Le retour en force du Vlaams Belang : danger pour les femmes

En Belgique, à l’issue des élections du 26 mai dernier, le parti d’extrême droite Vlaams Belang est devenu le deuxième parti flamand (18 % des suffrages) après la N-VA (26 %), avec 18 sièges à la Chambre (13 élu·es en plus) et 23 sièges au Parlement flamand (+17). Héritier du Vlaams Blok, dissous en 2004, le Vlaams Belang (VB) prône l’indépendance de la Flandre et brandit des valeurs traditionnelles, nationalistes, anti-immigration et sécuritaires. Quant aux femmes, si elles ne figurent quasiment pas dans son programme, elles sont priées de rester à leur place, « complémentaire » à celle des hommes : le rôle de mère au foyer reste l’idéal… Décryptage avec Benjamin Biard, docteur en sciences politiques et chercheur au CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques).

Extrait du dossier du n° 221, « Extrême droite : une ombre brune sur les droits des femmes ».

En matière de droits des femmes, des changements sont-ils à observer entre le Vlaams Blok – nom du parti jusqu’en 2004 – et le Vlaams Belang (VB) ?

« Il y a un certain nombre d’éléments inchangés depuis les années 1980 entre le Vlaams Blok et le Vlaams Belang. On retrouve, à peu de chose près, les mêmes propositions. La cellule familiale, considérée comme le socle de la société, est toujours au cœur de leur programme. Dans le programme du Vlaams Belang, il y a une volonté de revaloriser les allocations familiales, cela va dans ce sens. On lit aussi une volonté du parti de favoriser les parents qui souhaiteraient rester à la maison pour éduquer les enfants… Mais avec une nouveauté : la mention de père ou mère [et non plus seulement de mère, ndlr], ce qui pourrait montrer une volonté de ne pas seulement laisser les femmes à la maison.

Autre point dans le programme qui concerne les femmes : la lutte contre la délinquance sexuelle, le viol ou la pédophilie. Le Vlaams Belang veut sanctionner davantage les auteurs de délits ou de crimes sexuels. Cela n’est pas étonnant, car cela concerne de près la sécurité intérieure qui, avec l’immigration, constitue ses priorités majeures, comme toutes les formations d’extrême droite.

Il y a aussi des propositions nouvelles, liées à l’évolution du contexte de la société, comme la volonté de revoir à la baisse les subventions publiques pour les études de genre. Il n’y avait pas de proposition de ce genre dans les années 1980 car ce type de formations n’existait pas.

[On peut lire dans le programme du VB : « Un diplôme d’ingénieur est d’une plus grande valeur pour notre société qu’un diplôme en études de genre. Au lieu de prendre comme critères de subsides le nombre d’étudiants et le nombre de diplômes fournis, c’est l’utilité et la qualité qui doivent être déterminants. » C’est la seule fois que le mot « genre » est mentionné, ndlr.]

Enfin, concernant l’IVG, on ne retrouve rien dans le programme actuel, ce qui ne veut pas dire qu’au sein du parti, il n’y a pas de membres qui se prononcent contre la durée légale permettant l’avortement.

[Pour rappel, après le vote de la loi de 2018 dépénalisant l’IVG, le Vlaams Belang avait déposé un texte qui visait à le criminaliser à nouveau, ndlr.] »

Le 28 mai 2019, lors d’une manifestation contre l’extrême droite à Gand. © Belga

C’est nouveau : un point du programme évoque les familles monoparentales qui, selon le VB, « ne sont pas assez prises en compte » et subissent des discriminations fiscales…

« Cela montre une volonté du parti d’élargir son électorat et de tenir compte des nouvelles formes de famille. Mais cela ne change rien aux valeurs de la famille traditionnelle défendues depuis les années 1980. »

Est-ce que, dans le programme du parti, par exemple sur la question de la délinquance sexuelle, on observe une tendance à défendre les droits des femmes dans le seul but de stigmatiser les étrangers ?

