Monique Pinçon-Charlot : « Ils rachètent nos cerveaux. Ils assurent leur survie »

La sociologue Monique Pinçon-Charlot a entrepris un tour de France et des environs pour ouvrir le dialogue autour du sujet de son dernier livre : le lien entre la « violence des riches » et le chaos climatique. axelle l’a interviewée lors de son étape namuroise pour une rencontre dans le cadre du projet « C’est pas foutu ! » organisé par Esperanzah! et par la coopérative Paysans-Artisans.

Monique Pinçon-Charlot (12 mars 2026). ©PHOTOPQR/OUEST FRANCE/Stéphane Geufroi

Pendant plus de quarante ans, la sociologue française Monique Pinçon-Charlot a travaillé comme chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). En duo avec son mari, Michel Pinçon (décédé en 2022), elle a consacré ses recherches à la classe dominante, cette petite caste qui occupe tous les sommets de tous les pouvoirs et de tous les segments de l’activité économique et sociale. Le couple a écrit plus de trente livres sur le sujet dont plusieurs sont des best-sellers : Voyage en grande bourgeoisie (Presses universitaires de France 1997), La violence des riches (Zones 2013), Le président des ultra-riches (Zones/La Découverte 2019), etc. Depuis dix ans, elle s’est également engagée dans la politique française auprès de différentes listes de gauche.

C’est au chevet de Michel que Monique entame la rédaction de son dernier livre : Les riches contre la planète. Violence oligarchique et chaos climatique (Textuel 2025). Près de 200 pages organisées autour de courtes notices concrètes d’une à sept pages pour que les lectrices et lecteurs puissent picorer en fonction de leurs préoccupations, l’essentiel étant de comprendre les causes et les conséquences d’une telle catastrophe, précise-t-elle en introduction.

Le titre de votre dernier livre est univoque et fait un lien direct entre la violence des ultra-riches et le chaos climatique. L’équation est sans appel ?

« Oui, et je le prouve dans mon livre : les riches mettent à mal la planète et son habitabilité uniquement pour leurs profits. Et c’est le système capitaliste qui leur permet d’exploiter toutes les formes du vivant, humain et non humain. Notre boulot de sociologue, c’est de dévoiler ce qui est caché, de déconstruire les évidences néolibérales pour que chacun et chacune comprenne comment les prédations sont assumées.

C’est une petite caste qui est au cœur de l’État

Les médias dominants empêchent de penser le monde dans toutes ses dimensions et de nous rendre compte que c’est une petite caste qui est au cœur de l’État. Ce système ne s’arrêtera pas tout seul et ça ne sera pas une partie de chatouille de reconstruire une perspective post-capitaliste. Ça ne se passera pas d’un seul coup, on ne croit plus à l’histoire du grand soir depuis bien longtemps.

En faisant le tour des initiatives alternatives et anticapitalistes, j’essaye de voir comment ces actions arrivent à se coordonner au niveau local et puis à d’autres niveaux. La résistance est déjà là. Cette tournée avec mon livre sous le bras, ça me fait plaisir, je suis heureuse comme tout, mais je suis surtout en train de faire de la transmission au plus près des gens, de l’évidement de l’État capitaliste de l’intérieur. Tout ça, ça fait des réseaux de solidarité, de bienveillance et au final on n’aura peut-être pas besoin de prendre les armes. »

Vous ouvrez ce livre sur une citation de Victor Hugo, auteur et penseur d’un autre siècle. Cet extrait des Misérables évoque la peur de la catastrophe, l’injustice des puissants, la lutte nécessaire… Rien n’a changé depuis le 19e siècle dans le rapport des riches au monde et aux autres ?

« Le système capitaliste est très ancien, il a produit l’esclavage, le colonialisme. Déjà sous l’Ancien Régime, avant la Révolution française, ce sont les nobles qui possèdent les terres, les châteaux et qui font travailler les serfs. En fait, tout change pour que rien ne change et on est toujours dans des rapports de force, de violence, d’exploitation et de domination.

