Les accueillantes d’enfants en grève : « Ce qui se passe est affolant »

Par N°238 / p. Web • Avril 2021

La réforme du secteur de l’accueil de l’enfance a été votée sous la précédente législature : le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles serait sur le point, via le nouveau contrat de gestion de l’ONE, de remettre en cause les nombreuses évolutions positives en sabrant dans leur financement. Scandaleux !, estime le secteur, qui se met en grève ce jeudi 1er avril.

CC Alvan Nee / Unsplash

À lire sur le site, sur le même sujet : lettre ouverte de Vie Féminine aux ministres compétent·es.

Portée par tout un secteur, la réforme MILAC allait permettre entre autres de rencontrer un combat de plus de 40 ans, celui pour l’obtention d’un statut salarié des accueillantes d’enfants conventionnées. Le 1er avril 2018, les premières accueillantes signaient leur premier contrat de travail en tant que salariées. Toutes celles qui le souhaitent auraient dû avoir accès d’ici 2025 à ce statut de salariée et aux protections qu’il implique.

Pourtant, le nouveau contrat de gestion de l’ONE annoncerait environ 130 accueillantes salariées par an, anciennes et nouvelles confondues. Dans l’une des premières réactions, le syndicat CSC calculait que ce chiffre revenait théoriquement à 30 nouveaux contrats par année, et réagissait : “Sachant qu’environ 1.600 personnes attendent, il faudrait 53 ans pour que toutes les accueillantes désireuses de changer de statut aient satisfaction. Où est le respect de ces travailleuses qui accueillent les enfants minimum 10h/jour et 5 jours/semaine avec pour seul salaire un défraiement en fonction de la présence effective des bambins et aucun droit au chômage en cas, par exemple, de pandémie !”

Si la ministre et le gouvernement ont entendu la colère émanant du secteur, reconnaissent la CNE, la CSC Services publics, le Setca et la CGSLB, cela ne suffit pas. “Les problèmes sont structurels. Sous-financement. Conditions de travail pénibles. Bas salaires. Fins de carrière difficiles…”, énumèrent les syndicats chrétien, socialiste et libéral.

En 2019, Alda Gréoli, alors ministre de l’Enfance en Fédération Wallonie-Bruxelles, réagissait à cette question dans nos pages  : “Est-ce qu’il existe un risque qu’un prochain gouvernement stoppe ce processus ?” Réponse : “Un gouvernement peut toujours remettre en cause ce qu’un gouvernement précédent a fait. Mais je ne vois aucun gouvernement revenir sur cette avancée sociale essentielle ! Au Parlement, tous les partis qui m’ont interpellée à ce sujet se félicitaient.”

Aujourd’hui, devant ces engagements qui risquent de ne pas être respectés, le secteur de la petite enfance ne décolère pas. Entretien à chaud avec Sylvie Derbaix, accueillante conventionnée depuis 28 ans, salariée depuis 3 ans, et représentante syndicale au sein de la FSMI, Fédération des Services Maternels et Infantiles.

Comment se passe la mobilisation ?

Je n’ai jamais vu une réaction pareille : la coupe est pleine !

“C’est la première fois qu’on va faire grève. Nos directions, les assistantes sociales, les employeurs.. : tout le monde est avec nous. Mais nous ne sommes pas des grosses entreprises, on est toutes isolées, c’est difficile de manifester, et il y a le Covid. Cependant, énormément  d’accueillantes vont suspendre leur activité aujourd’hui. Je n’ai jamais vu une réaction pareille : la coupe est pleine ! Ce qui se passe est affolant.”

Pourquoi ?

“Cela fait des années qu’on est les oubliées. Quelques centaines d’accueillantes conventionnées sont passées sous statut salarié, mais toutes les autres restent sur le carreau. Et il n’y a pas que ça, la situation des milieux d’accueil est catastrophique, alors que le manque de places est criant. La ministre annonce la création de places. Mais avec quel budget ?

La situation des milieux d’accueil est catastrophique, alors que le manque de places est criant.

Les accueillantes à domicile en ont tellement marre ; elles ont vécu cette crise du Covid et elles ont tellement perdu. Il y en a plein qui vivent dans l’angoisse de perdre leur travail, d’autres qui arrêtent. Et on n’en trouve plus. Notre statut de salariée n’est pas mirobolant, mais on a au moins la sécurité de l’emploi, dans le sens où quand un enfant ne vient pas, on est rémunérée. Ce qui n’est pas le cas de mes collègues qui attendent toujours ce statut.”

