Vous avez certainement vu passer la polémique à propos de Katy Perry qui s’est envolée à bord d’une fusée avec un équipage 100 % féminin. Pendant que le monde entier l’assaille de critiques, un groupe beaucoup plus vaste d’ultra-riches, majoritairement des hommes, détruit la planète en toute impunité. Chacun d’entre eux émet 30 fois plus de Gaz à Effet de Serre (GES) que chacune des 6 passagères rien qu’avec leurs déplacements en jets privés en une année. Leurs émissions sont l’équivalent de 300 années d’émissions rejetées dans l’atmosphère par un·e citoyen·ne moyen·ne.
Certes, il y a plusieurs raisons de critiquer cette initiative, tant sur base d’arguments féministes, écologiques que sociaux. Mais au lieu de s’épancher sur cet exemple inédit, parlons du véritable problème à travers le prisme de l’écrivaine bell hooks sur le patriarcat et le système capitaliste, extractiviste, colonialiste et impérialiste (rien que ça !).
Statistiquement, le monde compte 9 à 10 fois plus d’hommes ultra-riches que de femmes ultra-riches. 88 % des 50 multimilliardaires analysé·es dans le rapport d’Oxfam “Les inégalités carbone tuent” sont des hommes, majoritairement issus de pays riches du Nord global. Plus intéressant encore, 97 % des ultra-riches qui possèdent des jets privés sont également des hommes selon le rapport de Wealth-X « Spotlight on private jet owners ».
97 % des ultra-riches qui possèdent des jets privés sont des hommes
Donc chaque vol spatial transportant 6 femmes ultra-riches équivaudrait statistiquement à 184 trajets en jet privé effectués par 60 hommes ultra-riches, émettant chacun en moyenne 2.074 tonnes de CO2 par an. C’est 30 fois plus que les 71 tonnes d’émissions directes de CO2 émises par passagère, d’après les calculs du quotidien français Libération. Des hommes qui alimentent et tirent des bénéfices de la crise climatique et tous les impacts négatifs qui en découlent, dont l’aggravation des inégalités de genre. Parmi ceux-ci on compte d’ailleurs Jeff Bezos, deuxième fortune mondiale et propriétaire de l’entreprise spatiale qui a envoyé l’équipage dans l’espace.
Les émissions de carbone liées au transport aérien causent des dégâts écologiques et sociaux considérables sur l’ensemble de la population et surtout sur les femmes, en particulier celles qui vivent dans les pays du Sud Global. Ces émissions excessives ont un impact direct sur leur sécurité alimentaire et les exposent davantage aux inondations. En plus de cela, dans les pays d’extraction des combustibles fossiles, les femmes sont davantage exposées à des risques pour leur santé (cancer, danger pour la grossesse, etc.). Les inégalités de genre, dites « raciales » et sociales ne se résoudront donc certainement pas en copiant le comportement d’hommes ultra-riches.
Alors oui, soyons critiques envers ce type d’initiatives mais surtout, et avec la même réactivité et la même intensité, dénonçons avant tout les causes structurelles qui les soutiennent et apportons des solutions systémiques. Commençons par taxer ces ultra-riches et investissons cet argent dans des mesures féministes, décoloniales et intersectionnelles. Des mesures qui rendent les services publics plus inclusifs, financent la réforme énergétique des transports, reconnaissent la valeur du travail de soins (essentiellement effectué par les femmes) et privilégient une nutrition saine et agroécologique, et un financement climat international à la hauteur des responsabilités des pollueurs historiques.
Pour rappel, une étude de chercheurs de la KULeuven a montré qu’un impôt sur la fortune en Belgique pourrait générer 20 milliards d’euros de recettes à l’État. De quoi remplir l’enveloppe des 25 milliards (4,3 % du PIB) nécessaires à la transition écologique que le Comité d’Étude sur les investissements publics et le SPF Santé Publique ont budgétisé le mois dernier.