Le système capitaliste est très ancien, il a produit l’esclavage, le colonialisme…

Avec le néocapitalisme et le néocolonialisme, on ne peut même plus parler d’inégalités tellement les fossés sont profonds entre dominants et dominés. On est devant un rendez-vous historique avec l’avenir de la planète. On est vraiment au pied du mur. En 2002, même Jacques Chirac a dit au Sommet de la Terre à Johannesburg : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Le bilan est tellement catastrophique que ce sont les armes et les guerres qui parlent aujourd’hui. »

Les oligarques ont par définition un instinct de survie et de perpétuation, un instinct de conservation. Ils ont un plan B pour eux-mêmes ?

« Bien sûr. Ils achètent des îles, construisent des bunkers. Je me suis servie du travail de journalistes pour donner des exemples précis dans mon livre. C’est incontestable. Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est nous. Nous qui sommes les plus nombreux. Nous qui faisons fonctionner l’économie réelle. Ce qui m’importe, ce n’est pas la crise du capitalisme, c’est la crise de la critique du capitalisme. C’est-à-dire que nous portons aussi une responsabilité dans nos divisions, dans nos concurrences.

Regarde les dernières élections municipales en France, les gens de gauche sont divisés, ils se tapent dessus. Tout le monde est concurrent. Alors que les dominants, c’est ubuesque à dire, mais ils sont toujours dans la pensée relationnelle. C’est comme ça qu’une Amélie de Montchalin [du parti macroniste Renaissance, ndlr] peut passer de ministre des Comptes publics à Présidente de la Cour des Comptes. Un jour elle présente les budgets et le lendemain elle les contrôle. Et nous, on a beau gueuler, nos divisions et nos rivalités font leur bonheur. »

Qui sont ces gens, en fait ?

« La question, ce n’est pas qui ils sont, c’est comment ils fonctionnent. On cherchait le communisme en bas de la société, et on a trouvé une forme de communisme de luxe et de pouvoir tout en haut de la société. C’est véritablement une classe sociale au sens marxiste du terme, avec des niveaux et des modes de vie qui n’ont rien à voir avec nous, avec la conscience d’être une classe sociale.

Ils se vivent comme une classe supérieure faite de gens exceptionnels.

Ils sont organisés et mobilisés dans tous les instants de leur vie pour affiner leur domination de classe et pour défendre leurs intérêts. Et comme ils sont toujours entre eux, ils sont biberonnés et imbibés de leur supériorité. Ils se vivent comme une classe supérieure faite de gens exceptionnels. Ils n’ont aucune culpabilité à exploiter et à coloniser, dans un processus pas loin de la déshumanisation de l’autre. Ce n’est pas conscient, c’est normal, tout simplement. »

Il faut reconnaître que c’est plus facile de s’organiser quand on est peu nombreux.

« OK, ça, on est d’accord. Mais, je te le dis, les riches sont des colosses aux pieds d’argile. Pendant les Gilets jaunes ou lors des mouvements historiques de 1995 contre le « plan Juppé », je me souviens qu’ils n’en menaient pas large. Aujourd’hui, l’autoritarisme est partout, l’extrême droite grimpe partout parce qu’il faut serrer la vis.

Quand le capitalisme est à la peine, les oligarques pratiquent ce que la chercheuse québécoise Naomi Klein a appelé « la stratégie du choc » [dans son livre du même nom, Léméac/Actes Sud 2008, ndlr]. Par exemple, après le passage de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans, les capitalistes américains se sont servis de la destruction des quartiers pauvres au bénéfice d’une gentrification par les plus riches. »

Comme le projet de « Riviera » à Gaza  ? Ce type de plan provoque une forme de sidération collective ?

