Théâtre. Annette : l’art de la joie

Par N°266 / p. Web • Janvier-mars 2026

Clémentine Colpin, metteuse en scène, raconte avec Annette, jouée par Annette elle-même – et quatre comédien·nes danseurs/euses – la vie d’Annette Baussart, Bruxelloise de 76 ans. Une vie ordinaire, une vie pas banale pourtant, une vie de femme qui s’est débattue contre les injonctions, a fui les obligations sociales et les rôles attendus pour tenter de se déployer dans toutes ses dimensions. Un spectacle qui tourne depuis deux ans, à (re)voir en ce moment à Bruxelles !

© Laurent Poma

Annette. Un prénom qui chantonne, qui se prononce en souriant. Annette, le personnage, Annette Baussart, l’actrice. Pendant deux heures, Annette nous raconte sa vie, celle d’une femme qui, depuis l’enfance, ne s’est jamais vraiment sentie conforme. Celle d’une femme qui a voulu sortir des petites boîtes étriquées dans lesquelles on voulait l’enfermer – petite fille docile, mère épanouie, épouse serviable – pour découvrir, frémir, rencontrer, se réinventer. Patiemment récoltée sous forme d’entretiens sonores d’abord, puis mise en récit polyphonique avec grande finesse par la metteuse en scène belge Clémentine Colpin et l’équipe de création, la vie d’Annette éclaire aussi l’histoire des femmes, depuis les années cinquante, et leur quête d’émancipation.

© Laurent Poma

Sur scène, Annette – jouée par Annette, non professionnelle, et entourée de quatre comédien·nes danseurs/euses –, souveraine d’un royaume sans princes et sans couronnes, où tout le monde est bienvenu, fait valser ses souvenirs, ses regrets et ses joies, exhume de sa mémoire des épisodes douloureux et violents, livre ses ressentis et ses doutes, danse au son des tubes qui la faisaient rêver autrefois, et imagine même sa mort en Isadora Duncan, danseuse qu’elle aime tant. Un tourbillon de la vie dont on ressort vivant·e, simplement, pleinement.

Cette pièce de la compagnie Canicule est à voir à la Vénerie (Watermael-Boitsfort) jusqu’au 9 mars.

Annette, il s’agit de votre première expérience de scène, vous n’aviez jamais fait de théâtre auparavant… Racontez-nous cette aventure.

Annette Baussart : « Je n’avais jamais fait de théâtre en effet. J’avais déjà dansé par contre et participé à quelques projets avec le théâtre Les Tanneurs, mais je n’avais jamais dit que des petites phrases sur scène. Moi, j’étais surtout bouquins, reportages et documentaires. »

Clémentine, dès que vous avez rencontré Annette, c’était évident qu’Annette interpréterait son propre rôle ?

Clémentine Colpin : « Absolument. La première chose, avant même l’histoire d’Annette, qui m’a captivée lors d’ateliers (ateliers de théâtre proposés à des séniors non professionnel·les invité·es à rejoindre des comédien·nes professionnel·les sur la scène du Vilar, à Louvain-la-Neuve), est la présence d’Annette sur un plateau : sa musicalité, son rythme, ses punchlines, comment elle s’approprie les consignes d’improvisation, son humour, son écoute des autres. J’étais aussi bien sûr intriguée par les bribes d’histoire qu’elle livrait sur sa vie et y décelais des questions intéressantes sur le rapport au temps, sur la maternité, etc. »

Annette, raconter sa vie, dans toutes ses aspérités et sa profondeur, au micro de Clémentine, puis sur scène, c’était la première fois pour vous. Et puis, même si vous êtes entourée de quatre formidables comédien·nes danseurs/euses, vous êtes « au centre ». Qu’est-ce que ça fait ?

A.B. : « C’est embarrassant ! Ça a été très dur, pénible même, de s’étaler, de raconter tout ça. Je me suis demandé en quoi mon histoire pourrait intéresser les gens, par exemple l’avortement. Si parler de moi m’aidait à comprendre l’énigme que je suis, le fait d’en parler en public me posait question. Pourquoi moi, Annette, la petite fille à qui on disait que c’était jamais bon ? Pourquoi Annette, cette femme lambda qui n’a pas écrit de bouquin, n’a jamais eu une seule médaille ?

Si parler de moi m’aidait à comprendre l’énigme que je suis, le fait d’en parler en public me posait question. Pourquoi moi, Annette, cette femme lambda qui n’a pas écrit de bouquin, n’a jamais eu une seule médaille ?

J’avais aussi l’impression de dévoiler toute mon intimité. On a beaucoup discuté de pudeur et d’intimité avec Clémentine, car pour moi, l’intimité, c’était mon entrejambe, c’est tout. J’ai mis dix mois à dire oui à ce projet. Je m’y suis engagée parce que Clémentine a réussi à me convaincre. Je voyais aussi que c’était une équipe de bosseuses, et une équipe saine. J’avais confiance mais il me restait à lâcher prise.

