Chronique d’une grève : quand les Espagnoles ont arrêté le monde

En Espagne, le 8 mars dernier, six millions (oui, millions !) de personnes répondaient à l’appel à la grève d’une plateforme féministe. Plus de cinq millions d’entre elles ont aussi défilé dans les rues des grandes villes du pays à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Les Espagnoles dénonçaient principalement les discriminations sexistes dans le monde du travail, les violences envers les femmes et la persistance des inégalités dans la sphère privée. Depuis Barcelone, Méri T. Silanes nous explique comment elle a vécu de l’intérieur un événement aussi historique.

En 2017 déjà, une grève des femmes avait eu lieu. Mais cette fois-ci, des organisations féministes ont appelé à la grève générale. Car notre rage et notre indignation se sont accrues.

Une année terrible

En 2017, on a vu à quel point le traitement médiatique, institutionnel, politique et judiciaire fait partie de l’engrenage des violences. Juana, par exemple, survivante de violences conjugales, s’est cachée avec ses enfants pour ne pas devoir les laisser à son agresseur ; elle a été condamnée par la Justice, parce qu’elle protégeait ses enfants ! C’est aussi l’histoire d’une « bande de potes » qui ont violé une jeune fille lors des fêtes de San Fermín. Les médias ont culpabilisé la victime et remis en cause son témoignage d’une manière répugnante… En 2017, au moins 56 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex ; depuis 2013, 23 enfants ont été assassiné·es par le compagnon ou ex de leur mère. L’État a signé un « accord » contre les violences conjugales comprenant plus de 260 mesures concrètes, mais le financement est insuffisant. Ça suffit !

De nombreuses revendications

La dénonciation des violences envers les femmes était l’une de nos revendications principales, mais il y en avait d’autres : le droit de décider de son propre corps et de sa sexualité ; le rejet de l’islamophobie et du racisme ; le refus des centres fermés pour les étranger·ères sans papiers (car aucune femme n’est illégale !) ; la dénonciation de l’exploitation des femmes dans la sphère privée, des différences de salaire, des plafonds de verre, du modèle hégémonique hétérosexuel ; la nécessité d’une éducation non sexiste dès la maternelle et jusqu’à l’université…

Espagne : les femmes en grève – Euronews

Plusieurs semaines avant la grève, des séances d’information et des ateliers ont eu lieu sur les marchés, dans les collèges, les entreprises… Des organisations féministes, des collectifs de femmes et la CNT (le syndicat anarchiste) ont appelé à la discussion et au renforcement des femmes pour qu’elles adhèrent, chacune à sa manière, à la grève. Il faut aussi dire que malgré la volonté des organisations à l’initiative de la grève de reconnaître l’imbrication des différents systèmes de domination (sexisme, racisme, capitalisme), malgré leur volonté d’inclusion, quelques collectifs de femmes racisées, en particulier afroféministes, ne se sont pas sentis représentés et ont affiché leur opposition à la grève. Une prise de position qui nous rappelle qu’on doit toujours écouter, et se poser des questions !

La nuit est à nous !

À Barcelone, le 7 mars, dès la tombée de la nuit, des centaines de femmes se sont rassemblées dans une manifestation non mixte. C’était une expérience incroyable. La manifestation n’était pas autorisée officiellement, le parcours était secret. Aucune banderole politique, aucune pancarte, aucune consigne. Pendant le parcours, nous avons lancé des cris de rage contre les discriminations, des cris de joie d’être ensemble, et nous avons laissé des graffitis sur les murs des institutions publiques. Nous n’avons pas chanté : ce n’était pas une manif festive. On voulait montrer qu’on était là, nombreuses, et qu’on était sérieuses : il est temps que ces injustices envers 50 % de la population s’arrêtent.

Nous avons arpenté les rues du centre-ville pendant trois heures, d’un bon pas. Des larmes d’émotion coulaient : quand des femmes plus âgées sortaient sur leur balcon attacher leur tablier – symbole de la grève –, quand des enfants nous montraient par la fenêtre des dessins avec des cœurs et applaudissaient, quand d’autres femmes occupaient les balcons pour un concert de casseroles (une forme de protestation populaire)… Dans tous nos yeux, la même émotion. Quel pouvoir, quelle énergie d’être ensemble ! Nous nous sommes quittées, conscientes que le lendemain matin, nous allions nous réveiller tôt pour vivre un moment historique. Nous, les femmes, qui faisons tourner le monde, avions décidé de l’arrêter pendant 24 heures !

