Nucléaire en Belgique, gros sous et microfissures

Notre pays devait sortir du nucléaire en 2025. Ou peut-être en 2035. Entre les batailles politiques et la guerre qui fait rage sur le continent européen, la retraite de nos vieilles centrales s’éloigne de plus en plus. Mais elles ne sont plus entretenues et coûtent très cher, de la production d’énergie à l’impossible gestion des déchets. En Belgique, le glas de l’atome sonnera-t-il un jour ? Tentative de réponse avec Lucie Dendooven, journaliste science et santé à la RTBF, et Jan Vande Putte, spécialiste du nucléaire chez Greenpeace Belgique.

La centrale nucléaire de Doel, dans la province d’Anvers (photo), est située à 25 km de la capitale flamande et à 42 km de Bruxelles. Elle compte 4 réacteurs dont le premier, Doel 1, a été mis en service en 1974, initialement pour 40 ans. La seconde centrale belge est située à Tihange, dans la province de Liège, sur la Meuse, et est dotée de 3 réacteurs. Le combustible nucléaire usagé est actuellement entreposé dans les centrales, pour une période de 80 ans. Mais les déchets les plus radioactifs ("de haute activité") doivent être isolés plusieurs centaines de milliers d’années, "voire un million d’années", explique l'Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies (ONDRAF) sur son site. CC Roel Wijnants

Savez-vous que c’est en Belgique qu’a été créé le premier réacteur nucléaire civil européen ? Mais que 78,1 % de l’énergie consommée chez nous en 2020 provient de l’étranger ? Notre pays est dépendant : un risque accru de problèmes lors de crises mondiales – sanitaires, énergétiques ou géopolitiques.

Deux camps

Après la Seconde Guerre mondiale, les Belges réalisent la puissance de l’atome et envisagent directement son utilisation civile. Lucie Dendooven raconte : “La première bombe atomique, le “projet Manhattan”, a été construite à partir de l’uranium du Katanga, au Congo. Les Belges avaient accepté de donner ce minerai aux Américains en échange d’un savoir nucléaire. Nous avons été les premiers à construire un réacteur nucléaire civil, mis en service en 1962. C’était un prototype de réacteur à eau pressurisée, le même modèle que l’on trouve partout en Europe aujourd’hui. À l’époque, la Belgique était à la pointe du nucléaire civil.”

En Belgique, nous avons été les premiers à construire un réacteur nucléaire civil, mis en service en 1962.

Dans les années 1960 et 70, les centrales fleurissent partout en Europe. Mais des événements tragiques changent la donne. À commencer par la catastrophe de Tchernobyl, continue Lucie Dendooven. “En 1986, Tchernobyl est un cataclysme pour le secteur nucléaire européen. Plusieurs pays décident d’arrêter l’utilisation du nucléaire ou de la ralentir. En 1989, quand l’Allemagne de l’Est se rattache à l’Ouest, tous les réacteurs nucléaires russes situés sur le territoire de l’ex-RDA sont mis immédiatement à l’arrêt, considérés comme peu fiables. Quelques années après, l’Allemagne scelle sa sortie du nucléaire. Par référendum, les Italiens aussi, la Suisse… Aux Pays-Bas, une deuxième centrale devait être construite mais le gouvernement fait marche arrière. Chez nous, un 8e réacteur devait sortir de terre mais le projet est abandonné.” L’Europe se retrouve coupée en deux. Avec, “de l’autre côté, les pronucléaires, comme la Finlande, la Grande-Bretagne ou encore la France, qui a 56 réacteurs – c’est énorme. Même après Fukushima, les deux camps s’opposent encore.”

L’uranium, une ressource non renouvelable, est la principale matière première utilisée par l’industrie nucléaire. Les six plus gros producteurs mondiaux sont le Kazakhstan – environ 40 % de la production mondiale –, le Canada, l’Australie, la Namibie, l’Ouzbékistan et le Niger. CC Wayne England

Situation alarmante, scénarios mouvants

“En Europe, sauf exception, en France notamment, on ne construit presque plus de centrales nucléaires depuis plus de 15 ans, note Jan Vande Putte. Les réacteurs existants vieillissent, on fait des efforts pour les prolonger, ce qui multiplie les risques d’accident et d’approvisionnement. À Tihange 2 et Doel 3, il y a tellement de fissures que ces réacteurs devraient être arrêtés depuis longtemps. Ils sont en régime spécial de réduction de température, ce qui coûte de l’argent à la société de production.” Cette société, c’est le groupe français Engie, arrivé chez nous début 2000 lors de la privatisation du secteur énergétique, à la suite d’une OPA de Suez (aujourd’hui Engie) sur Electrabel, gestionnaire des centrales. “On se retrouve avec des centrales qui ne nous appartiennent plus”, conclut Lucie Dendooven.

