Interview : Marianne Streel, la clé des champs

Depuis le début de l’année, Marianne Streel est la nouvelle présidente de la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), qui a fêté ses cent ans d’existence en mai dernier. La syndicaliste a aussi dirigé pendant six ans l’Union des Agricultrices Wallonnes, la branche féminine de la FWA. Cheffe d’exploitation, elle évoque avec axelle la place des femmes dans l’agriculture en Belgique.

Vous êtes fille d’agriculteurs, mais vous ne vous destiniez pas vraiment à une carrière agricole ?

« Je descends de plusieurs générations d’agriculteurs du côté maternel et paternel, c’est profondément ancré dans ma famille. Je baignais dans l’agriculture, mais je ne me voyais pas moi-même agricultrice. À l’époque, on devenait agricultrice quand on se mariait avec un agriculteur : le repreneur, c’était le fils. J’ai fait des études en sciences juridiques et j’ai rencontré mon mari, Michel. Lui souhaitait par-dessus tout devenir agriculteur et a créé son exploitation à Namur, sur des terres familiales. »

À l’époque, vous ne travailliez pas sur l’exploitation ?

« Non, j’étais clerc de notaire pour que nous ne soyons pas deux indépendants. Mon mari m’a dit : « Tu seras salariée ». J’étais encore obéissante, à cette époque-là ! Malheureusement, en 1994, mon mari est décédé dans un accident de voiture alors que j’attendais notre second enfant. J’ai alors dû faire un choix et j’ai repris l’exploitation. Il n’était pas question de ne pas continuer ce que nous avions construit ensemble, c’était inconcevable. Il fallait rebondir, et j’étais attachée à l’outil agricole, même si je ne me destinais pas à cela. »

Après le décès de votre mari, vous êtes entrée à l’Union des Agricultrices Wallonnes…

« Au début, je m’y suis surtout investie pour le contact humain. C’est un lieu de formation, d’information, et surtout un véritable réseau de solidarité et de soutien entre femmes. On partage nos difficultés. Les agricultrices forment aussi des groupes de soutien aux agriculteurs, elles vont bénévolement aider certains exploitants qui souffrent de solitude, ont besoin d’aide administrative ou ont des problèmes de trésorerie. Elles soutiennent les personnes et la continuité de l’exploitation lorsqu’il y a des accidents de la vie. Ces dernières années, nous avons vu des gros problèmes de stress et de burn-out. Il y a une volonté, du côté des agricultrices, de se préoccuper de la vie sociale et d’aider les personnes en difficulté. C’est le grand rôle des femmes en agriculture dans notre pays : celui de porter les autres. D’ailleurs, beaucoup de femmes d’agriculteurs ont une formation d’institutrice ou d’infirmière, elles sont dans le soin et le souci des autres, et s’inscrivent dans des métiers de protection. »

Les agricultrices de l’UAW semblent particulièrement solidaires…

« Les « dames de l’UAW », comme on nous appelle, sont très soudées, tout en étant aussi diversifiées que les exploitations wallonnes : elles proviennent de zones géographiques différentes, ont des formations et elles ont des activités très variées au sein de leur ferme. Il y a 12.700 exploitations wallonnes, mais il n’y a pas de statistiques sur le nombre de femmes agricultrices car il n’y a pas de cotisation demandée aux membres de l’UAW. Mais cela ne nous empêche pas de travailler ensemble et de trouver des compromis. Et puis je me suis vite rendu compte que je pouvais retrouver mon premier amour, le travail des textes législatifs, dans le combat syndical. L’UAW m’a en quelque sorte permis de me rattacher à ma formation de base. J’ai été vice-présidente de l’organisation pendant six ans, et après deux mandats consécutifs, j’ai choisi de continuer à la FWA, « l’élection des hommes », comme on le dit encore ! »

 

L’UAW a fêté cette année ses 50 ans d’existence. Comment a évolué la condition des femmes dans l’agriculture, et particulièrement le statut de conjoint·e aidant·e ?