Grève générale sans précédent pour les femmes en Espagne – CNews

Jour G, comme grève

Jeudi 8 mars, les rues se sont réveillées, débordantes de tabliers. Des peintures s’affichaient sur les murs, des cordes mauves étaient ficelées autour des bancs et des arrêts de bus, pour les bloquer. Dès 8 heures, les femmes étaient déjà ensemble, criant, distribuant des tracts, des pancartes destinées aux commerces ouverts souhaitant malgré tout rendre visible leur soutien à la grève, des affiches « service minimum » pour les femmes qui se baladaient avec des poussettes… Il y avait des piquets de grève devant des institutions, des banques, des centres commerciaux. Si déjà à 8 heures c’était comme ça, qu’est-ce que ce serait à 18h30, pour la manif ?

Si déjà à 8 heures c’était comme ça, qu’est-ce que ce serait à 18h30, pour la manif ?

Une grève de femmes, c’est un arrêt du travail rémunéré, mais aussi de la consommation, du travail domestique et de soin aux autres. À ce propos, vous savez bien que les hommes veulent souvent participer aux mobilisations des femmes. C’était prévu ! Ils étaient appelés à tenir les garderies organisées, à cuisiner des repas collectifs pour les manifestantes, à s’occuper de la maison pour permettre aux femmes de rejoindre la mobilisation, à se porter volontaires dans les entreprises pour prendre en charge le service minimum.

On débordait déjà des trottoirs, coupant la circulation au son des percussions. « On est fâchées ! On veut se faire entendre ! On veut que cela change, et vite ! » Et au fur et à mesure de la journée, on était encore plus nombreuses, plus fortes ! L’une de nous entamait un chant : toutes les autres suivaient. L’une te prêtait un chansonnier, l’autre le maquillage mauve, l’autre enfin un morceau de carton pour écrire ton coup de gueule…

8 mars 2018, Barcelone. « Des organisations féministes disent qu’on était 500.000 personnes à Barcelone. Des médias disent 200.000. Franchement, on se moque des chiffres : nous avions l’impression d’être TOUTES là », raconte Méri à axelle. © Newzulu / Miquel Llop

« Sans les filles, pas de révolution ! »

À 13h30, avec certaines, nous nous sommes arrêtées pour manger sur une place. Au coin, il y avait une école primaire. Les élèves, en récréation, entendaient les tambours, les cris : « Vive la lutte féministe ! » et « Sans les femmes, il n’y a pas de révolution ! » Alors, ces enfants, collé·es à la grille de la cour, se sont mis·es aussi à chanter. Les femmes présentes sur la place les ont applaudi·es et, tout d’un coup… quatre petites filles se sont écriées : « Sans les filles, il n’y a pas de révolution ! » Je n’ai pas de mots pour vous décrire l’émotion que nous avons ressentie.

Beaucoup se préparaient à nous rejoindre, y compris les femmes avec une poussette et celles qui se déplacent en chaise roulante, pour lesquelles une voie spéciale était prévue.

Enfin, la manif du soir fut l’explosion. Même si les syndicats, sous pression, qui ont soutenu uniquement un arrêt de deux heures, ont rempli la rue avec leurs drapeaux. Même si beaucoup d’hommes n’ont pas respecté les consignes sur la non-mixité au cœur de la manifestation… Nous avons suivi un camion avec des DJettes, où des femmes de tous âges et de toutes origines dansaient à tour de rôle. Le véhicule était surmonté d’une vulve géante, une « exilée politique », interdite récemment dans une manifestation à Madrid.

