L’école face à la précarité

Selon le dernier classement PISA, qui mesure les résultats des élèves de 15 ans dans 72 pays, l’école est très inégalitaire en Fédération Wallonie-Bruxelles, excluant les plus précaires. La compétition entre écoles et élèves n’amène pas l’excellence, contrairement à ce que veut la croyance libérale : les résultats de notre enseignement sont dans la moyenne médiocre des pays industrialisés. Et si égalité et qualité n’étaient pas opposées ? Et si la solution ne résidait pas uniquement dans des moyens financiers supplémentaires ? Éléments de compréhension et pistes d’action par des acteurs et actrices de terrain engagé·es.

En Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), mais aussi en Flandre, les résultats des enfants varient fortement en fonction de la position socioéconomique ou de l’histoire migratoire de la famille. Nous sommes face à une école de la ségrégation, qui organise « un apartheid scolaire à la fois social et ethnique », selon certain·es observateurs/trices.

Ségrégation scolaire

Les mots sont forts. Mais les élèves riches et « autochtones » sont ensemble et les élèves pauvres et/ou issu·es de l’immigration sont ensemble. Cette distribution aboutit à une double peine : les élèves issu·es de milieux défavorisé·es par rapport à l’école (pauvreté, connaissance de la langue…) subissent l’effet négatif de leur origine et, de plus, ont tendance à fréquenter une école qui les fera moins progresser. Un problème que le « décret inscriptions« , qui visait à réintroduire de la mixité sociale au sein des écoles secondaires, a jusqu’à présent échoué à résoudre.

Pourtant, les résultats comme ceux du Canada, du Danemark, de la Finlande et de la Norvège, montrent qu’équité et efficacité sont compatibles. En FWB, on dépense autant par élève que dans ces pays qui offrent à chaque enfant un enseignement de qualité et non discriminant. On peut regretter que, dans une économie capitaliste, l’enseignement soit considéré comme un coût qu’on essaie de contenir, et non comme une priorité. Sa gratuité notamment, pourtant prévue dans la Constitution, n’est toujours pas une réalité. Mais dans les faits, le manque de moyens financiers n’est pas la seule explication à ces inégalités.

Cet article fait partie du dossier du n° 222 intitulé « Notre école, un terreau d’inégalités ? »

Transports en commun : femmes au volant, sexisme au tournant

Les transports en commun se féminisent doucement ; des femmes deviennent conductrices. Quelles difficultés rencontrent-elles sur leur route? axelle a fait un bout de chemin avec trois d’entre elles.

Les métiers de la conduite souffrent encore du stéréotype sexiste selon lequel les femmes ne savent pas conduire. La conduite ne semble pourtant pas inscrite dans les gènes masculins : plusieurs études pointent le fait que les femmes sont responsables de moins d’infractions que les hommes au volant . Si ce stéréotype ne disparaît pas, c’est parce qu’il s’agit d’un enjeu du patriarcat : aux femmes le foyer, aux hommes l’espace extérieur, dont les routes font partie.

L’art de conduire : pas pour les femmes

La mobilité des femmes est critiquée pour éviter une « remise en cause du système social familial et patriarcal » . Il suffit de relire les mots, vieux de plus d’un siècle, de l’écrivain français Gaston Labadie-Lagrave pour réaliser à quel point ce cliché est encore d’actualité : « Au lieu de regarder devant elle si la route est libre, elle s’égarera dans une rêverie sans fin. […] Il est trop tard pour éviter la catastrophe… Sa main droite se trompe de levier et ses pieds, empêtrés dans le pli de sa robe, ne retrouvent pas la pédale qui interrompt la transmission du pouvoir moteur… En résumé, il est très probable que l’art de conduire un (sic) automobile ne deviendra jamais un métier de femme. »
Les conséquences de ces représentations sexistes sont bien concrètes dans les transports en commun, où l’on retrouve peu de conductrices professionnelles : les TEC ne comptent que 8 % de femmes conductrices. Quant à la STIB, en 2019, elle emploie 968 femmes pour 9.000 hommes, dont 310 conductrices de tram, métro ou bus : 8 %, comme aux TEC. Et encore, « il y a eu un bond de 31 % de femmes en plus entre 2015 et 2018. La première femme à la conduite d’un tram a été engagée à la STIB dans les années 1950. Nous étions la première entreprise belge de transport public à le faire », précise Françoise Ledune, porte-parole de la STIB.