« Avant, on devenait agricultrice parce qu’on mariait un agriculteur. C’était le fils qui reprenait la propriété ou la location d’une parcelle de terre. Aujourd’hui, cela a changé, il y a moins de repreneurs d’une part, et c’est aussi plus souvent un choix. Reprendre une exploitation demande de la passion, une formation et un projet propre. Au début, alors qu’elles travaillaient dans l’exploitation, les femmes n’avaient aucun statut. Mais depuis 2003, le statut obligatoire du conjoint aidant est d’application. Les épouses d’agriculteurs indépendants ont pu enfin être assujetties au régime de l’assurance contre la maladie et l’invalidité, c’est-à-dire avoir accès à des soins et à des indemnités de santé qui leur soient propres.

Nous devons rester hyper-attentives à notre condition. Rien n’est acquis. L’image d’une femme qui arrive à la tête d’une organisation, ce n’est pas suffisant. Mais les mouvements féminins ont bien travaillé, le statut de l’agricultrice a fort évolué, je le reconnais.

Depuis 2005, le statut complet permet désormais au conjoint aidant d’ouvrir des droits similaires à ceux des indépendants. La femme d’un agriculteur qui l’aide sur son exploitation est donc couverte en matière de pension, d’allocations familiales, de soins de santé, d’incapacité de travail et de maternité. On appelle cela le « maxi-statut ». Les épouses aidantes ont aussi la co-titularité des droits de production et administratifs. Cette co-titularité met sur le même pied les conjoints aidants et les chefs d’exploitation. Par exemple, le mari ne peut plus vendre sa production céréalière ou de viande bovine sans l’accord de sa femme. »

Pour la première fois, une femme dirige la FWA. D’autres pays voisins ont aussi des femmes à la tête des syndicats agricoles. Assiste-t-on à une évolution dans un milieu d’hommes ?

« En France, en Angleterre et en Flandre, des femmes dirigent les syndicats agricoles. Comme le reste de la société, l’agriculture évolue, les mentalités changent et les femmes apparaissent à la tête d’organisations. C’est un monde d’hommes, oui. Macho, sans doute. Mais je ne trouve pas que cela soit difficile d’être à la tête d’une fédération d’hommes, c’est même un plus d’être une femme. Il faut se parler, collaborer. Je me suis toujours battue pour la cause des femmes en agriculture. Nous devons rester hyper-attentives à notre condition. Rien n’est acquis. L’image d’une femme qui arrive à la tête d’une organisation, ce n’est pas suffisant. Mais les mouvements féminins ont bien travaillé, le statut de l’agricultrice a fort évolué, je le reconnais. »

« Comme le reste de la société, l’agriculture évolue, les mentalités changent et les femmes apparaissent à la tête d’organisations », explique Marianne Streel. CC UGA CAES / Extension

Quels sont les défis que réserve l’avenir de l’agriculture ? Et quel rôle les femmes peuvent-elles jouer ou jouent-elles déjà ?

« Le secteur a fortement évolué, et l’évolution, c’est souvent la femme qui l’apporte dans l’exploitation. Par exemple la numérisation, la diversification des cultures, la transmission et la communication avec le monde extérieur. Les femmes ont un rôle de porte-parole, de conscientisation. Elles ont souvent des projets plus durables, peut-être parce qu’elles sont plus sensibilisées et voient aussi leur accès à la terre plus limité. La grande majorité des agriculteurs ont compris que l’évolution doit continuer à se faire dans ce secteur en difficulté, même si le bio, par exemple, reste un choix.

L’évolution, c’est souvent la femme qui l’apporte dans l’exploitation. Les femmes ont un rôle de porte-parole, de conscientisation.

