Emma, la bédéaste qui crée des bulles contre les cases

Emma – un pseudonyme – publie ses planches féministes sur le net : la charge mentale expliquée en une BD limpide, c’est elle. axelle l’a rencontrée lors de son passage à Bruxelles en décembre dernier.

Emma par elle-même © Emma

Comment expliques-tu le succès de ta BD sur la charge mentale ?

« Elle réussit à toucher un public large et non politisé, parce qu’elle parle du quotidien des femmes, pointe des choses que l’on vit toutes sans arriver à mettre des mots dessus : ce sentiment diffus d’être toujours débordée. Quand j’ai eu un enfant, j’étais tout le temps fatiguée, et pas mon copain. Je me suis dit que si ce concept de « charge mentale » m’avait tellement éclairée, ça devrait faire la même chose à mes lectrices. De nombreuses femmes exercent un emploi salarié mais prennent toujours en charge le rôle de gestionnaire du foyer. Le sujet est politique : tout ce temps invisible et non rémunéré est du temps que les femmes ne peuvent pas consacrer à un métier, une carrière, ou à s’émanciper. »

Extrait de la BD “Fallait demander !”, © Emma

Est-ce que c’est ce partage d’expériences, allié au format court, qui fait que ça marche si bien ?

« Je lis plein de choses et je les regroupe par thèmes. Au bout d’un moment, j’ai le sentiment qu’un des thèmes mérite d’être porté au public. Je résume et ancre ce thème un peu théorique dans nos vies privées : ces expériences personnelles qui permettent de toucher chaque femme. C’est vraiment ça que j’ai vécu quand je me suis éveillée à la politique, qui a longtemps été pour moi un truc un peu chiant. J’ai trouvé dans des articles féministes des scènes que j’avais vécues. Il n’était pas possible que ce soit arrivé à plein de femmes, même à l’autre bout du monde, et qu’il n’y ait pas de lien ! J’ai ensuite lu des articles expliquant ce qui fait que des catégories de personnes vivent des choses similaires : il existe un système. Partir de ces événements que l’on vit seule, montrer qu’on les vit toutes, et faire apparaître l’importance du contexte : de cette façon, on peut agir sur le contexte pour changer son expérience personnelle. »

Comment es-tu arrivée à ce féminisme militant ?

« Tardivement. Dans le milieu informatique où je travaillais, les hommes ne se sentent pas à l’aise avec l’image d’une virilité forte. Ils adoptent parfois des attitudes très bienveillantes, protectrices. Mais en échange, il y a des attentes : “Tu y es arrivée parce qu’on t’a aidée”, ou alors “T’es pas sympa parce que tu as refusé l’aide”. Tu perds à tous les coups. Quand j’ai commencé à avoir des responsabilités, c’est devenu vraiment très problématique. Je pense que certaines femmes s’en sortent en adoptant des codes masculins. Mais je n’arrive pas à m’imposer face aux gens. Je viens d’arrêter pour me consacrer à mes activités militantes. De façon générale, je trouve que l’informatique est très mal utilisée aujourd’hui : elle sert normalement à simplifier la vie, mais tous les jobs que j’ai faits, ce n’était pas ça. »

Qu’est-ce que cette notoriété te permet ?

« Ça m’aide pour trouver un éditeur, susciter l’intérêt des médias. D’ailleurs, il y a un truc hyper-intéressant qui se passe avec la presse : depuis le début, je n’ai été interviewée que par des femmes ! Et ça m’aide aussi en termes de militance. Pour avoir essayé de porter le discours féministe pendant plusieurs années sans y arriver, je trouve que c’est plus facile en ce moment. Ça reste compliqué, mais les militantes sont invitées plus fréquemment dans les médias. Je suis en désaccord avec beaucoup de décisions prises par le gouvernement français et sa secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, mais elle tient des discours très clairs sur le sexisme, la culture du viol, les violences obstétricales. Quand c’est une secrétaire d’État qui le dit, l’impact est différent pour tout un groupe de personnes qui accordent de l’importance aux titres ; ces personnes se mettent à écouter et pour nous, derrière, ça facilite les choses. »

Emma, Un autre regard, tomes 1 et 2, Massot 2017. Infos et BD en ligne : https://emmaclit.com

Quels liens entretiens-tu avec tes lectrices ?

« Ce sont elles qui font tout le boulot : elles lisent, commentent, et font tourner. C’est un travail d’équipe. J’ai essayé pendant tellement d’années… À un moment, je me suis sentie déprimée. Puis j’ai pris ma place là où je me sentais à l’aise, sur les réseaux sociaux, avec ce dessin numérique rapide… »

Et du côté des hommes ?

« J’ai reçu beaucoup de réactions positives. Ils ont lu mon travail, ça les a fait réfléchir sur leurs conditionnements. J’arrive à transposer ce que je vis en tant que femme pour essayer de comprendre ce que vit une personne noire, par exemple. Mais quand on ne vit pas soi-même une discrimination, c’est difficile de s’identifier à l’autre ; on bénéficie même du privilège de rester poli, de dire de façon posée des choses horribles telles que : “Moi, je ne pense pas que ces choses-là existent”. Ce n’est pas agressif ou insultant, mais qu’est-ce que c’est violent pour les femmes qui les vivent, ces “choses-là”. »

Extrait de la BD “Un rôle à remplir”, © Emma

N’est-on pas parfois obligée d’entrer en conflit ?