Un très long chemin a été parcouru depuis cette pionnière ; pourtant, en 2019, conduire un tram ne va toujours pas de soi pour une femme.  « Je suis entrée à la STIB en septembre 2017. Je venais de perdre mon emploi et j’avais besoin de stabilité, parce que je voulais faire un bébé toute seule. J’ai un petit faible pour les trams, donc c’est là que j’ai postulé », se souvient Maria*. S’ensuit une formation de six semaines. « On croit que c’est très facile, qu’il suffit de suivre les rails, mais c’est plus complexe que ça. Pour les anciens trams, nous devons aussi savoir les réparer nous-mêmes. C’est une grande aventure, on n’y connaît rien quand on entre. La STIB est vraiment derrière toi quand elle t’engage, elle a investi en toi, donc elle veut que tu réussisses ta formation », continue-t-elle.

« J’étais la fille qui ne se laissait pas faire, l’hystérique »

Lors de cette formation, Sophie expérimente le sexisme de l’un de ses instructeurs. « Je travaille comme conductrice de tram depuis trois ans. Quand je suis arrivée au centre de formation, j’ai réalisé que le monde de la conduite était un milieu très masculin. À un moment, on roule sur le réseau avec un instructeur. Le mien n’était pas professionnel, il faisait des remarques sur les femmes qui passaient dans la rue. Comme on roulait dans un vieux tram, ça bougeait beaucoup et il me faisait des remarques sexuelles. Je n’étais pas à l’aise, mais je ne voulais pas passer pour quelqu’un qui n’avait pas d’humour », se rappelle-t-elle. « Son attitude était complètement tolérée, les autres instructeurs et des hommes en formation en rigolaient avec lui. Ça a été crescendo : quand j’avais une question technique, il me répondait tout près de mon oreille en me touchant le dos. Je me suis dit que je ne voudrais pas d’un tel monde pour ma fille… »
Sophie se tourne vers un autre instructeur qui en informe le chef du centre de formation. Elle est convoquée, mais comme son instructeur refuse toute confrontation, elle est changée d’équipe. « Je continuais à le voir tous les jours. Les collègues ont su que j’avais été convoquée par le chef : des rumeurs ont commencé à circuler, selon lesquelles il fallait faire attention avec moi, je pouvais aller me plaindre pour un sourire… J’étais la fille qui ne se laissait pas faire, l’hystérique. Tout cela s’est passé avant #MeToo. J’espère que je me laisserais encore moins faire aujourd’hui. Mais j’ai laissé passer beaucoup d’autres choses », assure-t-elle.

C’est récent qu’autant de femmes arrivent à la conduite. Les plus anciens conducteurs sont mal à l’aise avec ça, ils se sentent envahis.

Yasmina, elle aussi conductrice de tram à la STIB, a constaté un certain paternalisme chez les collègues masculins : « J’ai un fort caractère, donc ils me laissent tranquille, mais ça ne se fait pas naturellement. Je préviens les nouvelles qu’il faudra qu’elles s’imposent. C’est récent qu’autant de femmes arrivent à la conduite. Les plus anciens conducteurs sont mal à l’aise avec ça, ils se sentent envahis. Il y a pas mal de condescendance, on voit que ça les saoule d’expliquer. Ils vont plutôt dire : on le fait à ta place, ça ira plus vite. Ils ne laissent pas aux femmes le temps de prendre leurs marques. » Maria n’a pas eu de problèmes avec ses collègues masculins, mais elle a également remarqué que les instructeurs étaient plus durs avec les femmes : « Tout est interprété comme un signe de faiblesse, on n’a pas le moindre droit à l’erreur. Une fois, je me suis trompée et j’ai eu des remontrances pendant plusieurs minutes de la part de l’instructeur. Des passagers dans le tram sont intervenus pour lui dire d’arrêter. »

Le « sexe faible » de la conduite

Cette année, à l’occasion de la grève des femmes organisée le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, des conductrices se sont rassemblées et ont circulé sur le réseau pour distribuer des flyers pour appeler à la grève. Elles ont été reçues par la direction qui « était ravie d’entendre que les conductrices avaient des choses à dire », explique Sophie, membre de ce groupe de femmes qui s’est constitué pour partager leurs expériences et proposer des améliorations.

