Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd : « Si l’océan meurt, nous mourrons »

Depuis 1977, les navires de Sea Shepherd sillonnent les océans pour lutter contre la surpêche et le braconnage en mer. Robin des Bois… des mers, les activistes de cette ONG privilégient l’action directe, non-violente, pour sauver les animaux marins. Lamya Essemlali, fondatrice et présidente de l’antenne française de Sea Shepherd, créée en 2006, alerte sur la situation dramatique des océans.

Lamya Essemlali, fondatrice et présidente de l'antenne française de Sea Shepherd : « Il faut garder à l'esprit que l'océan est la première machine de régulation du climat, avant les forêts. La première source d'oxygène, on la doit à la vie marine. » © Tara Lambourne / Sea Shepherd

Vous êtes devenue membre de Sea Shepherd en 2005, après avoir rencontré le capitaine Paul Watson, le fondateur de cette ONG de défense de l’environnement pas comme les autres. C’est là qu’est né votre engagement militant pour les océans ?

« J’étais déjà très sensible à l’écologie quand j’ai rencontré Paul Watson mais c’est vrai que cette rencontre a marqué un tournant dans mon activisme. J’étais très séduite par la nature de son engagement, qui ne se contentait pas de protester ou dénoncer, mais qui consistait à être sur le terrain et à intervenir pour empêcher les atteintes à la vie marine.

De plus, défendre l’océan représentait un challenge important à relever pour moi, car il est difficile de susciter l’empathie des gens pour ce qui se passe en mer. L’océan reste très loin des yeux, du cœur et des consciences des gens. Ça s’est donc imposé assez logiquement pour moi comme la chose ultime à défendre. »

Sea Shepherd intervient directement en mer. Comment travaillez-vous ?

« Même si nous faisons aujourd’hui beaucoup de sensibilisation, notre cœur de métier reste la lutte contre le braconnage en mer. On intervient dans des aires marines protégées : protégées sur le papier, mais absolument pas dans la réalité.

Il y a un gouffre entre les lois et ce qui se passe réellement sur le terrain. La seule façon de stopper les braconniers, c’est d’être sur le terrain et de les empêcher concrètement d’agir en confisquant leurs filets, pas de faire des pétitions contre le braconnage. On n’a pas affaire à des gens qui ont une image de marque à préserver, mais à des criminels qui agissent dans l’ombre. Le problème, c’est que ça coûte de l’argent : il faut de la volonté de la part des gouvernements pour mettre en place des patrouilles, et, très souvent, ils ne le font pas. Étant donné que l’opinion publique se sent très peu concernée et ignore pour beaucoup l’étendue du carnage, il n’y a pas de pression citoyenne suffisante sur les gouvernements pour faire appliquer les lois.

Nous avons un double objectif : être sur le terrain pour protéger la vie, mais aussi attirer l’attention avec des actions coups de poing sur les abominations qui se passent en mer, à l’abri des regards. »

Lamya Essemlali : « Il faut garder à l’esprit que l’océan est la première machine de régulation du climat, avant les forêts. La première source d’oxygène, on la doit à la vie marine. » © Tara Lambourne / Sea Shepherd

Les femmes engagées au sein de Sea Shepherd sont-elles nombreuses ?

« Oui, et de plus en plus. On les retrouve à tous les niveaux, y compris à des postes-clefs : on a des directrices d’antenne, des capitaines, des pilotes-mécano, des cheffes cuistot, des cheffes de pont… Nous représentons aujourd’hui environ un tiers des activistes de l’organisation. »

Vous agissez de manière non-violente, mais quelles sont les réactions en face ?

« Cela peut parfois générer des réactions violentes, comme par exemple dans la mer de Cortés, où nous nous attaquons aux cartels mexicains qui se sont lancés dans un trafic de totoabas, un poisson en danger d’extinction. La vessie de ce poisson se vend au prix de la cocaïne sur le marché noir [en particulier en Chine, la vessie de ce poisson est réputée pour ses vertus thérapeutiques, ndlr]. Ce trafic est en train d’exterminer les vaquitas, les marsouins du Pacifique, dont il reste aujourd’hui à peine une dizaine d’individus.