Les femmes d’Espagne se mettent en grève pour la Journée internationale des droits des femmes – Daily Mail (en anglais)

Des organisations féministes disent qu’on était 500.000 personnes à Barcelone. Des médias disent 200.000. Franchement, on s’en moque : nous avions l’impression d’être TOUTES là. Malgré un système fait pour nous diviser, nous nous sommes trouvées. Femmes blanches et racisées, salariées et chômeuses, sourdes et chanteuses, celles qui dansent et celles qui revendiquent le droit de ne pas danser, lesbiennes, hétéros et trans, mères célibataires et mères heureuses en mariage (très peu nombreuses, soit dit au passage)…

Le lendemain, les femmes ont repris leur vie. C’était une sensation bizarre : j’avais l’impression que les dessins mauves sur nos joues n’étaient pas bien effacés. En route vers mon boulot, je regardais les femmes dans le wagon du métro. Je les imaginais, la veille, criant, chantant ou discutant avec leurs copines. Alors que je descendais de la rame, je les ai vues, montant l’escalier mécanique vers la sortie. Elles n’attendaient pas que l’escalator les dépose en haut : elles montaient les marches. Je les ai rejointes, en me disant : NOUS SOMMES PRESSÉES d’avoir une nouvelle société !

Violences faites aux femmes : en Belgique, la Police ne joue pas son rôle

À partir de témoignages de femmes récoltés sur tout le territoire francophone, le mouvement féministe belge Vie Féminine publie une étude sur la façon dont la Police reçoit les femmes victimes de violences. Le diagnostic est alarmant. Éclairage avec Vanessa D’Hooghe, chargée d’étude à Vie Féminine.

C’est une femme du Brabant wallon qui raconte : « Un jour, je suis allée à la Police pour prévenir que j’entendais ma voisine hurler alors qu’elle se faisait frapper par son mari. La Police m’a demandé si je voulais porter plainte pour tapage nocturne contre ma voisine. J’étais sidérée. »

C’est une autre, de Charleroi, qui a appelé la Police à plusieurs reprises pour violences conjugales. « Encore vous ! », lui a-t-on finalement répondu avant de refuser d’intervenir…

C’est une autre, menacée de mort par son conjoint, que le policier renvoie vers un arrangement privé : « Mettez-vous d’accord, vous avez un enfant à deux. »

 C’est une autre encore victime d’un viol conjugal, à qui un policier rétorque : « C’est pas possible qu’il vous ait violée, vous êtes en couple ! »
Basée sur des dizaines de témoignages, l’étude de Vie Féminine, « Violences faites aux femmes : pourquoi la Police doit jouer son rôle », publiée mi-avril, éclaire une situation que les associations dénoncent depuis longtemps : le manque ou l’absence de protection des victimes, faute de suivi par les parquets, mais aussi, en première ligne, faute de réponses adéquates de la Police.

En cause ? La banalisation et la minimisation des violences, la responsabilisation de la victime, ou encore la méconnaissance et non-reconnaissance des violences (comme les violences psychologiques ou encore le viol dans le cadre conjugal). L’étude montre que la Convention d’Istanbul,  ratifiée par la Belgique en 2016 (qui oblige l’État à mettre en place des politiques intégrées, globales et coordonnées, et appelle les services de Police à assurer un rôle d’accompagnement, d’enquête et de protection) est loin d’être appliquée sur le territoire francophone belge.

D.R.

Vanessa D’Hooghe, vous avez rédigé cette étude pour Vie Féminine. Concernant le manque de protection des victimes par la police, quel est le principal problème ?
« Il n’y en a pas un seul… Mais le gros problème est le manque de formation des fonctionnaires de la Police quant à la reconnaissance des violences et à leur fonctionnement. Ils ne semblent pas au courant non plus des lois. Mais ce problème en reflète un autre, une tolérance sociale dans la société vis-à-vis des violences faites aux femmes. Cette tolérance entraîne des dysfonctionnements tant en amont qu’en aval dans le traitement des violences, comme la banalisation et la minimalisation. Quand va-t-on faire de la lutte contre la violence faite aux femmes une priorité, une responsabilité collective ? »

L’accueil et la protection des femmes semblent très aléatoires…
« L’accueil, l’écoute, le suivi et la protection apportés aux femmes victimes de violences machistes sont très aléatoires. On a beaucoup de témoignages de cas inadéquats. Quant aux bonnes pratiques, elles semblent dépendre de la volonté individuelle, de la formation. Cette enquête montre en tout cas que les réponses inadéquates de la Police sont répandues : il s’agit d’un problème structurel, non de cas isolés. »

• À lire : Pour ne pas oublier Oumou Tabara Diallo, victime d’un féminicide conjugal

