L’écriture inclusive, entre passions et crispations : entretien avec Laurence Rosier

Est-ce lié à la rentrée scolaire ? En tout cas, l’écriture inclusive fait couler beaucoup d’encre depuis début septembre. En France, des linguistes se répondent par tribunes interposées, tandis qu’en Belgique la Direction de la langue française de la Fédération Wallonie-Bruxelles sort le guide Inclure sans exclure. Les bonnes pratiques de rédaction inclusive rédigé par les linguistes belges Anne Dister et Marie-Louise Moreau. Après lecture attentive du guide, la rédaction d’axelle, qui pratique l’écriture inclusive depuis plusieurs années, s’est sentie perplexe et a souhaité connaître le point de vue de la linguiste Laurence Rosier.

Cette illustration est un clin d'œil à "l’icône Larousse”, Madeleine de France qui, la première, a utilisé le mot “autrice” en langue française. C’était en l’an 1480. © Aline Rolis pour axelle magazine

Ces derniers jours, l’écriture inclusive fait beaucoup parler d’elle. Le 18 septembre, une tribune parue sur le site de Marianne et signée par 32 linguistes, dont la Belge Anne Dister, tire à boulets rouges sur cette pratique qui relève « d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. » En réponse, 65 linguistes, parmi lesquel·les Laurence Rosier, signent le 26 septembre sur le site de Mediapart un texte qui s’étonne de cette « crispation obsessionnelle sur les abréviations utilisant des points médians », regrette la « vision rabougrie » que ces 32 signataires donnent de leur discipline et invite surtout à « envisager une réforme et une rationalisation de l’orthographe ».

Si le sujet oppose les expert·es, il divise aussi l’opinion. C’est pourquoi, la Direction de la langue française de la Fédération Wallonie-Bruxelles a souhaité publier un guide Inclure sans exclure. Les bonnes pratiques de rédaction inclusive, et en a confié la rédaction à deux expertes, Anne Dister et Marie-Louise Moreau, « deux linguistes reconnues et ferventes défenseuses de la féminisation, nous explique Laurence Rosier. Elles sont notamment les autrices de Féminiser ? Vraiment pas sorcier ! Une partie de leurs réflexions proposées s’est élaborée à l’occasion du travail réalisé par le Conseil supérieur de la langue française, et plus particulièrement de la commission « Féminisation », dont Marie-Louise Moreau assura la présidence, et aux travaux de laquelle participa également Anne Dister. »

« Inclure sans exclure. Les bonnes pratiques de rédaction inclusive »

Comprenant quatre parties, la brochure explique d’abord longuement « comment fonctionne le genre en français », puis expose sommairement les pratiques alternatives – c’est-à-dire ce qu’on appelle communément l’écriture inclusive – et les objectifs qu’elles poursuivent. Dans une troisième partie, les autrices abordent les « difficultés des pratiques alternatives » avant de conclure sur une série de recommandations pour « pratiquer une langue vraiment inclusive, accessible, sans altérer la lisibilité des textes et sans contrevenir au fonctionnement de la langue française. » Une chose est sûre, cette publication ne fera pas consensus…

Dans la première partie du guide, les linguistes Anne Dister et Marie-Louise Moreau expliquent que la langue française n’est pas sexiste et que le masculin « fonctionne avec deux valeurs, l’une « mâle » et l’autre « mixte » ». Le masculin est donc la forme inclusive et non marquée (contrairement au féminin) et cela « ne doit pas être considéré comme nécessairement problématique ». Qu’en pensez-vous ?

Laurence Rosier D.R.