« J’essaie de rester sur un féminisme qui passe bien, tout en gardant mon côté radical. Je n’y vais pas à la machette, mais il faut changer les choses ! Il y a plein de gens qui se débarrassent du côté radical pour faire des trucs qui marchent bien ; le message est transformé en un militantisme inoffensif et compatible avec le système. Les violences sexuelles n’arriveront plus quand ce ne sera plus possible de les commettre impunément. Ce truc de dire qu’il faut toujours être pédagogue, gentil… Je ne pense pas que l’on doive demander des droits au sexe opposé. »

Tu te définis comme « révolutionnaire ». Qu’est-ce que ça veut dire ?

« C’est mon petit cheminement de féministe. Au début, je lisais des textes sur le sexisme ordinaire, ce genre de choses. Après, je suis arrivée à la phase : “Comment on fait pour que ça change ? J’ai compris qu’il y avait d’autres choses qui se croisaient avec le sexisme. Il n’y avait pas que des femmes opprimées : il y avait des femmes pauvres opprimées et des femmes riches opprimées et ce n’était pas pareil.

Les femmes riches s’émancipent en embauchant des femmes pauvres pour prendre en charge leur part de travail ménager. Ce n’était pas possible pour moi de porter ce féminisme de femmes riches qui consisterait à exploiter les autres pour s’en sortir, faire une carrière, monter des entreprises. Auparavant, je soutenais l’entrepreneuriat au féminin, l'”empowerment”, je trouvais ça bien. Mais je me suis dit qu’il fallait trouver un truc qui allie toutes les femmes, même celles qui ne sont pas comme moi, ou celles qui ne pensent pas comme moi.

Ce discours possède un dimension très large…

« Le système dans lequel on vit s’appuie sur ces rapports hiérarchiques : on ne peut pas remettre en cause le sexisme subi par toutes les femmes sans remettre en cause le système qui le porte. Pour moi, il n’y a pas de solution dans le système capitaliste actuel. Qui est raciste, puisqu’il s’appuie aussi sur l’immigration pour faire tous ces boulots mal payés. Avec comme conséquence que les gens des classes supérieures et moyennes tiennent le coup parce qu’ils peuvent s’appuyer sur des gens plus précaires, pour se faire livrer de la nourriture, pour se faire conduire, etc., ce que je fais aussi, d’ailleurs… On s’appuie sur des gens plus maltraités que nous pour supporter le fait d’être maltraités à notre tour. Ça ne peut pas marcher. »

Ce discours global passe-t-il aussi bien que le discours sur le sexisme ?

« Non… Je pars des choses qui touchent les femmes au quotidien, elles sont donc venues vers moi pour me demander des solutions du quotidien. Ce n’est pas ce que je fais : je pense qu’il faut remettre en cause les institutions pour améliorer notre quotidien, sinon on va devoir se battre contre nos conjoints, et nos filles devront le faire à leur tour, etc. C’est le cadre qu’il faut changer. Ce discours-là ne parle pas trop. Pour changer le cadre, il faut militer. Les femmes commencent à dire stop, mais le capitalisme n’est jamais loin : certains proposent déjà des solutions payantes à la charge mentale et à l’oppression des femmes. »

Que vont faire les femmes pour s’en sortir ?

« Elles ne vont pas répartir les tâches avec leur conjoint, elles ne vont pas militer. Au lieu de ça, elles vont aller chez le psy, elles vont prendre des cours de yoga, acheter des livres (« Comment alléger sa charge mentale ? » : 4 ou 5 manuels vont sortir dans les mois à venir…), elles vont aller voir des « coachs de vie », des « routinologues » [une forme de « développement personnel », ndlr], payer des gens pour aller mieux… Parmi mon lectorat, certaines attendent des solutions immédiates. Quand je parle du cadre, des institutions, il y en a plein qui me disent : “Ah, je préfère quand tu ne fais de politique…” Et moi, j’essaie de dire que le panier à linge est politique, c’est ce que fait Titiou Lecoq, du blog Girls & Geeks, dans son dernier livre. La chaussette qui traîne est politique : elle nous empêche de nous émanciper. »

 

Mae Jemison, la tête dans les étoiles et les pieds sur terre

Célèbre pour être la première Afro-Américaine à être allée dans l’espace, Mae Jemison préfère parler de son engagement pour sauver la planète et rêve de vivre dans les étoiles. axelle a rencontré cette énergique scientifique à Nairobi, au Kenya, lors de la troisième assemblée annuelle des Nations Unies pour l’environnement en décembre 2017.

Mae Jemison en juillet 1992, avant sa mission dans l’espace en septembre de la même année. CC Nasa

Mae Jemison, née en 1956 en Alabama aux États-Unis, a un palmarès impressionnant. Elle a notamment reçu une bourse pour étudier à la prestigieuse Université de Stanford à 16 ans, parle quatre langues, a fondé deux compagnies de technologie et fut la première femme noire à voler avec l’agence spatiale américaine NASA en 1992. Aujourd’hui, elle ignore volontiers ces rappels des moments forts de sa vie pour se concentrer sur l’entreprise de recherche « 100 Year Starship » (100 YSS) dont elle est la directrice. Ce consortium, lancé par la défense américaine et la NASA en 2010, a pour vocation de financer les cent ans de recherches estimés nécessaires jusqu’à l’aboutissement d’un voyage interstellaire. Faire avancer les technologies terrestres pour vivre dans les étoiles est donc devenu l’objectif principal de Mae Jemison.