« Pas si clairement. Je parlerais d’une logique à deux niveaux. Il y a clairement une idée de défense du peuple flamand, en dénonçant au passage ce que le VB appelle les « élites ». La figure de l’immigré comme profiteur et source de troubles internes arrive dans un deuxième temps. Dans le cas du port du voile en revanche, leur argumentaire est directement lié à la figure de l’étranger : ils évoquent, contre le port du voile et contre la religion musulmane en général, la défense de la liberté des femmes. On observe la même stratégie pour l’homosexualité. Tom Van Grieken, le président du Vlaams Belang, défend dans son livre les homosexuels au prétexte que trois quarts des musulmans n’acceptent pas les homos. Il défend donc les homosexuels… pour mieux critiquer les musulmans. »

Peut-on dresser un profil type de l’électeur ou de l’électrice du VB ?

« Il n’a pas beaucoup changé non plus depuis les années 1980. On a un électorat jeune, doté d’un degré d’études moins important que d’autres électeurs. Il s’agit d’un électorat essentiellement masculin, parfois à tendance viriliste, comme on a pu le voir dans le reportage consacré à Schild & Vrienden [mouvement de jeunes extrémistes flamands fondé par Dries Van Langenhove, aujourd’hui député fédéral, ndlr]. »

Selon la sociologue franco-israélienne Eva Illouz, interrogée dans le hors-série estival de l’hebdomadaire français L’Obs consacré à la domination masculine, « presque tous les populismes sont des réactions au féminisme et à la déstabilisation du modèle classique de famille hétérosexuelle qu’il a entraînée ». Partagez-vous ce constat ?

« Il faut d’abord s’entendre sur le terme « populisme« . Il y a aussi des populismes de gauche, comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce, qui ne se retrouvent absolument pas dans ce schéma. Le populisme est un « style » politique qui crée une distinction entre le peuple et les élites, notamment culturelles.

Le Vlaams Belang est clairement dans la dénonciation des élites culturelles, qui auraient pour objectif de détruire le modèle de la famille traditionnelle. Dans son livre, Tom Van Grieken parle par exemple de la proposition de mettre des toilettes neutres dans les bâtiments publics. Pour contrer cette proposition progressiste, il avance l’argument que les citoyens flamands se moquent éperdument de cette question, que ceux et celles qui font ce genre de propositions sont éloignés des intérêts et préoccupations du peuple. Ce type de stratégie s’observe dans tous les populismes de droite radicale.

Le populisme est très important pour comprendre les positions négatives du Vlaams Belang à l’égard des femmes. D’un côté, ce parti ne fait pas tant de propositions directement dirigées contre les femmes : durant la législature 2014-2019, aucun texte n’a été déposé en ce sens par les députés fédéraux du VB, par exemple. En revanche, il s’oppose aux propositions progressistes ou se rallie aux propositions conservatrices. Son populisme est teinté de conservatisme, toujours pour mieux s’opposer aux élites culturelles et « se rapprocher » du peuple. »

Une nouvelle révolution sexuelle sur Instagram ?

Des comptes émergent sur Instagram pour parler de sexualité féminine et de plaisir. Une éducation sexuelle 2.0 décomplexée qui brise les tabous et affronte la censure puritaine du réseau social.

« On en parle des pets de fouf ? » « Connais ton corps et tu pourras créer le/la partenaire sexuel·le de tes rêves ! » « Le coït pourrait être une option, et non un but »… Ces messages du compte Instagram Jouissance Club encouragent ses 211.000 abonné·es à devenir acteurs/trices de leur sexualité et à prendre le plaisir au sérieux. Des comptes interactifs avec une approche féministe où l’on délie les langues au sujet de la sexualité féminine se multiplient sur le réseau social Instagram. S’y mêlent informations rigoureuses et confidences autour d’une communauté qui brise les tabous à coups de hashtags.