Le tout premier défi, c’est le revenu décent de l’agriculteur, c’est un vrai combat. Nous avons des priorités économiques, environnementales et sociales. Et même si ce sont les femmes qui portent la parole, c’est la famille entière qui doit, par exemple, être consciente des enjeux environnementaux. La réflexion et le travail doivent se faire avec les hommes parce que l’on travaille ensemble, on forme une association. C’est vrai que les femmes de l’UAW ont plus de temps à consacrer au développement de thèmes innovants et avant-gardistes, contrairement aux structures de la FWA où la masse de travail syndical est plus importante. C’est aussi pour cela qu’il est important que nos deux mouvements collaborent. Comme dans une exploitation familiale, chacun a sa place et son identité, on se complète. »

Big Food, quand notre assiette nous menace

Les entreprises agroalimentaires concentrent pouvoir, argent et pratiques douteuses. En se transformant en produits industriels, les aliments ont perdu en qualité et sont parfois devenus nocifs. Pesticides et additifs chimiques se cachent dans notre alimentation et affectent tout particulièrement les femmes. Comment résister sans générer de nouvelles injonctions ?

C’est peut-être une affirmation triviale pour commencer un article : sans nourriture, nous ne pouvons pas vivre. Or les aliments sont désormais des produits comme les autres, aux mains de grosses multinationales, parmi lesquelles Monsanto, Nestlé ou encore PepsiCo. Une petite dizaine de ces entreprises concentrent la grande majorité de la production alimentaire mondiale. Elles ont été rassemblées sous le terme « Big Food » (sur le modèle de « Big Pharma » pour les industries pharmaceutiques), un néologisme qui interroge la taille et les pratiques de cette industrie dont le chiffre d’affaires se compte en milliards. En Belgique, l’industrie alimentaire est devenue en 2017 le plus gros investisseur industriel du pays  ; son chiffre d’affaires a augmenté pour atteindre 52,6 milliards d’euros, notamment grâce aux exportations vers l’étranger.

Alimentation sous influence

À ce prix-là, tous les coups sont permis. Une ancienne chargée de mission pour une ONG environnementale souhaitant rester anonyme l’assure : ces entreprises nous influencent. « J’ai constaté du lobbying au niveau européen, mais aussi au niveau national. Il s’agit de chercher à ce que les évaluations des substances restent positives, d’éviter le retrait du marché », explique-t-elle.

Et puis il y a la publicité, qui envahit l’espace public, avec souvent des stéréotypes sexistes d’ailleurs, et l’agencement des supermarchés.

Plusieurs autres tactiques sont connues. Par exemple, pour protéger son herbicide, le glyphosate, contre les attaques de plus en plus virulentes, Monsanto a fiché illégalement des personnalités influentes : en fonction de leur adhésion plus ou moins grande au fameux herbicide, elles étaient considérées comme « à surveiller », « à éduquer », « à recruter ». Coca-Cola a financé des études « scientifiques », tout comme Barilla. La célèbre marque est derrière l’étude affirmant que manger des pâtes fait maigrir… Des pratiques qui rappellent celles de l’industrie du tabac.

« Et puis il y a la publicité, qui envahit l’espace public, avec souvent des stéréotypes sexistes d’ailleurs, et l’agencement des supermarchés. Quand on a des enfants, c’est difficile de lutter contre tout cela. Ces entreprises jouent vraiment sur le pouvoir prescripteur d’achats des enfants », continue l’ex-chargée de mission. Un simple tour au supermarché, geste quotidien et banal, prend une autre saveur à la lumière de ces enjeux. Les aliments industriels sont placés de façon visible dans des emballages colorés afin de pousser à l’achat…

La Belge Marie-Noëlle du Bus anime des ateliers d’alimentation durable : « Je n’ai tout de même pas envie de jeter la pierre à l’agro-industrie d’une manière trop unilatérale, parce qu’elle est apparue après la guerre, alors que les pouvoirs publics sommaient les agriculteurs de nourrir à nouveau les gens. Il y avait un besoin important en nourriture. À cette époque, tout le monde était très content de l’utilisation des pesticides. Les supermarchés ont aussi accompagné les femmes quand elles ont commencé à travailler, en leur facilitant la tâche pour faire les courses. Mais il est certain qu’aujourd’hui, certaines pratiques sont problématiques… »

© Odile Brée pour axelle magazine

Aliments ultra-transformés et perturbateurs endocriniens

La composition de certains aliments industriels est plus que douteuse. Les aliments ultra-transformés qui font partie de notre quotidien, par exemple les barres chocolatées, les céréales ou les plats préparés, sont accusés d’augmenter les risques de maladies et de cancers, sensiblement du cancer du sein. Ces produits possèdent une longue liste d’ingrédients parmi lesquels produits chimiques, sucre et sel en quantité.

