Corine Pelluchon : “Réparer le monde, ce n’est pas recoller les morceaux”

axelle a rencontré la philosophe française Corine Pelluchon dont les travaux jettent une lumière nouvelle sur les enseignements à tirer de la crise sanitaire. Quelles réflexions germeront de cette période ? Comment faire monde commun ?

CC Kasper Rasmussen / Unsplash

Dans les travaux de la philosophe Corine Pelluchon, trois thèmes principaux reviennent : l’écologie politique, la question animale et la démocratie. Trois sujets qui sont également développés dans le recueil d’articles Réparons le monde. Humains, animaux, nature dont le titre a inspiré celui de notre hors-série. Ce livre a été publié fin mars dernier, au tout début du premier confinement en France et en Belgique. C’est une lecture passionnante et visionnaire : bien que ces textes aient été écrits avant la crise sanitaire, ils permettent d’en éclairer les enjeux. Car la pandémie est peut-être due à une “zoonose”, c’est-à-dire à une maladie se transmettant des animaux aux humain·es ; elle questionne ainsi notre rapport au monde vivant. Comme toute période de crise grave, la pandémie éprouve aussi nos relations avec les autres êtres humains. Corine Pelluchon nous offre des pistes de réflexion pour faire des liens entre ces différents sujets.

© Bénédicte Roscot

En lisant votre livre, on a l’impression qu’il évoque la crise du coronavirus, comment l’expliquez-vous ?

“Je travaille depuis environ quinze ans sur la santé, l’environnement et les relations entre les humains, les animaux et la nature. Lorsque l’on s’occupe de ces sujets, on s’attend à des crises, voire à des catastrophes. Toutefois, le travail du philosophe ne consiste pas à commenter l’actualité, mais à prendre les choses à la racine, afin de donner des outils théoriques et pratiques en articulant les différents niveaux de la réflexion, individuel et collectif, moral et politique. Quand j’ai réuni ces articles, je trouvais le climat social et politique peu propice à un débat serein. Je me suis mise en retrait des médias en me disant que l’essentiel était de réfléchir à des pistes de réflexion pouvant être utiles une fois que l’effondrement aurait lieu. Je n’avais toutefois pas prévu cette pandémie ! Mais je pensais que nous aurions à subir des crises graves et qu’il fallait préparer l’avenir, afin d’être capables, le moment venu, de reconstruire les choses. Comme j’ai beaucoup écrit sur les conditions permettant aux individus de procéder à un remaniement de leurs représentations qui les amène à modifier leurs évaluations, leurs désirs et leur comportement, je pensais que je pouvais offrir les résultats de ces réflexions qui tranchent avec le discours moralisateur et culpabilisant de beaucoup d’écologistes. Ces réflexions font de la transition écologique, qui doit nous aider à habiter le monde de manière plus sage et plus juste, un projet d’émancipation.”

Rivages 2020, 288 p., 8,80 eur.

Selon vous précisément, tout commence par une modification des individus eux-mêmes, qui prennent conscience de leur lien de dépendance à ce qui les entoure, au monde du vivant. Cette expérience de la vulnérabilité et de la dépendance, c’est aussi ce qui a marqué cette crise ?

“Oui, cela a été une expérience de vulnérabilité collective. Nous avons regardé notre finitude en face et compris que nous allons droit dans le mur si nous continuons à interagir de cette manière avec les autres vivants. Ce propos n’était pas très audible il y a un an. C’est donc un moment intéressant, mais j’ai peur des conséquences économiques, sociales et politiques de cette crise. Je crains que ce ne soit l’occasion pour certains de raviver les passions tristes qui nourrissent les extrémismes. Néanmoins, l’expérience que nous faisons de notre interdépendance et des conséquences sanitaires de notre modèle de développement doit nous aider à opérer la transition écologique.
Nous appartenons à un monde plus vieux et plus vaste que nous, constitué du patrimoine naturel et culturel et de l’ensemble des générations. Prendre conscience de notre appartenance à ce monde commun élargit notre subjectivité et fait naître en nous le désir de promouvoir un monde habitable. C’est ce rapport à soi et au monde commun, que j’appelle la “considération”, qui favorise l’émergence de traits moraux comme la sobriété, et aide aussi à développer les vertus civiques indispensables pour contribuer, par son action individuelle et collective, à la réorientation de l’économie.”

Comment concilier cela avec la liberté des individus, ne pas transformer la transition écologique en dictature verte ?