Aider la Terre pour toucher les étoiles

« Quand j’étais dans l’espace, j’ai vu la Terre, les étoiles, les planètes, c’était magnifique. Mais ce qui m’a le plus impressionnée, c’est la permanence de ce tableau, raconte Mae Jemison. Quand les gens parlent de sauver la planète, ils se trompent : la Terre sera toujours là. L’enjeu, c’est de ne plus empêcher la planète de nous fournir ce dont nous avons besoin pour survivre. Il s’agit de nous sauver nous-mêmes. »

Pour la scientifique, pas question donc d’imaginer toute vie sur terre disparue et un avenir assuré dans l’espace. « Si nous voulons collectivement nous en sortir en tant qu’humains, nous devons reconnaître que nous sommes connectés à cette Terre, à la nature, à l’écosystème. Nous n’avons pas la capacité de faire de la photosynthèse comme les plantes. Nous sommes des Terriens. On dirait que ça sort d’un film de science-fiction, mais c’est comparable à se revendiquer comme venant d’un pays ou d’une zone géographique. Sauf que notre appartenance à une nation ou à une communauté ne sera pas suffisante pour survivre. Mère Nature se fiche des intérêts, du profit. »

Mae Jemison lors de l’ouverture de l’assemblée annuelle des Nations Unies pour l’environnement à Nairobi, au Kenya, le 4 décembre 2017. CC Cyril Villemain/UN Environment

Mae Jemison se projette sur le long terme : elle estime que si les gens ne sont pas capables de se considérer collectivement liés les un·es aux autres et à leur planète, aucun des problèmes mondiaux ne pourra se résoudre. Une idée définitivement utopique, venant pourtant d’une femme à la logique implacable : « Je sais que ça paraît naïf, mais sur quels sujets les gens se battent-ils ? Sur des ressources, le contrôle, le pouvoir… Pour survivre, en fait. Mais comment survivre dans le futur si on détruit tout ? On doit être capables de s’entendre, de trouver ensemble des solutions durables et innovantes. Sinon tout cela ne sert à rien. »

Un parcours d’excellence à visée humaniste

Formée à l’ingénierie et aux sciences sociales, artiste, devenue astronaute, ingénieure, entrepreneuse, médecin et éducatrice, Mae Jemison a eu un parcours professionnel impressionnant et a dû travailler dur pour diriger 100 YSS, au nom de sa Fondation Dorothy Jemison pour l’Excellence. La fondation porte le nom de sa mère – éducatrice pendant plus de 25 ans dans des écoles publiques défavorisées de Chicago – et s’inspire de ses enseignements, avec le but de donner l’opportunité à chaque personne, qu’importe son milieu social, de contribuer à la société en développant son sens critique et sa responsabilité individuelle.

S’il y a une chose que j’ai apprise du fait d’être la seule femme dans la salle, ou la seule personne de couleur, c’est que les autres ne devraient pas passer par les mêmes difficultés !

La scientifique pense que la perspective de chacun·e est formée par toutes ses expériences. Mais elle ne peut pas affirmer que, personnellement, ses activités et sa façon de penser sont dues au fait qu’elle est une femme, noire, ou bien américaine. Elle reconnaît bien sûr les obstacles particuliers auxquels elle a été confrontée : « S’il y a une chose que j’ai apprise du fait d’être la seule femme dans la salle, ou la seule personne de couleur, c’est que les autres ne devraient pas passer par les mêmes difficultés ! » Mais, selon elle, « ce qui me caractérise d’abord, c’est plutôt un certain sens de la patience, la compréhension que je suis connectée à l’autre, que l’autre est ma famille, mon enfant… C’est vrai que ce n’est peut-être pas un sentiment que beaucoup d’hommes blancs éprouvent ! »

Mal à l’aise à l’idée de généraliser, Mae Jemison pense cependant que les filles sont encore élevées avec la perspective qu’elles doivent s’occuper des autres : « Ce qui, parfois, nous pousse si loin qu’on ne pense pas à soi-même, qu’on ne se valorise pas. » Et d’en venir au terme d’émancipation, empowerment en anglais, qu’elle critique. Elle estime qu’on peut avoir une position de pouvoir – au sens d’être puissante, d’avoir des responsabilités –, mais d’abord si on se considère soi-même comme une personne ayant de l’importance, ce qui n’est pas gagné d’avance pour les femmes. « Tu dois penser que tu as le droit d’être impliquée, le droit de contribuer, tu dois croire que ce que tu dis a de la valeur. Le plus dur est de franchir le pas. Tu dois prendre des risques. »

La planète n’est pas un plan B, il faut qu’on agisse dès maintenant !

Et des risques, Mae Jemison en a pris pour gagner la direction de 100 YSS, notamment dans sa façon de travailler. Elle nous confie être consciente d’avoir adopté, en tant que femme, une façon de travailler novatrice : « Je pratique l’inclusion des personnes de genres et d’origines variées, mais aussi de divers domaines professionnels. Parce que les réponses aux problèmes auxquels nous faisons face ne peuvent pas être trouvées par une seule discipline ou un seul groupe de personnes : elles sont dans la conjonction de tout cela. » Réduire la recherche scientifique aux seules sciences dures ne lui semble pas normal, la science étant aussi au service des enjeux sociaux et culturels. Elle renvoie au fait que, par exemple, les femmes sont trop peu prises en compte dans les études pharmaceutiques : sans une perspective large et diverse, on peut passer à côté de cette réalité.