14 féminicides ont déjà été recensés en 2018. De ce qu’il ressort du blog StopFeminicide, pour au moins un tiers des cas, la presse mentionne que la Police avait connaissance de faits de violences antérieurs aux meurtres. Mais aucune protection efficace n’avait été proposée aux victimes. Quels leviers politiques faut-il amorcer pour que cela cesse ?
« Cette étude nous montre qu’il y a en ce moment un gros problème dans le chef de la Police en termes de réponses urgentes et de protection des femmes victimes de violences. Mais le problème se pose aussi en termes de politiques criminelles. Si les policiers rechignent à prendre des plaintes ou ne peuvent pas les prendre, c’est parce qu’ils savent aussi que ça ne suivra pas au parquet. Et effectivement, il y a un grand nombre de classements sans suite.
Cela interroge aussi, sur un autre niveau, les campagnes officielles de prévention et de sensibilisation à l’instar de la fameuse campagne Fred et Marie. Elles poussent les femmes à faire le pas pour « sortir des violences » sans s’assurer de l’effectivité des moyens nécessaires pour l’accompagnement des victimes, dont un accueil et une protection adéquats de la part de la Police. Quand on lance ce genre de campagnes et qu’on ne s’assure pas que les femmes seront suivies et accompagnées dans des démarches qui les exposent à une augmentation des violences, c’est encore plus dangereux pour les femmes. La Convention d’Istanbul le dit : un État qui ne met rien en œuvre est considéré comme responsable des violences. C’est l’État et ses différents niveaux de pouvoir qui doivent se coordonner pour protéger les femmes. »

Pour rendre hommage à Oumou Tabara Diallo et à toutes les femmes victimes de violences, un rassemblement citoyen a été organisé le 4 mars à Liège. © Eva Renier pour axelle magazine

Y a-t-il des bonnes pratiques à l’étranger ?
« L’Espagne a mis en place un tribunal spécifique pénal et civil pour les violences conjugales. Les deux communiquent dans le suivi judiciaire. Aujourd’hui dans notre système, la communication entre les différents pôles de Justice n’est pas optimale. Par exemple, le tribunal de la famille n’est pas systématiquement au courant des plaintes pour violences conjugales. Ça peut aboutir à la non-prise en compte des violences dans l’établissement du droit de garde.
On peut aussi citer la France, où les victimes peuvent rester à leur domicile si elles le souhaitent tout en étant protégées. Elles se voient en effet remettre un GSM muni d’un numéro d’urgence spécifique qu’elles peuvent activer pour assurer une intervention rapide de la Police si l’auteur des violences revient. Luc Frémiot, ancien procureur de Douai, a aussi mis de bonnes pratiques en place dès 2012, comme par exemple privilégier les plaintes au lieu des mains courantes, dans l’idée d’« intervenir dès la première gifle ». »

La Belgique a mis en place trois centres de prise en charge des victimes de violences sexuelles composés de spécialistes dans les domaines médical, psychologique, policier et juridique. Une piste intéressante ?
« Ce sont de bonnes nouvelles mais il faudrait que dans chaque commissariat, à chaque intervention, à chaque dépôt de plainte, il y ait un traitement adéquat des violences faites aux femmes. Certes, des bonnes pratiques existent à l’étranger, mais il y a aussi une série de solutions simples et très accessibles, connues depuis longtemps, qui pourraient être mises en œuvre ici si les pouvoirs publics s’en donnaient les moyens : formation, politique intégrée, travail en réseau, application des textes qui existent déjà comme la circulaire tolérance zéro, désignation de personnes référentes dans les commissariats et parquets. Il faut que ces solutions soient mises en place dans chaque commissariat, pas aléatoirement comme c’est le cas aujourd’hui. »

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Un village de femmes au Kurdistan syrien : leur féminisme, « c’est la ligne de front »

Particulièrement médiatisées, 26.000 femmes originaires de Syrie du Nord ont combattu Daesh à Kobané, Raqqa et Deir ez-Zor. Mais que sait-on vraiment de leur projet politique ? Fragments de réponses à Jinwar, un petit village syrien créé par une poignée de femmes, qui n’accueillera quasiment que des habitantes d’origine kurde et arabe.

