Semira Adamu, 20 ans déjà : « Ils ont tué une femme, pas son combat »

Le 22 septembre 1998, Semira Adamu, une jeune Nigériane réfugiée en Belgique, meurt étouffée avec un coussin lors d’un rapatriement forcé. Ce jour-là, la Belgique découvre la violence des politiques de détention et d’expulsion des étranger·ères. Ce mois de septembre, la Coordination Semira Adamu 2018, constituée de plus de 40 associations, collectifs, syndicats et instituts de recherche, rend hommage à la jeune femme. Aujourd’hui encore, martèle la Coordination, il est crucial de dénoncer l’alignement de la Belgique sur une politique migratoire européenne de plus en plus controversée.

Semira Adamu est née le 15 avril 1978. Elle a grandi au Nigeria, en Afrique de l’Ouest. À 20 ans, elle doit fuir son pays natal pour échapper à un mariage forcé avec un sexagénaire polygame et violent. Elle arrive en Belgique le 25 mars 1998. Sa demande d’asile est refusée ; elle est immédiatement placée au centre de rapatriement 127bis à Steenokkerzeel (Zaventem).

Deux mois seulement après son arrivée, Semira devient lanceuse d’alerte auprès du Collectif contre les expulsions. Déterminée, elle dénonce les pratiques du centre fermé 127bis. Elle décrit les conditions et le fonctionnement du centre, notamment l’isolement systématique avant un rapatriement forcé. L’Office belge des étrangers tente de l’expulser à de nombreuses reprises. Médiatisée par le Collectif, la Nigériane devient une figure emblématique de la résistance des personnes détenues en centre fermé. Quelques semaines avant sa mort, elle évoque la brutalité de la cinquième tentative d’expulsion la concernant, et déclare à la RTBF : « L’ambiance a changé, ils pourraient tuer ». Il est poignant, vingt ans après, d’écouter son témoignage dans la vidéo ici, extraite des archives de la SONUMA (à partir de la 21e minute).

Elle ne crie pas, elle chante

Le 22 septembre 1998, Semira est conduite de force dans un avion vers le Togo. La jeune femme reste calme. Elle ne crie pas, elle ne se débat pas, elle ne frappe pas ; elle chante. Des témoins racontent : « Les gendarmes lui auraient fait comprendre que cette fois, ils ne seraient pas tendres. » 

Très vite, l’expulsion tourne au cauchemar. Semira a les mains attachées dans le dos, les pieds immobilisés. Plusieurs gendarmes lui maintiennent la tête enfoncée dans un coussin. Elle est entravée ainsi pendant onze longues minutes, suffoquant, agonisant. Cette terrible scène est filmée, comme l’exige la procédure. On voit les gendarmes blaguer. Trois d’entre eux font barrière pour empêcher les passager·ères d’assister à la scène. Dans le coma, Semira sera transférée à la clinique Saint-Luc où elle sera déclarée officiellement morte à 21h30.

Le 25 septembre 1998, Louis Tobback (sp.a), ministre de l’Intérieur, démissionne. Le 26 septembre, 6.000 personnes assistent à ses funérailles à la cathédrale Sainte-Gudule à Bruxelles. La population est horrifiée. L’indignation est générale. Plus jamais ça, se disent les Belges.

Pouvait-on éviter le pire ?

À l’époque, la « technique du coussin » est un procédé autorisé par les autorités pour éviter les « débordements » lors des expulsions : on appose de force un coussin sur la bouche d’une personne qui se débat, afin de l’empêcher de faire du bruit. En 1996, Johan Vande Lanotte (sp.a), alors ministre de l’Intérieur, envisage d’interdire cette pratique controversée. Face à lui, un groupe de travail composé de gendarmes, de médecins et psychologues analyse et juge la technique du coussin nécessaire.

« Le coussin ne pouvait être appliqué que pendant un laps de temps très court », indique le capitaine Van Ginniken, cité dans un article du Soir alors qu’il témoignait en septembre 2003 au procès des gendarmes impliqués dans le décès de Semira Adamu. « Et dès que la personne se calmait, il fallait le retirer. Nous savions que c’était une technique dangereuse. C’était l’ultime moyen à utiliser. Mais s’il [le coussin, ndlr] était correctement appliqué, cela ne devait pas poser de problème. » En 1996, le projet d’interdiction tombe donc à l’eau…

Selon Amnesty International, entre 1993 et 2001, six décès ont été déclarés en Europe occidentale au cours d’expulsions où des méthodes pour empêcher la respiration ont été utilisées. En Belgique, depuis l’affaire Semira Adamu, la « technique du coussin » est interdite, mais l’utilisation de la contrainte physique ou de la violence lors des rapatriements n’est toujours pas explicitement proscrite. Pour éviter les débordements de la part des forces de l’ordre, il existe bien un mécanisme de surveillance au sein de l’Inspection générale de police. Ce mécanisme est sous l’autorité des ministres de l’Intérieur et de la Justice. Toutefois, très peu de contrôles sont réalisés. Par exemple, en 2012, la Belgique n’a contrôlé que 2,6 % des retours forcés.

