Déconfinement : à quand une vraie place pour le secteur de la petite enfance ?

Par N°230 / p. WEB • Juin 2020

Incompréhension, angoisse, mise en opposition… : puéricultrices et accueillantes d’enfants, aux statuts divers, familles aux situations singulières, toutes ont morflé depuis le début de la crise sanitaire. Les mesures de déconfinement pour le secteur, au croisement de questions d’ordre sanitaire, organisationnel, social, psychologique et financier, ont, elles aussi, charrié leur lot d’incertitudes. axelle a interviewé parents et professionnelles : il est temps de mettre en place une réelle politique sociale de l’accueil de la petite enfance. (29 mai 2020)

CC Jennifer Wai Ting Tan - Pixabay

La Belgique se déconfine progressivement, mais « les portes de nos services d’accueil n’ont jamais été fermées », précise d’emblée Anne Teheux, responsable de la FSMI, la Fédération des Services Maternels et Infantiles de Vie Féminine. D’autres structures d’accueil ont fermé les leurs dès le 16 mars ou quelques jours plus tard.

« On était épuisés »

« Contrairement au discours général, les crèches ne « reprennent » pas leur activité depuis le 4 mai. Selon les directives gouvernementales et de l’ONE, elles ont continué à accueillir les enfants dont les parents travaillaient en première ligne ou ne pouvaient pas faire autrement », appuie Nina. Sage-femme, elle a augmenté ses gardes pendant la crise sanitaire. C’est peu dire que la fermeture de la crèche de sa fille, à la mi-mars, l’a fortement mise dans l’embarras. Son mari, indépendant, ne pouvant se permettre d’arrêter de travailler, a alors proposé de garder leur fille à la maison. Mais au bout d’un mois, il a fallu trouver une place chez une accueillante salariée, parce que « toute cette situation – financière, stress au travail, danger de contaminer ma famille… – nous menait tous les deux à une fragilisation de notre santé mentale, comme beaucoup de familles à l’heure actuelle. »

La crise sanitaire a, entre autres, placé sous la loupe l’impossibilité de travailler correctement en s’occupant des enfants, particulièrement en bas âge. Soulignant la difficile conciliation vie privée/vie professionnelle, dévolue en temps « normal » aux femmes, et qui semble avoir peu évolué sous le Covid-19. Et pointant dans le même temps la spécificité d’un métier à part entière : celui de puéricultrice.

Un début de confinement sans protections

Marie-Pascale Jacquemin, directrice de l’Accueil des Tout Petits (FSMI), plus gros service d’accueillantes à domicile en Fédération Wallonie-Bruxelles, revient sur ce début de confinement. Alors que toute une partie de la société s’arrêtait suite à l’annonce, sidérante, de la mise en confinement, « nous étions considérées comme un service essentiel », mais à ce moment-là, « nous n’avons reçu aucun matériel de protection ». Accueillantes à risque ; familles à risque ou en charge d’autre(s) enfant(s) privé·e(s) d’école… : leurs situations spécifiques et leurs craintes n’ont pas été prises en compte. Côté compensation financière, la réponse politique a également tardé à venir. « Certaines de nos accueillantes ont été en arrêt pour des raisons sanitaires », relate également Marie-Pascale Jacquemin, « nous n’avons mis la pression sur personne. Celles qui sont restées ont continué de façon très sereine. » Dans son service, aucun cas de Covid-19 n’a été détecté à ce jour, se réjouit encore la directrice. 

L’accueil, ce n’est pas que la « garde »

Anne Teheux alerte sur le retour, en résultat immédiat de la crise sanitaire, d’une vision restrictive du secteur de la petite enfance, une vision au prisme de la « garde » des enfants uniquement et de sa fonction purement économique – les parents doivent pouvoir continuer à travailler. « Alors que le rôle des structures d’accueil est bien plus large et bien plus important. D’abord en ce qui concerne le développement et l’épanouissement de l’enfant. Et ensuite parce qu’il est vecteur d’égalité sociale. » 

Fréquenter la crèche offre un cadre de développement pour l’enfant, une chance de socialiser, particulièrement pour les enfants de familles en difficulté, familles nombreuses habitant en ville dans des logements exigus (où les tout-petits n’ont pas toujours l’espace nécessaire à leur développement), pour lesquelles les problèmes s’exacerbent d’autant plus en période de confinement.

