Interview.

Depuis quand dessines-tu ?

« Depuis toute petite. Mais à l’adolescence, j’ai commencé à faire beaucoup d’autoportraits dans lesquels je me représentais avec tous mes complexes parce que je détestais mon corps. Je me dessinais complètement poilue, ou avec un gros bide, ou je me moquais de mes seins. Il y avait de la haine de soi dans ces dessins, que je ne montrais à personne, mais tout de même l’envie d’en rire. »

Est-ce que cela t’a aidée à mieux t’aimer ?

« Oui, parce qu’au bout d’un moment, tu arrives à te détacher un petit peu de tes complexes… Même si parfois, ça ne faisait qu’empirer les choses. En prenant un peu de distance, en rigolant, j’ai pu m’accepter un peu plus. Aujourd’hui, je ne dirais pas que c’est encore le grand amour, mais plutôt que je suis sur la bonne voie. Il y a des hauts et des bas, c’est un grand combat de s’aimer totalement ! Alors j’accepte que cela prenne du temps, en sachant que j’y arriverai un jour. »

Détention abusive au paradis de l’égalité

Deux amies belgo-péruviennes en voyage à Reykjavik sont soupçonnées dès leur arrivée à l’aéroport de transporter de la drogue. Enfermées plusieurs jours, elles ont vécu un véritable enfer d’incompréhension. axelle a rencontré l’une d’elles, Rox, qui a voulu témoigner de l’injustice dont elle a été victime.

Le 16 avril dernier, un voyage exceptionnel à travers les paysages islandais devait commencer pour Rox et l’une de ses amies. Les deux jeunes femmes belgo-péruviennes avaient décidé de partir cinq jours à l’aventure, sur un coup de tête, après avoir trouvé un vol bon marché. « On avait justement entendu beaucoup de bien de ce pays, notamment en matière d’égalité entre les femmes et les hommes. Il a même été classé parmi les pays les plus heureux du monde », nous explique Rox. Ironiquement, leur séjour va prendre une tournure plus regrettable et cette promesse d’eldorado ne se concrétisera pas.

« J’ai cru devenir folle »

Les deux amies arrivent à 13 heures à l’aéroport international de Keflavík, situé à 50 km de la capitale Reykjavik. Elles vont chercher leurs bagages à la sortie de l’avion.Elles vont chercher leurs bagages à la sortie de l’avion. C’est alors qu’elles sont interpellées par un agent de la douane pour un contrôle. Les deux jeunes femmes sont les seules personnes soumises à cette inspection. « Comme je suis latino-américaine, je sais que certains soupçons pèsent sur moi, nous confie Rox. Je suis habituée aux contrôles dans les aéroports. » La jeune femme ne s’inquiète pas, elle sait qu’elle n’a rien à se reprocher et se soumet calmement au contrôle. Mais la situation bascule rapidement en un interrogatoire approfondi.

Les policiers trouvent d’abord suspect que les deux femmes n’aient pas de réservation d’hôtel – elles comptaient aviser sur place, Reykjavik étant une ville assez touristique. Et puis, « les questions devenaient de plus en plus indiscrètes », indique Rox.

Brusquement, les voyageuses sont emmenées à l’écart et séparées. « On m’a demandé de me déshabiller. J’ai encore dû répondre à des questions. Quelques minutes plus tard, la police est arrivée et j’ai été menottée. » Rox est conduite à l’hôpital et soumise aux rayons X. Une fois l’examen terminé, la police l’emmène au commissariat et l’enferme en cellule. Le moindre de ses déplacements est escorté par un agent. Les résultats arrivent. « On m’explique que les rayons X ont montré que j’avais deux corps étrangers de 5 centimètres dans l’estomac. » Rox est abasourdie et terriblement inquiète : « J’ai cru devenir folle. »

Placée en détention provisoire

La jeune femme est contrainte à passer la nuit en cellule. Le lendemain, un avocat et une traductrice lui sont présenté·es. Rox se retrouve devant le juge, accusée de faire entrer de la drogue dans le pays. « Ils m’ont demandé un nombre incalculable de fois si j’avais ingéré de la drogue. J’ai toujours répondu “non” », explique-t-elle. Rox est placée en détention provisoire. À partir de ce moment, des laxatifs lui sont administrés, mais le stress et le manque de nourriture – Rox nous explique qu’elle ne parvenait pas à manger quoi que ce soit dans ces conditions – enrayent leurs effets et le temps passe derrière les barreaux. Excédée par la tournure que prennent les événements et commençant à perdre patience, la jeune femme essaye de débloquer la situation : « J’ai dû demander de l’huile moi-même. » L’initiative de Rox porte ses fruits.

Ce n’était pas la première fois que j’étais victime de ce genre de discriminations dans un aéroport, mais cette fois, cela a été trop loin.

Direction l’hôpital. Rox est, encore une fois, soumise aux rayons X. Un spécialiste est appelé pour interpréter les résultats, puis la voyageuse est reconduite en cellule. Alors à bout, elle craque : « J’ai commencé à pleurer, j’étais fatiguée… Deux policiers ont tenté de me réconforter en me disant qu’ils étaient désolés. » Peu après, ces derniers lui annoncent que les seconds examens sont négatifs : elle est libre et peut quitter les lieux. Le premier scanner a probablement été analysé par une personne qui, de toute évidence, ne maîtrisait pas son métier. Mais le comportement des forces de l’ordre après une telle erreur ne satisfait pas Rox : « J’ai eu l’impression qu’ils voulaient me mettre à la porte le plus rapidement possible. Ils ne m’ont même pas indiqué un hôtel à proximité où j’aurais pu me rendre. C’est moi qui ai dû réclamer des informations. Ils ont juste fait leur travail, il n’y avait aucune part d’humanité. Ils m’ont demandé de partir, sans me donner aucune explication. Ils ne se sont même pas excusés de manière officielle. J’aurais pourtant voulu que cette injustice soit reconnue. »

« Cela a été trop loin »

Rox est encore sous le choc des événements, mais surtout particulièrement révoltée : « Ce n’était pas la première fois que j’étais victime de ce genre de discriminations dans un aéroport, mais cette fois, cela a été trop loin. » Son enfermement a duré deux jours en tout et pour tout. Elle est également surprise de l’emploi de telles méthodes par l’Islande, qui lui renvoyait une image tellement positive.

Rox et son amie – qui n’a pas souhaité témoigner, encore bouleversée – ont porté plainte suite à cette discrimination, à cette « erreur » impardonnable, et également aux traitements parfois agressifs dont elles ont été victimes lors de leur enfermement. « On retournera peut-être en Islande d’ici peu, mais cette fois, ce ne sera plus pour faire du tourisme, ça c’est sûr. » En effet, les deux jeunes femmes feront probablement bientôt face à la justice islandaise pour faire reconnaître le calvaire qu’elles ont enduré.