Deux heures séparent Qamischli, capitale de la Fédération démocratique de Syrie du Nord, d’un village baptisé Jinwar (« le lieu des femmes », en kurde). Isolé au nord-est du pays, ce village réservé aux femmes ouvre ses grilles après une longue artère de terre. Rumet, la responsable, affiche un large sourire : « Bienvenue ! » Derrière elle, genoux et coudes dans la fange, 21 femmes façonnent des briques dans des coffrages en bois. « Une fois les pains de boue séchés, on les empile pour dresser les murs de ce qui deviendra notre futur foyer », explique Maryam, originaire de la ville arabe d’Al-Tabqa, à 300 kilomètres à l’ouest de Jinwar.

« Restaurer les matriarcats »

Veuves, célibataires, divorcées, avec ou sans enfants, jeunes et moins jeunes, ces femmes ont des « profils variés », indique Rumet. D’origine kurde ou arabe, elles sont syriennes et refusent l’union sacrée du (re)mariage. « Elles sont ici pour vivre entre elles et en toute sécurité. Mais Jinwar n’est pas qu’un refuge, poursuit Rumet. Les femmes doivent subvenir à leurs besoins en construisant d’abord leur maison. Elles ont étudié les sols pour utiliser des matériaux locaux et développer leurs propres techniques de construction. L’idée n’est pas de venir et de repartir. Jinwar est une commune anticapitaliste construite et autogérée par ses habitantes dont l’objectif est de restaurer les matriarcats qui existaient au Néolithique, ici, en Mésopotamie. »

À Jinwar, la libération des femmes est en effet considérée comme une condition nécessaire pour sortir du capitalisme, « principal soutien du patriarcat », reprend Rumet. Les Women’s studies – un champ d’études interdisciplinaires lié à la seconde vague féministe des années 1970 – sur lesquelles s’appuient les femmes de Jinwar ont documenté l’existence de matriarcats dont le système social était centré sur la femme, non violent, non sexiste et étranger aux rapports de domination. « L’économie n’était pas basée sur le capital, précise Rumet. Elle était solidaire, coopérative et les biens étaient redistribués en fonction des besoins. » Cette théorie est controversée au sein du monde académique. La plupart des anthropologues, archéologues et ethnologues reconnaissent des exceptions historiques, mais évoquent une construction « mythologique ».

Il n’y a pas que la volonté politique et les lois qui comptent dans le cadre d’une transformation sociale.

« Notre théorie de libération de la femme se résume en un mot : jineoloji [« science des femmes », en kurde, ndlr] », renchérit la responsable. Cette théorie repose sur un principe baptisé « théorie de la rupture ». « Au cours des quarante dernières années, les femmes de la guérilla kurde ont dû s’organiser entre elles, explique Rumet. Se séparer des hommes leur a permis d’agir indépendamment, de s’appuyer sur leurs propres forces ; de révéler leur conscience de sexe ; de créer des organisations qui leur sont propres, de ne laisser aux hommes que le choix de la transformation sociale. Leur féminisme, c’est la ligne de front. Nous nous inspirons de ce modèle. »

« Unités de protection de la femme »

Pelle en main, Maryam creuse les dernières fondations. « Ici, les femmes travaillent. C’est impossible là d’où je viens. J’ai fui Daesh pour venir ici et je suis finalement restée, car je veux éduquer ma famille dans cet état d’esprit. » Les exemples de femmes non mariées vivant seules au Kurdistan syrien, comme Maryam, sont rares. Elles sont censées rester avec leur famille proche ou étendue. « La seule possibilité de quitter la sphère familiale [sans se marier, ndlr] est aujourd’hui de rejoindre un bataillon des Unités de protection de la femme », explique Rumet.

Organisation militaire kurde exclusivement composée de femmes (26.000, selon Reuters), les Unités de protection de la femme, « YPJ », ont été créées en 2013 par le Parti de l’Union démocratique (PYD) qui contrôle la Fédération de Syrie du Nord. Classées « terroristes » par la Turquie, les YPJ, avec le PYD, sont toutefois soutenues par la coalition internationale dans le cadre de la lutte contre Daesh.

Des habitantes de Jinwar témoignent dans cette petite vidéo de 6 minutes, sous-titrée en anglais.

« Quand les femmes ont pris les armes, c’était pour combattre Daesh. Mais quand Daesh a perdu du territoire, il a fallu organiser la vie en société. Le chaos n’est pas que négatif. Il nous permet aussi de reconstruire une vie sociale à notre image », dit Rumet.

