Rokia Traoré : “la Justice belge me terrorise de plus en plus”

Par N°238 / p. 24-25 • Avril 2021

Affaire ultra-médiatisée sous la forme d’un “conflit familial qui dégénère”, l’arrestation de la chanteuse malienne Rokia Traoré il y a un an à la demande de la Justice belge dans le cadre d’une garde d’enfant pose pourtant des questions sociétales. Elle éclaire aussi sur les dysfonctionnements possibles de la Justice belge face aux mamans solos racisées. axelle a échangé avec cette maman qui reste fortement marquée par les événements et qui est empêchée de se rendre en Europe. Un témoignage qui résonne avec celui de deux autres mères qui vivent une situation proche.

Photo de Rokia Traoré prise le 8 mars 2021 à Bamako. Elle dit, à propos de cette image : "Au Mali, les maris, les pères, les frères, les amis offrent ce tissu aux femmes qu'ils respectent pour célébrer la Journée internationale de la femme. Je suis heureuse de porter mon cadeau pour le premier anniversaire du jour le plus terrifiant de ma vie. Bonne célébration à toutes, beaucoup de courage pour nos projets professionnels et personnels, nos engagements et nos luttes."

Attention

axelle suit de près le sujet des relations entre les femmes et la Justice, en particulier dans le cadre des séparations parentales et des violences conjugales. Nous avons récemment publié une enquête sur le thème douloureux du placement d’enfants par les institutions judiciaires, réalisé parfois de façon abusive, estiment des mères concernées. Dans notre numéro d’avril, trois femmes racisées, parmi lesquelles la chanteuse Rokia Traoré, dénoncent des décisions injustes concernant la garde de leurs enfants après une séparation. L’article ci-dessous est donc à lire avec celui-ci. Attention, certains témoignages sont difficiles.

C’est le 30 octobre 2019 que la chanteuse et musicienne Rokia Traoré découvre l’existence d’un mandat d’arrêt à son encontre pour enlèvement, séquestration et prise d’otage de la part de la Justice belge. Auparavant, le 24 avril, le père de son dernier enfant, un ressortissant belge, a porté plainte contre elle pour non-respect de son droit de visite et de son autorité parentale. Pour Rokia Traoré, c’est le choc. Il n’y avait pas de jugement auparavant précisant un droit de visite et, selon elle, le père n’avait jamais été empêché de voir leur fille ou de l’avoir en vacances avec lui. Mais la petite passe le plus clair de son temps au Mali, où elle est scolarisée ; preuves sont données à la Justice.

“Comment dès lors peut-on encore m’accuser d’enlèvement ?”, questionne-t-elle. “Je n’avais jamais été aussi terrifiée de ma vie, c’était le désarroi profond.” La Justice malienne donne à Rokia Traoré la garde de sa fille, une décision qui va à l’encontre de la Justice belge, qui venait, elle, d’octroyer la garde principale au père [1].

Sur base du mandat d’arrêt européen, Rokia Traoré est arrêtée plusieurs fois entre octobre 2019 et janvier 2020. Elle est mise en garde à vue deux fois, en France et en Belgique. Elle est arrêtée de nouveau en France puis incarcérée à la prison de Fleury-Mérogis le 11 mars 2020. Remise en liberté sous contrôle judiciaire fin mars à Paris, ainsi retenue loin de chez elle, au Mali, où ses enfants l’attendent, Rokia Traoré réussit à quitter la France et à les rejoindre en mai 2020. “Je suis juste une mère qui protège ses enfants”, souligne-t-elle.

Rokia Traoré, quelle est la situation aujourd’hui ?

Si je me rends en Europe, je peux être arrêtée. C’est très violent pour moi.

“Je reste très pessimiste. Je ne pense pas qu’une solution juridique pourra être trouvée rapidement. Il est sûr que je n’accepterai aucun compromis. J’ai pu partir à temps de la France pour préserver mon enfant. Un haut placé en mission au Mali pour l’Europe a récemment tenté ce que j’ai ressenti comme une démarche extrêmement irrespectueuse pour que j’accepte que mon enfant parte voir son père en Belgique, sans même passer par mon avocat. J’ai bien entendu refusé. Je ne comprends pas cette démarche. Je veux juste qu’on me laisse en paix, je dois m’occuper de mes deux enfants.

Je suis toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt européen. Si je me rends en Europe, je peux être arrêtée. C’est très violent pour moi, je n’avais jamais eu affaire à la Justice avant. J’ai dû trouver de nouveaux repères, car toute mon éducation, tout ce qu’on m’avait appris en 44 ans s’est écroulé.