« C’est intéressant cette évolution du vocabulaire utilisé : au début des polémiques en 2017, les opposant.es à l’écriture inclusive partaient de la position de l’existence d’un neutre en français, maintenant on dit que le masculin est mixte. Est-ce parce que la neutralisation est revendiquée par les partisan.es de l’écriture inclusive ? Quant à la notion de mixité, on sait aussi qu’elle renvoie à de l’extra-linguistique féministe (les réunions non mixtes) : dans ce débat, les mots de la grammaire en évoquent d’autres, plus politiques…
Maintenant, quand on se réfère à des études en psychologie cognitive, on réalise qu’elles remettent en question cette perception d’un masculin qui ne serait pas identifié comme « mâle ». Les études expérimentales montrent que la composante spécifique masculine reste, même dans les emplois génériques. À cet égard, l’article Le masculin et ses multiples sens : Un problème pour notre cerveau… et notre société est intéressant. Il explique : « L’utilisation dite générique de la forme grammaticale masculine en français et plus généralement dans les langues indo-européennes, comme par exemple le terme « les étudiants » pour désigner un groupe mixte, dénote une forme certaine d’androcentrisme. Tout d’abord, elle nous contraint à percevoir le monde au travers d’un prisme masculin. Ensuite, elle induit des représentations mentales biaisées, favorables aux hommes. Finalement, elle représente une asymétrie linguistique profonde, du fait que la forme masculine est associée à plusieurs sens possibles, alors que la forme féminine n’en a qu’un seul. » Je propose cet extrait, non pas pour dire : c’est cela qu’il faut penser, mais il faut prendre ces études en compte dans la réflexion. »

Vouloir visibiliser le féminin, notamment via le point médian, est-ce faire preuve, comme l’écrivent les autrices, « d’une lecture idéologique de la grammaire » ?

« Qu’est-ce qu’une lecture idéologique ? Une lecture critique ? Le linguiste est aussi toujours un homme, une femme, une personne non binaire… À chaque fois que le terme idéologique est utilisé, c’est pour défendre l’usage masculin… »

Par rapport à l’accord au masculin, les deux spécialistes écrivent : « Une idée fausse circule dans des ouvrages, des articles, des conférences, sur des sites… Elle prétend que l’accord au masculin aurait été imposé par des grammairiens machistes, au 17e siècle. » Quel est votre point de vue à ce sujet ?

« Le 17e siècle nous montre des figures de femmes qui commencent à s’approprier des bastions détenus par les hommes, que ce soit par la préciosité (donc la littérature) ou par la galanterie. L’adjectif « galant », à l’époque, s’applique à des romans, de la poésie… et les femmes jouent un rôle pour devenir des autrices, des intellectuelles, dont la fameuse Mademoiselle de Scudéry. Mais ce siècle raille aussi les femmes qui ont une réflexion et des pratiques de langue différentes. Si Molière se moque des femmes savantes et des précieuses ridicules, c’est parce qu’un mouvement s’est amorcé contre la grossièreté, par exemple. L’histoire, c’est aussi une lecture de l’histoire. D’ailleurs, Anne Dister et Marie-Louise Moreau relativisent l’imposition de l’accord au masculin tout en disant que les grammairiens ne faisaient que décrire les usages de l’époque. Or, on ne possède que des textes écrits, donc de personnes lettrées et appartenant au cercle de ceux qui décident de la langue. Quand on cite Madame de Sévigné qui, dans un mot resté célèbre, répond à un ami lui demandant si elle est enrhumée : « oui je la suis », reflète-t-elle l’usage général, un usage « de la cour » ou bien fait-elle un usage transgressif, un « bon mot féministe » ? »

Les deux linguistes affirment : « Quand on décline systématiquement les mots au masculin et au féminin pour les ensembles mixtes, on remet constamment à l’esprit la différenciation sexuelle dans l’espèce humaine […], avec une redondance qui nuit à une communication claire. » Que pensez-vous de cet argument ?

