Pour ses deux ans, la Sister’s House déménage, avec les femmes et leurs espoirs

Par N°233 / p. WEB • Novembre 2020

La Sister’s House souffle sa deuxième bougie. Pour l’occasion, l’hébergement collectif déménage dans un endroit mieux adapté aux besoins des femmes migrantes. Depuis 2018, ce lieu en a accueilli près de 700. Le combat est encore long pour que la « Sister » ait le soutien qu’elle mérite, mais les femmes qui l’ont bâtie sont plus déterminées que jamais.

À l’aube de ce deuxième anniversaire, les femmes préparent le déménagement imminent vers la Sister’s House 3.0. © Audrey Vanbrabant

Aux bribes des discussions dans différentes langues se mélangent les sonneries de téléphone. La Sister’s House a des allures de ruche, entre celles qui cuisinent, celles qui font le ménage et d’autres qui prennent des nouvelles de leurs proches dispersé·es aux quatre coins du globe. Au centre, les « reines » – ou plutôt fondatrices du projet – s’activent, téléphone vissé à l’oreille et ordinateur planté sous les doigts. En novembre 2018, Delphine Demanche, Adriana Costa Santos et une poignée d’autres « géniales », comme on les appelle ici, ont bataillé pour créer un lieu d’accueil non-mixte pour les femmes réfugiées.

Besoins spécifiques des femmes

Partant du constat qu’un hébergement dédié aux femmes était la pierre angulaire d’un accueil digne, les fondatrices de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugié.e.s ont remué ciel et terre pour donner rapidement naissance à la Sister’s House.

« Depuis des mois on était présents quotidiennement au Parc Maximilien, se souvient Adriana. Les femmes étaient toujours prioritaires pour l’envoi en familles citoyennes tandis que les hommes allaient en hébergements collectifs. On a constaté que les femmes avaient des besoins particuliers, notamment en ce qui concerne la santé sexuelle et reproductive. Sauf que l’incertitude quotidienne faisait que l’approche pour répondre à ces besoins et même pour qu’ils soient exprimés n’était pas possible. »

Fortes de leur connaissance et soutenues par une mobilisation citoyenne impressionnante, Delphine, Adriana et les autres ont pu rapidement ouvrir la toute première Sister’s House. Désormais, une dizaine d’employées aidées par une centaine de bénévoles, toutes exclusivement des femmes, toquent quotidiennement aux portes des cabinets des différents niveaux de pouvoir et font appel aux associations humanitaires. Dons de nourriture, de meubles, d’électroménager, de matériel de premiers soins. Et organisation avec le Hub humanitaire des rendez-vous médicaux, recherches de conducteurs/trices, de partenaires et sponsors, organisation de la vie quotidienne. Autant de missions que de nouveaux défis. Sans relâche et avec détermination, toutes se démènent pour que la Sister’s House reste un havre de paix.

À l’aube de ce deuxième anniversaire, les femmes préparent le déménagement imminent vers la Sister’s House 3.0. Dès la mi-novembre, un lieu plus grand, mieux adapté et rénové, accueillera une centaine de migrantes. Elles y trouveront un lit au chaud, des repas, et de la solidarité, en sécurité et en non-mixité. Entre lutte contre l’invisibilisation des femmes réfugiées, cartons remplis d’espoir et préparation de la suite, on a fait le point avec Adriana Costa Santos et Delphine Demanche.

Delphine Demanche (à gauche) et Adriana Costa Santos © Audrey Vanbrabant

Vous avez déjà installé la Sister’s House dans deux endroits différents de Bruxelles. Vous allez inaugurer le troisième espace, qu’a-t-il de nouveau ?

Delphine Demanche : « Pour la toute première Sister’s House, la commune d’Ixelles avait mis deux appartements à disposition. La deuxième a été prêtée par un propriétaire du milieu associatif. On avait obtenu ce lieu peu de temps avant le début du confinement, grâce à une campagne de communication massive et surtout grâce aux bénévoles qui avaient interpellé les communes et la Région en leur envoyant une lettre. Cette deuxième maison était un miracle, au vu de la situation d’urgence dans laquelle on était. »

Il faut qu’on trouve un soutien structurel qui nous permettrait de ne pas toujours devoir faire appel à la solidarité citoyenne.