Quelques condamnations

Le 22 septembre 1998, neuf gendarmes sont présents lors des violences ayant entraîné la mort de Semira Adamu. L’un d’entre eux a déjà fait l’objet d’une sanction disciplinaire pour avoir frappé, dans sa cellule, une personne en instance d’expulsion, qui était alors pieds et poings liés. Ce gendarme avait été dénoncé par des collègues scandalisés, mais le parquet avait classé le dossier sans suite. L’homme avait été malgré tout suspendu de ses fonctions pour un mois ; ce 22 septembre, il avait depuis peu réintégré le même service…

Cinq gendarmes, sur les neuf, seront finalement acquittés à l’issue du procès, le 23 décembre 2003. Danny Cornelis, Johnny Pipeleers et Danny Celemonts, gendarmes, écopent d’un an de prison pour « coups et blessures involontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». L’un des deux officiers responsables prend quatorze mois de prison et 500 euros d’amende. La responsabilité civile de l’État belge est également reconnue et l’État est condamné à une amende de 20.000 euros.

La Belgique à la dérive

Deux décennies plus tard, qu’est-ce qui a changé ? Les politiques de détention et d’expulsion se mettent encore en œuvre dans la violence. Les droits fondamentaux des demandeurs et demandeuses d’asile sont régulièrement bafoués. Par l’action de son secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration, Theo Francken (N-VA), la Belgique expulse des personnes vers des pays en guerre et collabore avec des États dictatoriaux qui pratiquent torture et peine de mort. En septembre 2017, notre pays a par exemple fait appel à des agents des services secrets soudanais pour identifier des personnes dans le parc Maximilien, à Bruxelles, où des migrant·es avaient trouvé refuge. Résultat ? De retour dans leur pays d’origine après leur expulsion, certains Soudanais ont été torturés, comme l’a montré une enquête du New York Times.

La Belgique va jusqu’à arrêter les migrant·es dans des associations qui les soutiennent. Elle ferme des centres d’accueil de la Croix-Rouge, construit trois nouveaux centres fermés et inaugure une aile pour les « familles » à côté du 127bis – familles, ce qui veut dire aussi enfants…

• « On continue d’expulser de manière violente. On va même plus loin aujourd’hui : on poursuit les personnes qui s’y opposent ! » Retrouvez sur notre site l’interview de l’avocate Selma Benkhelifa, à lire ou à écouter

Il est pourtant important de rappeler que la majorité des personnes qui demandent l’asile fuient un pays en guerre et viennent chercher protection. En 2017, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés a comptabilisé 68,5 millions de personnes déplacées de force de leurs foyers à la suite de persécution, de conflit, de violence généralisée ou violations des droits de l’homme. En outre, la Belgique doit répondre à une obligation internationale et examiner les demandes d’asile en octroyant sa protection, conformément à la Convention de Genève de 1951 qu’elle a ratifiée et conformément à la réglementation européenne.

Début juin, Theo Francken a même plaidé pour le retour immédiat des bateaux chargés de migrant·es vers leur pays de départ. Avec de tels propos, il va directement à l’encontre de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui interdit la torture et les traitements inhumains et dégradants. L’organisation Amnesty International rappelle qu’en 2017, plus de 3.000 personnes sont décédées en Méditerranée, essayant de rejoindre le rivage européen. Le secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration fait face à de vives protestations, en particulier depuis le décès de la petite Mawda Shawri…

30 mai 2018, Haren : les parents de Mawda Shawri sont à la tête de la marche silencieuse qui accompagne les funérailles de leur petite fille, tuée par une balle policière dans la nuit du 17 au 18 mai. © Belga / Laurie Dieffembacq

De Semira à Mawda

En mai dernier, la mort de Mawda Shawri, une fillette kurde de deux ans, provoque une vague de protestations et évoque inévitablement le meurtre de Semira Adamu. Lors de la nuit du 17 au 18 mai, alors qu’elle traverse notre pays, une camionnette véhiculant une trentaine de migrant·es, dont quatre enfants, est poursuivie par les forces de l’ordre. La police tire pour arrêter le véhicule qui a accéléré afin de lui échapper. La balle atteint la petite fille à la tête. La voiture stoppe. Les parents de Mawda et les autres passager·ères sont directement arrêté·es ; Mawda décède toute seule, loin de sa famille, dans une ambulance… L’enquête est encore en cours.

