À l’âge de 6 ans, Eléonore* fonde avec des camarades le « Club des enfants martyrs ». Aujourd’hui âgée de 53 ans, elle se souvient de la raison d’être de ce club : « Je trouvais vraiment que quand on était aînée, on devait faire beaucoup plus de choses, être plus responsable, autonome, montrer l’exemple. » Pour Yousra*, comme pour Eléonore, il a fallu rapidement se montrer à la hauteur de son statut d’aînée. Première fille d’une sororie de trois, dont les sœurs ont deux ans et cinq ans de moins qu’elle, Yousra, 36 ans, raconte : « Quand mes sœurs faisaient une bêtise, mon père m’engueulait, moi. Il me disait « C’est parce que tu n’as pas surveillé ». » Une charge attribuée aux sœurs aînées dès le plus jeune âge.
Une deuxième petite maman
À 26 ans, Eléonore perd sa mère. Quelques mois plus tard, son papa n’est plus en mesure de s’occuper de ses deux plus jeunes sœurs de 16 et 14 ans dont elle devient alors responsable. Une charge lourde pour une jeune femme. Elle constate pourtant qu’à l’époque, cette responsabilité ne lui a pas paru si pesante : « Avec du recul, je me dis que c’est fou d’arriver à si bien prendre des décisions, de trouver ça si naturel. C’est comme si on m’avait appris à faire ça depuis toujours. Je crois que c’est le rôle d’aînée. »
En tant que fille aînée, je me souviens qu’à la mort de ma mère, j’ai eu une prise de conscience soudaine, je me suis rendu compte que je n’allais pas avoir d’adolescence. Comme une sorte de prémonition.
Jeanne*, 48 ans, a elle aussi perdu sa mère quand elle avait à peine 13 ans, deux mois après la naissance de sa dernière sœur : « En tant que fille aînée, je me souviens qu’à la mort de ma mère, j’ai eu une prise de conscience soudaine, je me suis rendu compte que je n’allais pas avoir d’adolescence. Comme une sorte de prémonition. » Jeanne a pourtant un frère plus grand qu’elle, mais en tant que première fille de la fratrie, c’est sur ses épaules qu’est tombée la charge du soin de sa famille : « Mon frère aîné ne s’est pas senti responsable, obligé de donner du temps. Lui s’est plutôt enfui de la maison. Il a mené une vie plus aventureuse, tandis que moi, j’ai vraiment pris le modèle féminin, une part de moi ne pouvait pas me soustraire à ça. » Elle s’occupe donc de ses plus jeunes frères et sœurs, du repas du soir, et de la vaisselle et pallie ainsi la disparition de sa mère, et l’absence de son père, occupé par ailleurs.
Je trouvais vraiment que quand on était aînée, on devait faire beaucoup plus de choses, être plus responsable, autonome, montrer l’exemple.
Les petites filles sont très tôt socialisées aux rôles attribués aux femmes. Une étude statistique de l’Institut national d’études démographiques (Ined) publiée en 2024 en France, pour laquelle plus de 7.000 enfants entre 10 et 11 ans ont été interrogé·es, montre qu’à l’âge de 10 ans, les filles réalisent plus de tâches domestiques que les garçons. À cela s’ajoute donc pour certaines leur statut d’aînée. Quand le foyer est ébranlé par la maladie, un handicap, ou un décès, les aînées sont là pour assumer des rôles qui dépassent souvent leur statut d’enfant. Juliette*, 23 ans, raconte que l’arrivée de son petit frère porteur d’un handicap a transformé sa place au sein de sa famille. Très impliquée dans l’éducation de celui-ci, elle est devenue « une deuxième petite maman ».
Parcours de vie et inégalités
Pour Sylvie*, 38 ans, la charge du soin de sa famille semble s’alourdir avec le vieillissement de ses parents. Ceux-ci, d’origine portugaise, vivent en Belgique depuis plus de trente ans. S’ils ont toujours été « débrouillards », les choses se compliquent avec l’âge : « Le français, c’est quand même pas leur langue maternelle, en vieillissant, il faut quelqu’un pour les assister et dès qu’il y a un courrier à écrire, c’est pour ma pomme. » La charge de soin attribuée aux filles aînées dépend aussi de la trajectoire familiale. L’étude de l’Ined révèle par exemple l’influence du milieu social sur la répartition des tâches : les filles de milieux rural et ouvrier participent davantage aux tâches domestiques que les filles de cadres. On peut donc imaginer que les conditions de vie des familles, la précarité ou le statut migratoire, peuvent influencer les tâches attendues des aînées. Au Royaume-Uni, l’association « Home Girls Unite » organise des espaces de parole, des lieux de soutien et diffuse des podcasts à destination de ces sœurs aînées de familles migrantes qui font face notamment au racisme, aux discriminations et à des parcours administratifs particulièrement lourds.
On peut donc imaginer que les conditions de vie des familles, la précarité ou le statut migratoire, peuvent influencer les tâches attendues des aînées.
