Insultes sexistes : la bave du crapaud n’atteint pas Anaïs Bourdet

Par N°213 / p. 17-18 • Novembre 2018

Anaïs Bourdet est la créatrice du blog Paye Ta Shnek (PTS pour les intimes), qui dénonce le harcèlement sexiste en France. Son travail lui attire chaque jour des commentaires haineux sur les réseaux sociaux. Pour faire de cette violence une force, elle crée des affiches reprenant les pires insultes et elle les vend sur sa boutique en ligne, Mauvaise Compagnie. Un moyen de financer son activité militante et… une véritable thérapie.

Anaïs Bourdet © Margaïd Quioc pour axelle magazine

Comment vis-tu ces insultes quotidiennes ?

« Depuis que j’ai ouvert Paye Ta Shnek en 2012, je suis régulièrement insultée. Je ne m’attendais pas à une telle violence. Pour moi, je ne faisais que dénoncer un phénomène grave. Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait des ennemis. Une insulte, c’est quelque chose qui vise à faire mal. Sur internet, ce sont les mêmes mécaniques de domination sexiste, raciste et homophobe que dans l’espace public, l’effet de masse en plus. On chasse les femmes de cet espace, on les fait taire, on les insulte, on les harcèle. C’est comme si tu marchais dans la rue d’un point A à un point B et que les gens au passage te mettaient des baffes. C’est violent et gratuit. Et ça fait mal. »

Comment es-tu arrivée à transformer cette violence en quelque chose de positif ?

« J’étais souvent traitée de « mal baisée ». Un jour, je me suis demandé : pourquoi est-ce que je me sens insultée ? Si je suis « mal baisée », ça veut dire que quelqu’un me baise mal. Du coup, j’ai fait un tweet pour rassurer mes amants : « Non, vous n’êtes pas tous mauvais ! » Ça a eu pas mal de succès. Je me suis ensuite penchée sur les autres insultes et je me suis rendu compte qu’elles n’étaient finalement pas si insultantes que ça si je les retournais. Et que je pouvais même les revendiquer. »

Par exemple ?

« On me traite de « féministe de merde » ou même de « groupuscule ultra-féministe » à moi toute seule ! Je ne vois pas comment on peut être ultra-féministe, on n’est jamais trop féministe.  « Hystérique », c’est aussi un grand classique. À la base, c’est une maladie qui a été inventée au 19e siècle et qui stigmatise les femmes. En 2018, employer ce mot, c’est tellement rétrograde que ça ne me touche plus. On me traite aussi « d’islamo-gauchiste »… Quand on y réfléchit, tout ça n’a pas vraiment de sens. »

© Anaïs Bourdet

Comment est venue l’idée de faire de ces insultes des linogravures ?

« Je suis graphiste et ma mère m’a offert un kit de linogravure à Noël. J’ai commencé par faire des linogravures d’insultes pour m’amuser. C’était une nécessité, ma petite thérapie gratuite à domicile. Je mène le projet Paye Ta Shnek de façon bénévole et, parfois, après six ans à recevoir tant de haine, je craque. Je me demande pourquoi je m’inflige ça. Créer des affiches était une façon de m’exprimer. Mes copines les ont adorées et j’ai décidé de créer une boutique en ligne, Mauvaise Compagnie. »

En quoi tes affiches servent le combat que tu mènes contre le harcèlement ?

« Ça fait des années que je fais des captures d’écran de toutes les insultes que je reçois. J’ai un contenu violent, mais très riche, que je transforme en quelque chose de constructif. Pour chaque achat, en fonction du format, 3, 6 ou 9 euros sont reversés à une association féministe. Bien sûr, c’est symbolique. Mais ça me permet de me dire que les trolls qui m’insultent vont contribuer à mon combat.
Maintenant, dès que je reçois une insulte originale, qui sort du lot, je dis merci et j’en fais une affiche. C’est ma vengeance et ça me fait du bien. D’ailleurs, depuis que j’ai monté ce projet, je suis moins insultée. Certains ont compris que je m’en amuse. Malheureusement, je ne pense pas que ces trolls aient disparu, mais plutôt qu’ils harcèlent d’autres féministes. »

Y a-t-il toujours des insultes qui te font mal ?

« Hier, on m’a traitée de « belle connasse », parce que je n’étais pas d’accord avec ce que disait un commentateur. Je ne vois pas trop comment retourner ça. On me traite aussi souvent de « féminazie ». C’est indécent de mettre en parallèle le féminisme, un mouvement pacifiste, et le nazisme, l’idéologie du génocide. C’est indécent pour les descendants des victimes. On me réclame cette insulte en affiche mais je ne le ferai pas, parce que je ne peux pas la retourner. C’est une des rares insultes qui continue de vraiment me faire du mal. »

Quelles sont les réactions de tes acheteuses ?

« Mes affiches sont des objets de fierté. Mes clientes les exposent chez elles. Elles cultivent la fierté d’être une femme en colère, d’être féministe. On ne cache plus nos opinions. Quand j’ai commencé PTS en 2012, je ne me définissais pas comme féministe. Pour moi, c’était un « truc de frustrée »… J’avais tous les clichés, parce que je ne m’étais pas renseignée. Ça a changé en quelques années. Je vois plein de filles au lycée se dire féministes… »

Quelles sont tes sources d’inspiration féministe ?

« J’ai le sentiment de faire partie d’un gigantesque groupe de femmes, même si on ne se connaît pas, et de cultiver un esprit guerrier. Les SlutWalks font partie de mes inspirations. Elles se réapproprient le langage sexiste pour en faire une arme. Je trouve très intéressante cette démarche de s’affirmer « salope », de vider le mot de son sens et de revendiquer le droit à la « vulgarité ».
J’aime aussi l’action du collectif Vagina Guerilla : elles ont collé des images de vulves partout en ville, pour répondre aux dessins de bites qui prennent tout l’espace. Tous ces mouvements participent du même effort collectif de rendre visibles les femmes dans leur réalité et non pas dans les stéréotypes, de se réapproprier la violence et de la retourner. C’est beau, c’est créatif… C’est très 21e siècle ! Je suis très contente d’être féministe en 2018 ! »

Article extrait du dossier « À insultes sexistes, solutions féministes », publié dans axelle n° 213.

Pour aller plus loin

À lire : l’ouvrage de Laurence Rosier De l’insulte… aux femmes. Voir aussi son interview Sur le bout des doigts.

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