Les aliments ultra-transformés qui font partie de notre quotidien sont accusés d’augmenter les risques de maladies et de cancers, sensiblement du cancer du sein.

L’utilisation massive de pesticides dans l’agroalimentaire pose également question. Ces produits permettraient aux cultures d’être plus productives et donc de nourrir plus de gens, mais certains pesticides sont accusés d’être des perturbateurs endocriniens. Ces substances imitent les hormones dans nos corps et affectent tout particulièrement les femmes. Pendant la grossesse en effet, l’exposition à ces polluants est soupçonnée de favoriser des naissances prématurées, des malformations et des anomalies dans le développement de l’enfant. La plus grande étude sur des femmes enceintes en France a rendu ses résultats en 2016. « Le bisphénol A, les phtalates, les pyréthrinoïdes (famille d’insecticides), les dioxines, les furanes, les PCB, les retardateurs de flamme et les composés perfluorés sont détectés chez près de la totalité des femmes enceintes. Le bisphénol A était présent chez plus de 70 % des participantes, les phtalates chez 99,6 % d’entre elles, les dioxines, furanes et PCB ont été détectés dans 100 % des cas », dévoilait l’agence Santé publique France. Des résultats plus dérangeants encore quand on sait que l’ « effet cocktail » peut amplifier leur impact, lorsque plusieurs de ces substances sont présentes dans un même organisme et interagissent entre elles. L’effet cocktail n’est pourtant pas pris en compte dans les calculs publics des seuils autorisés de perturbateurs endocriniens…

Les mêmes perturbateurs endocriniens seraient aussi en cause dans la puberté précoce des adolescentes. « En cent ans, l’âge des premières règles est passé de 14 à 12 ans », explique la journaliste Virginia Sole-Smith. Frank Biro, chercheur américain au Centre médical de l’hôpital pour enfants de Cincinnati, constate que le développement des seins chez les filles arrive entre 1 an et demi et 2 ans plus tôt qu’il y a quelques décennies. Le poids des petites filles est pointé du doigt et pourrait être influencé par les perturbateurs endocriniens. « Ce qu’il faut se demander, c’est pourquoi l’IMC [indice de masse corporelle, ndlr] a augmenté. La diminution de l’activité physique et une alimentation plus calorique font probablement partie du casse-tête. Mais je pense que les produits chimiques qui perturbent notre système endocrinien et auxquels nous sommes quotidiennement exposés, sont un autre élément crucial », continue Frank Biro.

Solutions collectives… et intégrant les hommes

Choisir d’acheter local et se (re)mettre à cuisiner sont souvent présentés comme des solutions face aux pratiques des multinationales. Éléonore Barrelet, militante féministe et écologiste, n’est pas du même avis. « Ce sont des solutions individuelles qui ne prennent pas en compte le fait que nous vivons dans une société patriarcale et capitaliste. Ces injonctions vont encore plus peser sur les femmes, qui sont toujours considérées comme celles qui cuisinent et qui font les courses, notamment pour leurs enfants. Cela peut être fort culpabilisant, surtout pour les familles précarisées ou monoparentales qui sont souvent gérées par des femmes. Les femmes doivent s’occuper de leur carrière et donner des légumes de saison à leurs enfants, sinon elles seront jugées. Je pense aussi aux femmes précarisées, qui n’ont accès qu’à de la nourriture de moindre qualité, alors que les mêmes normes physiques s’appliquent à elles. La société exige des femmes qu’elles restent minces… »

Pour sortir de l’idée que l’alimentation est de la seule responsabilité des femmes, j’ai aussi donné un atelier aux ouvriers masculins d’une usine.