Françoise Ledune réagit : « Nous parlons de harcèlement sexiste car nous estimons qu’il ne faut pas aller jusqu’à des attouchements pour que certains comportements soient désagréables. Lorsque, dans une réunion, vous êtes la seule femme, ce qui arrive souvent à la STIB, et que c’est vers vous que l’on se retourne pour avoir du café, c’est déjà un comportement sexiste. Nous essayons de travailler sur ces stéréotypes chaque fois que l’occasion se présente et notamment lors de journées internationales comme le 8 mars. Cette année, nous préparons une campagne que nous aimerions participative, avec des témoignages réels. Nous travaillons aussi à la mise en place d’une formation à l’accueil des personnes victimes de sexisme et de sensibilisation aux limites à ne pas dépasser. À côté de cela, il y a un dispositif de personnes de référence à qui la victime peut s’adresser, en dehors de sa hiérarchie qui doit être la première à agir : conseillers sociaux, personnes de confiance, réseau externe d’assistance joignable 24h/24 gratuitement pour tous les collaborateurs et leurs proches. »

Tout est interprété comme un signe de faiblesse, on n’a pas le moindre droit à l’erreur.

Pour Yasmina, « c’est vrai que nous avons une formation sur le harcèlement, mais les collègues et les instructeurs ne se voient pas comme des harceleurs. Il faudrait travailler sur les petites choses, le sexisme ordinaire, les phrases qu’on entend, etc. Nous sommes le sexe faible de la conduite. »
Les conducteurs masculins semblent pourtant connaître la notion de sexisme puisqu’en 2018, certains ont estimé être eux-mêmes victimes de sexisme car les femmes employées ont le droit de porter une jupe, alors qu’il est interdit aux hommes de mettre un short . « Il y a des problèmes avec l’uniforme qui, pendant longtemps, n’était pas adapté à la morphologie des femmes. Ils ont été modifiés récemment, il y a encore quelques soucis avec les pantalons actuels mais ça va mieux. Il y a aussi des jupes et des robes, et je sais que des conductrices sont très contentes de pouvoir les porter. Il faut oser… Moi, j’y réfléchirais à deux fois. Quand une conductrice rentre au dépôt, c’est le far west : il y a des regards insistants et des chuchotements. Il faut tout faire pour ne pas se faire remarquer, ne pas montrer de bronzage, ne pas attacher ses cheveux, etc. », s’insurge Sophie.

© Odile Brée, pour axelle magazine

Peu de toilettes, pas de crèche

Plusieurs conductrices rapportent également des problèmes par rapport à l’accès aux toilettes. « Pas de savon, pas de papier, parfois elles ne s’ouvrent pas, c’est l’enfer », soutient Sophie. « La STIB reconnaît elle-même que c’est un problème. Ce sont souvent des « Cathy Cabines », même si la STIB construit de plus en plus de toilettes automatisées en dur. Néanmoins, les produits chimiques sentent fort et les toilettes ne sont pas hyper bien nettoyées. Quand on est réglées, c’est la galère ! Très peu de toilettes ont des tablettes, on se retrouve dans la toilette avec notre caisse et nos tickets, que l’on doit emporter pour éviter les vols, et on doit réussir à placer notre tampon. Ce n’est pas évident. On passe parfois deux ou trois heures avant d’arriver à un terminus, le seul endroit où il y a des toilettes accessibles. Ceci dit, la STIB a introduit un congé menstruel. C’est un jour où on n’est pas payées mais où on peut rester chez nous quand on a des règles abondantes. Je l’utilise quand j’en ai besoin, sinon c’est vraiment la catastrophe, précise Maria. Il faut aussi dire que les horaires ne sont pas pratiques quand on est une femme seule avec un enfant, ce qui est mon cas. J’ai toujours eu l’espoir que la STIB ouvre une crèche, mais c’est refusé depuis des années. »

Quand une conductrice rentre au dépôt, c’est le far west : il y a des regards insistants et des chuchotements. Il faut tout faire pour ne pas se faire remarquer, ne pas montrer de bronzage, ne pas attacher ses cheveux, etc.