« C’est exactement ça. Quand les oligarques sont responsables d’une catastrophe financière, bancaire, écologique, etc., hop, ils nous enfoncent encore un peu plus pour nous montrer à quel point ils sont les plus forts. »

On a vécu plusieurs séquences d’inondation en Belgique notamment en 2021, un épisode très marquant et une problématique unanimement entendable. Tout le monde a brandi « stop béton ». Mais on continue de construire à tout va, y compris sur des terres agricoles. C’est quand même incompréhensible cette amnésie des décideurs, cette absence totale de régulation.

« C’est incompréhensible de ton point de vue… mais pas du leur. N’oublie pas que le système capitaliste est basé entièrement sur la violence de classe et sur l’enrichissement des plus riches. Avant d’être élu Président de la République en 2017, Emmanuel Macron était associé-gérant de la banque d’affaires Rothschild. En deux mandats, les milliardaires français ont vu leur fortune doubler alors que pour les plus pauvres, c’est exactement l’inverse qui s’est passé. »

Qu’est-ce qu’ils font de toute cette richesse ?

« Ils rachètent toutes les terres. Ils rachètent tous les médias. Enfin, tu le sais, tout ça. Ils rachètent les instituts de sondage. Ils rachètent tout. Ils rachètent nos cerveaux. Ils assurent leur survie. »

Les politiques libérales clament que le mérite et le travail justifient certains privilèges, sans forcément employer le mot.

« L’héritage n’a rien à voir avec le mérite. Et puis sur le plan des institutions, ils ont tous les pouvoirs politiques. Écoute, je suis née à peu près en même temps que l’État-providence français, dans le contexte de l’après-guerre. Le programme s’appelait « Les Jours heureux ». Et c’est vrai que c’était une joie que tu ne peux même pas imaginer. On allait pouvoir être vaccinés, on allait avoir du lait dans la cour de récréation, puis la santé gratuite, la sécurité sociale. Pour tout le monde. Mais évidemment, quand on ne vit que pour les profits, on ne peut pas être favorable à un État-providence. »

La fortune d’Elon Musk est estimée à 839 milliards de dollars (environ 717 milliards d’euros). Le niveau record de l’aide publique au développement mondiale est de 204 milliards de dollars (2022 – environ 174 milliards d’euros). En fait, il faudrait une régulation extérieure pour une meilleure répartition des richesses.

« C’est surtout qu’il faut, là aujourd’hui, changer les modes de production, changer les modes de distribution et proposer collectivement un autre récit, un autre imaginaire que la poursuite du système capitaliste. Le système capitaliste est absolument incompatible avec la survie de l’humanité. Avec la survie de la planète, tout simplement. Mais du fait de nos divisions, on perd beaucoup de temps, on perd beaucoup d’énergie et on crée du désespoir. Les gens engagés de gauche ne devraient pas s’approprier la politique à vie en principe.

Il y a aussi du capitalisme dans la tête des gens de gauche.

Il y a aussi du capitalisme dans la tête des gens de gauche, avec des rapports de force, des concurrences. Quand on s’engage dans des combats de résistance, au vu de l’ampleur du travail qui nous attend, c’est bien d’être passé par un peu d’introspection psychique et de se connaître avant d’entreprendre de soigner les institutions.

Les institutions sont des constructions qui ont tout à fait vocation à être critiquées et reconstruites autrement. Cette psychothérapie institutionnelle est une ouverture qui nous est parfaitement accessible pour abolir le système capitaliste. Il faut réorganiser les institutions pour qu’elles soient réellement au service de leurs objectifs, sans dévoiement. Aujourd’hui, les institutions sont au service des intérêts des dominants. Les institutions doivent servir les réseaux de solidarité simplement animés par le souci d’être heureux sans écraser le voisin tout le temps. »

Ça, pour vous, c’est la façon de poser collectivement les fondations d’un monde post-capitalisme.

« Voilà. La joie est essentielle dans le militantisme, elle casse les appétits de pouvoir et les concurrences. Elle nous remet dans une posture de vivant assuré de notre finitude. Nous sommes poussière et finirons poussière, donc autant vivre heureux et ensemble. »