Puisant des exemples dans sa propre histoire avec l’école et son expérience dans l’espace, Mae Jemison demande aux éducateurs d’enseigner à la fois les arts et la science, l’intuition et la logique comme ne faisant qu’un – pour former des penseurs audacieux. Cette communication (en anglais) a été présentée lors d’une conférence officielle de TED.

Regarder le ciel ensemble

C’est pourquoi il est important, pour Mae Jemison, d’unir une diversité de talents, de connaissances et d’idées afin d’avancer plus intelligemment vers le futur. La condition nécessaire vers la réalisation de ce futur, c’est bien sûr que les « Terrien·nes », comme elle nous appelle, soient capables de comprendre la force de leurs liens, de dépasser les préjugés, les intérêts particuliers et les conflits, de développer une responsabilité morale individuelle et collective.

« Un pays industrialisé comme les États-Unis utilise une part incroyable des ressources mondiales et se prend pour un modèle. Le reste du monde aspire à ce modèle, c’est très compréhensible, mais cela affecte l’écosystème… Les pays qui ont profité et utilisé trop d’énergie et de ressources, y compris celles d’autres pays, ont la responsabilité morale d’agir. Nous avons aussi la capacité de construire des machines et des produits durables, et le devoir d’investir pour développer ces technologies. La planète n’est pas un plan B, il faut qu’on agisse dès maintenant ! »

Notre appartenance à une nation ou à une communauté ne sera pas suffisante pour survivre. Mère Nature se fiche des intérêts, du profit.

Pour dépasser cette situation de blocage et d’injustice, Mae Jemison n’a pas de solution clé en main, si ce n’est celle de réunir les personnes à même d’influencer le débat, les responsables politiques et économiques… À son niveau, elle a lancé l’initiative « Look up » (« lève les yeux »), un mouvement international citoyen autour d’une journée du mois d’août pendant laquelle toutes les personnes intéressées sont invitées à lever les yeux au ciel et à partager leur expérience. Avec, en trame de fond, l’idée que partout où nous sommes et qui que nous soyons, nous partageons le ciel. Et la Terre.

Resist !, un magazine au poing levé contre Trump

Au lendemain de l’élection présidentielle aux États-Unis, en 2017, beaucoup ont pleuré. D’autres se sont retroussé les manches et, parmi les résistant·es, certain·es ont lancé un magazine féministe. Resist ! était né. [Article extrait du dossier “La Fronde des médias féministes”]

Le numéro 2 de Resist !, paru cet été. CC Resist !

« Nous devons utiliser ce que nous avons pour inventer ce que nous désirons »  : cette citation d’Adrienne Rich, auteure féministe américaine et professeure de lettres, est gravée sur la couverture du numéro 2 de Resist ! (paru à l’été 2017) et décrit à merveille cet ovni de la presse américaine.

Création post-dévastation

L’idée est née dans la librairie de BD de Gabriel Fowler, située à Brooklyn (New York). Après l’annonce de l’accession de Donald Trump à la Maison-Blanche, le libraire et éditeur voulait marquer le coup. « Utiliser ce qu’on a », disait Adrienne Rich : des illustrateurs et illustratrices de talent du monde entier. « Pour inventer ce que l’on désire »  : un monde plus égalitaire où la suprématie blanche n’existerait plus. Bref, un fanzine féministe, anti-Trump.

« Nous voulions faire quelque chose, trouver une raison d’être à nouveau heureuses et fières de notre pays. »

« Gabe » refile très vite le bébé à Françoise Mouly, éditrice au célèbre New Yorker, et à la fille de celle-ci, Nadja Spiegelman, aussi « fille de » Art Spiegelman, l’auteur de Maus, mais surtout écrivaine et auteure de bande dessinée. « Le matin du 9 novembre [date de l’élection présidentielle, ndlr], nous étions dévastées. Mais peu après l’élection, nous avons reçu un coup de fil de Gabe […] qui nous demandait d’être éditrices invitées d’un journal gratuit de BD et de dessins de femmes artistes… On n’a pas pu s’empêcher de dire oui. Nous voulions faire quelque chose, trouver une raison d’être à nouveau heureuses et fières de notre pays », écrivent-elles dans l’éditorial du numéro 2 qui contient des centaines d’illustrations réalisées par des artistes (femmes et hommes), des éducatrices, des publicitaires, des chercheuses du Massachusetts, de New York, de Los Angeles, mais aussi des Pays-Bas, de Bruxelles, d’Allemagne, du Canada…

Nadja Spiegelman, écrivaine et auteure de bande dessinée, tient le premier numéro de Resist ! à la Marche des femmes à Washington, en janvier 2017. CC Resist !

Les thématiques, traitées en quelques cases ou sur des doubles pages, sont tantôt légères, tantôt glaçantes : l’élection de Trump bien entendu, la démocratie, les réseaux sociaux, la sexualité féminine, les règles, ou encore le bien-être animal… Les femmes sont majoritaires dans ces pages et scandent, le poing levé, « Resist ! » ou « Grab back ! » (« Reprenons » la parole, le pouvoir, en référence à Trump qui avait déclaré vouloir « attraper » – « grab » – les femmes par « la chatte »)

Marche des femmes

Les premiers exemplaires de Resist ! sont distribués le 21 janvier 2017, lors de la Marche des femmes à Washington, grâce à un large mouvement de bénévoles. Un autre réseau de libraires et de lieux alternatifs prend le relais partout dans le pays. Au total, 58.000 exemplaires sont imprimés et distribués. La gratuité de cette initiative est rendue possible grâce aux dessins offerts par les auteur·es, aux dons et aux souscriptions avant la publication des numéros.