« La STIB veut engager plus de femmes mais dans les faits, c’est encore compliqué », renchérit Sophie. Pour Françoise Ledune, porte-parole de la STIB, « la problématique des toilettes touche tant les hommes que les femmes. En pratique, ce n’est pas toujours évident de se mettre d’accord avec les autorités pour obtenir les autorisations. Je me souviens récemment d’un coup de fil d’une riveraine très en colère parce qu’une toilette avait été installée en face de sa maison… En ce qui concerne la question d’une crèche d’entreprise, c’est encore plus complexe. Nous ne sommes pas contre, mais nous sommes en train d’évaluer la faisabilité : espace nécessaire, équipement, localisation, conditions d’accès, heures d’ouverture, capacité, coût, agrément… Peu d’entreprises disposent d’un tel service en interne. À part la RTBF, je n’en connais pas. Par ailleurs, nous travaillons actuellement avec les syndicats sur les horaires », pour une meilleure articulation avec la vie privée.

Sexisme des passagers

Comme de nombreuses femmes dans l’espace public, les conductrices peuvent se sentir en insécurité. « Après plusieurs années, je ne me sens toujours pas à l’aise quand je conduis la nuit. Il y a aussi le fait que nous avons une position d’autorité quand nous conduisons, ce qui peut amener à plus de violences et d’agressions parce que nous sommes des femmes », explique Sophie. Maria raconte : « Je ferme la porte de ma cabine, parce que si je la laisse ouverte, il y a des hommes qui se mettent à côté de moi pour vérifier tout ce que je fais. C’est très dérangeant. »
Sophie explique également : « Certaines d’entre nous relèvent le miroir intérieur, parce que des passagers se tiennent de manière à nous fixer dans ce miroir, ce qui perturbe notre conduite. Je vois beaucoup de choses quand je roule, notamment les femmes qui se font déshabiller du regard. J’ai dû intervenir quand une femme qui écoutait de la musique a été embêtée par deux hommes éméchés qui voulaient absolument lui parler. Elle était liquéfiée. Comme c’était dans un tram plus ancien, donc plus petit, j’entendais tout. Je leur ai demandé de la laisser tranquille et j’ai vérifié qu’ils descendaient bien avant elle. Ils m’ont insultée. Ce n’est pas gai, on roule dans un certain état de nervosité à cause de tout ça », explique Sophie.

Je ferme la porte de ma cabine, parce que si je la laisse ouverte, il y a des hommes qui se mettent à côté de moi pour vérifier tout ce que je fais.

Quant à Yasmina, elle a subi une agression sexiste deux semaines avant notre entretien : « Un homme m’a insultée en attaquant directement ma condition féminine. Il m’a dit que je n’étais qu’une femme, que je ne savais rien faire, que je ne conduisais un tram que pour avoir des relations sexuelles. C’est une manière de réaffirmer son pouvoir. Il n’y avait aucun motif, j’étais seulement à l’arrêt à un feu rouge. Dans ces cas-là, nous avons un bouton d’urgence et la sécurité arrive vite. Des passagers l’ont sorti du tram. J’ai porté plainte à la police et la direction m’a soutenue. »
Devant de telles expériences, Maria souhaite apporter une lueur d’espoir : « Une dame plus âgée est venue me voir dans la cabine pour me féliciter. À son époque, ce n’était sûrement pas un travail qui était accessible aux femmes. Cela m’a fait tellement plaisir ! » axelle a aussi entendu parler d’une certaine Madame Chocolat, une passagère qui offre des douceurs aux conductrices et conducteurs. De quoi nous inspirer pour nos prochains trajets…

*Tous les prénoms ont été modifiés.

