Christelle Giovannetti : dix ans après les attentats, « c’est important de leur dire »

Par N°266 / p. Web • Janvier-mars 2026

Cela fait dix ans. Après chaque commémoration, après le procès, après la naissance de ses enfants, elle aurait pu reprendre le fil d’une vie « comme avant ». Pourtant, Christelle Giovannetti est l’une des dernières représentantes des victimes des attentats du 22 mars 2016 à continuer ce travail de mémoire. Elle rencontre les « bourreaux », visite les écoles. Pourquoi cette obstination ?

Christelle Giovannetti © Nafi Yao – www.nafiyaofemmephotographe.art

Le 22 mars 2016 ont lieu les attentats terroristes les plus meurtriers de l’histoire de la Belgique. À 7h58, deux bombes explosent dans le hall des départs de l’aéroport de Zaventem ; une heure plus tard, un troisième homme provoque une explosion dans une rame de métro à la station Maelbeek, à Bruxelles. Ces attentats-suicides ont fait 36 mort·es et environ 350 blessé·es.

Ce que Christelle Giovannetti a vécu le 22 mars, elle l’a maintes fois raconté. Ces dix dernières années, elle est souvent apparue dans les journaux ou à la télévision. Cheveux raides, nez aquilin, sourire mélancolique. Au lendemain des attentats, lors des commémorations, pendant le procès, on a entendu sa voix fragile, mais claire, avec un léger accent du sud de la France.

« La star des attentats »

Elle a raconté : sa sortie du wagon par la vitre brisée, les morceaux de chair qu’elle distingue, horrifiée, sur le sol, les gémissements qu’elle perçoit dans les décombres en flammes, et finalement, le secours porté aux passager·ères. C’est la seule à rebrousser chemin sur le quai, pour entrer dans le wagon qui a explosé et chercher les victimes qu’il était encore possible de sauver – comme Orphée Vanden Bussche. À partir de là, Christelle Giovannetti ne cessera plus de chercher à comprendre.

Dès 2017, elle rejoint l’association d’aide aux victimes d’actes de terrorisme Life for Brussels. Elle en devient rapidement l’une des chevilles ouvrières et porte-parole. « Nous avons été surpris d’apprendre qu’elle allait passer dans une émission, faire un discours devant le roi, rencontrer des ministres !, raconte sa sœur Aurélie. Quand Christelle passe à la télé, ma mère et moi la surnommons la « star des attentats ». Ça nous fait tous beaucoup rire. »

Des questions auprès des victimes, et des coupables

Lors du procès, de novembre 2022 à septembre 2023, elle assiste à toutes les audiences, dix mois durant. Quand celui-ci prend fin, elle décide de rencontrer en prison le seul terroriste survivant, Mohamed Abrini, « l’homme au chapeau », pour lui poser les questions qu’elle n’a pas pu lui adresser directement pendant le procès. Quatre heures d’échanges autour d’une pâtisserie pour rendre un « visage humain » à celui qu’elle a vu tout au long du procès derrière la vitre d’une salle d’audience.

Cette démarche renforce son désir de vérité, plus seulement au contact des autres victimes, mais également auprès des coupables. Alors, lorsqu’elle découvre le collectif « Retissons du lien », qui met en relation victimes d’attentats terroristes et familles concernées par la radicalisation d’un·e proche, Christelle Giovannetti s’y engage sans hésiter. Depuis, plusieurs fois par mois, elle participe à des rencontres avec des prisonniers condamnés à de longues peines, dans une démarche dite de justice restauratrice (également appelée « justice réparatrice » ou « justice restaurative »). Ce type de dispositif, basé sur le dialogue entre victimes et auteur·es d’infractions, vise à restaurer le lien social et à réparer les dommages causés.

Une longue histoire d’engagement

Quand ses proches apprennent comment elle a agi dans le métro le jour des attentats, elles/ils ne sont guère surpris·es. Qu’elle s’investisse ensuite au sein d’organisations d’aide aux victimes ne les étonne pas non plus. Comme si cela venait s’insérer dans un parcours déjà entamé, nourri de son milieu familial et professionnel. Christelle Giovannetti est éducatrice spécialisée, un choix dans la lignée des femmes de sa famille, toutes dans le domaine du « soin ». Elle est également déléguée syndicale, encouragée en cela par son mari Joël, lui aussi engagé syndicalement. Le jour de l’attentat, elle se rendait au centre de Bruxelles pour une réunion de son syndicat. « Ma sœur a toujours eu une grande empathie pour la souffrance des autres », décrit Aurélie.

À l’empathie s’ajoutent ainsi la colère et le désir de justice, alimentés par les réactions « de l’extérieur » qui minimisent ses souffrances. Ainsi, le jour de l’attentat, alors qu’elle est en état de choc à l’hôpital Brugmann, on la laisse sortir… le soir même. « J’ai raconté des horreurs à des psychologues de l’hôpital, j’étais complètement perchée, je racontais tout ce que j’avais vu, un bout de chair là, un morceau de crâne là. Tu ne peux pas laisser une personne qui te dit ça partir dans la nature comme ça ! Avec juste une semaine d’arrêt de travail… »

Tu ne peux pas laisser une personne qui te dit ça partir dans la nature comme ça !