Sans filtre

Le phénomène est nouveau sur la plateforme, plutôt habituée aux images de voyage retouchées. Ces comptes activistes s’expriment sans filtre à propos du consentement, du plaisir sexuel ou de problèmes médicaux et livrent conseils, explications et réflexions sur l’actualité. Jüne, la créatrice de Jouissance Club, illustre son compte de dessins explicatifs et de schémas techniques pour montrer comment prendre son pied et « sex-plorer ». Elle nous raconte : « Un jour, j’ai essayé d’expliquer à mon nouveau copain comment atteindre un point de mon vagin en lui faisant un dessin. Il a tout de suite compris ! J’ai ensuite commencé à les poster sur Instagram et, très vite, cela a eu du succès. Je propose une espèce de mode d’emploi, expliquant les choses avec de simples dessins érotiques, et les gens en font ce qu’ils veulent. »

Il était évident pour moi qu’une proportion énorme de femmes n’avait pas une sexualité heureuse ! Et ça, il fallait qu’on en parle. Il fallait brandir nos clitoris qui faisaient des monologues depuis trop longtemps.

Avec leur franc-parler, ces comptes encouragent à prendre la parole et répondent à toutes les questions. Élise a 16 ans ; alors qu’elle surfe sur Instagram, elle tombe sur un épisode du compte Clit Revolution. « J’ai découvert à quoi ressemblait le clitoris, et à quel point il était mal représenté. En cours de biologie, ça ressemblait à un petit point. Ça donne l’impression qu’on nous ment à l’école. J’étais toute chamboulée. Sur ces comptes, on voit des photos prises au naturel, qui ne sont pas parfaites, ça aide aussi. » Un apprentissage et un empowerment qui s’étendent au-delà de la toile : « J’en ai parlé à ma maman qui ne savait pas non plus à quoi ressemblait un clitoris. Puis j’ai montré les dessins à mes copines, et à mon prof de bio pour qu’il corrige cela pour l’an prochain. » L’éducation sexuelle 2.0 dépasse les écrans de téléphone pour flirter avec la réalité et remettre à jour les manuels scolaires erronés.

Vulve, mycose, vaginisme, problème d’érection : entre les croquis et les mots crus, il n’y a pas de tabou à l’ère post #MeToo. Pour Dora Moutot, créatrice du compte aux 440.000 followers/euses T’as joui ?, maintenant que les violences ont été dénoncées, on peut parler du plaisir. « J’ai lancé ce compte car j’en avais marre des tabous autour de la sexualité féminine, nous explique-t-elle. On est une génération de mal baisées. Quand je dis ça, ce n’est pas du tout péjoratif, au contraire : je me réapproprie le terme. Et si on n’était pas une génération de mal baisées, ce compte n’aurait jamais eu autant de succès, de toute façon. En réalité, la réussite de ce compte est assez triste. Il était évident pour moi qu’une proportion énorme de femmes n’avait pas une sexualité heureuse ! Et ça, il fallait qu’on en parle, il fallait parler de misère sexuelle féminine. Il fallait brandir nos clitoris qui faisaient des monologues depuis trop longtemps. » La prochaine révolution sexuelle se joue donc sous la couette… et sur les claviers.

Influenceuses inclusives et féministes

Ces nouvelles pédagogues du plaisir ne jouent pourtant pas aux donneuses de leçons. Elles demandent à leurs abonné·es, via des stories, les sujets qu’elles ou ils aimeraient voir abordés, et partent toujours de leur propre expérience en apportant des précisions issues de leurs recherches. Un espace de discussion et de support alternatif à la pornographie se développe désormais sur le net, qui témoigne de la diversité des pratiques. Pour Arianne Torné, sexologue, ces nouveaux refuges sur la toile « promeuvent une vision positive de la sexualité face au porno. Les messages sont drôles et adaptés au public d’ados et de jeunes adultes. On y retrouve une diversité de préférences et d’identités sexuelles et de genre. Des minorités y prennent la parole, tout cela permet de déconstruire les normes. Jusqu’à maintenant, sur internet, il n’y avait que le porno, qui ne s’adresse généralement pas aux femmes. »