Abolir les prisons ? Réponse avec la militante féministe Gwenola Ricordeau

« Mettre fin à l’impunité » : voilà une revendication féministe largement partagée en réaction au faible taux de poursuites et de condamnations des auteurs de violences faites aux femmes. Il peut alors paraître provocateur de suggérer de « mettre fin aux prisons », et plus encore de le faire avec un point de vue féministe. C’est pourtant la thèse défendue par la chercheuse et militante féministe et abolitionniste Gwenola Ricordeau, dans un livre à paraître en novembre.

On connaît l’état lamentable de nos prisons : surpopulation, manque d’hygiène et d’activités, peu de moyens consacrés à la réinsertion… Et à la sortie, un taux de récidive élevé. Mais le point de vue abolitionniste va bien plus loin : il ne s’agit pas « d’améliorer » la prison, mais de remettre en question le système pénal dans son ensemble.

Du point de vue des femmes, ce système serait triplement nocif : comme détenues, elles doivent vivre dans des conditions indignes, encore plus dures pour elles (en termes d’hygiène notamment) ; proches d’hommes incarcérés, elles voient peser sur leurs épaules toute la responsabilité de la famille, les visites et l’aide au détenu, en devant supporter en plus d’éventuelles pertes de revenus ; enfin, comme victimes de violences, elles ne trouvent pas toujours, dans l’enfermement des agresseurs, de réponses à leurs besoins.

Au cours d’une conférence qu’elle a donnée en mai dernier à l’ULB, Gwenola Ricordeau, professeure assistante en justice criminelle à la California State University, avait été très convaincante dans sa critique du système actuel, mais avait laissé les questions grandes ouvertes quant aux alternatives possibles. D’où l’envie de discuter davantage avec elle.

Lux Éditeur 2019 (à paraître en novembre), 240 p.

Y a-t-il une approche spécifiquement féministe de l’abolitionnisme en matière de prison ?

« Les abolitionnistes féministes ont exprimé des solutions spécifiques dans deux domaines : d’une part, sortir les femmes des prisons, étant donné la nature des faits commis (réaction à des violences subies, complicité sous l’emprise d’un homme, souvent dans des faits liés à la drogue…) comme de leurs besoins spécifiques. D’autre part, à partir des années 1970-80, une approche non punitive d’auteurs de torts sexuels [la chercheuse choisit le terme de « tort sexuel » pour éviter d’utiliser les catégories pénales, NDLR]. Cette position part d’un constat : l’incarcération ne fonctionne pas. Plutôt que d’isoler l’agresseur, les abolitionnistes proposaient au contraire de l’entourer par un contrôle social fort.
Cette proposition se retrouve dans la mise en place dans plusieurs pays de « cercles de responsabilité », composés de volontaires, de personnes de la communauté, amis, famille, qui peuvent aider une personne à éviter le passage à l’acte, par exemple en connaissant les éléments déclencheurs. La société n’offre pas de réponse à ces demandes d’aide. »

Cela suppose que les auteurs demandent de l’aide et que leur entourage condamne leur comportement. Ce qui n’est pas toujours le cas, notamment en matière de violences faites aux femmes…

« Ce n’est qu’un exemple de ce qui peut se faire et qui s’expérimente dans certaines communautés. Je remarque seulement que toutes les femmes n’ont pas le privilège de pouvoir porter plainte : celles qui n’ont pas de papiers, qui font partie de minorités sexuelles, celles qui craignent d’être à nouveau victimisées, de porter préjudice à leur famille… Par ailleurs, je connais peu de femmes satisfaites de leur passage par le pénal et par un procès. De quoi a besoin une victime ? De réponses à ses questions sur les faits, de la reconnaissance du préjudice, d’être en sécurité, d’obtenir réparation et enfin de donner un sens à ce qu’elle a subi. Est-ce que la Justice répond à ces besoins ? Un procès oppose la victime à un accusé, qui a bien sûr le droit de se défendre, de nier… et même quand il reconnaît les faits et s’excuse, il peut paraître peu sincère en voulant juste diminuer la peine. Depuis quarante ans, les féministes mainstream appellent à mettre fin à l’impunité, les lois se sont durcies, il y a davantage d’hommes en prison, est-ce que les violences contre les femmes ont diminué pour autant ? »

On peut être d’accord sur le constat, mais quelles sont les alternatives ?