« Une communication claire, c’est aussi celle qui s’adapte au contexte, qui propose des possibilités selon les endroits où l’on s’exprime. On entend depuis quelques mois à la radio, auditeurs/auditrices, tous et toutes, etc. Et pourtant le temps est compté à la radio. C’est donc paradoxal de préconiser le féminin systématique pour les noms de fonction et de métier et dénoncer cet usage ailleurs. Là, on a quand même une prise de position idéologique : « mettre constamment à l’esprit la différenciation sexuelle »… Ce que les personnes travaillant sur le genre reformulent comme « mettre les lunettes du genre ». Donc, il y a un usage militant mais qui n’est pas contraire aux règles de la langue. Et ces doublons, on les retrouve d’ailleurs dans un grand nombre de textes et de discours depuis des siècles.

Il faut continuer la réflexion, l’échange, l’examen et le respect des usages diversifiés. Ne pas négliger non plus qu’il s’agit d’une réflexion largement politique et pas uniquement linguistique.

Si je peux entendre les problèmes posés par l’usage du point médian, je trouve que ce qu’on nomme la double flexion [c’est-à-dire décliner à la fois au féminin et au masculin, comme lecteur, lectrice, ndlr] ne nuit pas. Cela permet des appropriations citoyennes, comme par exemple user du féminin générique [c’est-à-dire utiliser la forme féminine pour désigner un groupe composé uniquement ou presque exclusivement de femmes, ndlr], ce qui n’est jamais envisagé par les autrices du guide, alors que les doublons pour les hommes minoritaires, elles les recommandent : c’est inverser totalement le sens d’inclusif [en effet, elles préconisent quand on se réfère « à des ensembles où les hommes sont minoritaires », de dédoubler la dénomination, comme les accueillantes et les accueillants d’enfants, tandis que de manière générale elles déconseillent les dédoublements, ndlr]. Par ailleurs, il est facile, dans des assemblées, de s’adresser aux personnes en usant du pronom « vous » et des formulations neutres. »

Anne Dister et Marie-Louise Moreau s’accordent également pour dire que la formulation utilisée par certains grammairiens du 17e siècle « Le masculin l’emporte sur le féminin » est malencontreuse. Mais pour elles, c’est la formulation de la règle qu’il convient de changer et non la règle elle-même… Êtes-vous de cet avis ?

« Là, on touche un problème de fond. J’ai signé à l’époque (2017) une tribune pour ne plus enseigner cette règle. Il y avait aussi une urgence à dire, au-delà, qu’on pouvait modifier la grammaire et lutter contre les stéréotypes de genre à l’école. Je n’ai pas encore eu le temps de réfléchir à toutes les implications que donnerait une reformulation de la règle et une application « égalitaire ». C’est là aussi que les problèmes de lisibilité se posent davantage. Si je considère le masculin comme générique, je vais écrire : les rédacteurs sont priés de sortir, alors qu’en inclusif, ce sera plus complexe, par exemple, les rédacteur.trices sont prié.es… On voit que le problème n’est pas seulement au niveau des mots mais de l’accord. Je pense qu’il faut réfléchir de façon commune à l’inclusion et à la réforme de l’orthographe, sans injonction : ce qu’il faut faire/ ce qu’il faut ne pas faire. Ça sonne comme les guides de bon usage à l’ancienne… prescriptif et proscriptif. »

Un autre point défendu par les linguistes est de dire que l’écriture alternative est réservée « à une certaine élite, dotée de capacités rédactionnelles au-dessus de la moyenne ». Cette pratique irait même jusqu’à exclure une partie de la population… N’y a-t-il pas une dérive qui consisterait à instrumentaliser certaines personnes pour déconseiller l’usage de la « pratique alternative » ? Je pense notamment aux personnes non binaires ou celles « confrontées à certains handicaps »…