Le rôle des structures d’accueil est bien plus large et bien plus important que la garde.

 « La fréquentation a chuté pour diverses raisons, sanitaires ou économiques, toutes légitimes, poursuit Anne Teheux, soit que les parents en chômage partiel décident de garder leurs enfants à la maison, soit par crainte de la contagion, soit à cause d’une baisse de revenus… » – ou pour ces raisons cumulées. Mais, selon la responsable, « il était important pour la FSMI de continuer à accueillir, pour que les enfants continuent à grandir sereinement, pour soulager les femmes, pour continuer à répondre aux réalités très diverses des familles », particulièrement pour celles « en grande vulnérabilité pour lesquelles, par exemple, le SAJ [Service de l’aide à la jeunesse, ndlr] paie parfois l’accueil des enfants, ainsi que les langes et la nourriture ». Ou pour les familles au sein desquelles s’exerce la violence – enfants victimes d’abus, femmes victimes de coups – que l’on sait en augmentation pendant le confinement.

« Depuis le début, un travail phénoménal de maintien puis de reprise de contact a été réalisé par nos accueillantes pour rester en lien avec toutes les familles, qui éprouvent toutes de grandes difficultés à se projeter dans l’avenir, et dont chaque situation est par ailleurs singulière. » 

La responsable de la FSMI pointe encore les énormes distorsions auxquelles doivent faire face les parents et les accueillantes, dont la différence d’approche entre crèches et écoles maternelles n’est pas la moindre : alors que ces dernières, à ce moment-là, ne rouvrent pas, les crèches, où les mesures de protection et la distanciation physique peuvent d’autant moins s’appliquer, restent ouvertes. L’incompréhension est totale.

Un « retour en arrière »

Depuis le 4 mai, certain·es enfants ont tout de même repris le chemin de la crèche. Pas tous·tes. Les mesures de protection (masques, désinfection) et de distanciation physique sont suivies lors de l’arrivée et du départ des enfants, mais sont impossibles à maintenir pendant le temps d’accueil. Elles ne sont d’ailleurs pas souhaitables au bien-être des bébés et des petit·es en plein processus de développement de leur attachement émotionnel

On pourrait se croire revenue dans les années cinquante, lorsque le bébé se déposait et se reprenait comme un paquet au guichet.

Épuisée, soumise à une situation qu’elle qualifie d’inhumaine, Pauline, en télétravail depuis le début du confinement, a décidé de remettre à la crèche 3 jours par semaine sa fille de sept mois.  Il a fallu refaire l’adaptation, moment difficile pour les deux. Pauline regrette les moments d’échanges d’informations conviviaux et hyper précieux de début et fin de journée à propos du rythme de sa fille (a-t-elle bien mangé, beaucoup ou peu dormi ? Comment se sentait-elle ?…), très difficiles à maintenir aujourd’hui en raison des mesures de distance physique.

Pauline remarque également les nouvelles contraintes d’hygiène auxquelles sont soumises les professionnelles, qui doivent rogner sur leur temps de travail : « Les puéricultrices adorent leur métier, mais à quel prix l’exercent-elles aujourd’hui ? Quelle transformation ! » Anne Teheux, elle aussi, déplore : « Quel retour en arrière par rapport à tout le travail de professionnalisation du secteur, et au centrage sur le bien-être de l’enfant… On pourrait se croire revenue dans les années cinquante, lorsque le bébé se déposait et se reprenait comme un paquet au guichet. »

Difficultés des parents et des milieux d’accueil renvoyées dos à dos

« Les décisions des pouvoirs publics témoignent d’une grande déconnection avec la réalité de terrain », insiste Nina, inquiète au sujet du bien-être social et émotionnel de certaines catégories de la population, en particulier les plus âgées.