Avant de dire oui, je suis allée voir un psy pour m’aider à faire le point. Je suis tombée sur un psy qui était comédien avant. Quel hasard ! Je me suis alors dit que j’étais cernée. Ou que toutes les planètes étaient alignées. »

Parler en public d’abord, quel défi. Et puis parler de choses difficiles : la séparation, l’avortement, le manque d’estime de soi, la ménopause… Et devoir les répéter, de représentation en représentation. Comment l’avez-vous vécu ?

A.B. : « Oui, il faut chaque fois tout revivre. C’est le personnage bien sûr, mais c’est moi, et je ne sais pas me dissocier. Ça a donc été une course de fond physique et émotionnelle. Pire qu’un marathon… Koh-Lanta ! »

Pourtant, cette histoire, elle a du sens, et elle vaut la peine d’être racontée… Quand en avez-vous pris conscience ?

A.B. : « Je l’ai compris quand j’ai eu les premiers retours du public. Quand, à la fin du spectacle et que la lumière éclaire le public, je vois les visages émerveillés, les yeux des gens qui pleurent, les femmes, les hommes aussi et même des jeunes, ça me nourrit.

J’ai moi-même été beaucoup nourrie par les témoignages de personnes inconnues dans ma vie, et je me suis dit, c’est à mon tour de mettre des sédiments dans la rivière.

J’ai moi-même été beaucoup nourrie par les témoignages de personnes inconnues dans ma vie, et je me suis dit, c’est à mon tour de mettre des sédiments dans la rivière. J’ai reçu, je donne, et tout ça voyage. Aujourd’hui, je commence à me sentir à la bonne place. »

Et qu’est-ce qui selon vous fait que les gens ressortent émus et heureux de ce spectacle ?

A.B. : « Je pense qu’ils s’en vont avec la sensation d’avoir la permission de faire quelque chose. On est toujours son pire geôlier. J’en sais quelque chose : depuis que je suis petite, j’ai dû obéir à tout le monde. J’ai vécu des violences et des humiliations. J’étais en incapacité d’être conforme à ce qu’on attendait de moi alors, j’ai bifurqué, par envie de liberté, par fuite aussi. »

Cl.C. : « Annette, avec sa simple façon d’être, donne aux autres de l’espoir, l’envie de goûter la joie du vieillissement, de la vie. La joie est une éthique de création. On a besoin de lumière tout en regardant les choses en face et sans s’évader du monde. »

L’idée était d’articuler les mémoires individuelles et collectives et de prendre soin collectivement de toutes les mémoires individuelles négligées, effacées, pas ou peu racontées.

L’empathie est au cœur de ce spectacle…

Cl.C. : « L’empathie est une couleur essentielle du spectacle. L’équipe – toute l’équipe, scénographie, son, comédiens, lumière – s’est rendue en empathie et a cherché à faire corps avec cette histoire d’Annette. L’idée était d’articuler les mémoires individuelles et collectives et de prendre soin collectivement de toutes les mémoires individuelles négligées, effacées, pas ou peu racontées. Pour parvenir concrètement à cette dimension collective, chaque personne de l’équipe de création est allée chercher dans les centaines de pages imprimées et les 32 heures de rushes de l’entretien avec Annette ce qui la touchait en essayant d’y connecter son propre vécu, sa sensibilité, son imaginaire. Cela explique aussi les multiples esthétiques et types de jeu qu’on croise dans ce spectacle, du burlesque au témoignage, du sensible au plus brut. »

Vous parlez de l’ordinaire de la vie d’une femme. Mais d’une femme qui a fait des choix, qui a pris des risques, qui a dit non. Ce que vous racontez d’intime est politique et collectif. Clémentine, qu’est-ce qui vous a touchée dans l’ »ordinaire » d’Annette ?

Cl.C. : « Ce qui m’a touchée dans l’ordinaire d’Annette, c’est justement l’ordinaire d’Annette, cette vie simple qu’on vit toutes et tous. Mais il y avait aussi dans cette trajectoire-là la force – ou le courage peut-être – d’oser être soi, au fur et à mesure du temps, en se détachant des attentes qui pèsent sur les épaules des enfants, des jeunes filles, des femmes, des mères, des vieilles dames, en échappant aux histoires préconçues et modèles étriqués. C’est une prouesse qui engage une vie. Cela relève non pas, je pense, d’un franc militantisme mais d’un instinct, d’une nécessité vitale, celle de continuer à vivre. »

Ce spectacle cherche à montrer comment on fait corps avec soi-même, avec le récit d’autrui, comment, parfois, on n’arrive pas à faire corps avec l’autre.

