Quand le travail expose les femmes aux dangereux pesticides

Largement invisibilisés par les inégalités qui structurent le monde du travail, de nombreux dangers chimiques guettent les femmes quand elles sont au turbin, et notamment les pesticides.

© Diane Delafontaine, pour axelle magazine

Quand la petite Emmy est née, en 2011, ses premiers tests sanguins étaient si mauvais qu’une soignante a demandé à sa maman, Laure Marivain, si elle s’était droguée pendant sa grossesse. « Cela m’a particulièrement choquée et sidérée car je ne fume pas, ne bois pas et n’ai jamais pris aucune substance ni même été en contact avec aucun produit chimique », se remémore-t-elle. En janvier 2015, la vie de la famille Marivain bascule dans la tourmente, avec l’annonce de la leucémie d’Emmy, qui a alors à peine quatre ans. « Nous avons questionné les oncologues sur l’origine de cette maladie. Ils nous ont parlé de hasard, et nous ont dit que l’objectif, ce n’était pas de trouver la cause, mais de soigner notre fille. » Ces explications ne satisfont pas Laure qui entreprend des recherches et finit par comprendre que, sans qu’elle le sache, son métier de fleuriste l’a exposée quand elle était enceinte à de très nombreux produits dont plusieurs interdits en Europe.

L’exposition aux produits chimiques et notamment aux perturbateurs endocriniens pendant la grossesse fait partie des risques importants que peuvent subir les femmes au travail en l’absence de prévention adaptée.

« La situation d’Emmy [dont l’histoire a été très médiatisée en France à l’automne 2024, ndlr] a mis en évidence quelque chose que l’on sait depuis très longtemps : l’exposition aux produits chimiques et notamment aux perturbateurs endocriniens pendant la grossesse fait partie des risques importants que peuvent subir les femmes au travail en l’absence de prévention adaptée, remarque Sylvie Platel, docteure en santé publique, responsable du pôle plaidoyer santé-environnement et genre au sein de la branche française de l’ONG Women Engage for a Common Future (WECF). On peut réellement parler de déni de genre sur les expositions professionnelles des femmes aux risques cancérogènes, et aux pesticides notamment. »

Des risques minimisés

En agriculture, secteur principal d’utilisation des pesticides, l’exposition des femmes se situe aux marges de ce qui est considéré comme l’activité principale, à savoir l’application des produits. « Dans la division du travail sur les exploitations, les femmes interviennent après les pulvérisations, dans l’entretien des cultures ou au moment des cueillettes, décrit Judith Wolf, sociologue et codirectrice du GISCOPE 84 (Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle et environnementale dans le Vaucluse, un département du sud-est de la France). Elles sont aussi exposées via le nettoyage des vêtements de travail. » Le tri des fruits et légumes ainsi que leur conditionnement sont d’autres moments de contacts importants avec les produits.

Dans la division du travail sur les exploitations, les femmes interviennent après les pulvérisations, dans l’entretien des cultures ou au moment des cueillettes. Elles sont aussi exposées via le nettoyage des vêtements de travail.

« On s’imagine que ces expositions sont principalement respiratoires alors qu’elles sont en grande partie aussi cutanées, remarque le chercheur en sociologie et santé publique Moritz Hunsmann, également codirecteur du GISCOPE 84. Je me souviens d’une patiente, atteinte d’un lymphome et qui nous disait en entretien : « C’est bizarre je n’ai jamais été au contact des pesticides », alors qu’elle enroulait les vignes [opération qui consiste à remettre les vignes en place sur les fils, ndlr] après le passage du pulvérisateur ! » Cette minimisation des risques subis par les femmes se poursuit bien au-delà des champs, dans les bureaux feutrés des expert·es en charge de se prononcer sur les liens entre maladies et expositions aux pesticides. « Dans certains comptes rendus, ces experts nous parlent, à propos des femmes, d’expositions indirectes à des résidus de pesticides. Mais cela ne veut rien dire, tempête Moritz Hunsmann. Ce sont des expositions aux pesticides, point. »