Déconnection encore soulignée, début mai, par l’annonce que les parents, même s’ils ne souhaitent pas remettre leur(s) enfant(s) à la crèche, allaient devoir, financièrement, se reconformer au contrat d’accueil qui avait été mis entre parenthèses depuis la mi-mars.

À l’initiative de la FSMI, un appel d’urgence a été envoyé aux trois ministres impliqué·es, Bénédicte Linard (Ecolo, Petite enfance), Frédéric Daerden (PS, Budget) et Pierre-Yves Jeholet (MR, président de la FWB) : cette décision s’est vue aménagée. Le principe général reste l’application du contrat avec possibilité, dans certains cas (enfants à risque mis en quarantaine, contraintes d’organisation), de ne pas payer les jours d’absence ou de modifier le contrat. Aménagements accordés dans le but d’aplanir les tensions que cette mesure induisait entre parents et milieux d’accueil, dont les difficultés financières étaient renvoyées dos à dos. Dans les faits, et suivant le statut des accueillantes (structure privée, publique, conventionnée salariée ou non), les disparités de modalités de paiement (et d’accueil) restent nombreuses d’une structure à l’autre, révèle un article de la Ligue des familles, une situation peu équitable pour les parents.

Le courrier envoyé aux ministres rappelait que « dans l’ensemble du secteur de l’accueil de l’enfance, les accueillantes conventionnées restent les travailleuses soumises à la plus grande précarité, alors qu’elles contribuent largement au système d’accueil en FWB. La mise en place du statut salarié a constitué une avancée capitale, mais il reste à ce jour deux tiers des accueillantes qui attendent toujours un contrat de travail correct et un accès à l’entièreté des droits sociaux. »

 Les partenaires signataires exigeaient la poursuite des mesures d’aide destinées à préserver un revenu correct en vue de stopper la dégradation financière des structures d’accueil, par ailleurs toujours en pénurie. Dans ce secteur pour le moins complexe, des soutiens individuels sont désormais prévus jusque fin décembre.

« L’ONE fait un énorme travail, à la fois pour tenter de recentrer sur la qualité de l’accueil et pour organiser la mise en œuvre des décisions politiques qu’il n’a pas pour autant choisies, reconnaît Anne Teheux. Dans le rythme infernal imposé, il a mis en place une cellule de veille, porteuse d’espoir et d’avancées. Mais dans la situation actuelle, certaines accueillantes s’interrogent sur la poursuite de leur activité et seraient prêtes à renoncer vu les difficultés, les incertitudes de revenu, les coûts des mesures sanitaires en regard du faible nombre d’enfants accueillis… La crise a mis en lumière la grande précarité des accueillantes conventionnées qui sont à la merci du moindre écueil dans le système. »

À l’instar d’autres domaines dits du care, dont le rôle essentiel a été mis en lumière par une crise sanitaire aux conséquences sociales qui s’annoncent dévastatrices, la FSMI plaide pour une pleine reconnaissance du rôle social de l’accueil de la petite enfance et, en conséquence, pour une politique de financement ambitieuse.

Sa responsable conclut : « Il faut faire aboutir la réforme – en stand-by pour le moment, et on le comprend –, mais elle n’est pas suffisante. L’accueil de la petite enfance doit devenir une responsabilité collective et le secteur subventionné doit être renforcé et élargi. Parce que, c’est un exemple que je cite souvent, on n’imaginerait pas qu’il n’y ait pas de place à l’école pour chaque enfant. Il doit en être de même pour la petite enfance. » Un accueil démocratique généralisé : un enjeu énorme pour les enfants, pour les accueillantes, pour les parents mais également pour toutes les femmes.

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