« Oui, on parle au nom des personnes dyslexiques, à besoins spécifiques, etc., comme si la complexité ne leur était pas accessible… Un de mes collègues handicapés vient de répondre à un détracteur de « l’écriture barbare » en précisant qu’il en était un fervent défenseur et qu’il possédait le libre arbitre de décider de ses propres engagements. Le guide évoque peu les personnes non binaires, leurs propositions terminologiques sont plus que rapidement mentionnées (de nouveaux pronoms par exemple comme « iel » ou « al »). La conception du genre sur laquelle s’appuie la brochure est très binaire, contrairement aux pensées scientifiques dans le domaine des études de genre… Bien sûr, amener à penser autrement génère une mobilisation cognitive plus forte, mais quand j’entends des formatrices en alphabétisation parler de ces sujets à des publics défavorisés, cela agit comme levier pour dénoncer des inégalités. Traiter les personnes comme des personnes capables de réflexions et de complexité me semble toujours plus respectueux et bénéfique. »

Anne Dister et Marie-Louise Moreau affirment aussi que « les pratiques d’écriture alternative jettent le trouble dans l’apprentissage » et qu’elles risqueraient de « désorienter tant les petites filles que les petits garçons dans l’acquisition des normes orthographiques ». Pour elles, les procédés abréviatifs (avec points médians, tirets…) sont à éviter, car ils entraînent des difficultés de décodage et créent « des formes inexistantes en français, à cause notamment des problèmes d’accent ou des changements de finale. » Partagez-vous ce point de vue ?

« Je dirais que les enfants sont sans doute depuis longtemps perturbés par l’apprentissage d’une grammaire abstraite, qui ne leur parle pas, tout simplement parce qu’il faudrait faire de la grammaire beaucoup plus tard pour développer à l’adolescence une appropriation citoyenne de la langue et des effets produits de discours. Ou peut-être ne sont-ils pas perturbés… C’est la grammaire, on apprend les règles et puis il y a la vie. Mais à nouveau, des études montrent que dénoncer les stéréotypes sexistes en mettant en avant les formes féminines pour l’accès aux professions, dégenrer les histoires de rose et de bleu qui continuent de circuler dans la société, proposer des approches ludiques pour développer aussi un rapport à la langue et à la grammaire qui ne soit pas que prescriptif, tout cela permet de déconstruire… Aujourd’hui, les jeunes sont habitués à des formes polysémiotiques de communication (avec des émoticônes…), des parlers qui mêlent mots français, anglais, arabes, etc. On rejoint là à nouveau un marronnier du rapport entre les changements de langue et l’enseignement, comme si celui-ci ne pouvait pas intégrer les notions de variété et de variation, centrales dans les travaux sociolinguistiques. »

Pour les métiers, Anne Dister et Marie-Louise Moreau prônent sans réserve l’utilisation des formes féminines… Mais n’est-ce pas une recommandation « élémentaire » qui ne risque pas, pour reprendre les mots d’Éliane Viennot, « de faire mal au patriarcat » ?

« Il y a encore des résistances à la seule féminisation, c’est aussi ce qu’ont révélé les débats autour de l’écriture inclusive : on entend toujours les mêmes stéréotypes de la laideur du mot « écrivaine ». Une directrice du CNRS me disait encore récemment qu’elle était « directeur », refusant encore la féminisation.
Je reprendrais une phrase que les autrices de la brochure avaient mise au début de leur guide de féminisation, il s’agit d’une citation datant du milieu du 20e siècle, des linguistes et historiens de la langue Brunot et Bruneau, à propos de la féminisation : « Il est probable que l’usage règlera ce que les grammairiens n’osent pas décider. » Ici, dans le cas qui nous occupe, on dirait que face à un certain usage, les grammairien.nes veulent contrecarrer des usages qui témoignent pourtant d’un bienheureux intérêt et d’une conscience politique bienvenue en matière de politique linguistique. Il faut continuer la réflexion, l’échange, l’examen et le respect des usages diversifiés. C’est aussi notre boulot de linguistes, pas d’avoir raison dans un débat qui mérite des approches nuancées, mais d’être à l’écoute des un.es et des autres. Ne pas négliger non plus qu’il s’agit d’une réflexion largement politique et pas uniquement linguistique. »

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