Inceste : « Un #metoo des enfants est en train de naître »

Une voix de plus s’est élevée contre “l’odieux silence”, comme nous nommions l’inceste dans un dossier de mai 2016. Camille Kouchner, avocate française, fille d’un couple connu dans le milieu intellectuel et politique français, sort un livre, La Familia Grande (lire la chronique en fin d’article). Elle y accuse Olivier Duhamel, son beau-père – célèbre lui aussi –, d’avoir commis des actes sexuels sur son frère jumeau. Des faits qui datent de leur adolescence, il y a près de 30 ans, gardés secrets d’abord, puis confiés en 2008 à leur mère, qui maintiendra le couvercle bien verrouillé pour protéger son mari. Le tabou de l’inceste est-il peu à peu en train de se lever ? Analyse avec Valérie Lootvoet, directrice de l’Université des Femmes, qui a récemment consacré une analyse et des recommandations pour “une politique de l’inceste”.

CC Amy Treasure / Unsplash.

Quelles sont vos premières réactions depuis que ces faits sont sortis dans la presse ?

“À l’époque du mouvement #metoo, j’avais dit que la seule chose qui manquait était un #metoo des enfants, du moins de ceux devenus adultes. Nous y voilà.

Les faits relatés par Camille Kouchner sont aussi intéressants car ils viennent de catégories sociales supérieures, ce qui vient contredire le stéréotype du déroulement de ces faits uniquement dans les couches sociales défavorisées et déjoue la figure de “l’autre” qui permet d’externaliser ce crime. Cela nous montre que l’inceste se déroule aussi dans des milieux bien positionnés socialement, et que des personnes situées à gauche, politiquement et intellectuellement, peuvent être des tyrans, des agresseurs et des antidémocrates dans la sphère familiale.

Il faut toujours des années pour que soit brisé le silence.

Il s’agit, dans cette affaire, d’actes perpétrés il y a longtemps. Il faut toujours des années pour que soit brisé le silence, comme si soudain le lait débordait de la cocotte, des décennies plus tard. Il n’est plus possible de se taire, pour certaines personnes, c’est le cas de Camille Kouchner. Vanessa Springora [autrice du livre “Le consentement”, sorti chez Grasset en 2020, qui raconte l’emprise, y compris sexuelle, de l’écrivain, Gabriel Matzneff, 49 ans à l’époque quand elle en avait 13, ndlr] a probablement réouvert la voie à cette dénonciation, il faut bien que quelqu’un commence un jour…”

Valérie Lootvoet, directrice de l’Université des femmes.

“Le cordon sanitaire est solide” autour d’Olivier Duhamel, lit-on dans l’enquête du Monde. Est-il encore plus fort dans les catégories sociales les plus aisées ?

“Les violences intrafamiliales sont moins repérées et dévoilées dans les milieux sociaux privilégiés. Cette barrière de protection de l’auteur est renforcée par l’entre-soi politique social et culturel. Cela nous montre aussi qu’il faut que chacun balaye devant sa propre porte. On connaît toutes et tous un grand-père, un voisin agresseur et on laisse ça en famille : c’est le “vieux tonton pervers”. Ce sont aussi des gens que l’on connaît et l’on doit être courageux face à cela, et les dénoncer.

À la place de “cordon sanitaire”, j’opterais pour les termes de cordon malade ou malsain. Camille Kouchner le raconte : elle prévient son père, Bernard Kouchner, et d’autres proches, et personne n’ouvre la bouche [sauf la sœur d’Evelyne Pisier, Marie-France Pisier, ndlr]. Son père veut alors régler ça non pas en prévenant les autorités mais “en allant lui casser la gueule”. C’est comme si la seule réaction était celle, viriliste, de régler ça “entre hommes”.”

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Le rôle des femmes est terrible aussi…

“L’inceste est un crime contre les enfants, et il impacte aussi l’ensemble de la famille, qu’il fait exploser. Dans le cas dont on parle ici, les deux sœurs Pisier qui s’adoraient ne vont plus se parler, la mère ayant connaissance des faits et les minimisant, sa sœur prenant le parti des enfants.

L’inceste est un crime contre les enfants, et il impacte aussi l’ensemble de la famille, qu’il fait exploser.