Pénélope Bagieu a vu l’engouement des femmes pour « reprendre » la rue et la parole.

Pénélope Bagieu, auteure des célèbres albums Culottées (des biographies de femmes hors les clous) a apporté sa contribution au magazine. Elle nous raconte : « Françoise Mouly m’a demandé de publier une histoire. J’ai choisi l’histoire de Giorgina Reid, ma préférée. » En quatre pages, sa gardienne de phare italienne, née en 1908 et émigrée aux États-Unis, est un miroir d’une certaine Amérique de l’ombre, pleine d’initiatives. « C’est le stéréotype de quelqu’un qui ne fait pas peur au système, Giorgina. Elle pèse 40 kg toute mouillée. C’est une petite jardinière d’un quartier résidentiel, apparemment pas dangereuse pour les gens qui ont de grands projets. Mais elle mettra quand même son petit caillou dans la machine… » Réelles ou fantasmées, les histoires contées dans Resist ! sont celles de femmes tenant tête aux hommes qui veulent les faire taire.

Aujourd’hui habitante de Brooklyn, Pénélope Bagieu a vu l’engouement des femmes pour « reprendre » la rue et la parole. « New York, ce n’est pas représentatif de l’Amérique. On y est très politisé, très éduqué. Mais on entend les femmes plus qu’avant. C’est une sensation très rassurante de voir qu’on est nombreuses. Les femmes ont finalement toujours parlé, mais on ne les écoutait pas ! » L’élection de Donald Trump a été ressentie comme un réel danger pour les femmes. « En crescendo s’est levée une vraie menace à l’encontre des femmes, comme avec la baisse des aides aux plannings familiaux par exemple. En parallèle, il y a eu une dédiabolisation des féministes. Aujourd’hui, il existe plein de livres pour petites filles sur l’émancipation. À partir de maintenant, elles vont grandir avec l’idée qu’elles ont des choses à accomplir, alors que nous vivions dans un endormissement général », ose croire Pénélope Bagieu.

Resist ! s’inscrit clairement comme l’un des moteurs de ce réveil national contre le nouvel ordre établi. « Nous ne pouvons pas nous permettre de rester polies ! », clament les éditrices. « Nous sommes comme ça : un pays composé d’immigrés, un pays où les femmes ont le droit d’être fâchées et où l’on célèbre notre liberté d’exprimer cette rage de manière créative. »

 

Le temps partiel en Belgique : une histoire de femmes ?

En Belgique, les femmes constituent 80 % des employé·es à temps partiel. Ces emplois sont présentés comme la solution pour articuler vie professionnelle et vie familiale : est-ce vraiment le cas ? Avec quelles conséquences ? Tour d’horizon d’un régime de plus en plus répandu en Belgique.

Les femmes occupent 80 % des emplois à temps partiel en Belgique, avec une prédominance dans le secteur des soins à la personne. CC Direct Relief

Sandrine, commerciale dans une société d’informatique, a choisi de travailler à 4/5e à la naissance de son premier enfant. Heureuse de son choix, elle l’a renouvelé à la naissance de son deuxième, malgré le fait que sa charge de travail n’ait pas été revue à la baisse. Quant à Brigitte, employée dans un ministère, elle a choisi le 4/5e pour pratiquer sa passion, le yoga, et donner cours une fois par semaine.

Temps partiels subis

Mais Sandrine et Brigitte ne représentent que 10,8 % des femmes qui choisissent le temps partiel librement. Toutes les autres le subissent, contraintes par le marché du travail et par l’insuffisance de la prise en charge collective du soin aux autres. Comme Margot, journaliste, et Alexia, employée administrative, qui travaillent à mi-temps. La première n’a pas trouvé de place en crèche ; le mari d’Alexia, cadre supérieur, voyage régulièrement à l’étranger, explique la jeune femme devant une tasse de café, le temps d’une pause dans sa recherche d’emploi. Car sa société a décidé de se séparer d’elle, son poste n’étant plus « crucial ». Et pour Véronique, vendeuse dans une grande surface, maman solo de deux enfants en primaire, c’était impossible de gérer seule sa famille tout en travaillant à temps plein… Le « choix » de toutes ces femmes n’en est donc pas vraiment un.

Mais comment en sommes-nous arrivé·es là ? Dans les années 1960, les femmes restaient en majorité au foyer. Puis, dans les années 1970, en même temps que les mouvements féministes prenaient de l’essor, elles furent appelées par l’État à collaborer à la productivité du pays. Le temps plein était un modèle. Celles qui ne trouvaient qu’un temps partiel ont eu droit à une allocation appelée AGR (allocation garantie de revenus), un « complément chômage » encore existant aujourd’hui, bien que régulièrement menacé.

Une “opportunité” ?

Aujourd’hui, le travail à temps partiel est présenté comme une opportunité pour mieux « concilier » vie professionnelle et vie familiale. Esteban Martinez, professeur de sociologie à l’ULB, dénonçait cette « rhétorique de la conciliation » lors d’un colloque sur le temps partiel organisé en décembre par le Conseil des femmes francophones de Belgique (CFFB).

