Fonds corona et plan de relance : où sont les femmes ?

Les sommes sont énormes ; les enjeux, immenses. Le plan de relance européen, destiné à remettre sur les rails les économies nationales mises à mal par la pandémie, s’annonce. Les réalités des femmes, durement touchées par la crise et occupant souvent des métiers « essentiels », seront-elles prises en compte ?

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Le coronavirus n’en a pas fini de bouleverser nos vies ; pourtant, c’est déjà le moment, pour les gouvernements européens, de planifier la « relance ». Économique, on s’entend. Sur la table, un gros gâteau de l’Union à se distribuer entre membres. 750 milliards d’euros pour le fonds « Next Generation EU », dont 390 milliards en subventions et 360 en prêts, à rembourser jusqu’en 2058. La Belgique aura sa part, près de 6 milliards.

Il semble déjà entendu que le « vivre-ensemble » est prié de passer en dernier

Sachant que, suivant les balises posées par l’Europe, 37 % minimum du montant total est censé aller à la transition écologique et 20 % minimum à la transition digitale, comment la manne financière sera-t-elle dépensée ? Va-t-elle contribuer à remettre à flot les premières victimes de la pandémie ? Revaloriser les métiers essentiels et sous-payés, dont l’importance a été révélée pendant la crise, massivement occupés par des femmes ? Rien n’est moins sûr. Car dans les 5 axes retenus par notre pays (l’environnement, la transformation numérique, la mobilité, la productivité, le vivre-ensemble), il semble déjà entendu que le « vivre-ensemble » (« enseignement, santé, social ») est prié de passer en dernier.

Les leviers au niveau européen

Dès le mois de mai 2020, alors que la relance n’est encore qu’une conversation de couloir (virtuel) et que personne n’imagine véritablement que la crise va s’éterniser, une eurodéputée allemande (Les Verts / ALE), Alexandra Geese, s’inquiète. Dans une pétition, sous le hashtag #Halfofit, elle réclame « la moitié des fonds corona pour les femmes ». Parmi les premier·ères signataires figurent des eurodéputé·es de divers pays et émanant d’autres groupes politiques, mais aussi notre Vice-Première ministre Petra De Sutter (Ecolo / Groen), Kristina Lunz, directrice du centre pour une diplomatie féministe, ou encore Gwendoline Lefebvre, présidente du Lobby européen des femmes.

Le texte de la pétition rappelle clairement le contexte : « Alors qu’au début de la crise, le travail des femmes dans les hôpitaux, les garderies et les supermarchés était apprécié sous les applaudissements sur les balcons et des déclarations publiques élogieuses, [ces femmes] sont toujours dramatiquement sous-payées. Avec les conséquences de cette crise, les femmes perdent maintenant leur emploi à un rythme beaucoup plus rapide que les hommes. Beaucoup d’entre elles travaillent dans des secteurs « en contact avec la clientèle » – tourisme, événementiel, hôtels, restaurants, commerce de détail, différents métiers du secteur médical ou paramédical et bien d’autres qui ont été particulièrement touchés. […] La crise du coronavirus risque de se transformer en une crise énorme pour les revenus des femmes, leur salaire moyen tout au long de la vie, leurs retraites, et plus généralement pour leur place dans la société et leur contribution à la prise de décisions. »

Alexandra Geese réclame des investissements massifs dans le secteur des soins, dans les gardes d’enfants.

Peu avant l’été, Alexandra Geese a donc demandé que toutes les dimensions du plan de relance européen soient évaluées en fonction de leur impact différencié sur les femmes et les hommes et budgétisées de façon à se diriger vers davantage d’égalité. Elle a réclamé des investissements massifs dans le secteur des soins, dans les gardes d’enfants, dans l’équilibre entre vie privée et professionnelle. Elle a proposé que les statistiques qui permettent de calculer le PIB (produit intérieur brut) des pays européens comprennent les activités de soin non rémunérées – et ventilent les chiffres par sexe. Elle a également demandé l’obligation pour toutes les entreprises qui bénéficieront d’aides européennes ou nationales au titre de la relance de prouver que ces financements bénéficieront aussi bien au personnel féminin que masculin. Elle a appelé enfin à la création d’un fonds spécialement destiné aux entreprises qui sont dirigées par des femmes.

Les plans nationaux devront lutter contre les inégalités sexuées

Les négociations politiques, au Parlement et au Conseil notamment, ont partiellement porté des fruits : le plan de relance européen appelle désormais explicitement à une répartition équitable des fonds et prévoit une évaluation genrée de l’impact des mesures. Les plans nationaux devront contenir des mesures clés pour « lutter efficacement contre l’impact négatif de la crise sur l’égalité des sexes ». Le Parlement européen contrôlera ces plans nationaux, qui devront ensuite être examinés par la Commission, dont l’une des responsabilités sera aussi de veiller à ce que ces plans soient « sensibles au genre ». Le levier : le cadre financier, arrêté le 10 novembre dernier, prévoit une « budgétisation sensible au genre ».