Je me suis sentie comme si je n’étais “rien”. J’étais auparavant une personne positive et confiante en ce qui concerne le mélange culturel, le respect des différences et de la diversité, mais nous avons construit un monde en croyant avancer pendant que le racisme et la misogynie trouvaient des camouflages parmi nos propres moyens de protection.”

Selon vous, c’est tout le système de la Justice belge qui a failli. Pouvez-vous expliquer en quoi ?

“J’ai changé d’avocats six fois avant d’en trouver un qui me parle avec respect et qui ne me prend pas pour une folle. Ma première avocate m’avait rapporté : “Madame le juge n’a pas apprécié votre absence, il faudra que vous soyez présente lors de la prochaine audience !” Je lui ai répondu que je ne pouvais pas, que j’habite au Mali et m’occupe seule de deux enfants. C’est bien cela qui est expliqué au juge dans mon dossier. Le plaignant indique lui-même qu’il n’a pas les moyens de contribuer aux frais de son enfant et, en plus des honoraires d’avocat, les billets d’avion me reviennent cher. L’avocate m’a répondu de me débrouiller mais d’être présente à la prochaine audience. Elle insistait pour que j’amène ma fille sur le territoire belge… J’ai changé d’avocat. Plus tard, la première avocate a témoigné contre moi et pour la partie adverse à la demande de celle-ci, lors du procès en appel.

Pour la première fois de ma vie, suite à cette année de terreur, je ne me sens pas en sécurité en tant que femme et en tant que Noire.

J’étais aussi dépassée face à tant d’abus de pouvoir émanant d’un état d’esprit suprémaciste et misogyne : j’ai été jugée pour une image de femme travailleuse “star” plutôt qu’en tenant compte du droit, notamment des droits des femmes et des droits de l’enfant. Il est indiqué dans le dossier combien je gagne en moyenne par concert, mais aucune preuve de mes revenus n’est fournie, ni demandée par le juge. Aucune information n’est donnée sur les revenus du plaignant et le juge ne posera pas de question à ce sujet.

On a voulu me remettre à ma place. Ils m’ont rendue coupable d’être une star internationale, ambassadrice de bonne volonté de l’UNHCR [Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, ndlr], donc mauvaise mère. Ils m’ont accusée de payer seule pour mon enfant une école qui coûte cher, trop cher pour le père. Une mère épanouie, qui aime son travail, dérange.

Pour la première fois de ma vie, suite à cette année de terreur, je ne me sens pas en sécurité en tant que femme et en tant que Noire. J’ai peur pour mes enfants. La Justice belge me terrorise de plus en plus. Pendant des mois, je suis demeurée dans l’incompréhension : la Belgique pouvait tout se permettre à mon égard et à l’égard du Mali. L’Europe peut encore tout se permettre. Des propos extrêmement inexacts peuvent être portés sur des documents par un système judiciaire pour émettre et justifier un mandat d’arrêt européen.”

Il y a des noms connus en Belgique qui ont témoigné contre vous, cela a-t-il joué un rôle dans ce dossier ?

“Oui, tout à fait. Une partie importante de la stratégie du plaignant était les témoignages sans fondement de 24 proches. J’ai été jugée comme étant une menteuse et horrible mère par ces témoignages. Parmi ceux-ci, il y en a de personnalités influentes en Belgique et en Europe. Le juge, dans ses conclusions, explique que ces nombreux témoignages et photos sont des preuves de vie de l’enfant en Belgique. Cela plutôt que de prendre en compte des certificats de fréquentation scolaire de l’enfant au Mali, ainsi que de son frère aîné.

On devient très seule et il vaut mieux avoir les nerfs solides.

Ça fait mal d’être traitée ainsi. Tous ces gens, tout ce système, forts, ensemble, pour faire de ma vérité et de celle de mes enfants des mensonges. On devient très seule et il vaut mieux avoir les nerfs solides. Je ne sais plus dans quelle langue je dois le dire : je ne vis pas en Belgique et mon enfant n’y vit pas non plus.”

Est-ce que vous espérez remonter sur scène ?

“Ma vie est profondément bouleversée. Je remonte la pente tout doucement. Je continue à beaucoup écrire. J’ai l’impression que la vision par la Justice européenne de ma carrière a été problématique pour la mère que je suis. Je sais que mon histoire est impressionnante parce que j’ai été en prison mais cela arrive à beaucoup de femmes. Depuis que l’affaire est médiatisée, nous recevons de nombreux témoignages de femmes afro-descendantes ou d’origine maghrébine, en Belgique et en France. Mais aussi venant de femmes non racisées.”

 

[1] Consulter à ce sujet la tribune des avocat·es du père parue le 20 mars 2020 dans Libération livrant leur version des faits et leur vérité juridique.

 

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