Nous patrouillons dans la zone et nous confisquons tous les filets de pêche illégaux, ce qui nous vaut souvent d’être attaqués par des braconniers. Ils nous ont lancé plusieurs fois des cocktails Molotov et ils ont tiré sur le drone que nous utilisions pour repérer les filets, ils ont réussi à le détruire. Pour l’instant, on a la chance de n’avoir jamais eu de blessés graves, mais il n’est pas exclu qu’un jour, ça arrive, parce que la tension monte.

Il y a de toute façon un facteur risque sur nos missions, les membres de l’équipage sont prévenus avant d’embarquer, on leur fait même signer une décharge. Même si nous sommes non-violents, nous nous attaquons à des intérêts économiques importants et à des gens qui n’ont pas forcément les scrupules que nous pouvons avoir. »

Quelles sont les grandes menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’océan ?

« La première menace, c’est la surpêche : les Nations Unies prédisent un effondrement des pêcheries d’ici à 2048, donc dans très peu de temps. On a doublé notre consommation de poisson en 50 ans. On utilise désormais des méthodes de pêche qui sont beaucoup plus performantes et qui ramènent pourtant de moins en moins de poissons. On est en train d’affamer les prédateurs marins : les dauphins, les phoques, les oiseaux marins… La pêche industrielle a causé un effondrement de 70 % des populations d’oiseaux marins au cours des 50 dernières années !

La deuxième menace, c’est la pollution plastique. Pour reprendre les prévisions des scientifiques, d’ici à 2050, il y aura plus de plastique que de poissons dans l’océan. Le plastique est devenu un prédateur marin qui tue tout, des plus petites formes de vie jusqu’aux baleines. L’océan est donc considéré à la fois comme un garde-manger et une déchetterie. Et après, il y a également une multitude d’autres menaces qui sont toutes liées à l’activité humaine : le trafic maritime, la pollution sonore, l’acidification de l’océan, évidemment aussi le réchauffement climatique. »

Lamya Essemlali © Tara Lambourne / Sea Shepherd

Comment agir, à un niveau politique et individuel ?

« Il y a deux mesures politiques fondamentales à mettre en place très rapidement : l’interdiction du plastique à usage unique et l’arrêt des subventions à la pêche industrielle. Cela changerait la donne pour l’océan. Tant que le plastique à usage unique n’est pas interdit, il faut que les gens essaient de l’éviter le plus possible, parce que c’est une arme mortelle qui est en train de tuer la mer.

Et il faut revoir notre rapport au poisson. Notre appétit en poisson est bien trop important par rapport à ce que l’océan peut fournir. Or, pour la plupart des gens, ce n’est pas un besoin vital. Mais c’est difficile d’alerter l’opinion sur ces questions-là, parce que les poissons n’ont pas malheureusement un fort capital sympathie. Regardez la façon dont on les considère : on les quantifie en tonnes — mais ça ne nous viendrait pas à l’idée de parler de tonnes de chiens ou d’éléphants. Les poissons sont vus comme de la pure marchandise, même pas comme des animaux. Cela empêche de s’indigner par rapport à la façon dont ils sont pêchés : on n’accepterait pas l’équivalent dans les abattoirs pour les animaux terrestres… Choisir de les laisser dans l’océan, c’est le meilleur service qu’on puisse rendre à la mer. Il faut garder à l’esprit que l’océan est la première machine de régulation du climat, avant les forêts. La première source d’oxygène, on la doit à la vie marine. Les poissons ont un rôle bien plus important à jouer dans l’océan que dans nos assiettes, ce sont des combattants du climat. »

Cela rejoint ce que vous dites souvent : « Si l’océan meurt, nous mourrons »…

« Complètement. On ne survivra pas sur cette planète sans un océan vivant. Et là, on est clairement en train de détruire l’écosystème marin. On a déjà éliminé 90 % des grands poissons, vous vous rendez compte ? On se bat pour les dernières miettes. Si on n’arrive pas à sauver ce qui reste, c’est foutu. Renoncer au poisson, c’est un bien petit sacrifice. »

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