Quelques jours après la mort de Mawda, la Coordination Semira Adamu 2018 a invité la population à accrocher un vêtement d’enfant à une corde à linge, « en signe de deuil et de protestation ». Sur Facebook, le collectif, qui réclame une enquête indépendante et un procès sur le meurtre de Mawda, déclare : « Le meurtre de Mawda a été rendu possible par la politique d’immigration de l’Europe appliquée par le gouvernement Michel. Et c’est la même politique, et l’idéologie nauséabonde qui la sous-tend, qui, il y a 20 ans, avait rendu possible le meurtre de Semira Adamu. »

Six organisations, dont le MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie) et la Coordination des sans-papiers, appellent à manifester pour la démission du ministre de l’Intérieur, Jan Jambon (N-VA), et du secrétaire d’État Theo Francken. Mawda est enterrée le 30 mai au cimetière multiconfessionnel d’Evere. Plus de 1.500 personnes prennent part au cortège blanc organisé par la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés.

« Ils ont tué une femme, pas son combat »

En septembre prochain, la Coordination Semira Adamu 2018 se remémorera donc l’assassinat de Semira et mettra en lumière les combats quotidiens contre les expulsions et l’enfermement des étranger·ères en Belgique. Le slogan de ces actions ? « Ils ont tué une femme, pas son combat. »

Ainsi, tout au long du mois, la Coordination proposera des temps de réflexion et de débat autour des questions liées à la migration, mais tiendra aussi des rassemblements populaires, culturels, festifs et engagés, de même que des actions sur des lieux emblématiques de la politique d’expulsion. Elle organisera également des interventions artistiques au sein de l’espace public, comme par exemple la réalisation d’une fresque murale, des projections de films, des concerts… La Coordination souhaite enfin dédier une rue à la mémoire de Semira Adamu et des migrant·es disparu·es (programme complet disponible ici).

Au-delà de ces temps forts, la Coordination Semira Adamu 2018 porte plusieurs revendications politiques : la régularisation de toutes les personnes sans papiers en attendant une effective liberté de circulation, l’arrêt des expulsions, la suppression des centres fermés, des condamnations systématiques pour les « violences racistes, patriarcales, policières et d’État ». Car Semira Adamu et Mawda Shawri, comme toutes les personnes jetées sur les routes de l’exil par la guerre ou par la misère, avaient besoin de protection. Malgré cela, notre État les a traitées en criminelles et a causé leur mort.

Face aux violences policières, Assa Traoré marche pour la justice

Ce 21 juillet, les proches d’Adama Traoré organisaient une marche pour les deux ans de la mort du jeune homme, devenu, grâce à la détermination acharnée de son entourage et en particulier de sa sœur, Assa Traoré, l’un des symboles de la lutte contre les violences policières en France et du combat pour la justice. axelle a participé à l’événement.

« Deux ans après la mort d’Adama, les trois gendarmes n’ont toujours pas été mis en examen par la Justice française. Nous n’avons toujours pas eu les conclusions du rapport d’expertise médicale. Attendu mi-juillet, il est encore reporté sans raison. » Assa Traoré, T-shirt noir imprimé du slogan « Justice pour Adama », s’adresse en colère à la presse, tant militante qu’officielle, en préambule de la marche.

Elle a créé le comité « Vérité pour Adama » au lendemain de la mort de son frère de 24 ans, tué par la gendarmerie le 19 juillet 2016. Un décès constaté deux heures après son interpellation par les gendarmes, qui ont maintenu le jeune homme selon la technique du « plaquage ventral », une technique d’immobilisation très controversée (et d’ailleurs interdite en Belgique) qui consiste à plaquer une personne par terre, sur le ventre, la tête sur le côté, et parfois à exercer un poids sur la personne ainsi maintenue. « En raison des risques de décès qu’elle entraîne, la pratique du plaquage ventral a été dénoncée à plusieurs reprises par Amnesty International », note l’ACAT France.

Depuis le décès de son frère, Assa Traoré, éducatrice spécialisée reconvertie en militante, mène un combat acharné pour exiger la vérité sur la mort de son frère et sensibiliser l’opinion publique aux violences policières…

« Rêver sous le capitalisme » : interview avec la réalisatrice Sophie Bruneau

Dans le documentaire Rêver sous le capitalisme, 12 personnes racontent un rêve et son interprétation en lien avec leur boulot. Un film saisissant, tant sur la forme que sur le fond. À Bruxelles, axelle a rencontré sa réalisatrice, Sophie Bruneau.