Du clic au clit’, les néo-révolutionnaires de l’apprentissage sexuel remettent en question les injonctions et les normes auprès d’une audience plutôt féminine, âgée de 14 à 30 ans en moyenne. Et ce qui fait le succès de ces comptes, c’est le point de vue des autrices. « Chacun·e est un·e expert·e de sa sexualité ! Ces comptes permettent l’auto-observation et l’apprentissage, ils dédramatisent », nous explique Émilie Saey, directrice de la FCPPF (Fédération des Centres Pluralistes de Planning Familial). « On y parle de sexualité sous l’angle du plaisir, pas sous l’angle de la peur en n’abordant uniquement les IST [infections sexuellement transmissibles, ndlr]. C’est basé sur du témoignage, du vécu. »

Chacun·e est un·e expert·e de sa sexualité ! Ces comptes permettent l’auto-observation et l’apprentissage, ils dédramatisent.

Des outils pédagogiques qui parlent de jouissance, et qui rassurent aussi. « Cela m’est déjà arrivé de réaliser que ce qui m’arrivait était normal, banal ou pas grave. On se sent moins seule. Même si j’ai du mal à répondre aux messages, je suis un peu timide pour parler avec des gens que je ne connais pas », confie Élise. Parce qu’il peut être plus facile de lire des commentaires sous un post que de frapper à la porte de sa/son médecin pour parler d’intimité, Instagram offre un nouveau canal d’information individuel et accessible. « Souvent la question qui se pose, c’est : « Suis-je normal·e ? » Instagram permet de ne pas devoir raconter personnellement ce que l’on vit et, en même temps, cela ouvre une nouvelle porte qui n’existait pas avant », analyse Émilie Saey.

Sans révéler nécessairement un manque de confiance envers le corps médical, ces nouvelles philosophes féministes de la sexualité offrent une complémentarité bienvenue. Pour Arianne Torné, « ces comptes n’empêchent pas d’en parler après avec des proches ou un professionnel. Au contraire, face à un problème, ils encouragent à aller voir un·e médecin ou un·e sexologue. Internet est pertinent selon la manière dont on l’utilise. Un compte Instagram reste un compte Instagram, il faut faire confiance au sens critique des jeunes. Moi-même je les oriente vers ces ressources, je n’ai pas besoin de réinventer la roue ! »

#SexualityIsNotDirty

Si les codes du rapport au net et à la sexualité s’en trouvent ébranlés, les créatrices de ces comptes peuvent, elles, être bouleversées suite aux témoignages qu’elles reçoivent. Face à un flux de messages permanent, elles ont parfois du mal à se déconnecter et sentent le poids d’une charge émotionnelle difficile à porter. « Je reçois tellement de témoignages qui parlent de violences sexuelles, de non-consentement et de viols, de messages de gens qui demandent de l’aide…, confie Dora Moutot. C’est parfois dur, car je me sens obligée de répondre, mais je ne peux pas répondre à tout le monde. Je suis seule derrière ce compte, et il faudrait une équipe de dix personnes pour répondre et réorienter toutes ces femmes qui font face à ce genre de choses. » Une pression difficile à gérer pour les instagrammeuses et qui n’a rien de virtuel.

Thomas Rozec et Victoire Tuaillon reçoivent le militant associatif Dr Kpote et l’illustratrice Jüne qui tient le compte Instagram Jouissance Club. Les couilles sur la table (le 12 mars 2019)
© Les couilles sur la table est un podcast de Victoire Tuaillon produit par Binge Audio.

Mais parler de sexualité sur le réseau social américain peut aussi amener les foudres de la Silicon Valley. Car si la société est hypersexualisée, dès lors que des voix féminines s’emparent du sujet, la discussion s’enflamme. Il y a quelques mois, plusieurs comptes, dont Jouissance Club et Merci Beaucul, ont été supprimés à deux reprises. Suite à des signalements en masse de personnes, le robot a mis automatiquement en veille ces comptes, par prudence, jusqu’à une vérification humaine ultérieure. « Tous les comptes qui parlent de sexualité ont été visés en même temps, on pense bien évidemment à des groupuscules anti-féministes organisés… », nous explique Jüne.