« D’abord, promouvoir tout ce qui permet aux femmes de s’autonomiser du système pénal. Il existe des formes de « justice transformative » en Amérique du Nord, portées par des communautés qui n’ont souvent pas accès à la justice pénale, personnes queer, racisées, travailleuses du sexe, qui savent que, de toute façon, elles ne seront pas entendues en tant que victimes. Concrètement, il faut que la pression sociale vienne des pairs. Dans le cas classique d’une agression sexuelle, c’est souvent le rôle des copains, des amis hommes, de faire pression sur l’agresseur.

Trouvons des espaces où on se reconnaît en tant que victimes, où on est écoutées, plutôt que de dépendre d’un système dont on sait qu’il est foncièrement raciste, classiste, misogyne.

L’abolition ne peut pas se mettre en place du jour au lendemain, elle exige de profondes transformations sociales. Ce qu’on peut faire aujourd’hui, sans attendre la révolution, ce sont des expérimentations. Il faut quand même rappeler que la prison a en gros deux cents ans. C’est une anecdote dans l’histoire de l’humanité. Je suis abolitionniste parce que je crois en l’humanité, je crois que, si elle a été capable d’inventer les prisons, elle pourrait mettre toute cette intelligence au service d’autres solutions pour répondre aux torts causés aux individus.
Il ne s’agit pas de culpabiliser les femmes qui font le choix de porter plainte si elles pensent trouver ainsi une solution à leurs besoins. Mais toutes les femmes ne peuvent pas utiliser le système pénal comme une ressource. Que fait-on des victimes pour lesquelles il ne peut pas y avoir de procès ? Trouvons des espaces où on se reconnaît en tant que victimes, où on est écoutées, plutôt que de dépendre d’un système dont on sait qu’il est foncièrement raciste, classiste, misogyne. Depuis des siècles, les femmes savent comment survivre aux violences. Partons de nos forces, de nos savoirs. »

Au Kosovo, les victimes de viols de guerre contre la honte et l’oubli

Vingt ans après la fin du conflit avec la Serbie, les victimes de viols de guerre ont enfin accès à une pension de l’État. Mais peu osent briser le silence et en faire la demande.

« Notre mentalité ne nous permet pas de parler publiquement », affirme Mimoza*. Cette mère de famille vient d’un petit village de l’ouest du Kosovo. Comme des dizaines d’autres femmes, elle fait régulièrement le long trajet jusqu’à la ville de Gjakova. Discrètement. Mimoza a un secret qui pèse sur ses épaules depuis vingt ans : elle a été violée pendant le conflit qui a opposé la Serbie à sa province indépendantiste du Kosovo en 1998-1999.

L’ONG Human Rights Watch a dénoncé dès l’an 2000 l’utilisation des violences sexuelles comme arme de guerre dans le conflit ; mais il n’existe aucun chiffre officiel sur le nombre de victimes. Une estimation haute considère que 20.000 personnes ont pu subir ces violences, y compris des hommes. « Seule ma mère sait. Même mon mari ignore tout de ce qui s’est passé pendant la guerre », confie Mimoza.

Loi du silence

Teuta* lisse distraitement ses longs cheveux grisonnants serrés en queue de cheval. Elle se rappelle une époque où elle était « complètement renfermée. Je ne voulais voir personne, je ne voulais rien ressentir », raconte-t-elle. Elle était déjà mère et enceinte de l’une de ses filles lorsqu’elle a été violée, sous les yeux de son fils aîné.

