Les Mexicaines veulent tout casser pour protester contre les féminicides

Au Mexique, une femme meurt toutes les deux heures sous les coups d’un homme. Les autorités comptabilisent 1.006 victimes de féminicides en 2019 ; les associations féministes avancent, elles, le chiffre de 3.825 femmes assassinées. Dans ce contexte, la grève générale des femmes le 9 mars dernier a été massivement suivie, laissant des hypermarchés ou les guichets du métro fermés. En février, des émeutes de femmes avaient déjà secoué México suite à un féminicide particulièrement sordide. Lissell Quiroz, maîtresse de conférences en études latino-américaines à l’Université de Rouen, spécialiste de l’histoire du genre dans les Amériques, nous apporte son éclairage sur la mobilisation actuelle des femmes au Mexique.

Le 14 février 2020, des centaines de femmes manifestent devant les portes du Palais national de Mexico, taguant les slogans : "État féminicide", "Il [le président, ndlr] nous tue" avant de se rendre devant les locaux d’un quotidien local et d’en incendier un des camions. © EFE / Jorge Núñez

« J’ai le droit de brûler et de casser. Je ne vais demander la permission à personne : je casse pour ma fille. » Marichuy Jaimes Zamudio a été assassinée en 2016 sur son campus de Mexico. Le 15 février dernier, sa mère, Yesenia Zamudio, a livré un discours-cri partagé par des millions d’internautes. Assumant l’usage de la violence, par et pour les femmes, la mère de famille s’est exprimée lors de la marche qui s’est tenue à l’occasion de l’enterrement d’Ingrid Escamilla, âgée de 25 ans et assassinée, dépecée et démembrée par par son compagnon le 9 février 2020 à Mexico.

La veille, alors que le président mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador, tenait une conférence de presse, des centaines de femmes avaient déjà manifesté devant les portes du Palais national, les taguant de slogans : « État féminicide », « Il [le président, ndlr] nous tue », avant de se rendre devant les locaux d’un quotidien local et d’en incendier un des camions : La Prensa avait publié des photos du corps d’Ingrid Escamilla. Aujourd’hui, les Mexicaines revendiquent non seulement le droit à la colère, mais bien l’usage de la violence politique pour se faire entendre.

Les femmes mexicaines ont-elles l’habitude de se mobiliser de cette manière ?

« Les appels à la dégradation et à la destruction ne sont pas des traditions politiques du mouvement féministe au Mexique. On assiste aujourd’hui à un phénomène plutôt nouveau : une sorte d’audace des femmes. Elles ont un sentiment de légitimité dans leur colère, qui les autorise à mobiliser la violence. Cela n’aurait jamais pu se produire il y a vingt ans : les jeunes femmes d’aujourd’hui héritent des acquis d’un mouvement féministe qui existe depuis les années 1980 et de la détermination des mobilisations sociales et politiques qui se développent sur tout le continent depuis la fin du 20e siècle. Leur vigueur actuelle, comme au Chili, leur donne de la force.

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S’il y a une forme de rupture, il ne faut pas oublier qu’il y a aussi continuité : historiquement, comme partout, les femmes du Mexique sont de tous les mouvements sociaux et politiques, y compris ceux qui ont mobilisé la violence. Elles étaient de la résistance anticoloniale des autochtones face au vol de terres depuis la période coloniale et des mouvements révolutionnaires du 20e siècle. Par ailleurs, dans certaines sociétés autochtones, les femmes ont toujours pu diriger des armées : le genre ne constituait absolument pas un obstacle.

Les féministes d’aujourd’hui héritent de tout cela. La jeune génération féministe ne conçoit plus de se taire face à la violence déployée contre elle : elle la retourne et la revendique. On peut aussi faire l’hypothèse que cette offensivité témoigne d’un déplacement du centre de gravité politique du mouvement féministe vers les femmes des classes populaires, majoritairement non-blanches. C’est très positif. »

Lissell Quiroz : « Au Mexique, la jeune génération féministe ne conçoit plus de se taire face à la violence déployée contre elle : elle la retourne et la revendique. »

En Angleterre, les suffragettes avaient revendiqué l’usage de la violence en perpétrant des attentats. Elles étaient pourtant majoritairement issues de la bourgeoisie : pourquoi faites-vous un parallèle entre violence politique et classes populaires ?

« C’est tout à fait vrai pour l’Angleterre, mais nous parlons ici du Mexique. Comme de nombreux pays d’Amérique latine, cet État est un produit de l’histoire coloniale. Les questions de classe et de race traversent le mouvement féministe comme l’ensemble de la société. La féminité y est un héritage colonial : certaines femmes, les indigènes, ne sont même pas considérées comme des femmes. Les femmes indigènes sont, au mieux, des « femelles » et, au pire, des objets sexuels ou des êtres à exploiter à qui l’on refuse le statut d’être humain.

Ces législations sont inadaptées pour les femmes non-blanches, qui constituent pourtant l’immense majorité au sein des classes populaires. 

La législation contre les violences de genre et la reconnaissance légale du crime de féminicide ont été acquises de haute lutte par les féministes : cela témoigne de la vigueur du mouvement depuis des décennies et tout particulièrement les années 1990 et 2000. Mais, majoritairement blanches et issues des classes moyennes, ces féministes n’ont pas su prendre en compte la colonialité de leur statut de « femme » dans leur combat. Quand on n’est même pas considérée comme une femme, on ne peut pas mobiliser la loi. Ces législations sont inadaptées pour les femmes non-blanches, qui constituent pourtant l’immense majorité au sein des classes populaires.

Dans la lignée de mobilisations sociales plus anciennes, ces femmes privilégient d’autres formes d’action : elles communautarisent les dégradations qu’elles commettent en se masquant et en revendiquant la responsabilité collective de la violence. Non seulement elles ne s’excusent pas, mais répondent « nous sommes toutes responsables » lorsque la police veut réprimer. Ce positionnement renvoie aux référents politiques indigènes dans lesquels l’individu politique se fond dans la communauté, seule entité dotée d’une capacité d’action. »

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La prise de parole de Yesenia Zamudio est saisissante. Sa position de mère semble être un moteur important de sa détermination : la maternité joue-t-elle un rôle spécifique dans le mouvement féministe mexicain ?

« Être mère au Mexique, c’est un véritable statut social. Lorsque des politiques néolibérales ont été instaurées dans le pays, le système d’allocations sociales a été réservé aux mères, seules autorisées à toucher les allocations. Les femmes deviennent mères très jeunes et c’est à travers cette condition qu’elles existent dans la société, notamment au sein des classes populaires. Ce statut les a souvent épargnées, lors de répressions politiques du régime autoritaire : sortir avec ses enfants face à la police évitait aux femmes de subir certaines formes de répression. Dire « je suis une mère », c’était forcer une certaine forme de respect. Cette identité sociale les a protégées historiquement. Au-delà de l’attachement d’une mère envers sa fille, c’est absolument logique que la maternité soit fortement mobilisée dans ce moment du mouvement féministe au Mexique, comme une allégorie de la puissance des femmes des classes populaires et non-blanches. »

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