Concrètement, se réjouit Alexandra Geese, cela signifie que « la Commission doit enfin développer une méthode de budgétisation sensible au genre,qui sera lancée en 2023 au plus tard pour les fonds directement gérés par la Commission. Dans trois ans, il sera ensuite examiné si [cette méthode] peut être étendue aux fonds administrés conjointement avec les États membres. »

Cela peut paraître très technique, pourtant ce sont ces mécanismes qui s’imposeront aux États membres et qui auront un impact concret sur les citoyen·nes. Comme d’habitude au niveau européen, pour certains pays comme la Suède, l’intégration d’une analyse genrée dans la mise en œuvre des politiques publiques n’a rien de nouveau, et les demandes de l’Europe restent souvent en deçà de ce qui est déjà réalisé au niveau national. Mais pour d’autres, c’est un effort. Par exemple… pour la Belgique, jusqu’à présent incapable de mettre en œuvre correctement sa propre loi fédérale de 2007 sur le gender mainstreaming.

Et en Belgique ?

Isabella Lenarduzzi, fondatrice de l’entreprise sociale JUMP pour l’égalité professionnelle, tire la sonnette d’alarme. « Il faut absolument conditionner le plan de relance à l’égalité entre les femmes et les hommes. Les femmes n’ont déjà pas été intégrées aux groupes stratégiques d’experts, qui sont restés dans l’entre-soi masculin… »

Il faut des analyses sexuées. Si on ne nous compte pas, on ne compte pas !

Elle déplore aussi, plus globalement, le manque de données disponibles sur la situation des femmes dans les entreprises ainsi que des entreprises dirigées par des femmes : « Les entreprises des femmes sont structurellement sous-capitalisées. Les femmes ne gagnent rien ! 75 % des indépendantes gagnent moins de 1.500 euros par mois ! Et, avec le Covid, elles ont dû transformer leur entreprise, tout ça avec les enfants dans les jambes… Certaines ont dû arrêter leur activité – sans pour autant faire faillite, ce qui explique qu’elles n’apparaissent pas dans les chiffres. Pour pouvoir agir pour les soutenir, il faut d’abord des analyses sexuées. Si on ne nous compte pas, on ne compte pas ! »

Tout comme Alexandra Geese, Isabella Lenarduzzi réclame « l’éga-conditionnalité » des fonds dont bénéficieront les entreprises belges, c’est-à-dire conditionner leur financement au respect de la parité, de l’égalité des salaires. Isabella Lenarduzzi va aussi plus loin : « Il ne faut pas uniquement inciter les femmes à investir les secteurs masculins, comme les nouvelles technologies. Il faut faire une révolution culturelle, et valoriser les secteurs dans lesquels les femmes entreprennent. Pour l’instant, on a l’impression que les fonds de relance seront utilisés en Belgique dans des secteurs dits « porteurs », mais dans lesquels il y a très peu de femmes ! »

De fait, voici quelques morceaux choisis dans le menu des investissements prévus : digitalisation de la Justice et de la sécurité sociale, recherche nucléaire, rénovation des bâtiments publics, « technologies vertes » dans le secteur aérien ou encore amélioration de la détection de drogue dans le port d’Anvers. Clairement, ce n’est pas au niveau fédéral – qui utilisera pourtant entre 1,25 et 1,6 des 6 milliards – où les femmes et les « métiers essentiels » en général, trouveront du soutien direct.

Quant au projets de relance décidés au niveau des entités fédérées, dont dépendent des compétences importantes pour les femmes, que soit en Wallonie, à Bruxelles, en Fédération Wallonie-Bruxelles, l’enjeu de la clé de répartition des fonds fait plus de bruit que le débat démocratique de fond qui devrait avoir lieu sur la répartition de ces fonds publics européens.

Peut-on encore agir ?

Deux espoirs toutefois. « Si les plans de relance ne prennent pas assez en compte le genre, ils seront retoqués par l’UE », rappelle Isabella Lenarduzzi. Cruciale, mais faible consolation.

Au fédéral, pointons enfin le travail mené par la secrétaire d’État à l’Égalité, qui s’appuie sur les leviers européens et nationaux. Le 22 janvier, Sarah Schlitz (Ecolo) a fait voter en Conseil des ministres une note détaillant la mise en œuvre d’un « plan fédéral Gender mainstreaming », qui tombera à pic. Elle a en parallèle impulsé une lecture genrée des notes d’intention déposées par les différents ministres concernant le plan de relance et, comme elle le confie à L’Écho, a obtenu 3 millions pour favoriser l’entrepreunariat féminin, les secteurs dits « féminins » et l’entrée des femmes sur le marché du travail. En somme, 6 milliards par ici ; 3 millions par là. Un fossé.

La deadline de soumission du plan belge, c’est fin avril. Encore quelques semaines, et encore un 8 mars, pour que les féministes grappillent quelques fonds dans l’ombre des cabinets ministériels ; pour les mouvements de femmes fassent entendre leur voix…

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