9.000 plaintes pour violences contre les femmes

Depuis trois ans, dans les trois cantons de la région (Afrine [mise à jour de la situation à Afrine], Djézireh et Kobané), des coopératives pour femmes ont été créées et des écoles de formation consacrées à la jineoloji ont également été installées dans chaque commune par le Parti de l’Union démocratique (PYD). À Qamischli, une faculté consacrée aux études de genre et à la jineoloji a ouvert ses portes en septembre 2017. Outre le « contrat social » (la Constitution adoptée par la Fédération le 6 janvier 2014), un « décret égalité » impose la parité et la coprésidence femme-homme dans toutes les institutions politiques, interdit la polygamie, les meurtres « d’honneur », et garantit les mêmes droits d’héritage aux femmes et aux hommes. « Mais il n’y a pas que la volonté politique et les lois qui comptent dans le cadre d’une transformation sociale, reprend Rumet. Elles doivent être implantées sur le terrain où il existe des freins comme les traditions, la communauté et les structures familiales. »

En 2017, dans l’ensemble de la Fédération, 9.000 plaintes ont en effet été déposées par des femmes pour dénoncer les violences dont elles-mêmes – ou les femmes de leur entourage – sont victimes : polygamie, mariages d’enfants, meurtres « d’honneur », suicides, violences conjugales et sexuelles, séquestrations en vue d’un mariage forcé, kidnappings contre rançon. Mais à Afrine, seulement 25 femmes menacées de mort ont bénéficié d’une assistance en refuge. « La situation est très préoccupante », reconnaît Rumet. Le contrat social prévoyait pourtant la création de conseils de justice et de tribunaux pour juger de manière spécifique les plaintes concernant les violences envers les femmes. « Mais en raison de la guerre, ces instances se font attendre », déplore Rumet.

Entre utopie et pragmatisme

Dans les champs de part et d’autre du sentier qui mène à la bourgade, des aubergines et des concombres désespèrent d’être cueillis. « Nous avons des problèmes d’approvisionnement en eau, indique Rumet. Et puis les femmes qui vivent ici construisent toujours leur maison. Elles n’ont pas le temps de s’occuper des champs. »

À Jinwar, les premières habitations devraient être finies au printemps. © Aurélie Moreau

Dans un climat aride où les débits des fleuves sont domestiqués en amont côté turc, cultiver un jardin écologique relève du « défi », admet la responsable. « Les sols ont été appauvris par quarante ans de monocultures. » L’autonomie énergétique, l’autosuffisance alimentaire, saisonnière et biologique sont loin d’être garanties mais « restent une finalité », soutient Rumet. « À terme, certaines femmes ont évoqué la possibilité de vendre des vêtements, de faire du fromage, du pain, de l’élevage. Chacune d’entre elles a des compétences particulières qu’elle peut mettre au service de la communauté. »

Chacune des femmes a des compétences particulières qu’elle peut mettre au service de la communauté.

Seules les cinq membres du comité qui pilote le projet vivent ici pour l’instant. « Les autres viennent travailler la journée et rentrent chez elles le soir, en attendant que leur maison soit terminée. » Les premières habitations devraient être finies au printemps. Au terme des travaux, qui ont débuté en avril 2017 et qui courent sur deux ans, « nous allons construire une école, une maison de santé interdisciplinaire qui intégrera la médecine naturelle, un centre lié aux arts et à la culture. »

« Initier un changement »

Au loin, deux hommes enduisent des murs d’argile. « Notre but n’est pas de rejeter la gent masculine mais de permettre aux femmes de s’en émanciper pendant un laps de temps donné, explique Rumet. Les hommes ont du mal à concevoir que des femmes puissent vivre entre elles, sans eux. Ça les dépasse et ça les effraie… Beaucoup d’hommes des villages aux alentours se posaient des questions et ont demandé des explications. On leur a expliqué ce que nous faisions, pourquoi ils ne pouvaient pas vivre ici tout en leur rappelant la place peu enviable des femmes dans la société. Au fur et à mesure, on a remarqué des changements dans leur comportement et dans leur discours. C’est comme ça que ce village a pu s’intégrer au milieu des autres sans être mis à l’écart. On partage avec les gens autour, on mange ensemble, on fait la fête, on discute. Tout le monde peut venir ici et échanger. Notre but est de partager notre expérience avec le reste de la société pour initier un changement. »

L’autonomie féminine au nord de la Syrie ne signifie pas l’abandon d’une perspective internationaliste, assurent les femmes de Jinwar. Le Mouvement des femmes kurdes en exil, qui prône un féminisme inclusif et intersectionnel, a créé des centres de formation consacrés à la jineoloji dans plusieurs capitales européennes, dont Bruxelles, ainsi qu’aux États-Unis.