Un malaise, des crispations, un cadavre, des zombies… Des voix racontent des rêves, matières intimes sans filtre, directement en lien avec le travail, sur d’impressionnants plans fixes où passent surtout le temps et des silhouettes de travailleurs et travailleuses anonymes, quelques reflets mouvants au son d’une ville dont on sent l’exigence.

Neuf anonymes et trois personnes à visage découvert aux inflexions parfois fragiles, parfois hachées, dans des fins de nuit, des crépuscules ou des levers du jour. Une responsable de magasin rêve du bip du scanning : beaucoup de bips, c’est que les caissières travaillent vite. Un homme témoigne : « Chaque soir, on se dit au revoir, à demain. Peut-être… »

Des rêves émerge une réalité faite de peur de perdre son travail et de ne pas bien faire, de patrons caractériels, d’enfermement administratif, de déshumanisation, de séquençage du travail, d’intensification des cadences, d’infantilisation, de mise en concurrence, de perte de sens… C’est l’institutionnalisation d’un climat culpabilisant, aliénant, et ses ravages qui se dévoile dans une montée en puissance. Inspirée par le livre Rêver sous le troisième Reich de Charlotte Beradt – compilation de 300 rêves de citoyen·nes allemand·es recueillis en 1933 décrivant, déjà, ce qui deviendra l’horreur nazie –, Sophie Bruneau, anthropologue de formation, nous parle de l’évolution des pratiques dans le monde du travail.

En 2004, dans votre documentaire Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, vous abordiez déjà cette question de la souffrance au travail. Pourquoi y revenir ?

« C’est un sujet inépuisable, du fait de son importance dans nos vies, de sa complexité, de son évolution. Il raconte tellement du vivre-ensemble : c’est un révélateur énorme. Ils ne mouraient pas tous… témoigne du début du débat public sur la souffrance au travail, le burn-out, et déjà sur la disparition de la frontière entre vie professionnelle et vie privée. Il fait le lien entre les nouvelles formes d’organisation du travail et les souffrances individuelles, induites notamment par l’utilisation managériale de la peur.

Dans ce film-ci, pour la gérante de la grande surface, c’est l’intensification. Le syndicaliste, lui, est marqué physiquement par la peur, dont il garde des stigmates cinq ou six ans après avoir quitté son travail. Pour moi, il existe un basculement à partir de son témoignage. On ne sait plus si on est dans son rêve ou la réalité.

Malgré la diversité professionnelle ou des parcours singuliers, les rêveurs parlent tous d’une même voix. On se rend compte que ça fait système, avec une grande violence sous-jacente. Toutes ces personnes, âgées de 40 à environ 60 ans, ont aussi été heureuses au travail. Mais elles se rendent compte qu’elles ne peuvent plus travailler comme avant, en termes de valeurs, d’éthique, de rapport à l’autre… J’aurais voulu recueillir un récit d’une personne plus jeune, parce qu’il y a actuellement une telle libéralisation, et une telle ubérisation de la société [du nom de l’entreprise Uber, ndlr], mais ça ne s’est pas présenté. »

Depuis votre premier film, les pratiques générant de la souffrance au travail se sont intensifiées. Avec quels effets ?

« Prenez par exemple les mesures prises début de cette année par la ministre de la Santé Maggie De Block. Sous couvert de parcours de réintégration, le licenciement des travailleurs malades de longue durée se trouve facilité. Alors que le congé maladie, c’est le bouclier pour pouvoir tenir, se reconstruire. Avant, moins de gens y avaient recours, puisque le travail se passait mieux, mais aujourd’hui, ils utilisent ce garde-fou.

Parmi les rêveurs, quatre travaillent dans le soin aux autres ; la ligne de front a reculé. Les chiffres du burn-out sont en augmentation exponentielle, ce qui montre une généralisation de la dégradation des conditions de travail et une augmentation de la violence retournée contre soi. Pour que le système néolibéral continue à engranger des résultats – – en réalité jamais atteints –, le gouvernement veut supprimer les garde-fous en culpabilisant les bénéficiaires des solidarités sociales. C’est le discours sur les « profiteurs ».

Qu’est-ce qui vous a inspirée dans le livre de Charlotte Beradt  ?

« J’ai toujours relégué le rêve au rang de la psychologie, mais Charlotte Beradt – oubliée de l’histoire – le prend comme matériau racontant une époque, le lie à une dimension politique et sociale. Elle a fait elle-même un cauchemar et en a tiré l’idée lumineuse qu’elle ne doit pas être la seule. Elle émet l’hypothèse puissante que l’on doit rêver différemment suivant le régime politique sous lequel on vit. Elle commence à collecter des rêves avec l’aide d’un ami médecin. On est en 1933, mais il y a des rêves prémonitoires des camps. Tout s’y retrouve déjà, la logique concentrationnaire, les interdits… »

Vous assumez le parallèle entre l’époque actuelle et le nazisme ?