Pourtant, cette délation a eu l’effet inverse de celui attendu : grâce au hashtag de soutien #SexualityIsNotDirty (« la sexualité n’est pas sale ») et à la mobilisation de leur communauté, les comptes Jouissance Club et Merci Beaucul ont gagné des dizaines de milliers d’abonné·es une fois réhabilités. Le réseau social puritain, qui part à la chasse au moindre téton féminin et oublie de distinguer pornographie et pédagogie, entretient encore une relation compliquée avec la sexualité. Mais l’heure des comptes a peut-être bientôt sonné. Les créatrices de ces pages dédiées à une éducation sexuelle féministe et respectueuse se lancent dans l’écriture de livres, la réalisation de podcasts ou de films documentaires inspirés de leurs comptes pour pérenniser leur action militante.

La paix en Irlande du Nord : construite par les femmes, mise à mal par le Brexit ?

Encore aujourd’hui, les femmes sont très actives dans le processus de paix qui a mis fin, en 1998, à trente années de guerre civile entre catholiques et protestant·es en Irlande du Nord. Or tout leur travail, souvent peu connu et principalement financé par des fonds européens, risque de se trouver réduit en lambeaux à cause du Brexit, qui a acté la volonté de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

(extraits)

À Dundalk, nous sommes en République d’Irlande, à moins de quinze minutes en voiture de l’Irlande du Nord. Avant l’Accord de paix de 1998 qui a mis fin à une guerre civile opposant catholiques nationalistes – souhaitant la réunification – et protestant·es loyalistes – se sentant pro-britanniques –, cette commune fut le théâtre de ce qu’on appelle ici pudiquement les « troubles ». Les militaires patrouillaient non loin de là, à pied ou en hélicoptère ; des fouilles étaient faites dans chaque véhicule. Sans parler de la peur des mères de voir leurs enfants partir jouer dehors et ne jamais revenir. Un attentat pouvait vite arriver. Il a fallu, à coups de milliards d’euros, financer des projets qui permettent aux populations de se rencontrer et de se parler. L’Union européenne y a activement participé à hauteur de 1,5 milliard d’euros en vingt-quatre ans.

Réussir à parler du passé

Or le Brexit change la donne. La sortie britannique de l’Union européenne, votée par référendum le 23 juin 2016 à 52 % et prévue pour fin octobre 2019 après de multiples rebondissements, met à mal les aides financières accordées à l’Irlande du Nord, dont « The Next Chapter » dépend.

Piloté par l’organisation Politic Plus, ce programme favorise la présence des femmes dans les instances politiques à la fois en République d’Irlande et en Irlande du Nord. Son financement de 1,5 million d’euros est soutenu par l’Union européenne et se termine fin décembre 2019. Ces financements européens, instaurés depuis 1995, favorisent le dialogue entre les deux communautés de part et d’autre de cette frontière de 500 kilomètres qui sépare les deux pays.

« À partir de la fin de l’année, on ne sait pas encore si nos financements continueront », reconnaît Joanne Jennings, responsable des programmes. Elle soupire.

Attablées dans le café de Stormont, l’Assemblée locale nord-irlandaise basée dans la capitale, Belfast, Heather, Lori, Catherine et Deborah écoutent avec désespoir les propos de Joanne Jennings. Pour ces femmes âgées de 24 à 47 ans, le programme « The Next Chapter » représente bien plus que des réunions et des modules pour apprendre à « faire entendre sa voix ». Elles se sentent désormais faire « partie d’un mouvement ». Parmi plus de 400 volontaires, réparties dans dix groupes de part et d’autre de la frontière, de véritables amitiés se sont tissées. Elles discutent autant de leur quotidien que des sujets qui fâchent. Le passé, en particulier.