Victimes de violences conjugales, elles ont tué leur agresseur

En Belgique ou en France, des femmes victimes de violences conjugales en arrivent parfois à tuer leur agresseur. Josiane Coruzzi, juriste et directrice de l’asbl « Solidarité femmes et refuge pour femmes battues », ainsi qu’Oriana Simone, avocate et membre de l’asbl Fem & Law, nous aident à décrypter ces histoires. Elles tentent de répondre à une question lancinante : ces drames pourraient-ils être évités si la société écoutait et protégeait les femmes ?

Le 13 décembre 2017, le tribunal correctionnel de Mons condamne une jeune femme de 24 ans à une peine de sept ans de prison pour le meurtre de son compagnon, commis deux ans plus tôt dans leur appartement. Devant les juges, la jeune femme a reconnu le coup de couteau, mais a toujours nié l’intention d’homicide, plaidant le climat de violences subies pendant les années de vie avec son compagnon.

Cette histoire rappelle celle d’Alexandra Lange, une Française de 32 ans qui a tué son mari en 2009 après des années de violences conjugales. Alexandra Lange a finalement été acquittée en 2012 par la cour d’assises du Nord : c’était une première en France. L’avocat général, Luc Frémiot, avait lancé à la cour dans un réquisitoire marquant : « Quelle serait la crédibilité, la légitimité de l’avocat de la société qui viendrait vous demander la condamnation d’une accusée, s’il oubliait que la société n’a pas su la protéger ? »

Engrenage des violences

Onze ans de violences conjugales : c’est le calvaire enduré par Alexandra Lange… Le manque de protection des femmes est dénoncé de longue date par les acteurs et actrices de terrain spécialistes des violences conjugales et par les mouvements féministes. « Au quotidien, on voit à quel point c’est difficile de sortir de la violence conjugale. Il y a un manque de protection. Ni la Justice ni la société ne comprennent la violence conjugale. Tuer leur conjoint, c’est parfois la seule réponse qui reste à ces femmes qui, après avoir cherché toutes les solutions, n’en trouvent plus », constate amèrement Josiane Coruzzi, juriste et directrice de l’asbl « Solidarité femmes et refuge pour femmes battues », à La Louvière.

 

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Andrea Dworkin : « Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas »

Une anthologie des textes de la grande féministe américaine Andrea Dworkin est parue fin 2017. Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas est une lecture essentielle et inspirante à l’heure où les femmes se battent pour se faire entendre et pour dénoncer les violences masculines.

Ses textes, poignants et radicaux, ont plus de 20 ou 30 ans, mais n’ont rien perdu de leur force de frappe. Andrea Dworkin, autrice féministe américaine morte en 2005, a laissé un nombre impressionnant d’écrits, consacrés principalement au viol, aux violences et à la pornographie : les grands combats de sa vie.

Elle s’est surtout fait connaître au début des années 1980 pour une proposition d’ordonnance, rédigée avec une juriste, Catherine MacKinnon, visant à faire reconnaître la pornographie comme une discrimination sexuelle et une violation des droits civils des femmes. Avec l’objectif de permettre aux femmes lésées par la pornographie de poursuivre les producteurs et les distributeurs et de réclamer des dédommagements. Pour Dworkin et MacKinnon, le porno est l’antichambre du viol.

Dworkin explique son combat contre le porno en ces termes : « Je dois combattre une industrie qui encourage les hommes à mettre en actes l’agression des femmes – leurs fantasmes –, pour reprendre leur doux euphémisme. Et j’enrage de voir les gens accepter partout où je vais, inconditionnellement, cette fausse idée de la liberté. La liberté de faire quoi ? À qui ? La liberté de me torturer ? Cela n’est pas la liberté pour moi. » Le projet d’ordonnance a toujours été rejeté, au nom de la liberté d’expression.