À Tihange 2 et Doel 3, il y a tellement de fissures que ces réacteurs devraient être arrêtés depuis longtemps.

À l’arrivée au pouvoir des écologistes en 1999, la sortie du nucléaire a été mise sur la table. En 2003, une loi est approuvée. Dans sa version originale, elle prévoyait la fermeture de trois réacteurs dès 2015. À ce jour, aucun n’a cessé de fonctionner. Il faut dire que juste après la publication de la loi, des élections voient les écolos relégué·es dans l’opposition. De crise politique en crise politique, une première prolongation du nucléaire est décidée. Puis une deuxième, jusque 2025. Argument : si nous sortons du nucléaire trop tôt, nous n’aurons plus d’électricité. En ce moment, une nouvelle prolongation de dix ans – jusqu’en 2035 – est en négociation entre le gouvernement et Engie. Il a déjà été décidé qu’une société sera créée pour gérer Doel 4 et Tihange 3 ; l’État et Engie se partageraient le gâteau 50/50. Bonne nouvelle pour les bénéfices… moins bonne pour la gestion des déchets, on y reviendra.

L’époque des bénéfices

Le rachat des centrales belges fut une bonne opération pour Engie (alors Suez). Lucie Dendooven analyse : “Les centrales avaient été amorties, payées par les citoyens et citoyennes belges, l’entreprise française engrangeait donc des bénéfices faramineux. Ce qu’il faut bien avoir en tête, c’est que sur votre facture d’énergie, ce que vous payez réellement pour votre consommation, c’est un tiers de la facture. Les deux tiers restants, c’est le transport, la distribution et les taxes pour la création et/ou le maintien des infrastructures qui fournissent cette énergie. Quand le gouvernement s’est rendu compte que les rentes nucléaires étaient très élevées, il a commencé à les ponctionner [via des taxes, ndlr]. Il y a eu à l’époque de grosses négociations. Juste après ces discussions, la “crise des microfissures” est arrivée, les centrales rapportaient moins, et puis il y a eu l’exigence européenne de remettre en état tout le parc nucléaire. Tout cela coûtait cher, ce n’était plus aussi rentable pour Engie. Résultat, il y a eu un désinvestissement et même une volonté de revendre les centrales, ce qui n’a pas marché.”

Le gros problème d’Engie, c’est leur responsabilité pour les déchets nucléaires. On parle d’un coût de 40 milliards d’euros pour démanteler les centrales.

Jan Vande Putte précise : “Engie a vu ses bénéfices diminuer de manière significative lors de la prolongation des autres centrales nucléaires, Tihange 1, Doel 1 et 2.” Mais les bénéfices du groupe français sont encore énormes : selon le dernier rapport de la CREG, la Commission de régulation de l’électricité et du gaz (1er février 2022), sur les centrales nucléaires belges, Engie réalise un bénéfice de près de 2,1 milliards en 2021. “Le gros problème d’Engie, explique Jan Vande Putte, c’est leur responsabilité pour les déchets nucléaires. On parle d’un coût de 40 milliards d’euros pour démanteler les centrales. À charge d’Engie. On a décidé de retarder l’enfouissement en profondeur des déchets nucléaires, mais cette prolongation retarde encore le démantèlement possible. Toutes les discussions entre le gouvernement et Engie tournent autour de cette question : combien est-ce qu’Engie va encore devoir investir dans le fonds de démantèlement ?”

Vache à lait tarie

Lucie Dendooven ajoute : “L’an dernier, la ministre de l’Énergie, Tinne Van der Straeten [Groen, ndlr] avait demandé qu’Engie réfléchisse aux centrales au gaz pour remplacer le nucléaire. Mais la guerre en Ukraine a éclaté et ce n’est pas le moment de se rendre dépendants du gaz russe. Qu’est-ce qu’Engie propose aujourd’hui ? Que l’État belge reprenne des billes dans les centrales. C’est le monde à l’envers ! Après avoir profité de bénéfices mirobolants tout le début des années 2000 et au lieu de faire des réserves ou d’investir dans les énergies du futur, Engie a donné beaucoup à ses actionnaires. Et aujourd’hui, ils veulent se défaire de la vache à lait tarie. La question du démantèlement est aussi importante. Ce que beaucoup redoutent, c’est qu’Engie se débarrasse du nucléaire belge et que le fonds pour démanteler et dépolluer ne soit pas suffisamment alimenté.”

