Journée mondiale des réfugié·es : « Il fallait que je sorte du pays rapidement, sinon c’était la prison »

Par N°230 / p. WEB • Juin 2020

Ce 20 juin, la Journée mondiale des réfugié·es pointe à nouveau l’urgence de régulariser les personnes sans papiers et les plus vulnérables d’entre elles, les femmes. Cette manifestation donne aussi l’opportunité de voir, derrière le terme « réfugié·es », la réalité de vies humaines fracassées, des violences auxquelles le système belge participe. axelle a écouté le récit de Ndeye Khady Gueye.

CC Steluma

Suite à un avortement clandestin, Khady fuit en 2015 le Sénégal, un pays parmi les plus restrictifs au monde en matière d’interruption volontaire de grossesse. L’avortement y est totalement interdit par la loi et puni d’une peine de prison et d’une amende, même en cas de viol ou d’inceste. L’avortement thérapeutique existe, mais il exige l’avis de trois médecins confirmant que la santé et la vie de la mère sont en danger.

Pour les femmes, ces sanctions légales sont assorties d’une condamnation sociale pour avoir recouru à l’IVG ou pratiqué des relations hors mariage, alors même que l’accès à l’information sur la vie sexuelle et à la contraception reste compliqué. Le nombre impressionnant d’infanticides et de femmes mises en prison pour ce délit (500 condamnations entre 2001 et 2013) témoigne, s’il le fallait encore, de la terrible pression portée par les femmes.

axelle a d’ailleurs consacré à ce sujet un reportage (n° 163) et rencontré, à la Maison d’Arrêt et de Correction de Thiès, la seconde ville du Sénégal, des détenues purgeant des peines de 5 à 10 ans de prison pour infanticide ou avortement. Elles vivent dans des conditions sanitaires d’une grande précarité et n’ont aucune perspective de réintégration sociale à leur sortie, leur famille coupant systématiquement les ponts avec elles.

Khady a 38 ans actuellement ; 5 ans de précarité, vie en suspens. Elle va introduire dans notre pays une seconde demande d’asile. Elle oscille entre moments d’espoir et de découragement.

Quelles sont les circonstances de votre départ ?

« J’étais dans une situation vraiment difficile. Mon papa souffrait d’un cancer. Il est mort quelques jours après que j’ai appris que j’étais enceinte. Je ne pouvais vraiment pas avoir d’enfant à ce moment-là. En plus, c’est très mal vu chez nous quand tu n’es pas mariée. C’était impensable d’aller trouver mon père sur son lit d’hôpital et de lui dire « Je suis enceinte ». Ensuite, j’avais des projets que je voulais réaliser avant d’avoir des enfants. J’ai trouvé que j’avais le droit de choisir.

J’ai reçu de l’aide pour contacter un gynécologue en secret, mais j’étais prête à utiliser des remèdes traditionnels ou n’importe quoi d’autre. Je savais que je ne voulais pas garder ce bébé. Mon compagnon n’a pas du tout apprécié, parce que la femme doit toujours, toujours obéir à son homme. Mais moi, je ne fonctionne pas comme ça. J’ai mon mot à dire. Les ennuis ont commencé quand il a appris que j’avais osé le faire. Il m’a violemment battue, il m’a dénoncée et j’ai été obligée de partir. »

Vous vouliez venir en Belgique ?

« Quand je suis partie du Sénégal, je ne savais pas où j’allais. L’important, c’était de sortir du pays. Dans un premier temps, je me suis réfugiée chez une amie, une collègue de travail que j’avais connue à l’université ; je suis professeure de sciences économiques au lycée. Mon amie m’a beaucoup aidée pour obtenir un visa.

Le lendemain, par chance, j’ai rencontré une Sénégalaise. Elle a vu comme j’étais fatiguée, comme j’avais faim…

Au début, on pensait à la France, parce que je parle français, que l’on a été colonisés par les Français, mais quand on s’est renseignées, il fallait attendre trois ou quatre semaines avant d’avoir un rendez-vous à l’ambassade. Il fallait que je sorte du pays plus rapidement, sinon c’était la prison. On a obtenu un visa pour la Grèce, même si je ne parle pas la langue. Là, je ne connaissais personne, je n’avais pas d’argent pour me payer un hôtel, j’ai dormi dehors. Le lendemain, par chance, j’ai rencontré une Sénégalaise. Elle a vu comme j’étais fatiguée, comme j’avais faim… Elle m’a proposé de rester chez elle, le temps de trouver une solution.