Dire l’indicible

Andrea Dworkin prend la plume avec colère. Elle est cash, elle est crue. Mais l’indignation n’entache pas la beauté de la langue. « Je ne voulais pas continuer à écarter les cuisses, cette fois-ci en prose », raconte-t-elle dans son texte « Ma vie d’écrivaine ». Et d’expliquer pourquoi elle écrit : « J’ai utilisé l’écriture pour emmener le langage là où était la souffrance des femmes – et leur peur – et j’ai continué mes fouilles à la recherche de mots capables de porter le fardeau, de dire l’indicible. »

J’ai utilisé l’écriture pour emmener le langage là où était la souffrance des femmes.

Dworkin dénonce aussi dans plusieurs de ses textes les violences masculines à l’aune de ses expériences personnelles, marquées par la violence conjugale et la prostitution, et plus généralement la domination des hommes dans toutes les sphères de la société. Elle revient aussi sur un viol qu’elle a subi en prison. En 1965, elle manifeste contre la guerre au Vietnam : elle est arrêtée et incarcérée. Deux médecins masculins lui infligent un examen interne. « Ils m’ont déchirée à l’intérieur avec un spéculum en acier et je voyais leur plaisir à le faire », raconte Dworkin.

Trêve sans viol

De viol, il en est aussi question dans un texte puissant de 1983. Invitée à une conférence d’une organisation visant à « changer » les hommes (la « National Organisation for Changing Men »), Dworkin appelle les 500 membres de l’assemblée masculine à faire une trêve de 24 heures sans viol. « Je veux un jour de répit, leur dit-elle, un jour de pause, un jour au cours duquel de nouveaux corps ne s’amoncelleront pas. […] Même dans les guerres, il y a des jours de trêve. Allez-y, organisez une trêve. Faites obstacle à votre camp pour un jour. Ce jour de trêve, nous commencerons la pratique réelle de l’égalité. »

Andrea Dworkin n’a bien sûr pas fait l’unanimité. On a dit d’elle qu’elle était « outrancière » ou, à l’inverse, « puritaine ». Lui était aussi reprochée sa « haine des hommes ». Pourtant, son combat, comme elle l’expliquait, visait à ce que « tant les femmes que les hommes fassent l’expérience réelle de la liberté. »

Dans le dernier texte de cette anthologie, qui a donné son nom à l’ouvrage, Dworkin se réjouit que les femmes aient atteint « le stade politique de briser le silence », qu’elles aient osé parler, dénoncer des réalités jusqu’alors non reconnues par les autorités. Mais elle met en garde contre un silence plus profond : « Celui qui va au cœur de la tyrannie, qui dicte non seulement qui peut dire quoi et particulièrement ce que peuvent dire les femmes. […] Ce silence sur lequel sont basés les systèmes politiques, nos idées de démocratie et d’égalité, nos principes de liberté. » Celui contre lequel il est toujours urgent de résister, et auquel il ne faut pas céder.

Voix de femmes sans papiers

La photographe Marie Lhoir a suivi un déménagement de femmes, d’hommes et d’enfants migrant·es sans papiers, d’un logement précaire à l’autre.

3 mars 2018, rue d’Arenberg, centre-ville de Bruxelles. Une chaîne humaine longe la rue pour évacuer des centaines de valises d’un ancien hôtel. Malgré le froid hivernal, des migrant·es sans papiers, dont des femmes et des enfants, doivent quitter les lieux. À la suite d’une négociation avec la Ville de Bruxelles, le collectif « La Voix des sans papiers » occupait depuis trois mois cet hôtel « en attente de rénovation », où des travaux doivent à présent être effectués.

À l’intérieur, un petit groupe de femmes s’affairent autour d’un monticule de valises, poussettes, baignoires pour bébé… Madame Bangoura porte ses bagages sur la tête avec humour : « Nous commençons à avoir l’habitude… » Mais le cœur n’y est pas et ses craintes ressurgissent : « Depuis juin 2014, lorsque nous avons quitté l’occupation à Ribaucourt, c’est notre onzième déménagement ! » Aminata, une femme âgée, tire un caddie surchargé en prenant appui sur sa canne : « Je ne veux pas me séparer de mon sac, il y a mes médicaments dedans. C’est déjà arrivé que des bagages se perdent. »