« Grandir dans un aquarium trop petit » : ce que le racisme fait aux enfants

Cela peut paraître choquant et pourtant c’est une réalité : en Belgique, des enfants sont victimes de racisme. Les femmes qui témoignent ici, en leur nom ou pour leurs enfants, ont passé leur enfance ici, tout en ayant aussi des racines du côté du Burundi, du Congo, de la Côte d’Ivoire, de l’Iran, du Maroc ou encore du Sénégal. Le racisme a laissé dans leur vie des cicatrices profondes.

Noémie, quand elle était petite fille, avait construit dans sa tête une solution pour combler ces deux absences. « J’avais imaginé un pays métis où je pouvais aller, sans me sentir différente des autres. » (D.R.)

« Ilyas, mon fils, était en maternelle. Un jour, son institutrice vient me trouver et me dit qu’il a un “problème avec l’autorité féminine” et qu’il faudrait peut-être voir du côté de la famille d’où ça vient… C’était clairement une allusion aux stigmates qu’on applique aux Arabo-musulmans », nous raconte Ada. Elle est maman d’un petit garçon de quatre ans qui, parfois, fait des bêtises, comme un enfant de quatre ans. Mais lorsque son institutrice enfile les lunettes du racisme, ce n’est plus un petit garçon qu’elle voit face à elle, c’est d’abord un « musulman », qu’elle étiquette et dont elle analyse le comportement à travers ses représentations stéréotypées.

Un conditionnement

Cela ressemble à l’histoire de Noémie. « Je devais avoir 13 ans, raconte-t-elle, je jouais au basket avec les filles avec qui j’ai grandi. Il y avait leurs parents. J’ai raté un panier et un papa a crié : “Eh, on n’est pas ici pour lancer des noix de coco !” Cette personne-là, je la voyais tous les jours, elle me connaissait. Qu’est-ce qui lui est passé par la tête pour dire ça ? » À cet instant, ce papa ne voit pas la petite fille qui joue au basket. Il voit une « Noire », et son regard draine un imaginaire raciste, solidement ancré dans les mentalités. Cet imaginaire, les enfants y sont confronté·es dès le plus jeune âge…

Violences policières : des femmes racontent

En une seule semaine de novembre, deux grosses altercations ont eu lieu entre jeunes et police dans le centre de Bruxelles. On peut condamner les actes de vandalisme, mais que penser de cette déclaration du syndicat de police SFLP : « Les jeunes doivent à nouveau avoir peur de la police » ? Est-ce le rôle de la police de « faire peur » plutôt que de protéger ? Et n’y a-t-il pas déjà, pour certain·es jeunes et moins jeunes d’origine immigrée, de quoi craindre tout contact avec la police ? C’est ce dont témoignent des femmes que nous avons rencontrées.

© Émilie Seto pour axelle magazine

« Les émeutes de 1991 » : le souvenir est resté vif dans la commune de Forest. En mai de cette année-là, des jeunes se sont révoltés contre les discriminations et les incessants contrôles policiers. Un événement qui a marqué les mémoires. À l’époque, tout est parti d’un contrôle de police musclé d’un jeune à mobylette. Très vite le ton est monté, le jeune homme a été embarqué et le quartier s’est embrasé. Derrière les jets de pierres et les cocktails Molotov, les jeunes revendiquaient des lieux de rassemblement, l’accès à l’emploi et aux espaces de loisirs comme ces discothèques qui leur refusaient l’entrée ; bref, le respect et l’égalité des chances.

Crainte de témoigner

Nous sommes en 2017, dans une commune populaire de Bruxelles que nous ne nommerons pas pour garantir l’anonymat des témoins. Cette demande d’anonymat est déjà un indice : dans ce pays si fier de sa démocratie et de sa liberté d’expression, certain·es craignent que leurs paroles puissent se retourner contre leurs proches. Malgré les réticences, nous avons pu obtenir quelques témoignages…

Marine Bachelot Nguyen, son combat sur les planches

Tout comme la Belgique, la France est loin d’avoir tourné la page de son passé colonial. L’autrice et metteure en scène Marine Bachelot Nguyen, Bretonne de 39 ans d’origine franco-vietnamienne, utilise sa meilleure arme, les mots, pour sensibiliser au racisme et sexisme qu’une partie des Français·es vivent au quotidien.

Marine Bachelot Nguyen © Thierry Laporte

« Les féministes institutionnelles disent qu’on vient abolir les avancées, qu’on vient pour retourner en arrière et qu’on est des dangers pour les Françaises. Moi aussi je suis française et je suis sûre qu’on est d’accord sur plein de choses. Mais elles sont bloquées sur notre foulard. Il faut nous l’arracher pour qu’on devienne des femmes libres ? » 

Ces paroles, ce sont celles de femmes musulmanes de l’association Al Houda, basée à Rennes, dans l’ouest de la France. Elles en ont marre. Marre de n’être considérées que comme « soumises, aliénées, forcées par [leur] père ou mari » à cause d’un bout de tissu sur leurs cheveux. Marre de vivre dans un pays où des racistes se cachent derrière la laïcité française.