« Dans son livre de référence, Souffrances en France. La banalisation de l’injustice sociale, le psychiatre Christophe Dejours expose la banalisation de la souffrance sociale. Il se réfère au concept de la « banalité du mal » de la philosophe allemande Hannah Arendt, qui a tenté d’analyser pourquoi autant de gens ont pu adhérer à l’idéologie nazie. Christophe Dejours évoque une notion qu’Arendt utilise pour comprendre ce phénomène : la peur.

Et si le rêve a valeur de message, que nous réserve l’avenir ?

Aujourd’hui, le système managérial recourt à la menace de la précarisation – le fait que si on n’est pas content, on peut partir, il y en a dix qui attendent à la porte – pour obtenir de la part des gens ce qu’il n’aurait jamais obtenu auparavant. Cette utilisation managériale de la peur, notamment au travers de la menace de précarisation, fait que tant de gens participent à une machine que, par ailleurs, ils réprouvent moralement, et fait qu’on obtient obéissance, voire soumission, à un système injuste, irrationnel, absurde… Et si le rêve a valeur de message, que nous réserve l’avenir ? »

Comment un film devient-il un levier militant ?

« J’ai pensé ce film comme un film outil, dont les gens peuvent s’emparer pour créer des échanges ou, simplement, se dire qu’ils ne sont pas seuls à vivre cette réalité. La parole est une arme puissante. Le film recrée une communauté invisible, une communauté des rêves. »

Dans votre documentaire, avez-vous constaté des différences entre femmes et hommes ?

« Quand j’ai co-réalisé Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, j’ai eu du mal à trouver un homme qui témoigne. Les hommes sont moins dans un rapport à la parole, à la confidence. Parler de soi, de l’intime, du soin de soi, aller chez un·e psy : de par leur éducation, les femmes font ces démarches plus facilement. Aujourd’hui, ça a changé. C’est un très petit échantillon, mais je remarque, à mon échelle, que j’ai quasiment la parité alors que j’avais peur de n’avoir que des témoignages de femmes.

Au-delà de cette question, je suis toujours étonnée que des gens acceptent de témoigner, d’être filmés et confient leur rêve, particulier, intime, secret, dans cette envie de partage. Autre constat : aujourd’hui, ces personnes sont tout à fait capables de faire le lien entre leur souffrance, leur malaise et les pratiques à l’intérieur de leur cadre d’activité. »

Pourquoi est-ce que les personnes préfèrent ne pas témoigner à visage découvert ?

« Qu’il n’y ait pas de nom, c’était évident dès le départ. Mais la plupart préfèrent ne pas se montrer, notamment par peur des représailles. Les personnes que j’ai pu filmer sont celles qui ont quitté leur travail précédent. Cette doctoresse, par exemple, qui fait ce rêve incroyable dans lequel ses patients mangent son cerveau à la petite cuillère… Pour moi, c’est la métaphore parfaite du capitalisme qui nous cannibalise !

J’ai tiré parti de la contrainte de ne pas pouvoir filmer les visages en direct : elle m’a donné la possibilité d’inventer une autre mise en scène de la parole, de synthétiser les témoignages (parfois jusqu’à 1h30 d’entretien !), de réfléchir plus loin au visuel, à ces plans de présence/absence inscrits dans une durée, travaillés comme des tableaux, que j’ai d’ailleurs pris beaucoup de temps à repérer. »

Tout ce temps donné au film relève d’un processus inverse à la mécanique dénoncée…

« Je me suis donné ce temps et les moyens d’une approche qualitative. Le tournage du film court sur trois années. Ça a été hyper long et pourtant, je n’ai même pas vingt rêves, malgré toutes les personnes qui m’ont aidée dans ma récolte. Je ne pouvais pas avoir accès directement aux rêves, c’est à plus d’un titre une matière indirecte : j’ai donc tissé une toile de coopération avec les passeuses et les passeurs de rêves. C’est un film basé sur la coopération. »

Dans l’exercice de votre métier, est-ce que l’empathie est importante ?

