Adolescentes sous tension

Par N°238 / p. 14-16 • Avril 2021

Les cris d’alarme par carte blanche et les articles se succèdent et se ressemblent ; les conséquences des mesures prises contre la propagation du Covid-19 sont catastrophiques pour la jeunesse, aussi. Décrochage scolaire, détresse psychosociale, plongée dans la précarité financière… Les politiques ont tardé à prendre leurs responsabilités face à cette jeunesse en danger. Et le regard que la société porte sur elle n’est pas tendre non plus… axelle donne la parole à cinq adolescentes. Comment vivent-elles depuis un an ? Que perçoivent-elles de notre monde actuel ? Leurs témoignages rebattent les cartes d’une supposée irresponsabilité, mais aussi de la fragilité associée aux filles.

CC Cade/Unsplash

Bientôt 17 ans, Cato vit entre Beez et Courrière en province de Namur, une semaine chez sa mère, une semaine chez son père. Le confinement ? “C’est assez dur. On n’a plus de vie.” Les rythmes scolaire et de travail bouleversés, la jeune fille estime que l’école demande beaucoup, voire trop. Lors d’un cercle de parole, plusieurs élèves de sa classe, 5e secondaire, ont craqué. “Je sens que je décroche sur plusieurs cours”, confie-t-elle.

Charge de travail accrue

En confinement, paradoxalement, Cato passe moins de temps avec sa famille. “Mon père me reproche de passer mes journées dans ma chambre, mais je travaille tout le temps.” Elle essaie de ne pas trop regarder les infos, anxiogènes, mais reste connectée quasi en permanence avec ses ami·es via les réseaux sociaux. La jeune fille se pose des questions sur les priorités du gouvernement. “Nous, on ne va à l’école qu’à mi-temps. Je ne comprends pas pourquoi les adultes peuvent aller au travail, par exemple.” Il faut tenir le coup, pas vraiment le choix !

Personne ne nous représente, personne ne comprend ce que l’on est en train de vivre.

Elsa, Anaïs, Joséphine et Nefeli ont respectivement 16, 17, 17 et 18 ans. Elles fréquentent trois écoles secondaires bruxelloises aux approches pédagogiques différentes. Toutes font cependant le même constat que Cato. Avec la moitié des cours “en distanciel”, l’école un jour sur deux ou une semaine sur deux, la charge de travail s’est accrue. L’empathie des professeur·es s’avère très variable, les directions ont mis du temps à prendre en compte la réalité des élèves en termes de (dés)organisation.

Fin novembre, Joséphine s’est effondrée sous la pression : “Certains profs nous disaient qu’il n’y aurait aucun cadeau en fin d’année, d’autres, qu’on n’avait aucune raison de se plaindre. Ou qu’ils et elles n’avaient jamais vu un niveau aussi bas… En quoi sommes-nous responsables ?”

Tensions extérieures

L’hiver fut long pour Nefeli, rencontrée en janvier : “Il fait froid dehors, on ne peut plus se poser quelque part sans masque…” Une place publique, un parc, sont leurs endroits d’évasion de foyers urbains certes confortables, mais occupés par des parents en télétravail. Un espace extérieur où elles ont l’habitude d’être abordées. “Avec le corona, c’est devenu encore plus visible, note Anaïs, parce qu’il y a moins de gens dehors. Ceux qui traînent, on sait ce qu’ils veulent. La manière est aussi devenue plus agressive.”

Les filles ne peuvent pas déraper comme les autres. Et vouloir aborder un type, c’est considéré comme avoir de mauvaises mœurs.

Le mouvement #MeToo ? Dans l’école de Cato, le sujet n’est pas à l’ordre du jour. “On n’en parle pas du tout. Pourtant, ça m’interpelle, la façon dont les filles sont jugées et regardées par les garçons.” Comment se positionne le groupe des quatre ? Elsa : “Il y a plus de regards quand on sort en petite jupe, ou très apprêtée, mais même quand je n’ai pas envie et que je porte training et gros pull, ça n’empêche pas : on se sent observée. Surtout dans les transports en commun.” Joséphine fait quant à elle le constat que “quand personne ne nous regarde, ça veut dire qu’on n’est pas “bien””. Ce qui montre la difficulté pour les adolescentes de se positionner en dehors de ce “regard”, ou de son absence – une dynamique à laquelle, par la mise en compétition, participent les filles, regrette encore Joséphine. Les quatre semblent négocier en permanence entre standards esthétiques et injonctions pesant sur leur apparence, de toute façon soumises, entre exposition et effacement, à évaluation. Aucune d’entre elles ne pense que le nombre d’agressions a diminué, malgré le mouvement massif de dénonciations. Elles ont appris à répondre calmement aux harceleurs, et, aux plus insistants, à demander : “Mais pourquoi tu fais ça ?”