Marine Bachelot Nguyen, cofondatrice de la compagnie Lumière d’août, a mis par écrit leur colère. Pendant une semaine, au mois d’avril 2016, l’autrice a recueilli les paroles de ces femmes qui se battent pour que porter le foulard, ou non, soit vu comme un choix propre et non comme un aveuglement religieux…

Les destins des métis·ses de Belgique. Entre mémoires, racines et patries…

Pendant la période coloniale, des milliers d’enfants métis·ses ont subi une ségrégation organisée par l’État belge. Au moment des indépendances, ces enfants ont été rapatrié·es de force du Congo et du Ruanda-Urundi vers la Belgique. Les livres d’histoire restent muets sur le passé colonial belge en général, et sur ses pages les plus sombres en particulier. Mais regroupé·es aujourd’hui en association, les métis·ses de Belgique réclament justice et mettent en lumière ce scandale d’État et d’Église longtemps tenu secret, faisant resurgir une société belge imprégnée de racisme.

À l'Institut des enfants mulâtres de Savé, territoire Ruanda-Urundi, Rwanda actuel (source privée).

Sur des photos sépia, des enfants ni noir·es ni blanc·hes regardent l’objectif, encadré·es par des religieuses. Nous sommes à la fin des années 1950, à l’Institut des enfants mulâtres de Savé, territoire Ruanda-Urundi (situé au Rwanda actuel) : des centaines d’enfants, né·es en grande majorité de relations entre hommes blancs et femmes noires, vivent hors du monde, reconnu·es ou non par leur père, enlevé·es à leur mère sur instruction de l’État colonial et placé·es sous l’autorité des missions religieuses… C’est le tableau dressé au début du documentaire réalisé par le président de l’association Métis de Belgique, François Milliex, et projeté lors de la dernière semaine d’étude de Vie Féminine.

De ces colonies scolaires financées en grande partie par l’État belge durant la domination coloniale (de 1908 à 1962), Savé est la plus connue. Les enfants dit·es « mulâtres » (un mot venant de « mulet », croisement entre une jument et un âne) y reçoivent une éducation : moins complète que celle des Blanc·hes, mais meilleure que celle donnée aux orphelin·es noir·es, desquel·les les métis·ses sont physiquement séparé·es et également mentalement, se sentant, dans la logique coloniale, supérieur·es puisque mieux instruit·es. L’État colonial, par la main des missions religieuses, coupe ces enfants de leur mère, les coupe de leurs racines, les coupe de la société africaine.

La « menace » métisse

Du côté blanc, les enfants métissé·es sont vu·es comme l’incarnation de la décadence morale qui se propage aux colons. La majorité des géniteurs blancs ne reconnaissent pas leurs enfants et les abandonnent chez les missionnaires (les mères ne pouvant pas s’y opposer). Certain·es se retrouvent dans les rues. Leur nombre croissant inquiète ; ces enfants pourraient provoquer une « dégénérescence de la race européenne ». Ou un jour se révolter. En fait, le métissage sape les fondements mêmes de la logique coloniale, basée sur la hiérarchisation entre Blanc·hes et Noir·es. En métropole, des congrès sont même organisés pour discuter du sort à réserver aux métis·ses : quel statut va-t-on bien pouvoir leur donner ?

1960 : départs d’enfants métis·ses vers la Belgique (source privée).

Dans cette fin des années 1950, à la veille des indépendances, se pose donc la question du devenir de ces enfants encombrant·es. Dans l’idée, paternaliste, qu’elles/ils ont besoin d’être protégé·es, et dans l’idée raciste qu’avec ce sang blanc dans leurs veines, elles/ils ont le droit de profiter des « bienfaits de la civilisation », les religieuses convainquent l’État belge que les enfants métis·ses doivent être évacué·es vers la Belgique pour être placé·es sous tutelle : un rapt, en toute légalité, organisé par l’État belge. Les milliers d’enfants ainsi rapatrié·es héritent pour la plupart du statut d’orphelin·e et ne bénéficieront jamais de la tutelle promise. Pire, la nationalité belge leur sera retirée quelques mois après leur arrivée, et certain·es se retrouvent apatrides.

Vers une reconnaissance ?

En 2015, les métis·ses de Belgique se sont regroupé·es en association et ont entrepris un travail – un devoir – de mémoire. L’association a porté le débat devant les différents parlements et le Sénat, puis plus récemment devant la Chambre des représentants, dans le contexte d’une proposition de résolution déposée en juillet 2017 et ayant depuis donné lieu à des propositions d’amendement. Des métis·ses ont témoigné, un avocat a énuméré les manquements au droit international…

Une mère avec son enfant métis (source privée).

En reconnaissant dès 2015 les adoptions forcées qui ont eu lieu sur le territoire belge, le Parlement flamand avait ouvert la voie ; le cas des métis·ses avait été inclus in extremis. Assez rapidement, le Parlement flamand a aussi reconnu la ségrégation subie par ces enfants né·es sous la colonisation et les enlèvements forcés : forcés, parce que l’autorisation des mères a été obtenue par l’envoi de la Force publique et sous sa menace. L’Église reconnaît dans la foulée ses responsabilités ; l’évêque d’Anvers présente publiquement des excuses. En juin 2017, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a à son tour adopté une résolution sur la ségrégation ciblée dont les métis·ses ont été victimes, reconnaissant la politique d’adoptions forcées, appelant notamment le gouvernement de la Fédération à organiser l’accès aux archives.