“La transition écologique exige plus de liberté intérieure, mais c’est une liberté transformée par la conscience de sa responsabilité, au lieu d’être au service de la domination. Cette domination est la répression de notre “corporéité” [ce qui est corporel, ndlr]. Elle conduit à écraser autrui, à exploiter sans limites la nature et à considérer les animaux comme des objets. Il s’agit de rompre avec ces dualismes entre la nature et la culture, le corps et l’esprit, la raison et les émotions.

Seuil 2021, 336 p., 23 eur.

Dans mon prochain livre, Les Lumières à l’âge du vivant, je reprends les piliers des Lumières, mais en déconstruisant leurs fondements dualistes et anthropocentristes [centrés sur les humains, ndlr] et en m’opposant à la scission entre la civilisation et la nature qui caractérise l’Occident. Cependant, le dépassement de ces dualismes n’équivaut pas à promouvoir une “dictature verte” et j’insiste beaucoup sur le fait que, s’il y a des structures communes à tous les êtres humains, chacun fait son chemin à sa manière et à son rythme. L’autonomie reste un pilier des Lumières écologiques que je défends.”

Dans le même temps, il ne faudrait pas tout faire peser sur les seuls individus, n’est-ce pas ?

“Exactement. Pour la transition écologique, les deux aspects sont importants : l’individuel et le collectif, les modes de consommation et les modes de production. Les institutions et un certain volontarisme politique sont donc nécessaires. Car nous sommes aujourd’hui dans “l’économisme”, puisque l’économie est devenue une fin à laquelle tout est subordonné. Or l’État doit remettre l’économie au service des vivants. Il faudra aussi gouverner différemment et apprendre à partager le pouvoir, faire en sorte que les expériences locales soient encouragées et que leurs résultats remontent au niveau national.”

Cette transformation ne risque-t-elle pas de peser plus sur les femmes ?

“Quand on parle de soin, de vulnérabilité et de responsabilité, cela fait plus écho chez les femmes, en raison des tâches de soin que la société leur assigne. Mais il ne faut pas tomber dans l’essentialisme. Enfin, la transition écologique et le soin ne reposent pas sur un seul genre.”

Que pensez-vous des théoriciennes de l’éthique du care et des écoféministes ?

“J’entretiens des rapports de cousinage avec elles. Je lis les éthiciennes du care comme Joan Tronto et les écoféministes comme Val Plumwood. Avec le care, nous partageons des points communs, mais mon éthique est plus universalisante, moins particulariste. Cependant, Tronto a raison de dire que le soin est un geste politique et qu’il doit être revalorisé dans notre société. Les écoféministes m’ont beaucoup inspirée, parce qu’elles ont travaillé sur la manière dont le partage des émotions, même négatives, peut transformer ces dernières en capacité d’agir. Certaines d’entre elles étaient des mères de famille qui voyaient leurs enfants tomber malades à cause des décharges installées à proximité de leur habitation. Elles ont pointé les insuffisances de l’État libéral qui vise la croissance sans penser aux conditions sanitaires la rendant possible. Elles ont reconfiguré le politique en incluant la prise en compte de la santé et de l’environnement, à côté d’autres sujets plus habituels comme la sécurité. »

Nous avons appelé ce numéro “Elles réparent le monde”. Finalement, comment réparer le monde de l’après-coronavirus ?

“Comme après chaque crise, après une guerre ou une maladie grave, nous vivons une sorte de fragmentation du sens. Mais réparer le monde n’est pas recoller les morceaux. Par ailleurs, il y a de l’irréparable et ce terme de “réparation” ne relève pas de la toute-puissance. Réparer, c’est chercher à retrouver le sens en partant des choses elles-mêmes. C’est faire l’inventaire de ce qu’on veut garder et de ce qu’il faut supprimer, comme l’élevage intensif, par exemple. Il n’est pas question de “grand soir”, et les changements les plus profonds s’opèrent parfois sans bruit. Ce qui a du sens triomphe avec le temps. Mais souvent, dans l’immédiat, les paroles sages sont recouvertes par le brouhaha ambiant et le risque de n’entendre que le bruit des bottes est réel. Ainsi, réparer le monde, c’est ne pas accorder trop d’importance aux propos clivants des idéologues.”

À écouter
  • L’émission Confinement vôtre de France Culture consacrée à Corine Pelluchon.
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