Les victimes portent le plus souvent la responsabilité de la violence qu’elles ont subie. Les filles et femmes violées ont parfois été mariées très jeunes, dans une tentative de « cacher » le traumatisme ; celles qui étaient mariées ont souvent été quittées. Certaines ont été complètement rejetées par leurs familles. Le silence est une règle tacite. « La stigmatisation est toujours très puissante. Nous vivons dans une société conservatrice et patriarcale », estime Mirlinda Sada, directrice de Medica Gjakova. Cette organisation apporte un soutien psycho-social aux victimes, donne accès à un suivi médical et gynécologique, offre des thérapies de groupe et familiales, des activités artistiques et une assistance juridique. La parole y est source de libération. « Nous avons toutes les mêmes problèmes dans le village, raconte Teuta. Beaucoup de crimes y ont été commis. Notre santé mentale était tellement mauvaise, nous aurions pu nous suicider. Je sais que c’est encore très difficile pour d’autres femmes d’ouvrir leurs cœurs. Mais c’est mieux de parler. »

*Tous les prénoms ont été modifiés.

La réalisatrice Alexe Poukine : « Les gens ne sont pas éduqués à propos du viol »

Le documentaire Sans frapper, qui sort ce 12 septembre en Belgique, brise les clichés sur le viol d’une façon magistrale et nous interroge sur nos propres représentations face à l’histoire d’Ada. Entretien avec la réalisatrice Alexe Poukine.

La réalisatrice Alexe Poukine signe avec Ada Leiris (témoignage et texte) un documentaire important sur le viol, Sans frapper, qui sort le 12 septembre en Belgique. 12 femmes et 2 hommes interprètent, face caméra, le témoignage d’Ada, violée plusieurs fois par le même homme alors qu’elle avait 19 ans. À l’écoute de son histoire, contée par ces voix et ces personnes différentes, c’est chacun des stéréotypes sur le viol qui se déconstruit.

Alexe Poukine laisse tourner la caméra quand les interprètes oublient un mot ou quand l’émotion l’emporte. Et d’un coup, c’est leur propre histoire de viol qui remonte et qu’elles et ils se mettent à raconter. C’est une des forces du film. Quand l’histoire d’Ada, qu’elles et ils partagent, se mêle à leur propre histoire pour dire l’un des enseignements du féminisme (et de l’empathie) : ton histoire est mon histoire.

Nous construisons l’image de la victime parfaite à laquelle les femmes doivent correspondre pour être crues.

La réalisatrice a aussi capté les questionnements des interprètes à la lecture du témoignage d’Ada, montrant en filigrane la manière dont la culture du viol infiltre nos esprits et comment nous construisons l’image de la victime parfaite à laquelle les femmes doivent correspondre pour être crues. Les hommes racontent aussi comment ils ont pu devenir eux-mêmes des violeurs. L’un d’eux dit, à propos de la perception des violeurs : « Il y a la construction que c’est quelque chose de monstrueux pour que cela ne corresponde à personne. Sauf que cela ne colle pas avec tout ce que racontent les femmes, année après année. »

Alexe Poukine, comment vous est venu le sujet de ce documentaire ?

« C’est une longue histoire. Ada est venue me trouver après la projection de mon premier documentaire, Dormir, dormir dans les pierres, qui parle de gens qui vivent et meurent dans la rue. Elle m’a dit qu’elle avait une histoire à raconter, qu’elle avait été violée trois fois par un homme qu’elle connaissait. J’étais une féministe « primaire », je croyais savoir ce qu’était un viol. Il y a eu du scepticisme chez moi à l’écoute de son témoignage. J’interrogeais, par exemple, le fait qu’elle soit retournée voir son violeur. Je l’interrogeais donc elle, et non pas l’homme qui l’avait agressée.

Je me suis aussi interrogée moi-même pour plusieurs raisons, notamment parce que je me suis rendu compte que je n’avais pas mis de limites à plusieurs moments de ma vie. Je pense que toutes les femmes connaissent ça : comment mettre des limites, apprendre le consentement…

Ensuite, je me suis demandé comment faire, sur cette histoire, un film qui n’allait pas mettre le spectateur dans une position de rejet. Je ne pouvais pas demander à Ada de raconter son histoire face caméra : nous avons commencé ce travail avant l’affaire Weinstein, la parole n’était pas du tout libérée. Lui demander de témoigner n’aurait fait que redoubler la violence à son égard. Les gens ne sont toujours pas éduqués par rapport au viol, ils ne savent pas que 80 % des viols sont commis par des personnes que la victime connaît. Un tiers des viols sont des viols conjugaux. Le fait qu’Ada soit retournée voir son agresseur n’est pas la question : oui, les gens restent avec les personnes qui abusent d’eux. Une autre raison pour laquelle il est difficile de se mettre à la place d’Ada, c’est qu’on préfère se dire que ça ne nous arrivera pas à nous. On vit encore en méritocratie, on se raconte plein d’histoires en ce sens. »

Vous avez donc demandé à des gens d’interpréter le témoignage d’Ada, comment les avez-vous sélectionnés ?