Le vieillissement des parents est une étape où les inégalités de partage du soin entre membres de la fratrie redeviennent criantes. Isabelle, 65 ans, première fille d’une fratrie de quatre frères, puis trois sœurs, prend soin de leur maman de 95 ans. Cette dernière vit dans un home pour personnes âgées juste à côté de chez elle. Isabelle s’en occupe au quotidien, notamment parce que les soins fournis dans le home ne sont pas suffisants. Elle pallie ainsi les lacunes de la société qui ne prend pas en charge convenablement les personnes âgées. Elle aimerait que ce soit mieux réparti entre ses frères et sœurs, mais ils et elles trouvent qu’elle en fait trop. Yousra sait déjà à 36 ans ce que ses parents attendent : « Mon père a toujours dit « Heureusement qu’on a Yousra, parce qu’elle va s’occuper de nous, elle ne nous placera jamais en home », ça, il en est certain. Il n’est pas sûr que mes sœurs feraient le même choix. Même quand j’envisage de me mettre en couple, je demande si c’est ok qu’on vive chez mes parents, ou qu’ils vivent chez nous, c’est dans le plan. »
Prendre le pli
Si les sœurs aînées assurent notamment des tâches très concrètes dans la gestion quotidienne du foyer parental, elles assument aussi un rôle plus invisible d’écoute et de soutien émotionnel. Isabelle explique : « J’ai la réputation d’être celle chez qui on peut venir se confier et je lie ça à mon rôle de sœur aînée. J’ai été la confidente de mes frères pendant des années, ceux qui n’étaient pas bien en couple, c’est vers moi qu’ils venaient. J’ai un frère qui est maniacodépressif, il est venu vivre chez moi. Quand mon père a su qu’il était malade, il m’a chargée de la communication avec ses frères et sœurs. » Eléonore est aussi celle qui se charge d’appeler chacune de ses sœurs régulièrement pour prendre des nouvelles ou organiser des réunions de famille : « Elles ne m’appellent jamais. Si je n’appelle pas, elles n’appellent pas. »
J’ai la réputation d’être celle chez qui on peut venir se confier et je lie ça à mon rôle de sœur aînée.
Un rôle dont Eléonore aimerait bien se départir. Mais ce n’est pas toujours bien perçu par le reste de la sororie. Jeanne a essayé de faire évoluer sa position dans la fratrie : « J’ai l’impression que mes frères et sœurs ne sont pas sortis du besoin d’avoir une grande sœur. Je vois ça parce que je suis toujours une personne de conseil pour plusieurs d’entre eux, et quand je ne suis pas dans ce rôle, ça pose problème. Il n’est pas question, à aucun moment, que je me comporte comme celle qui a besoin d’aide, j’ai essayé de le faire et ça a été très mal perçu. Ils ne savaient pas comment réagir, ce n’était pas dans l’ordre des choses. » Ce statut pousse les sœurs aînées rencontrées à invisibiliser leurs problèmes. Marthe*, 44 ans, explique par exemple qu’elle a eu du mal à annoncer son divorce à ses parents qui soutiennent déjà son frère cadet : « Je me disais « Ça va leur faire une charge en plus ». Je sais qu’ils aident encore mon frère, donc moi, je ne leur demande pas d’aide financière, sans doute par sentiment de culpabilité. Je reste l’aînée qui doit s’assumer. »
Le monde autour de nous
Ce rôle de grande sœur s’applique à d’autres sphères de la vie, comme les relations amicales ou professionnelles. Jeanne explique : « J’ai pris le pli de m’occuper des autres au prix souvent de mes propres besoins. » Sylvie constate elle aussi qu’elle assume un rôle de « grande sœur » dans son milieu professionnel : « Je suis capable de lâcher ma vie, pour aider, parce que je vois que l’autre en a besoin. » Ce qui n’est pas sans conséquence sur leur santé mentale et physique. Pour Eléonore, toutefois, même si son statut de sœur aînée lui a conféré une charge certaine, il est également une force et lui a permis d’acquérir des compétences qu’elle souhaite valoriser : « Être l’aînée, c’est être attentive au monde autour de nous. » Jeanne aussi considère que son rôle d’aînée lui a donné la possibilité de développer « un sens de l’écoute, une hyper attention aux autres. Répondre à leurs besoins et maintenir l’harmonie du groupe, c’est intéressant comme qualité ».
Être l’aînée, c’est être attentive au monde autour de nous.
La famille, et les rôles qu’elle nous impose, n’a pas fini de faire parler. Réfléchir à nos propres positions au sein des fratries ou des sorories, c’est aussi l’occasion d’interroger le partage inégalitaire du soin ou la négligence envers les personnes âgées, le poids du sexisme, du racisme, de la pauvreté au cœur de nos foyers et dans nos relations les plus intimes. En somme, des questions féministes !
* Prénoms modifiés.