Vingt-et-un ans après le conflit qui a fait 3.500 mort·es, les plaies restent béantes. À « The Next Chapter », on prend le temps d’écouter et d’échanger. « Il y aura toujours des personnes qui auront des points de vue opposés, ce n’est pas grave, mais il faut apprendre à se respecter », commente Catherine, 24 ans, qui a grandi en République d’Irlande et fait ses études supérieures dans le « Nord ». Retourner vers le passé ? Jamais. Mais avec le Brexit, elles ont l’impression de faire marche arrière…

Au Brésil, une déferlante conservatrice veut balayer l’émancipation des femmes

Dans le Brésil de Bolsonaro, la place des femmes est à la maison. Quant aux petites filles, elles doivent porter du rose, selon Damares Alves, la ministre de la Femme, de la Famille et des Droits humains…

Il y a seulement cinq ans, le Brésil réélisait la première femme présidente du pays. Dilma Rousseff fut un temps une des femmes politiques les plus puissantes du globe, à la tête de la 6e puissance mondiale et d’un pays de plus de 200 millions d’habitant·es. Avant de subir une destitution controversée en 2016, « Dilma », mère célibataire et ancienne opposante à la dictature militaire, a lutté pour les droits des femmes. Les violences domestiques (notamment grâce à la loi contre le féminicide, adoptée en 2015), l’indépendance financière des femmes et leur représentation en politique ont été parmi les combats qu’elle a menés avec conviction. Dans un paysage politique largement encore composé d’hommes blancs, Dilma Rousseff a toujours dénoté.

Un machisme ancré

En avril 2016, alors que la présidente est dans la tourmente de la procédure de destitution, un portrait dans le journal conservateur Veja de la femme du vice-président, Marcela Temer, alors en passe de devenir « Première dame », fait bondir les militant·es des droits des femmes, et au-delà. « Belle, discrète et au foyer », c’est ainsi qu’est décrite la jeune épouse de Michel Temer – de 43 ans sa cadette. Perçu par la gauche comme un portrait en contraste avec celui de la présidente décriée, l’article polémique mettait aussi en avant, pour beaucoup, l’image idéale que se fait une grande partie des Brésilien·nes de la femme « bien ».  « Michel Temer est un homme qui a bien de la chance », concluait alors l’auteure de l’article.

Cet article fait partie du dossier du n° 221 intitulé « Extrême droite : une ombre brune sur les droits des femmes »

Cinq questions à Aurélie Mulowa, victime de cyber-harcèlement raciste et sexiste : elle a porté plainte

Il y a quelques semaines, des militantes féministes racisées ont reçu des insultes et des menaces sur internet. Face à ces faits de cyber-harcèlement, elles ont décidé de ne pas se laisser faire. axelle a interrogé Aurélie Mulowa, qui a porté plainte.

Pouvez-vous expliquer ce qu’il s’est passé ?

« Mon amie Hassina Semah participe à la campagne du festival Esperanzah ! sur la déconstruction des privilèges. À cause de cela, elle a reçu des messages haineux sur sa messagerie privée Facebook. Elle  a décidé de les montrer pour révéler l’ambiance nauséabonde qui existe sur les réseaux sociaux, cette libération de la parole raciste tout autour de nous.

J’ai alors posté un message de soutien, et c’est ainsi que je me suis rendue visible aux yeux du cyber-harceleur. Il m’a alors envoyé à moi aussi des messages insultants, racistes et sexistes. J’ai porté plainte dès le lendemain et j’ai répondu à une journaliste du média La Diaspora chuchote, qui a publié la vidéo de mon interview sur Youtube et sur Facebook. L’homme ne s’est pas arrêté là : il a contacté plusieurs personnes qui ont partagé la vidéo de mon interview… »

S’en est-il pris particulièrement aux femmes ?

« Oui, ce sont surtout des femmes racisées qu’il a attaquées, avec notamment des insultes négrophobes ou anti-asiatiques. Il s’en aussi pris à une journaliste et à une artiste française. Il a peu attaqué les hommes, seulement ceux qui lui répondaient directement, mais il n’est pas allé les attaquer spontanément. »

Comment avez-vous été reçues par la police ?