Marie-Noëlle du Bus a quant à elle à cœur de faire en sorte que l’alimentation durable ne soit pas réservée aux foyers les plus riches. Elle donne des ateliers de cuisine dans les CPAS auprès d’une population fragilisée pour propager les bonnes pratiques. « On trouve des solutions pour que cela ne soit pas plus cher. Pour sortir de l’idée que l’alimentation est de la seule responsabilité des femmes, j’ai aussi donné un atelier aux ouvriers masculins d’une usine : ils étaient ravis de découvrir qu’ils pouvaient mettre autre chose que leur habituelle tranche de jambon dans leur boîte à tartines », sourit-elle.

Pour Éléonore Barrelet, « une piste est clairement de recréer du lien entre les producteurs et productrices, qui sont pour l’instant mis en concurrence, avec les consommateurs et consommatrices. Beaucoup de femmes paysannes sont d’ailleurs engagées, mais elles sont invisibilisées, on ne leur donne pas la parole. Non seulement elles nous nourrissent, mais elles sont peut-être elles-mêmes mamans. Ça fait beaucoup de responsabilités ! » Dans les pays du Sud, 80 % des personnes qui collectent l’eau, connaissent les semences et les cultivent, sont des femmes, alors que les terres sont détenues par des hommes ou par des entreprises…

Ce n’est peut-être pas une affirmation si triviale que ça : sans nourriture, nous ne pouvons pas vivre. Nous avons le droit de décider collectivement de ce que nous mettons dans nos terres, nos assiettes et nos ventres, à l’inverse des pratiques opaques de l’industrie agroalimentaire et de leur coût pour les humain·es et l’environnement. Comme le dit un proverbe amérindien : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors vous découvrirez que l’argent ne se mange pas. »

Belgique : À la rencontre de jeunes marcheuses pour le climat

axelle a interrogé plusieurs femmes belges qui se sont engagées dans les « marches climat ». Elles nous ont raconté la responsabilité qu’elles portent sur leurs épaules devant un futur incertain.

C’est en août 2018 que l’adolescente suédoise Greta Thunberg lance les grèves de l’école pour exiger des mesures ambitieuses contre le réchauffement climatique. Chaque vendredi, elle sèche les cours pour protester devant le parlement de Stockholm. Son message : « Pourquoi devrions-nous étudier pour un futur qui n’existera bientôt plus ? » De nombreux pays ont organisé des grèves scolaires et étudiantes, jusqu’en Antarctique. Aux États-Unis, c’est Alexandria Villaseñor, 13 ans, qui mène le mouvement. Des grèves qui sont bien suivies en Belgique, sous la houlette d’Anuna De Wever et d’Adélaïde Charlier, au sein de Youth for Climate.

Jeunes femmes aux yeux ouverts

Alors que les femmes se mobilisent depuis longtemps pour l’écologie, certain·es reprochent aux jeunes de prendre la parole en public pour critiquer l’inertie politique. On leur demande de retourner sagement à l’école. Anuna De Wever, qui se définit comme non-binaire, subit même du harcèlement sur internet. D’autres attaques sexistes visent les jeunes femmes dont les pancartes évoquent leur sexualité. Un exemple parmi d’autres vu lors des marches belges : « Ma chatte, la planète, protégeons les zones humides ». Pascale d’Erm, journaliste et autrice de Sœurs en écologie, analyse sur France24 : « Même si elles sont encore jeunes, ces femmes ont les yeux ouverts sur la mainmise des hommes sur la politique et dans les grandes conférences climatiques, la mainmise de ces costumes-cravates sur toutes ces décisions qu’ils ne prennent pas, ou qu’ils prennent, mais qu’ils n’appliquent pas. »

C’est plus facile d’en parler avec les filles. Les garçons se sentent moins concernés. Ce n’est pas normal. La question climatique concerne tout le monde !