« Je voulais demander à des gens de se mettre à sa place. Et cela a été compliqué. Au début, j’ai travaillé avec des actrices professionnelles, mais elles avaient beaucoup de clichés par rapport au viol, même sur leur propre viol si elles-mêmes en avaient été victimes. Elles n’avaient pas encore réfléchi à la question. Je voulais également des hommes victimes de viols et des hommes violeurs. J’ai aussi cherché des experts, une linguiste, des policiers, des avocats, des infirmiers, des psychothérapeutes.

Je voulais vraiment que le spectateur perde ses clichés sur le viol, cette idée que c’est commis la nuit, par un inconnu dangereux, parfois armé, un peu psychotique sur les bords. En fait, la plupart des viols sont commis par des gens qui sont dans l’inconscience totale de leurs actes, à cause du manque d’éducation.

Finalement, ce sont 14 personnes qui interprètent le témoignage d’Ada. Mais on n’arrivait pas à faire cohabiter la parole des personnes qui avaient vécu un viol avec celle des experts. On a donc créé trois bonus avec uniquement la parole experte, pour donner des pistes.

Par rapport aux interprètes, il fallait que ce soit assez bien joué pour que le spectateur rentre dans le documentaire et, en même temps, il fallait que ce soit assez « mal » joué pour que ça ne ressemble pas à une performance d’acteur. Il a fallu aussi doser l’émotion… »

À ce propos, un des moments du film où j’ai ressenti une émotion intense, c’est quand les hommes s’expriment, notamment l’homme qui admet avoir violé sa compagne de l’époque. J’ai l’impression que c’est encore une parole très subversive, qu’on n’a pas encore assez entendue, qu’en pensez-vous ?

« C’est bien sûr difficile de trouver des femmes qui parlent de leurs viols, mais c’est aussi difficile de trouver des hommes qui en parlent, aussi bien ceux qui en ont subi que ceux qui en ont commis. C’était néanmoins très important pour moi. Quand j’ai commencé à parler autour de moi du texte d’Ada et du documentaire, beaucoup de mes amis masculins m’ont dit : « Si c’est ça un viol, alors je suis un violeur. »

On construit le violeur comme un monstre pour que cela ne corresponde à aucun homme.

J’ai rencontré beaucoup d’hommes qui ont commis des viols. Des hommes drôles, doux et éduqués. Ils pourraient être mes meilleurs amis. Un homme le dit dans le documentaire : on construit le violeur comme un monstre pour que cela ne corresponde à aucun homme. Si on ne donne pas la parole aux femmes et aux hommes sur ce sujet, le viol va rester endémique.

Que je sois bien claire : il n’est pas question de culpabiliser les victimes ou de pardonner aux violeurs. Mais il faut faire émerger cette parole, qui nous montre que les femmes sont élevées à se soumettre et les hommes élevés à soumettre. Il y a aussi le manque d’éducation au sexe, une éducation qui se fait par le porno. Les hommes ne sont pas éduqués à regarder la personne avec laquelle ils font l’amour. C’est un carnage. Beaucoup de femmes sentent quand cela va déraper – Ada le dit dans son texte lors d’un rendez-vous : « Je reste une heure et puis je m’en vais » –, mais elles sont éduquées à être sages et polies.

Il est important aussi pour moi de dire qu’Ada n’est pas l’objet du film, elle est co-autrice de ce documentaire. Ce n’est pas juste une « pauvre victime », Ada le dit elle-même. Ce documentaire est une façon pour elle de faire cette traversée. »