CC Eye for Ebony/Unsplash

Elles ont l’habitude de faire attention. Ce qui ne les empêche pas de revendiquer le droit d’être dehors. Nefeli souligne la différence de traitement : “Les filles sont “tenues”, et considérées en danger à l’extérieur.” Anaïs enchaîne : “Les filles ne peuvent pas déraper comme les autres. Et vouloir aborder un type, c’est considéré comme avoir de mauvaises mœurs. De la part d’un garçon, c’est vu comme un signe de confiance en soi. Ça nous laisse toujours dans l’attente, la passivité.”

Les rôles genrés restent actifs. Et ne disparaîtront pas tant que les filles se verront chargées du rôle de garantes de la moralité… Joséphine raconte un cours de français ahurissant pendant lequel, à partir de l’analyse psychanalytique d’un conte, sa professeure a prétendu que “les hommes ont des pulsions. Et que si les filles s’habillent de façon sexy, elles ne doivent pas s’étonner…”, comprenez, s’étonner d’être agressées. Scandale dans la classe de cet institut catholique, certaines élèves très choquées de l’inversion des responsabilités. “Et cette surprotection, des parents, des éducateurs…, ajoute Anaïs, c’est ridicule ! Nous considérer comme des petites choses fragiles, alors que c’est nous qui vivons ce harcèlement, ces agressions.”

“On veut juste que ça se finisse”

Leur avenir ? Elles reconnaissent être incapables d’y penser. “On veut juste que ça se finisse !”, disent-elles en chœur. “Difficile d’anticiper. Cette crise pousse à vivre au jour le jour. Un jour sans fin”, décrit Elsa. Nefeli enchaîne : “On est cernés de tous les côtés, sans projets… Ça fait un an ! Et on réprime vachement les jeunes.”

Cette crise pousse à vivre au jour le jour. Un jour sans fin.

Comme Cato, les amies s’interrogent sur la cohérence et le manque d’analyse des conséquences des mesures. Les grands enjeux ne leur échappent pas. “On s’est donnés à fond. Plein de jeunes sont descendus dans la rue lors des manifs pour le climat”, glisse doucement Nefeli, qui a même soutenu le mouvement avec ses économies, “qu’est-ce que ça a changé ?”

Aujourd’hui, elle se sent impuissante et en colère : “Politiquement, on a zéro poids. Personne ne nous représente, personne ne comprend ce que l’on est en train de vivre. Au pouvoir, ce sont des gens vieux, avec leurs vieilles manières de voir les choses.” Anaïs a bien une idée : “Il faudrait un intermédiaire, quelqu’un qui connaisse les thématiques, possède le bon vocabulaire, et qui pourrait transmettre le message des jeunes aux politiques.” Établir un canal de communication plus direct entre jeunesse et monde politique ? Une nécessité.

Article extrait du dossier publié dans axelle n° 238.

Pour aller plus loin
  • À lire Du côté des jeunes filles de l’historienne Laura Di Spurio.
    Cet essai retrace d’un point de vue historique la construction de la notion d’adolescence au féminin et contribue à sortir l’adolescence féminine de son carcan d’inquiétude.
  • À écouter Laisse parler les femmes, un podcast à suivre !
    Dans la série de France Culture “Laisse parler les femmes” sortie le 8 mars, le premier épisode est consacré aux adolescentes. “1. Collège de Ville-la-Grand – Jasmine et sa bande” est à écouter absolument. Dans le collège d’une zone urbaine de Haute-Savoie, on rencontre Jasmine et Bleuenn, Shaima et Célia, Sandrine et Ariana ou encore Althéa. Une bande de filles de 13 ou 14 ans, sincères et touchantes. Instants partagés dans les couloirs de leur établissement, en classe – notamment à l’occasion d’un débat sur l’égalité entre les filles et les garçons, houleux et où des paroles poignantes s’expriment – ou à la sortie, entre amies. Elles parlent d’elles, des autres – les garçons, les parents, les adultes –, des regards, des gestes, de leurs échappées, rêvées ou quotidiennes.
  • À regarder Chronique d’une génération oubliée, une enquête de Constance Waerseggers en 6 épisodes pour La Libre.be
    “Le malaise des jeunes en temps de Covid-19 ressort de certaines études. Derrière les chiffres, nous voulons montrer des visages et des témoignages. Dix jeunes entre 18 et 24 ans ont accepté, le temps d’une discussion, de retracer cette année de Covid-19. Ils sont étudiants, jeunes travailleurs, artistes, entrepreneurs, globe-trotteurs, sportifs et sédentaires, et ils nous parlent de leurs angoisses, leurs rêves et leurs opinions.”
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