Recherche d’identité

À l’époque des faits, les institutions belges ont tout mis en œuvre pour rendre les recherches difficiles, voire impossibles : actes de naissance détruits, noms des enfants, pères ou mères modifiés, papiers falsifiés, perte de la nationalité belge, mensonges… Aujourd’hui, les métis·ses de Belgique demandent l’aide de l’État belge dans les recherches d’identification des mères et des pères (par d’éventuels tests ADN), dans la mise à disposition des archives de l’État, des congrégations et celles de l’œuvre de la Protection des Mulâtres. Les métis·ses demandent également la collaboration des ambassades pour les archives restées en Afrique. Et réclament que l’État belge fasse pression sur le Vatican. Pourquoi ? Une partie des dossiers des métis·ses s’y trouvent : des missionnaires, eux aussi, ont eu des enfants en Afrique.

À l’Institut des enfants mulâtres de Savé, territoire Ruanda-Urundi, Rwanda actuel (source privée).

François Milliex explique que, dans les démarches entreprises au niveau politique, « sans nier d’autres aspects de la colonisation, nous avons précisé que nous nous en tenions au sort des métis. Nous sentions qu’il ne fallait pas déborder. » Un premier pas a donc été posé vers l’émergence publique d’un épisode de la mémoire coloniale. La Belgique ne semble pourtant pas encore prête à assumer son passé ; Benoît Hellings, un député Ecolo, essaie depuis trois ans de faire passer à la Chambre une résolution pour que la Belgique reconnaisse son passé colonial. Sans succès.
Réparer les préjudices occasionnés aux métis·ses issu·es de la colonisation belge et les injustices passées faites aux mères africaines, « c’est un besoin, conclut François Milliex, pour restaurer la dignité des métis et des mamans. Et donner à l’État belge l’occasion d’assumer ses responsabilités, dans un but d’apaisement, de réconciliation, pour bâtir une société toujours plus ouverte. »

Antiféminisme et antisémitisme : deux haines liées

Antisémitisme et antiféminisme : voilà un rapprochement qui ne paraît pas évident à première vue. Pourtant, dans une série d’articles et de conférences, la sociologue Natacha Chetcuti-Osorovitz démontre de façon saisissante comment ces deux formes de haine sont liées. Elle s’en explique ici (interview extraite de l’article « Le dialogue pour contrer l’antisémitisme »).

Natacha Chetcuti © Anna Dzanghiryan

Comment avez-vous fait le lien entre antisémitisme et antiféminisme ? 

« J’ai commencé à m’interroger sur ce lien en suivant, à partir de 2012, les différents mouvements d’opposition au mariage pour tous face à l’introduction dans les écoles des « ABCD de l’égalité », face à tout ce que ses adversaires acharnés appellent la « théorie du genre »… Au cours des manifestations organisées par la droite (pas seulement extrême), on a vu apparaître des expressions ouvertement antisémites et racistes.

Ce qui était frappant, de la part de ces mouvements qui n’avaient pas l’habitude de descendre dans la rue, c’est la récupération de figures de la gauche, d’un langage de gauche, comme le slogan « On lâche rien ! » On a pu voir des photos de héros de la Résistance à côté de slogans comme « Juif, la France n’est pas à toi ! » ; on a vu une affiche collée sur les abribus montrant des photos de personnalités supposées juives – Daniel Cohn-Bendit, Bernard-Henri Lévy, mais aussi… Sarkozy – et portant l’inscription « les Européens sont destinés à devenir des bâtards négroïdes ». À Toulouse, les murs de l’Espace des diversités et de la laïcité, qui accueille notamment un centre LGBT, ont été souillés de slogans comme « Pédé = étoile de David » signés de croix gammées. »

Ce rapprochement est-il un phénomène nouveau ?

« Pas du tout. Dans ses travaux sur l’Allemagne, l’historienne Shulamit Volkov montre comment, à la fin du 19e siècle, antisémitisme et antiféminisme étaient déjà liés en réaction aux idées d’émancipation. L’homme juif était présenté, en opposition au modèle de virilité, comme maladif, efféminé, lubrique… Tandis que la femme juive, sous des traits fantasmés d’intellectuelle autonome, représentait une mise en question de la féminité traditionnelle. Aujourd’hui, les mouvements liés à la Manif pour Tous peuvent trouver des « ennemies » idéales parmi les théoriciennes qui s’intéressent aux questions de genre, les présentant comme névrosées, lesbiennes et juives, telle la philosophe Judith Butler. »

Judith Butler CC Imagens Portal SESCSP, Andrew Rusk

On pourrait penser que tout cela fait partie de l’ADN de l’extrême droite…

« Je crois que ce serait une erreur de réduire ce rapprochement aux extrêmes. La résistance à l’égalité des droits est partagée par des partis et des organisations tout à fait « respectables ». Il ne faut pas oublier que cet activisme a fait reculer le gouvernement français sur les droits homoparentaux, ou encore sur ces fameux ABCD de l’égalité… Ces manifestations ont permis de mettre au jour des idéologies qu’on croyait minoritaires.

Ce succès repose aussi sur un certain aveuglement de la gauche, qui pensait que les « anti-genre » étaient uniquement liés à l’extrême droite et aux milieux catholiques. Le fait d’avoir laissé tomber les questions d’égalité sociale a fait que pour beaucoup, les « valeurs » (réactionnaires) sont devenues le seul socle auquel s’accrocher. »