Après avoir profité de bénéfices mirobolants tout le début des années 2000 et au lieu de faire des réserves ou d’investir dans les énergies du futur, Engie a donné beaucoup à ses actionnaires. Et aujourd’hui, ils veulent se défaire de la vache à lait tarie.

Dans cette éventualité, l’actuel gouvernement a déposé une loi, validée par la commission de l’Énergie de la Chambre en juin dernier. Cette loi prévoit que la gestion des combustibles irradiés et le démantèlement seront gérés par Engie et que, si le groupe ne respecte pas cette disposition, des amendes lourdes lui seront infligées. Sauf qu’avec le dernier scénario et la création de cette société de gestion (État/Engie), il a été décidé que ce serait l’État belge qui paierait le traitement des déchets pour les dix ans de prolongation. Le groupe Engie ne veut pas en assumer seul les risques financiers et le gouvernement, bien embêté, est obligé de trouver des compromis. Un sacré recul (et une toute nouvelle loi déjà morte ?) qui fait bondir les associations militant pour la sortie du nucléaire. “C’est le plus gros cadeau jamais fait à Engie”, dénoncent Greenpeace, Inter-Environnement Wallonie et Bond Beter Leefmilieu.

Dépendance et renouvelable

La dernière analyse du SPF Économie (mai 2022) détaille : “La dépendance de la Belgique vis-à-vis des importations de combustibles fossiles pour faire face aux besoins énergétiques domestiques est très forte. En 2020, la dépendance énergétique s’élevait à 78,1 % de la consommation intérieure brute.” Selon Jan Vande Putte, le constat est clair : “Notre dépendance au nucléaire a eu un rôle très important sur le ralentissement du développement du renouvelable. Dans certains pays, il y a une volonté politique de protéger les intérêts de ceux qui gèrent le nucléaire, le gaz et le charbon.”

Notre dépendance au nucléaire a eu un rôle très important sur le ralentissement du développement du renouvelable.

En Belgique, des énergies renouvelables seraient donc la solution pour sortir de la dépendance. Selon Lucie Dendooven, “nous avons fait un bon travail sur l’éolien offshore mais, à part ça, on est très en retard par rapport à d’autres pays européens. Le souci, c’est aussi que le renouvelable, ce n’est pas 100 % d’électricité dans 100 % du temps. Et la Belgique n’a pas encore assez développé son renouvelable aujourd’hui pour être indépendante sur le plan énergétique. Il faut donc réfléchir à compléter cette offre. Entre la crise des énergies fossiles, le vieillissement des centrales nucléaires, le renouvelable qui tarde à avancer… C’est compliqué. Il va falloir jouer avec un réseau très étendu sur plusieurs pays, entre le terrestre et l’offshore.”

Quels sont les risques chez nous ?

Selon les deux spécialistes, les risques seraient minimes. Mais “si nous prenons l’exemple de ce qu’il s’est passé à Fukushima, explique Jan Vande Putte, il n’y avait que 170.000 personnes qui habitaient aux abords directs de la centrale, dans un rayon de 30 km. Chez nous, à Doel, c’est 1,5 million, 800.000 à Tihange. On est dans un tout autre niveau de catastrophe potentielle. Surtout en termes d’évacuation. Comment on fait ? Et avec les hôpitaux ? Au Japon, 2 ou 3 jours après la catastrophe, l’immense majorité des habitants avait été évacuée. C’est impossible chez nous. Comment voulez-vous évacuer Liège ? Aucun scénario ne tient la route pour gérer un tel problème.”

Aujourd’hui, le monde financier ne s’intéresse pas au nucléaire, qui ne rapporte plus assez. C’est devenu un jeu purement politique, populiste et à court terme.

Jan Vande Putte conclut : “Aujourd’hui, le monde financier ne s’intéresse pas au nucléaire, qui ne rapporte plus assez. C’est devenu un jeu purement politique, populiste et à court terme. Et, comme par le passé, on va payer ça très cher.” Pour l’instant, le plan belge prévoit donc une sortie pour 2035, mais les tensions sont vives entre Engie et le gouvernement. Reste à voir si les négociations aboutiront d’ici la fin de la législature ou si les élections de 2024 rebattront les cartes, encore une fois.