« Oui. Dans ma vie, au moment du film, les rêves se sont invités. J’ai entamé une psychothérapie pendant la même période, ce qui m’y a rendue moi-même plus attentive au champ de l’inconscient. Je pense que j’ai pu avoir une relation d’empathie d’autant plus grande que je faisais moi-même cette expérience intime, qui relève à sa façon d’un travail de recherche intérieur et qui passe aussi par la parole. Et puis je suis très consciente de ce que ces rêveurs me donnent, de la beauté du geste. Ce qui me touche, c’est l’idée qu’ils soient portés par le fait que leur témoignage puisse être utile, et par le fait qu’ils se soient reconnus dans le film, qu’ils le trouvent juste, qu’ils soient contents du résultat.

D’une certaine façon, que ces gens soient en souffrance est plutôt rassurant : s’ils souffrent, c’est qu’ils sont en rejet, qu’ils ont conscience de l’injustice qu’ils vivent. Quand je vois les jeunes au travail, la flexibilité qu’on leur demande, dormir sur place (c’est l’exemple d’une start-up à Berlin, qui rejoint en vrai l’un des rêves du film !), boire des pots comme si on formait une grande famille et en même temps être payés des clopinettes, faire marcher à la carotte dans un cadre d’extrême précarisation et faire croire par ailleurs qu’on forme une grande famille, je vois le nouveau visage d’un monde du travail, tout aussi terriblement destructeur. »

Dans ce monde néolibéral qui n’avance pas à visage découvert, il faut mettre en place des stratégies ?

« Rêver sous le capitalisme porte un coup de projecteur à un système qui ne veut pas qu’on le voie et qu’on le nomme… Comme Voldemort dans Harry Potter – celui qui est partout, celui-dont-on-ne-peut-prononcer-le-nom. Le film part des faits, du terrain, et fait remonter du sens à la surface. Le film est militant sans en avoir l’étiquette. Je milite pour la vérité des faits et des mots ! J’ai même hésité à mettre le mot « capitalisme » dans le titre, car je craignais que cela freine les spectateurs et spectatrices. Je me suis dit, finalement, que je ne faisais que nommer le système qui est malheureusement le nôtre. Mais le capitalisme n’a pas toujours existé et il n’existera pas toujours.

En ce qui concerne mon engagement féministe, j’ai franchi le pas, mais je ne l’aurais pas dit aussi franchement il y a quelques années. Je pensais que ce que j’allais dire aurait plus de force si je n’avais pas cette étiquette-là. Je ne voulais pas qu’on me réduise à une appartenance, à un parti. »

Sophie Bruneau D.R.

Et en effet, aujourd’hui, vous êtes engagée dans le collectif de femmes réalisatrices Elles font des films. Où en est-il ?

« Ça fait un an que le collectif existe. En réaction à une photo officielle triste et pompeuse, reprenant les « 50 réalisateurs belges importants » sur laquelle ne figuraient que trois femmes, il y a eu très vite cette contre-photo, joyeuse, d’une cinquantaine de réalisatrices. C’est intéressant de voir comment, tout d’un coup, l’injustice fait lever les gens pour dire stop. Ça crée un déclic. On s’est très vite mobilisées, puis réunies en assemblée, on a produit un communiqué de presse… Récemment, après débat entre nous, nous avons boycotté le Brussels International Film Festival qui, en marge de sa programmation, proposait une table ronde sur la place des femmes dans le cinéma mais ne présentait que 4 films de femmes sur 32.

Dans la durée, même si toute lutte est difficile, il faut s’inspirer de ce qui se passe de positif à l’étranger, faire pression sur les politiques pour une vraie parité… et se fédérer. Nous l’avons fait avec les femmes des arts de la scène, par exemple. Les choses sont en train de bouger. Une de nos membres le disait lors de notre dernière assemblée : on ne retournera pas en arrière. « 

« I’m every woman », la nouvelle BD féministe de Liv Strömquist

La Suédoise Liv Strömquist, géniale autrice de BD (à qui l’on doit notamment L’Origine du monde), revient avec I’m every woman. Elle y retrace des histoires d’épouses et compagnes de célébrités masculines comme Elvis Presley, Jackson Pollock, Ingmar Bergman… Ces « people » ont en commun de s’être mal comportés avec leur partenaire, de l’indifférence la plus totale à la violence la plus abjecte. Avec l’humour qu’on lui connaît, la dessinatrice met en lumière ces femmes invisibles, amoureuses et emprisonnées par un idéal d’amour romantique aux relents patriarcaux. Elle a répondu à nos questions.

Liv, vous évoquez la violence psychologique et physique d’artistes masculins contre leur conjointe. Cela fait inévitablement écho à des artistes contemporains comme Bertrand Cantat ou Woody Allen. Pensez-vous qu’on ne devrait plus leur prêter attention ?