Chloé Ledune, 18 ans, en rhéto à l’Institut Sainte-Marie à La Louvière, témoigne : « Pour moi, ça a commencé en janvier 2019. Avec ma sœur et ma cousine, nous avons rejoint la manifestation à Bruxelles. Au retour, on a été trouver le directeur de l’école pour voir ce qu’on pouvait faire ensemble. » Une réunion se tient alors, réunissant 50 élèves pour parler d’écologie et des marches climat. « Suite à cette réunion, une trentaine d’élèves se sont rendus à la marche suivante. J’en ai aussi organisé une dans mon école, parce que nous n’avions plus l’autorisation de sortir. Nous avons demandé plusieurs choses, comme avoir un compost, utiliser du papier recyclé, ce qui a été accepté ! » Un groupe rassemblant professeur·es et élèves naît et formule d’autres propositions concrètes. « On a parlé de fontaines à eau, de nourriture en vrac, de bouteilles à la place des cannettes… » Quant aux raisons de son engagement, Chloé Ledune explique : « Je suis dérangée par la surconsommation. Même si je ne verrai pas les changements de mon vivant, je trouve ça important de se mobiliser à notre niveau pour changer les choses. Beaucoup de mes copines me disent que ça ne change rien d’utiliser ma gourde, mais je constate que les plus jeunes viennent nous poser des questions et se mettent, comme nous, à utiliser des boîtes à tartines et des gourdes. » Elle confirme la plus grande présence des femmes aux manifestations : « C’est plus facile d’en parler avec les filles. Les garçons se sentent moins concernés. Ce n’est pas normal. La question climatique concerne tout le monde ! »

À l’école provinciale de Ghlin, des enseignant·es ont soutenu le mouvement de jeunes pour le climat. D.R.

Une enseignante et ses élèves

Wendy Cauchies est professeure de philosophie et citoyenneté au sein de l’école provinciale de Ghlin (de l’enseignement spécialisé pour 170 élèves de 6 à 13 ans). Elle est l’une de ces enseignant·es qui ont soutenu le mouvement. « Nous n’avons pas tout de suite pensé à manifester. Nous avons d’abord créé un groupe où les élèves pouvaient s’exprimer sur ces questions. Nous avons parlé notamment de l’huile de palme dans certaines pâtes à tartiner. Les enfants ne voulaient plus de gobelets en plastique à la cantine, ils ont pu venir le dire. » Les élèves ont créé une charte. « Nous pensons que s’ils participent à l’élaboration eux-mêmes, ils en seront plus respectueux. »

Une manifestation est ensuite organisée. « Ils se sont vraiment lâchés. On a eu des pancartes très drôles, comme « Rejoins le côté nature de la force » », sourit Wendy Cauchies. Du côté des parents, les réactions sont globalement positives. « Il y a juste un papa qui a dit à son enfant qu’on lui mettait des choses dans la tête et qu’il ne fallait pas exagérer avec le réchauffement climatique. » La professeure conclut : « J’essaie de me remettre en question dans mon quotidien, de penser à l’avenir des enfants. À l’école, c’est clairement un travail d’équipe, sinon ça ne fonctionnerait pas. »

À l’école provinciale de Ghlin, des enseignant·es ont soutenu le mouvement de jeunes pour le climat. D.R.

« C’est dégueulasse qu’on nous laisse tout ça à réparer »

Adèle (prénom d’emprunt), 19 ans, étudiante, fait partie d’un groupe qui estime que les actions de Youth for Climate peuvent être à double tranchant. « On se demande si marcher, avec l’accord des policiers, sur un parcours prévu à l’avance, a beaucoup d’impact. Le mouvement parle énormément des énergies renouvelables et de la voiture électrique, mais leur coût écologique est quand même important. On a aussi peur que les jeunes se disent : « J’ai marché, je n’utilise plus de papier aluminium, c’est suffisant. » »