« Hassina et moi avons été bien reçues lorsque nous avons été la première fois au commissariat. Les propos du harceleur ont clairement été compris comme de la violence raciste et de la haine pure. En revanche, cela a été moins évident quand j’y suis retournée avec des preuves supplémentaires à ajouter au dossier : on tournait en rond. Ce que j’ai trouvé perturbant, c’est le temps d’attente : avant d’être prises en charge, nous avons attendu une heure, assises par terre, parce qu’il n’y avait pas assez de chaises. Heureusement, ce n’était pas une affaire « urgente ». Au total, cela a pris trois heures.

Ce qui m’interpelle aussi, c’est que nous avons porté plainte le lundi ; le dimanche, quand je suis retournée au commissariat, la plainte n’était toujours pas partie au Parquet. Ce n’est pas étonnant que les procédures prennent autant de temps… Quoi qu’il en soit, l’accueil a été bien meilleur cette fois-ci qu’il y a un an, quand j’ai voulu porter plainte pour une agression à caractère sexuel. »

Pourquoi est-il important pour vous de porter plainte ?

« Dans mon cas individuel, c’est important de faire savoir que je ne suis pas d’accord avec ces propos, qu’ils ne sont pas anodins. C’est une manière de réaffirmer ma place en tant qu’être humain. Nous avons un projet de société commun. En portant plainte, je me bats donc aussi pour ce projet de société. J’ai également envie de montrer aux gens que si on ne porte pas plainte, on a d’office perdu. J’ai envie de les inciter à le faire. Certaines personnes pensent qu’il n’y a pas de limites, que sur internet, tout est permis. Mais ce n’est pas le cas ! Internet, c’est aussi la vraie vie, avec des vrais gens et des vrais sentiments. Comme je suis une militante antiraciste féministe, je suis clairement plus alertée sur ce sujet.

Actuellement, j’ai l’impression qu’il y a trois sujets qui font que certaines personnes pètent les plombs : la migration, le féminisme et l’écologie. On peut lire sur le net des paroles très virulentes. C’est même parfois légitimé par certains médias et par des politiques qui utilisent aussi les réseaux sociaux pour véhiculer des idées peu progressistes. Mais ce qui est particulièrement violent avec le cyber-harcèlement, c’est qu’il est dirigé contre une personne, et non pas contre des concepts. »

Pour quelle infraction avez-vous porté plainte ?

« J’ignorais pour quelle motif je pouvais porter plainte, je n’ai pas étudié le droit. J’ai donc appelé le MRAX, qui m’a encouragée à porter plainte pour « incitation à la haine sur base de l’origine ethnique ». Au final, la plainte a été enregistrée comme « harcèlement » avec le critère aggravant que les faits ont un lien avec le racisme : le centre UNIA me l’a confirmé. Dans mon cas, c’est vraiment parce qu’il y a eu du harcèlement. J’ai appris que  si des personnes sont contactées ponctuellement sur les réseaux sociaux via des commentaires publics, elles et ils peuvent porter plainte pour « incitation à la haine ». Si c’est une femme contactée en privée par exemple, elle peut porter plainte pour « discrimination sur base du genre ».

Une autre chose importante à savoir, c’est que le policier ne peut pas refuser de prendre une plainte. Cette décision ne lui appartient pas. Quand j’ai voulu porter plainte pour une agression à caractère sexuel, j’ai pourtant dû faire quatre commissariats successifs, parce que les trois premiers avaient refusé  de la prendre. J’ai été fort seule ; cette plainte-là n’a pas abouti. Avec le recul, je me rends compte qu’il y a des structures pour nous aider, comme le MRAX ou UNIA, mais aussi des associations féministes [comme Fem & Law, ou une institution publique comme l’Institut pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes, ndlr] : il ne faut pas hésiter à taper à leur porte. Ces structures peuvent parfois se porter partie civile. Elles sont aussi là pour que justice soit rendue. »