Au contraire, on observe aussi des mères qui vont protéger et croire leur enfant, ou les protéger des risques d’agressions en dénonçant le fameux agresseur familial. Cela nous éclaire sur la capacité, ou non, d’amour absolu des mères. C’est pourquoi on doit aussi être très attentifs et attentives aux mères, être alertés par celles qui sont somnolentes toute la journée, médiquées, sous assuétudes : ce sont autant d’indicateurs de dysfonctionnement familial. D’autres éléments disent les choses : dans la maison de Duhamel se trouvaient au vu et au su de tous des photographies exposant la nudité des enfants…”

Fin des années septante, des intellectuel·les français·es (dont Bernard Kouchner, le père de Camille Kouchner – , Gabriel Matzneff, mais aussi Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Françoise Dolto, etc.) défendent la pédophilie, au prétexte que les enfants peuvent être consentants, remettent en cause la criminalisation des actes sexuels ou l’âge de la majorité sexuelle. Craignez-vous encore ce genre de réactions aujourd’hui ? Ou peut-on parler de la “fin d’une époque” d’impunité ?

“C’est difficile à évaluer. Je constate en tout cas que la caisse de résonance médiatique est branchée sur “on” et plus sur “off”. En 1986, Eva Thomas a brisé le tabou de l’inceste en témoignant à visage découvert sur un plateau télévisé de l’inceste qu’elle avait subi 30 ans plus tôt, à l’âge de 15 ans, et cela eut un immense retentissement. Ce n’est donc pas la première fois que quelqu’un sort du silence.

Aujourd’hui, cela resurgit, et il y a sans doute le lien à faire avec la repolitisation des violences sexuelles vécues par les femmes adultes dans tous les milieux, violences considérées comme une expression du patriarcat. Cette repolitisation s’étend aussi aux violences vécues par les enfants. Mais si l’opinion publique progresse, cela ne signifie pas qu’il n’y a plus d’agresseurs, que toutes les familles font leur mea culpa et que toutes les personnes vont porter plainte. Cependant, en effet, la question du respect et de la protection des enfants est remise en débat dans la “cité”.

L’impunité persiste aussi à cause du délai de prescription.

L’impunité persiste aussi à cause du délai de prescription. En France, il est de 30 ans à partir de la majorité. En Belgique, en novembre 2019, la Chambre a approuvé l’imprescriptibilité des délits sexuels graves sur mineurs. Cela signifie qu’il n’y a plus de limite dans le temps pour dénoncer. Jusque là, les victimes pouvaient déposer plainte jusqu’à 15 ans après leur majorité. Mais cela ne vaut qu’à partir de 2019. Une affaire Camille Kouchner belge serait donc prescrite. De plus, il existe des tendances juridiques et politiques qui souhaitent déjà supprimer cette imprescriptibilité, et il faut donc être vigilant. Rappelons que d’un point de vue psycho-social, les victimes ne connaissant pas de prescription de leur état…”

On voit arriver les réactions habituelles : “On le jette en pâture” ou encore “c’est de la délation”, comme on l’a vu aussi avec #metoo. Que répondre pour bien comprendre ce qui se joue ici ?

“Il ne faut pas confondre la délation, qui est intéressée, et la dénonciation, qui vise la justice. Entre la délation de ses voisins juifs, de mémoire historique, ou la dénonciation de son ex-beau père agresseur et dès lors criminel, on n’est pas dans le même ordre de choses.”

Dans un contexte de “cancel culture”, ce processus qui vise à “supprimer” quelqu’un·e en l’ostracisant sur les réseaux sociaux, ce qui comporte certaines dérives, comment analyser cette affaire ?

“Les réseaux sociaux sont à la fois une force – ils permettent un processus de conscientisation – et un problème – ils ne peuvent se substituer à la réponse judiciaire. Le problème réside là : la réponse judiciaire, en l’état actuel, est insatisfaisante. Si on avait une réponse judiciaire réformée, plus en lien avec la sociologie de ces faits, et correctement financée, cela proposerait une réponse adéquate aux victimes, et surtout, empêcherait les agresseurs de recommencer. Il faut quelqu’un – une institution – pour dire “ça, c’est non dans notre société, c’est indigne.”