Ce statut ouvre à différents droits. Des exemples ?

Si je m’arrête à 67 ans, j’aurai un peu moins de 800 euros de pension.

“Si on prend mon cas, quand je regarde ce à quoi j’aurai droit pour ma pension, de 1992 à 2003, c’est comme si je n’avais pas travaillé. On a droit à un “défraiement”, pour notre nourriture, notre chauffage, etc., parce que notre activité est considérée comme du bénévolat. Mais les parents, eux, peuvent déduire de leurs impôts ce qu’ils paient à la crèche ! J’ai 53 ans, je travaille depuis que j’ai 22 ans, et ma pension, si je m’arrête à 60 ans, elle sera de 380 euros par mois. Si je m’arrête à 67 ans, j’aurai un peu moins de 800 euros, vous vous rendez compte !

Et, avant, on ne pouvait pas devenir déléguée syndicale, on ne pouvait pas voter pour élire une représentante. Là, on est quelques centaines [à être salariées, ndlr], mais tout est bloqué. Il faut savoir que je ne peux pas “représenter” des “conventionnées” [non salariées, ndlr] ; elles n’ont aucun droit. Je peux juste relayer. Elles sont inexistantes pour la société.”

Selon les informations de différents syndicats, la ministre prévoirait d’attribuer 1,5 million d’euros pour stimuler l’éveil culturel dans les crèches et, avec le soutien du plan de relance européen, 20 millions pour le développement d’éco crèches, et 30 millions pour l’informatisation du secteur. C’est en total décalage avec vos attentes.

J’en viens à me demander si les dirigeants ne veulent pas la mort de l’accueil à domicile.

“On le sentait venir. La ministre refusait de voir les acteurs du secteur. Je lui ai écrit, elle m’a répondu de ne pas m’inquiéter, qu’elle attendait les résultats de l’évaluation des trois dernières années. Mais quelle est-elle, cette évaluation ? J’en viens à me demander si les dirigeants ne veulent pas la mort de l’accueil à domicile. Parce que tout ce travail pour la mise en place de cette réforme date d’il y a longtemps, tout était fait. Et notre métier est quand même essentiel ! On essaie de sensibiliser les parents : “Là, on touche à votre accueil à domicile, est-ce que vous aurez encore le choix d’ici 5 ans ?””

Parce que l’arrêt de cette réforme, c’est la porte ouverte au secteur privé ?

“La réforme voulait augmenter les places accessibles. Elle prônait un accueil pour tous. Quelque part, ce n’est pas logique que les parents paient des tarifs différents selon l’endroit où va leur enfant. Dans un service, que les accueillantes soient conventionnées ou non, les parents paient en fonction de leur salaire, de 2,49 euros à 23 euros par jour. L’accueillante n’est pas au courant, le service s’occupe de tout. Il n’y a jamais d’histoires d’argent avec les parents, c’est l’enfant au centre.

Une indépendante, elle, doit payer ses lois sociales. Le tarif est souvent forfaitaire, le même pour tout le monde car elle n’est pas subventionnée pour ça. Mais tout le monde ne peut pas mettre son enfant dans des structures pareilles.”

Les trois ministres en charge, Bénédicte Linard (Ecolo) mais aussi Pierre-Yves Jeholet (MR), ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et Frédéric Daerden (PS) pour le budget viennent d’annoncer le prolongement des aides Covid : c’est déjà quelque chose ?

Je ne sais pas si les politiques se rendent compte.

“Il faut savoir que depuis le début de la pandémie, on a reçu deux masques et un bidon de gel de la part de l’ONE. Les aides sont prolongées, mais c’est moins qu’au début de la pandémie, et à d’autres conditions ; elles ne suffisent pas. Et, pour les conventionnées, il faut attendre six mois pour les avoir. C’est affolant.

Je ne sais pas si les politiques se rendent compte de l’investissement que ça demande et de la qualité de l’accueil qu’on fournit quand je vois le peu d’importance qu’on nous donne. On fait tout nous-mêmes, préparer les repas, nettoyer les locaux, avec le Covid, la désinfection, c’est un truc de dingue. On gère tout. On n’est pas loin de 12 heures par jour ! Et c’est un métier qui demande beaucoup. On ne peut jamais être de mauvaise humeur…

Nous nous occupons du développement des adultes de demain. C’est vital pour le futur. On leur apporte énormément, et c’est tout l’intérêt qu’on nous accorde ? Une accueillante me faisait cette réflexion : “On nous dit essentielles, mais je me sens essentiellement oubliée”. On ne la laissera pas tomber.”

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