Avec son groupe, Adèle informe les manifestant·es sur la récupération du mouvement par les partis politiques. « On leur parle aussi de « capitalisme vert », quand le capitalisme récupère les luttes écologiques. On leur explique que l’État protège le capitalisme. Au début, c’était difficile, parce qu’ils sont à l’école, où on leur apprend à suivre les règles et les lois. Mais de plus en plus de jeunes se posent des questions face aux marches du jeudi, qui n’ont pas fait bouger grand-chose du côté des décideurs politiques. » Ce sentiment d’inutilité, Adèle l’a ressenti lors d’une des dernières marches : « Il y avait quelques centaines de participants et ils n’étaient autorisés qu’à marcher sur les trottoirs ! Les policiers engueulaient ceux qui débordaient ! » Selon elle, des actions de blocage seraient plus utiles, dans des grands magasins par exemple. « C’est sûr que ça demande beaucoup de courage, il peut y avoir de la répression policière« , concède-t-elle. Une répression qu’elle a connue pendant une manifestation. « On marchait avec les gilets jaunes anticapitalistes. Certaines personnes du mouvement climat ont pris mes amis par les bras pour les amener à la police. C’était très choquant, on avait vraiment l’impression que les « vieux bobos », même si je n’aime pas ce mot, attaquaient les plus jeunes… »

On a aussi peur que les jeunes se disent : « J’ai marché, je n’utilise plus de papier aluminium, c’est suffisant. »

Si Adèle cherche à mener des actions collectives, c’est pour une raison toute personnelle qu’elle s’est engagée : « Je viens du sud de la France, j’aime beaucoup la nature. Si le réchauffement continue, ma ville va être engloutie par les eaux. C’est dégueulasse qu’on nous laisse tout ça à réparer. » Les experts consultés par Youth for Climate ont remis en mai leurs recommandations ; ils appellent, comme Adèle, à un changement systémique. Histoire de ne plus trahir le slogan des marches : « Change the system, not the climate » (changez le système, pas le climat).

Sheila Watt-Cloutier, la sentinelle qui venait du froid

Dans son essai récemment traduit Le droit au froid, la Canadienne Sheila Watt-Cloutier, issue du peuple inuit, nommée pour le prix Nobel de la paix en 2007, livre un vibrant plaidoyer pour la reconnaissance du bien-être environnemental comme un droit humain fondamental. Elle montre que la colonisation, la modernisation forcée, l’exploitation des ressources et le dérèglement climatique ont déstructuré la communauté inuit.

Une « Inuk sentinelle » (Inuk pour le singulier, Inuit au pluriel). Voilà comment Sheila Watt-Cloutier se présente et décrit son peuple : « des chasseurs qui sont comme des sentinelles, postées au sommet du monde, voyant venir le danger et sonnant l’alarme, prévenant l’humanité avant que n’arrive le désastre ». Car ce qui se déroule là-bas aujourd’hui annonce ce qui va se produire demain ailleurs. La glace qui fond, les pesticides qui s’infiltrent, les structures sociales qui s’écroulent, les violences qui augmentent, les savoirs traditionnels qui se perdent… Tels sont les éléments du désastre que cette figure incontournable de la défense des droits humains présente dans son ouvrage Le droit au froid. Le droit, comme dernière perspective pour les Inuit de sauver ce qui demeure de leur culture et de leur autonomie économique.

Une vie témoin des bouleversements

Le droit au froid, Sheila Watt-Cloutier, Éditions Écosociété 2019. 360 p., 25 eur.

Sheila Watt-Cloutier, née en 1953 à Kuujjuaq dans le nord du Québec, a connu une enfance de glace et de neige, élevée par sa mère et sa grand-mère. Adolescente, elle est envoyée, comme de nombreux/euses autres enfants inuit, dans une école au Canada. Au fil de ses retours à la maison, elle verra sa terre se modifier en profondeur. « J’ai vu les traditions ancestrales faire place aux usages du Sud. J’ai vu des communautés dispersées ou profondément transformées par les politiques gouvernementales. J’ai vu la sagesse traditionnelle des Inuit supplantée par les programmes et les institutions du Sud. J’ai vu fondre ce que nous avions cru éternel : les glaces et les neiges de l’Arctique », écrit-elle…