Annette, c’est aussi le corps d’une femme âgée qui se découvre et s’ouvre, qui raconte son déploiement dans un monde qui voulait la rétrécir… Le corps est au cœur du spectacle. Quel est votre rapport au corps ? La danse, c’est venu tout de suite ?

Cl.C. : « Ce spectacle cherche à montrer comment on fait corps avec soi-même, avec le récit d’autrui, comment, parfois, on n’arrive pas à faire corps avec l’autre. Et la danse était une évidence : il fallait raconter cette histoire de corps par le corps. »

A.B. : « La danse a été pour moi un endroit de récréation, de lâcher-prise. Il n’y a pas de texte à mémoriser, on coupe son cerveau, c’est le plus facile. »

© Laurent Poma

Vous tissez les bouts de mémoire d’Annette ensemble et vous parlez aussi beaucoup de « nœuds » dans ce spectacle. Ces nœuds se forment parfois dans le fil de la pensée constitué de souvenirs qui se percutent, de trous de mémoire, de mémoire qui flanche. Quel sens donnez-vous à ces nœuds ?

Cl.C. : « Les nœuds, c’est d’abord un souvenir d’Annette qui m’a raconté qu’enfant, quand elle courait, elle sentait l’air rentrer et les nœuds de son ventre se défaire. Faire corps avec soi-même, c’est donc aussi laisser partir les nœuds. Les nœuds renvoient également aux pans d’entretien beaucoup plus parcellaires de la vie d’Annette : les trous, les silences, les erreurs de chronologie, les confusions de lieux. La mémoire étant une chose vivante, j’avais le désir de ne pas tout combler, surtout pas. J’avais envie de donner autant de place aux résistances, aux trous, aux effritements de la mémoire qu’à ce qui coule naturellement avec beaucoup de mots et d’images. Les trous de mémoire ou les erreurs dans le champ du souvenir sont donc devenus une ligne dramaturgique à part entière. On retrouve beaucoup de fils dans la scénographie – les fils de la mémoire, les fils qui composent la membrane d’un cerveau où les choses rentrent, sortent, se percutent. Les fils sont aussi liés aux kilomètres d’ouvrages en crochet qu’Annette nous a dévoilés un jour lorsque nous étions chez elle et que nous avons utilisés dans le spectacle. »

Annette, crocheter, à quoi ça vous raccroche ?

A.B. : « Quand je crochète et je tricote, je me sens amarrée. Ça m’apaise et ça me permet de divaguer. »

Il y a aussi des messages brodés sur des vêtements ou des draps, une référence au travail textile de Louise Bourgeois. On croise d’autres références à des femmes artistes comme la réalisatrice Chantal Akerman et son film Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles. Comment ces références sont-elles arrivées dans le texte ? Une influence collective et donc aussi intergénérationnelle ?

Cl.C. : « Il y a un tas de musiques qui ont compté dans la vie d’Annette comme Debbie Reynolds chantant Good Morning, Que sera, sera de Doris Day, Les Noces de Figaro [de Mozart]. Certaines références viennent aussi de l’équipe. C’est le fruit de rencontres entre générations, mondes, et milieux socio-culturels différents. »

Diriez-vous que c’est un spectacle sur la vieillesse ?

A.B. : « Je ne crois pas que ce soit un spectacle sur la vieillesse, mais sur la vie. Mais j’aime dire que c’est un spectacle d’une vieille sur scène. Une vieille avec des jeunes, une vieille qui danse… On ne voit pas souvent des vieilles faire ça. Ça ne me dérange pas d’être vieille, c’est cadeau même ! »

Une vieille avec des jeunes, une vieille qui danse… On ne voit pas souvent des vieilles faire ça.

Clémentine, mettre en scène un corps âgé, ça demande un travail particulier ?

Cl.C. : « Ce n’est pas tant l’âge qui demandait une approche particulière, mais simplement le fait qu’Annette n’était pas professionnelle. Il fallait prendre soin d’elle et de son récit. J’ai voulu tout mettre en place pour qu’Annette ne se sente pas enfermée dans l’apprentissage d’un texte par cœur, et ne se sente pas enfermée tout court. C’était un travail de soin de toute une équipe. »

Le spectacle a reçu le Prix des Lycéens du Festival Impatience 2024. Comment l’avez-vous vécu ?

Cl.C. : « Parmi toutes les reconnaissances « professionnelles » ou médiatiques qu’on a reçues, c’est celle qui m’a le plus émue. Je l’ai appris en public. Ce n’était pas le prix le plus prestigieux, mais c’était le meilleur pour moi. Se dire que des jeunes de 15-16 ans ont voté pour l’histoire d’une vieille [« pour la plus vioque ! », ajoute Annette pendant l’interview], c’est magnifique. »