« Non, je ne pense pas du tout qu’on doive cesser de s’intéresser à leur travail. Au contraire, de nombreux hommes évoqués dans ce livre ont réalisé une grande œuvre et je ne pense pas qu’on doive mélanger travail artistique et personnalité privée. L’ambition de mon livre est de montrer que de nombreux hommes que nous appelons des « génies » n’auraient pas pu travailler et récolter autant de succès s’ils n’avaient pas eu autour d’eux des femmes qui ont sacrifié toute leur vie pour s’occuper d’eux. Il n’y a rien de mal à prendre soin d’autres personnes, mais on ne voit pas souvent un homme sacrifier toute sa vie et ses rêves pour prendre soin d’une femme en devenir artistique. Et dès lors, les femmes « génies » ont été moins nombreuses que les hommes. »

Vous faites aussi une critique acerbe et drôle de la famille nucléaire. Quelle serait votre définition de la famille ou d’une relation de couple aujourd’hui ?

« Je suis un peu énervée quand des gens me disent que la famille nucléaire est la façon de vivre la « meilleure » et la « plus naturelle ». Quand vous êtes seule dans votre appartement, avec un nouveau-né, que votre mari est au travail, vous vous rendez compte que c’est une façon très bizarre de penser et d’organiser la vie familiale. Dans l’histoire de l’humanité, on a vécu pendant des milliers d’années comme des chasseurs cueilleurs, rassemblés en tribus. Ce que nous pensons être « naturel » est une construction culturelle relativement récente. Il y a de multiples façons de former une famille et d’éduquer ses enfants. »

Quel est selon vous, actuellement, le plus grand danger pour le féminisme ?

« La montée du populisme de droite, de l’extrême droite et de l’extrémisme. Le capitalisme occidental engendre aussi des menaces pour les femmes, par exemple le renforcement des standards de beauté, ou le développement de la chirurgie esthétique, qui rendent les femmes obsédées et angoissées par leur apparence. »

À la rencontre de Nasrin Sotoudeh, avocate des Iraniennes en lutte pour leurs droits

Dans la République islamique d’Iran, des femmes musulmanes et laïques s’engagent de multiples manières pour faire avancer les droits humains et en particulier les droits des femmes. Début 2018, un mouvement contre le port obligatoire du voile a pris de l’ampleur, mais la répression s’abat férocement. axelle s’est entretenue avec la célèbre avocate Nasrin Sotoudeh, qui défend plusieurs militantes emprisonnées. Depuis notre discussion avec elle, Nasrin Sotoudeh a elle-même été placée en détention et est encore emprisonnée à l’heure de boucler ce numéro. Il faut donc lire cette interview avec recul. Nous vous tiendrons bien sûr informé·es de l’évolution de sa situation.

 

Après la révolution de 1979 – à laquelle elles ont massivement contribué –, l’État iranien a tenté de reléguer les femmes à la sphère privée en revenant sur des droits acquis précédemment. Les femmes ne se sont pas laissé faire et, petit à petit, ont gagné certains combats comme l’accès aux études, à l’emploi ou encore au planning familial. Mais en ce qui concerne le mariage, la famille ou l’héritage, elles sont toujours discriminées et le port du voile reste une obligation dans l’espace public.

De nombreuses Iraniennes se rebellent contre cette contrainte et, début 2018, certaines d’entre elles ont même publiquement ôté leur voile. Elles réclament le libre choix et, au-delà, davantage de droits et de démocratie. Celle qui a lancé le mouvement, Vida Movahedi, 31 ans, mère d’une petite fille, a été arrêtée le 27 décembre 2017 après avoir agité son voile blanc dans les rues de Téhéran lors de manifestations contre le gouvernement du président Hassan Rohani. Elle a été libérée le mois suivant. Malgré la répression, des dizaines de femmes ont depuis décidé de sortir sans voile dans l’espace public : nombre d’entre elles ont été arrêtées.

axelle a pu s’entretenir avec Nasrin Sotoudeh, une avocate renommée spécialisée dans les droits humains et la défense des prisonnier·ères politiques, lauréate 2012 du prix Sakharov pour la liberté de l’esprit décerné par le Parlement européen. Son courage lui a déjà valu de la prison entre 2010 et 2013, pour « propagande contre l’État » et parce qu’elle était membre du Centre pour les droits humains, formé notamment par Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix. Après sa libération, Nasrin Sotoudeh a repris son travail de plus belle et défend les droits de plusieurs militantes contre le port obligatoire du voile, dont Narges Hosseini, 32 ans, détenue depuis le 29 janvier 2018. Narges Hosseini a été condamnée fin mars à 24 mois de prison (dont 21 en sursis) pour « encouragement à la corruption en enlevant le hijab en public » et pour avoir commis « un acte interdit dans un espace public »… Les deux femmes ont fait appel.