Adriana Costa Santos  : « La troisième Sister’s House est très grande par rapport aux deux premières ! Comme la deuxième, c’est via une personne privée qu’on l’a obtenue. Ce qui change ici, c’est qu’on a un accord avec le propriétaire pour occuper le lieu pendant minimum un an et demi. Cela va nous permettre de voir à plus long terme. Mais il faut impérativement qu’on trouve un soutien structurel qui nous permettrait de payer le loyer, les charges, de ne pas toujours devoir faire appel à la solidarité citoyenne. »

D.D. : « La mobilisation citoyenne est incroyablement porteuse, mais en effet, il y a un moment où cela suffit. Dans l’accord gouvernemental, la Région bruxelloise s’est engagée à soutenir des hébergements pour femmes. Car la Belgique ne respecte pas certaines conventions, comme la Convention d’Istanbul. C’est une question d’accueil digne. »

Est-ce qu’on peut parler d’un « parcours  de combattantes » pour obtenir ce troisième lieu ?

A.C.S.  : « Diplomatiquement, il y a certaines choses que nous devons taire. On a un bâtiment, c’est génial. Il fait le double de l’actuel, il est quatre fois plus grand que le premier.

On nous a reproché de faire tout un foin pour « 20 filles »…

On nous a reproché de ne pas accepter certains endroits qu’on jugeait insalubres ou parce qu’ils ne répondaient pas à ce que nous estimons digne pour accueillir les filles. Notre critère de base c’était : est-ce que moi j’y dormirais ? Non ? Eh bien les filles non plus. Alors on nous a reproché d’être trop exigeantes, de vouloir instrumentaliser les femmes pour en faire un combat politique, de faire tout un foin pour « 20 filles », d’exagérer les chiffres et la précarité dans laquelle elles se trouvent. Pourtant, depuis qu’on a construit la Sister’s House, on voit des groupes de femmes marcher ensemble. Celles qui ne connaissent pas encore le lieu y sont conduites par celles qui y sont déjà venues. Il y a quelque chose qui s’est construit, un soutien des femmes par les femmes. »

Pensez-vous que l’amplification et la visibilisation des luttes féministes jouent en faveur des femmes réfugiées ?

D.D. : « Il y a des dizaines de féminismes différents et certaines approches restent très « maternalistes » et européano-centrées.  Selon certaines approches, il faudrait uniquement que les femmes réfugiées prennent des décisions seules : ce n’est pas audible que, dans certains cas, ce n’est pas possible. On entend aussi souvent que certains [de leurs] comportements ne sont pas « normaux » voire « arriérés ». Ce n’est pas respectueux vis-à-vis de ces femmes qui tentent de s’approprier leur pouvoir de décision. »

A.C.S. : « Moi je pense – et c’est mon avis personnel, pas celui du projet – que c’est à double tranchant. D’un côté, il y a plus de connaissance, en général, des enjeux féministes, et on peut s’appuyer dessus. Par exemple, quand on parle de l’importance d’un endroit non-mixte, on rencontre davantage de compréhension. C’est positif de pouvoir mettre en avant des valeurs « banalisées » par le féminisme. Mais en même temps, on pense tellement « déconstruction » qu’on oublie de revoir la base. Et il faut tenir compte de l’urgence dans laquelle sont les femmes. Si certaines femmes décident de prendre des décisions théoriquement mauvaises pour elles, notre rôle, c’est de les informer, pas de leur imposer un autre choix. On nous a souvent reproché de ne pas contrarier les mécanismes de domination. Ou de créer des « privilèges » en pensant des espaces non-mixtes alors que les hommes n’en ont pas. C’est très discutable. On a souvent entendu aussi qu’on surprotégeait les filles en les isolant et qu’on adoptait une position maternaliste… »

Les combats féministes avancent, mais nous restons avec les mêmes barrières.

D.D. : « Au vu de la vague féministe, je m’attendais à ce qu’il y ait directement une réponse politique quand on a demandé de l’aide pour la Sister’s House. Mais en fait non. Les combats féministes avancent, mais nous restons avec les mêmes barrières. »

Êtes-vous encore optimistes ?

D.D. : « Je pense qu’on est fatiguées avant d’être optimistes ! Il faut souligner que l’importance d’une approche spécifique aux femmes réfugiées devient de plus en plus audible. Il y a un an et demi, il n’y avait même pas la place pour en discuter. Maintenant, il faut un changement de perspectives et un travail de déconstruction au niveau des représentations sociales qui sont encore bien ancrées dans nos comportements. Les questions de genre sont sociétales, elles ne sont pas liées à la migration ou à l’aide humanitaire. »

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