Sur la “cancel culture”, il faut préciser que cette notion porte la plupart du temps sur des idées, pas sur des pratiques. Le débat d’idées doit pouvoir continuer, pas les agressions et les crimes.”

“La sanction est sociétale”, expliquait la professeure de droit pénal française Audrey Darsonville sur les ondes de France Culture. Pour elle, le livre de Camille Kouchner révèle la difficulté de lever le tabou des violences sexuelles envers les mineurs, mais pose aussi la question des limites de la justice et notamment la question de la présomption d’innocence, puisque “Olivier Duhamel n’aura pas les moyens judiciaires d’apporter son innocence, d’apporter un démenti.” Que répondez-vous ?

“S’il y avait une imprescriptibilité, Olivier Duhamel pourrait se défendre devant un tribunal.”

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Selon l’OMS, 20 % des femmes et 5 à 10 % des hommes dans le monde ont subi des violences sexuelles pendant leur enfance. La majorité de ces crimes sont incestueux et, dans plus de 70 % des cas, touchent des enfants de moins de six ans. Que faire concrètement pour protéger les enfants ?

“Il faut absolument intégrer cette question-là à l’EVRAS. En France, on sait qu’en moyenne, 2 ou 3 élèves par classe sont victimes d’inceste : c’est donc certainement pareil en Belgique.

Il faut former les PMS à la détection. Il faut des financements structurels des associations spécialisées comme SOS Inceste, il faut des études, des recherches et des recommandations émises aux différents intervenants sociaux en contact avec les enfants sur le plan psycho-social, juridique, judiciaire, et médical.

Il faut aussi sensibiliser les acteurs juridiques dont beaucoup, aujourd’hui, protègent des pères incesteurs et mobilisent par exemple des concepts fumeux tels que “l’aliénation parentale”. C’est donc un problème à plusieurs niveaux. Et sur plusieurs générations. Il ne faut pas oublier que les victimes d’inceste, quand elles ne sont pas protégées, sont encore des proies plus fragiles pour d’autres prédateurs sexuels, notamment des proxénètes, qui profitent de leurs failles.”

Que pensez-vous de la couverture médiatique de cette affaire ?

“J’ai vu que Télérama parle de “pédocriminalité” au lieu de “pédophilie”, preuve que les mentalités font quelque chemin dans les médias. On voit aussi que la société est peut-être en train de basculer davantage du côté de la santé et du lien, de quitter ce paradigme largement installé de la revendication de la “liberté” dans lequel les enfants évoluent, pour y être mieux massacrés, dans un milieu “libre”… pour les agresseurs.”

La Familia grande

Valérie Lootvoet, directrice de l’Université des Femmes, a lu La Familia Grande, publié ce mois de janvier au Seuil. 

“C’est un livre sec, magnifiquement écrit. C’est le livre d’un amour d’une – alors – enfant, Camille Kouchner, à sa famille. Un amour qui devient une “hydre”, car il ne peut y avoir de confiance envers les adultes qui font son enfance.

Camille Kouchner retrace le non-respect de l’enfance de sa fratrie, de leur état d’enfance, de leur santé psychique et physique, sexuelle et émotionnelle. Dans la “familia grande”, les adultes ont des enfants, comme des choses au pire, des singes savants au mieux, des êtres dont ils ne s’occupent pas : les nounous sont là pour cela. Les enfants sont un asservissement, disent les femmes de la “famille”. Celles qui se pensent féministes ont mieux à faire, elles ont à penser, à écrire. Lors de la visite à sa fille qui vient d’accoucher et allaite, la mère de Camille Kouchner lui dit, à propos du bébé : “Ma fille, quelle liberté ? La liberté, c’est de pouvoir choisir de ne pas s’en occuper.” La liberté de la mère de Camille Kouchner, c’est la liberté définie par les hommes, qu’elle a faite sienne.

Dans cette “famille”, les enfants souffrent mais, en lieu et place de consolation, le mot d’ordre est : “ne souffre pas”, comme une injonction. Les femmes et les mères sont aliénées dans leurs moindres atomes, et le revendiquent comme leur liberté. Elles sont incestuelles – l’inceste, ce sera pour le beau-père. Tout est mélangé, rien n’a de cadre. Les mères pissent avec leurs filles, les interrogent sur leur virginité, les chambrent de n’avoir point connu le loup à 12 ans, leur racontent leur vie sexuelle. Evelyne Pisier est professeure d’université. Elle a, comme sa mère avant elle, autant de développement intellectuel que d’immaturité affective.