Mais, après notre entretien avec elle, Nasrin Sotoudeh a elle-même été arrêtée le 13 juin dernier ! Les autorités ont fait savoir à son mari qu’elle allait purger une peine de cinq ans de prison, à laquelle elle a été condamnée en son absence et sans en être informée. La raison de son incarcération : « propagande contre l’État » et « assemblée et conspiration » avec l’une de ses clientes en prison pour avoir défié le port obligatoire du voile.

Pouvez-vous nous dire ce qui se passe avec les femmes retirant leur voile dans l’espace public iranien ?

« De nombreuses femmes se dévoilent dans les rues. Certaines le font le mercredi [en suivant l’initiative « White Wednesday », lancée par l’activiste féministe iranienne Masih Alinejad, ndlr] et d’autres, comme Narges Hosseini, le jour qu’elles choisissent. Ce qui est évident, c’est que les femmes et les filles ne veulent pas se conformer au hijab obligatoire, prévu dans la loi 638 du Code pénal islamique. L’Iran est l’un des rares pays à considérer le retrait du hijab en public comme un crime, et la loi établit une sanction pour les contrevenantes : entre 5.000 et 50.000 tomans d’amende [entre 1 et 10 euros environ, ndlr] ou de dix jours à deux mois de prison. »

Pourquoi ces femmes manifestent-elles aujourd’hui ?

« Ces quarante dernières années, je peux vous dire que les femmes ont inventé le port « incivil » du hijab : c’est le « mauvais hijab », un voile minimal, considéré comme inacceptable par l’État. Indépendamment de la façon dont les femmes se couvrent en public, le gouvernement a continué à augmenter ses standards en termes d’obligation du port du hijab. Si l’on étudiait l’histoire des réactions et des positions du gouvernement envers les femmes portant un voile minimal ou pas de voile du tout, on verrait que ces femmes ont été arrêtées, battues, parfois jusqu’à la mort. Et pas uniquement par l’État… Je me souviens, dans les années 1990, que les journaux ont publié l’histoire d’un homme qui « promouvait la vertu et empêchait le vice ». Il s’était battu en rue avec une jeune fille qui est décédée à la suite des coups reçus…

Au-delà de ces situations extrêmes, chaque femme fait l’objet d’insultes et de condescendance dans l’espace public. On entend souvent des remarques comme « Remets bien ton voile », « Ton rouge à lèvres est sombre » ou encore « Tu as trop de maquillage ». Et comme le gouvernement n’a jamais cédé en rien, la succession de toutes ces injustices amène des femmes vers un point où elles veulent passer de l’incivilité à la désobéissance civile. Et elles l’expriment aujourd’hui par le rejet du hijab.  »

Pouvez-vous nous parler du cas de Narges Hosseini ?

« Il y a d’abord eu le cas de Vida Movahedi, inculpée pour « trouble à l’ordre public » et « retrait du hijab en public », soit deux crimes – ce qui est déjà problématique. Dans le cas de ma cliente Narges Hosseini, ils ont poussé les charges plus loin : ils ont ajouté les accusations d’avoir commis un « acte de péché » et d’avoir « encouragé l’immoralité ou la prostitution ». Cette dernière accusation est très lourde, et égale pénalement au fait de gérer une maison close, ce qui est passible de un à dix ans d’emprisonnement.

Je crois que c’est un message du département de la Justice envers les autres femmes : si elles veulent faire la même chose, elles encourent de lourdes peines. Heureusement, ma cliente a rejeté ces actes d’accusation. Mais malgré ces accusations, je crois en la méthode de ces activistes. La désobéissance civile a été utilisée partout dans le monde, pourquoi ne marcherait-elle pas en Iran ? »

Comment êtes-vous considérée en Iran pour votre travail ?

« Je pense que certains de mes concitoyens ont des critiques vis-à-vis de mon travail et je le respecte. Toutefois, la plupart des gens, femmes comme hommes, quand ils me voient dans la rue, sont très gentils envers moi, me disent qu’ils suivent mes activités et me remercient. Ça arrive souvent.

Quant au gouvernement, je veux dire que malgré ses positions contre moi – je suis parfois étiquetée comme « dissidente » et « ennemie » par des officiels –, nous avons des soutiens parmi ses membres. Les personnes qui défendent les droits des femmes sont soutenues et protégées par les femmes et les familles de ces mêmes officiels. Du coup, la vérité, c’est que je ne suis pas contrariée par ces positions du gouvernement. J’ai un objectif en tête, et je le poursuis. »

Merci à Mona Mahdi pour la traduction.