Quand elle se rendra compte, progressivement, des séquelles psychologiques, elle se scandalisera qu’aucun suivi psycho-médical n’ait été assuré à sa sortie. Sentiment d’injustice renouvelé quand on lui refuse l’accès au traitement par caisson hyperbare de l’hôpital militaire Reine Astrid pour sa perte d’ouïe (traitement réservé aux « grands brûlés »). Lorsqu’elle parvient à reprendre le travail, en septembre 2016, sa direction lui reproche son désinvestissement, sans grande considération pour ses séquelles auditives et psychologiques. « Elle n’a pas de blessure apparente assez « trash » pour choquer, comme une gueule défigurée ou une jambe amputée. Cela entraîne peu de sollicitude. C’est une blessure ignorable à souhait », constate sa sœur.

Dans son entourage, on lui fait parfois comprendre qu’elle en fait « trop ». Son mari remarque que des ami·es, et même des membres de la famille, s’éloignent, car le sujet serait devenu « in-entendable » pour elles/eux : « Il fallait qu’elle fasse l’effort de ne pas en parler, comme si ça allait. » Christelle Giovannetti s’y refuse. Finalement, elle a le sentiment de devenir coupable d’être victime, qui plus est, une victime de « second plan ». Elle en fera une force.

De l’empathie au combat

Ce statut de victime « secondaire » va lui permettre de mener ses combats au nom de toutes les victimes. « Christelle, tout ce qu’elle fait, c’est pour ceux qui ne peuvent pas le faire, ou plus le faire : pour les victimes dont les blessures physiques ou morales ne leur laissent ni la force ni l’envie de se battre collectivement, et pour celles qui sont mortes », affirme Joël.

Christelle Giovannetti n’hésite pas à s’exprimer, dans les médias, mais aussi dans le cadre du travail de dialogue et de collaboration entre l’association Life for Brussels et les instances politiques et judiciaires, pour dénoncer l’inefficacité du système de prise en charge des victimes, le labyrinthe des assurances, la violence des expertises médicales. Elle réclame un guichet unique pour les victimes – sans succès. Elle finit, amère, par regretter la faiblesse des réactions politiques. « On n’a jamais été réellement soutenus. On a reçu des aides ponctuelles, pour des projets photos, des expos… et il faut faire de belles commémorations pour les 10 ans, car c’est ce qui se fait. Mais si demain, il y a de nouveau un attentat en Belgique, c’est rebelote pour les victimes, en termes d’expertises, d’assurances… »

Ce manque de reconnaissance renforce paradoxalement sa volonté d’agir, son besoin de réfléchir à la manière de faire société, quand les « bourreaux » sortiront de prison. Aller vers les auteurs, explique son mari, c’est « compenser ce que l’État ne fait pas, faire de la prévention de la récidive, de la sensibilisation dans les écoles, être actrice du lien social… C’est un engagement presque philosophique, au-delà d’un engagement sociétal. »

« Charge mémorielle »

Son engagement pour les victimes et en faveur d’une justice restauratrice s’ancre aussi dans d’autres drames personnels. Le matin du 22 mars 2016, Christelle venait d’apprendre qu’elle avait fait une nouvelle fausse couche après plusieurs tentatives de PMA. Le curetage était prévu deux jours plus tard. « Foutu pour foutu », dit-elle, autant sauver d’autres vies.

En 2021, alors qu’elle a le projet de partir en Syrie rencontrer des familles de djihadistes, Christelle apprend le suicide de sa sœur Laurence, et la révélation par celle-ci des faits d’inceste qui auraient été commis par leur père. Le silence de sa mère et sa propre impuissance face à ces drames renforcent sa volonté de se faire entendre.

Depuis plusieurs années déjà, Christelle a décidé qu’elle n’oublierait pas. Elle assumerait cette « charge mémorielle », ce travail de mémoire à la fois intime et collectif souvent endossé par les femmes, comme le décrit la chercheuse Charlotte Lacoste dans son ouvrage « La charge mémorielle » (Hermann 2025) à propos des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Un travail qui consiste à prendre soin des rescapé·es autant qu’à rendre hommage aux mort·es, et à s’engager dans des initiatives de prévention de la violence. « Ça fait partie de mon histoire, de notre histoire commune. Quand je vais dans les écoles, parfois, les élèves ne savent même pas ce qui s’est passé le 22 mars 2016, c’est important de leur dire. »

Christelle n’a aucune envie de « tourner la page ». Le 22 mars, ce n’est pour elle ni une parenthèse ni un épisode à refermer, mais un événement inscrit dans une trajectoire de vie. Dix ans après, il est bien question de commémorer mais certainement pas de s’arrêter là.