Des invisibilités multiples

Le nettoyage, dans lequel les femmes sont surreprésentées, est un autre lieu d’exposition insoupçonnée aux pesticides. Interloqué·es par le nombre élevé de femmes atteintes d’un lymphome et ayant travaillé dans ce secteur, les chercheurs et chercheuses du GISCOPE 84 ont décidé de mener des entretiens approfondis sur ce sujet avec les patientes qu’ils/elles suivent. Résultat : elles passent leur temps à utiliser des produits cancérogènes, le principal d’entre eux étant le formaldéhyde (employé comme désinfectant), considéré comme un pesticide. Elles sont rarement protégées, les masques qu’on leur concède parfois n’étant pas protecteurs. Pas plus que les gants, délivrés en nombre insuffisant. Là encore, la division du travail surexpose les femmes à des risques qu’elles ignorent. « Les hommes manipulent plutôt des machines tandis que les femmes exercent des activités plus manuelles avec divers produits chimiques posés sur des charriots. Elles se retrouvent plus souvent dans des espaces confinés, par exemple les toilettes, en posture penchée, le nez sur les produits qu’elles utilisent », explique Judith Wolf.

Les hommes manipulent plutôt des machines tandis que les femmes exercent des activités plus manuelles avec divers produits chimiques posés sur des charriots.

Au moment des demandes de reconnaissance en maladie professionnelle, de nouvelles inégalités apparaissent, générant d’autres strates d’invisibilité. « Elles obtiennent beaucoup moins souvent gain de cause que les hommes, observe Delphine Serre, professeure des universités en sociologie et autrice de Ultime recours. Accidents du travail et maladies professionnelles en procès (Raisons d’agir 2024). Et c’est vrai aussi bien en France, qu’en Suisse, Belgique ou au Québec. La première raison, c’est que les dossiers qu’elles déposent sont moins solides et c’est directement lié à leurs conditions de travail : plus isolées, elles ont moins accès à des collègues, elles discutent moins avec les représentants du personnel et sont moins syndiquées. »

Le risque au travail perçu comme masculin

Autre cause de leurs déboires : le droit lui-même, construit au masculin, en référence aux métiers ouvriers occupés par des hommes, avec des expositions stables dans le temps, au sein d’une même activité exercée tout au long de la vie. Cette conception patriarcale du travail et du danger imprègne toute la société. Depuis le monde de la recherche, où peu d’études sont menées sur l’exposition professionnelle des femmes, jusqu’aux foyers ouvriers où les hommes refusent parfois les démarches de reconnaissance en maladie professionnelle, car ils sentent leurs rôles de pourvoyeurs de revenu, et de protecteurs, remis en cause. « Trop de gens ignorent l’histoire de ces droits, qui sont une réparation d’un préjudice et qui sont financés par les employeurs, relève Anne Marchand, sociologue et historienne, autrice de Mourir de son travail aujourd’hui. Enquête sur les cancers professionnels (Éditions de l’Atelier 2022). Les indemnisations de maladies professionnelles sont souvent perçues comme des aides sociales et à ce titre considérées avec mépris. »

Les indemnisations de maladies professionnelles sont souvent perçues comme des aides sociales et à ce titre considérées avec mépris.

Quand les femmes osent demander réparation et qu’elles arrivent au tribunal, « on voit apparaître de la suspicion à leur encontre, signale Delphine Serre. Elles seraient un peu trop sensibles et exagéreraient leurs souffrances. L’écoute est moins attentive et les juges exigent davantage de pièces et de faits matériels pour étayer leurs propos. » Au final, le nombre de reconnaissances obtenues par les femmes est ridicule, au regard de celles que les hommes arrachent et qui sont déjà peu nombreuses. En 2021, en France, les femmes ne représentent que 6 % des quelque 330 personnes dont les maladies ont été reconnues comme liées aux pesticides.

« Les problèmes que l’on observe en France sont redoublés en Belgique, avertit Delphine Serre, car dans le système français, c’est la présomption d’origine qui prévaut. Quand leur maladie est répertoriée dans les tableaux de maladies professionnelles, les salariés doivent simplement apporter la preuve des travaux réalisés pendant leur activité professionnelle, sur une durée minimale, de laquelle on déduira le lien avec leur maladie. » Ailleurs en Europe – mais parfois aussi en France quand les maladies ne sont pas inscrites dans les fameux tableaux, ce qui est souvent le cas pour les maladies des femmes –, les travailleurs et travailleuses doivent prouver que leur maladie, ou celle de leur enfant, est bien liée à leur exposition. C’est ce qu’a dû démontrer Laure, qui a réussi à faire reconnaître les pesticides qu’elle a manipulés à son insu pendant sa grossesse comme cause principale de la leucémie de sa petite Emmy, emportée par la maladie en 2022, un peu avant ses 11 ans. « Nous avons été empoisonnées, ma fille et moi. C’est un scandale sanitaire. L’État et la Commission européenne connaissent ce problème, mais ne font rien. »