La demande d’asile en Grèce allait prendre trop de temps : on s’est dit qu’il fallait un pays francophone où je pourrais faire valoir mes diplômes. Elle me disait, de toute façon qu’économiquement, la Grèce, ce n’était pas une bonne idée. Elle avait une connaissance en Belgique qu’elle a appelée. Cette personne était d’accord pour m’aider. »

Quelles démarches entamez-vous alors ?

« Je suis arrivée ici le 18 septembre 2015. Le 23 septembre, je suis allée déposer ma demande d’asile à l’Office des Étrangers et je suis entrée au centre Fedasil (Agence Fédérale pour les demandeurs d’asile) à Ixelles, où je suis restée 8 mois.

Comme si j’avais quitté ma vie, mon pays, mon travail, ma famille sans aucune raison valable.

Ma demande a été refusée. On m’a dit : « On ne doute pas que vous ayez avorté au Sénégal… » (parce que je suis arrivée dans un sale état, le premier jour, au centre, on m’a envoyée chez un gynécologue), « mais on doute que vous ayez des ennuis avec la Justice ». Comme si j’avais quitté ma vie, mon pays, mon travail, ma famille sans aucune raison valable. J’ai répondu : « Même si je n’ai pas de preuves, on sait que le Sénégal est un pays où l’avortement est totalement interdit. »

On m’a dit aussi : « C’est bizarre, si votre compagnon était calme au début et qu’il n’y avait pas de problème, comment est-ce qu’il peut devenir subitement violent ? » C’est difficile de comprendre le raisonnement si on te dit : « Oui, on sait que tu as avorté clandestinement au Sénégal, on sait aussi que même en cas de viol, la mère doit garder l’enfant… »

Que devenez-vous ensuite ?

« Je dors parfois au Samusocial, parfois dans la rue, parfois chez des amis, jusqu’à ce que je trouve un squat d’un groupe de sans-papiers comme moi. Nous sommes une centaine. Depuis deux ans, je suis avec eux. Parfois, c’est plus confortable d’aller au Samu, parce que tu as l’électricité, le chauffage en hiver, tu as l’eau… Au squat, on n’a pas toujours d’eau ou d’électricité pour le chauffage, mais au moins, pendant la journée, tu peux rester avec tes amis. Au Samu, à 7 heures, tu es dans la rue, et si je veux faire pipi, je n’ai pas toujours 45 cents pour aller aux toilettes du McDo. C’était compliqué. J’ai vécu tout ça, en Belgique.

Je galère depuis cinq ans. Je ne pouvais pas imaginer que dans un pays comme la Belgique, où on parle des droits de l’homme et de la femme, je pourrais vivre une situation comme ça. Les femmes sans papiers sont terriblement, terriblement vulnérables… Il y a de la déception, quelque part. Je pensais : enfin, j’arrive dans un pays où je serai écoutée, où j’aurai des droits. »

Est-ce que la crise sanitaire liée au Covid-19 a changé quelque chose à votre situation ?

« J’allais déposer une nouvelle demande d’asile, le rendez-vous avait été donné pour le 8 avril. C’est reporté jusqu’à nouvel ordre. Pour le reste, je me sens confinée depuis cinq ans. Peur permanente d’être arrêtée, de devoir montrer ses papiers : on n’est pas libre. On hésite tous les jours à sortir. Juste être sans papiers est ici une faute, alors que l’on n’a pas choisi cette situation. »

La campagne "Déconfinons les droits des sans-papiers"

Début mai, le déconfinement a commencé en Belgique et se poursuit en ce mois de juin.  À cette occasion et plus spécifiquement en cette date symbolique de Journée mondiale pour les réfugié·es, le mouvement d’éducation permanente féministe Vie Féminine se joint aux citoyen·ne·s, militant·e·s, associations, syndicats, coordination des sans-papiers – et la plateforme qui la soutient -, afin d’alerter les pouvoirs publics sur la situation des oublié·e·s des mesures de protection contre le COVID-19.

Dans le cadre de la campagne « Déconfinons les droits des sans-papiers », Vie Féminine réclame, au-delà de mesures urgentes pour permettre aux personnes de se soigner, de prendre soin des autres, d’être hébergées en cas de violences conjugales, etc., que la Belgique s’engage dans une démarche de régularisation de toutes les personnes sans titre de séjour se trouvant actuellement sur le territoire. Les femmes dites « sans papiers » ont tissé des liens durables en Belgique via la charge des enfants, des réseaux spécifiques (maisons de quartier, centres d’alphabétisation, consultations prénatales, centres de planning, etc.), mais aussi via leurs implications dans l’associatif, les mouvements de femmes, les réseaux de travail informels, etc.

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