Ainsi, dit Camille Kouchner, “Colin est un jeune adolescent quand ma mère lui envoie une de ses copines […] pour le déniaiser. Vingt ans de plus que lui, on va s’gêner ! Mon frère est flatté mais largement effrayé. Moi, encouragée par les parents, depuis petite je masse les plus grands. Pendant des heures, des après-midi entières, à la piscine, dans le dortoir, dans les champs, je caresse, gratte, soulage les tensions. Plus tard, l’une des enfants me racontera : “À Sanary, j’avais 12 ans quand ton beau-père est venu me rouler une pelle derrière le dos de mes parents. Et je n’ai rien dit.” Croire qu’on a de la chance d’être ainsi entourés.”

Les descriptions sont à la fois visqueuses et sans mensonge, et pour autant sans aucun effet littéraire gratuit.

Camille Kouchner dénonce les discours sur la réhabilitation et l’absence de peine tenus dans les salons parentaux, comme des stratégies d’agresseurs. Elle décrit les effets du mensonge sur son corps, le retournement initial des victimes contre elle, qui n’a pas parlé, et non contre l’agresseur, l’effarement devant la dégueulasserie de sa mère et sa propre volonté, jusqu’au bout, de conserver avec cette mère son lien de filiation alors que cette dernière lui préfère le lien marital, fut-il avec son immonde.

C’est la “famille” comme une secte, avec le patriarche, roi de tous et du corps de tous. Les enfants y sont photographiés nus, les parents les embrassent sur la bouche, dans des décors rêvés, ceux des gens riches de tous capitaux et de toute domination.

C’est un livre d’une violence à vomir, mais un livre indispensable pour mieux comprendre que, sans la parole levée, les victimes directes et indirectes paient la facture d’une situation dont ils n’ont pas décidé, à laquelle aucun d’entre eux n’a “consenti”, dans laquelle il n’y a pour eux ni liberté ni respiration.

C’est aussi le livre d’une docteure en droit, qui convoque et interroge la loi, et pèse chacun de ses mots comme presque dans une plaidoirie. Elle y refuse les arguments de la “génération” pour les renvoyer aux “gens”, qui acceptent l’innommable désormais nommé.

Enfin, c’est le livre d’une métamorphose, la sienne et celle de ses proches, qui ne refuse pourtant ni l’amour qui reste pour sa mère infâme ni la possibilité de croire en ce qu’elle ne fut pas.”

Lire, écouter, trouver de l'aide

À lire, à écouter

Trouver de l’aide ou de l’écoute

  • SOS Inceste / Équipe pluridisciplinaire qui accompagne des personnes, femmes et hommes, confrontées ou ayant été confrontées à des abus sexuels intrafamiliaux. Contact : Avenue Hansen-Soulie 76, 1040 Etterbeek, Belgique / 02.646.60.73 / sosinceste.belgique@skynet.be
  • Centres de Prise en Charge des Violences Sexuelles. Un Centre de Prise en charge des victimes de Violences Sexuelles (CPVS) existe dans quelques hôpitaux en Belgique (actuellement à l’hôpital Universitaire de Gand, au CHU Saint-Pierre de Bruxelles et CHU de Liège). On peut y référer des victimes à tout moment, 24h/24 et 7/7, pour une prise en charge médicale, médico-légale ainsi qu’un soutien et un suivi psychologique pour les adultes, mais également pour les enfants. Bruxelles : 320 Rue Haute, 1000 Bruxelles. Avant 8h et après 17h, l’accueil se fait via le service des urgences du CHU Saint-Pierre (290, rue Haute) / +32 (0)2 535 45 42 / CPVS@stpierre-bru.be Liège : CHU Les Bruyères, 600 rue de Gaillarmont 600, 4030 Liège / 04.367.93.11 / cpvs@chu.ulg.ac.be
  • SOS Enfants / Les équipes SOS Enfants ont pour mission de prévenir et traiter les situations où des enfants sont victimes de maltraitance physique, psychologique, sexuelle, institutionnelle ou de négligence. Pour les professionnel·les surtout.  Contact : www.one.be
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