Joyeux anniversaire axelle : depuis 20 ans, notre magazine informe et agit pour les droits des femmes

axelle a vingt ans, hourra ! Vingt ans, 210 numéros mensuels et 22 hors-séries (en comptant celui de juillet-août 2018 dont est extrait cet article). Retour sur la création d’un magazine unique en son genre qui met à l’honneur chaque mois les vies des femmes d’ici et d’ailleurs mais… qui ne se contente pas d’écrire la réalité. axelle veut, à son échelle, contribuer à la changer. Pour aller vers une société plus solidaire, plus égalitaire et plus juste.

Article extrait de notre numéro anniversaire : une rétrospective sur les 20 ans de mobilisations pour les droits des femmes dans nos pages.

C’était en janvier 1998. Cela fait vingt ans que, pour la première fois, axelle a pointé le bout de son nez dans la boîte aux lettres des membres de Vie Féminine. À l’époque, Vie Féminine publiait depuis l’après-guerre une revue mensuelle qui s’appelait également Vie Féminine. C’était un miroir du mouvement (on y lisait les débats politiques ou philosophiques qui traversaient Vie Féminine, on découvrait les activités de ses nombreuses antennes en Wallonie et à Bruxelles). C’était aussi un espace de communication entre ses membres (petites annonces, appels à participation, courrier des lectrices…). Mais voilà, le mouvement entame dans les années 1990 une grande réflexion sur son identité. C’est dans la foulée de cette réflexion que l’histoire du magazine axelle – qui a donc remplacé la publication Vie Féminine – a commencé à s’écrire. Bien avant la sortie du premier numéro.

Une fenêtre sur le monde

« C’était évident », se souvient Christine Weckx, qui était à ce moment-là responsable régionale à Vie Féminine Huy (elle fut ensuite présidente du mouvement entre 2001 et 2006). « On ne peut pas faire évoluer un mouvement si le magazine qu’il produit n’évolue pas. On a voulu qu’axelle soit le magazine du mouvement, mais aussi une fenêtre ouverte sur l’extérieur, en donnant la possibilité aux femmes de découvrir des choses sur le monde, chez nous, ailleurs. »

En novembre 2000, le numéro 33 consacre sa couverture à l’une des actions de la Marche Mondiale des Femmes.

Isabelle Desobry, alors responsable nationale, prend le projet à bras-le-corps (elle sera rédactrice en chef du magazine jusqu’en 2013). Avec elle, un groupe de bénévoles et de travailleuses du mouvement, accompagnées par des professionnel·les, mène des consultations avec les femmes, des réunions, des entretiens. Une enquête paraît dans Vie Féminine en janvier 1997… Jusqu’à aboutir à une charte éditoriale définissant les valeurs et l’approche du magazine. Cette charte, encore très actuelle, est toujours notre colonne vertébrale.

Les femmes du groupe choisissent notre nom. Elles souhaitent un titre féminin (bien qu’à l’oral, on puisse avoir un doute !). Elles trouvent important qu’on entende, ou qu’on lise, le pronom « elle »… Et puis, derrière un titre, on met chacune un sens différent : un prénom souvent donné à l’époque et qui affiche une certaine modernité, l’idée d’être « axée » vers « elle »… Enfin, elles ébauchent les contenus des numéros et décident d’une première couverture hautement symbolique : une femme non blanche de peau. Une femme noire. Dans le paysage médiatique des années 1990, c’est un acte très politique.

Surprise, c’est axelle

Le premier numéro du magazine déboule donc en janvier 1998. C’est l’étonnement chez les femmes du mouvement, qui s’attendent à du changement, mais sans savoir à quel point. Nouveau nom, nouvelle mise en pages, nouvelles rubriques… Le magazine axelle est si différent du journal Vie Féminine que certaines lectrices, croyant avoir reçu une publicité, le jettent à la poubelle. Après cette expérience, nous mettrons du temps avant de chambouler à nouveau le magazine ! La « nouvelle formule », en octobre 2016, ne sera d’ailleurs pas une révolution, mais plutôt une adaptation aux évolutions de la société, en particulier à l’arrivée d’internet dans nos vies.

Avril 2006 : on met le focus sur une action de Vie Féminine pour la journée « Carton Rose contre le sexisme », le 11 mars précédent.

Myriam, bénévole à Vie Féminine Seraing depuis une trentaine d’années, se rappelle la transition de 1998 : « On avait un journal porte-parole du mouvement, puis on est arrivées à un magazine… Le nom a changé, la présentation ! C’était violent. Mais je crois qu’il fallait à un moment donné que le mouvement prenne un tournant. C’était vital ! Il fallait s’adapter à la situation, aux vécus, et trouver une autre manière de toucher un public, de toucher d’autres femmes. »

Les femmes et leurs droits sont un sujet d’actualité

En 1998, pour notre 3e numéro et à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous interrogions plusieurs personnes sur leur rapport au féminisme. À l’époque, Léa, 19 ans, pensait que le féminisme était « ringard » parce que, selon elle, la lutte pour les droits des femmes était déjà gagnée. On entend encore ce discours aujourd’hui. La sociologue française Christine Delphy lui a même donné un nom : le mythe de l’égalité-déjà-là.

Mais nous qui racontons chaque mois depuis vingt ans les vies des femmes d’ici et d’ailleurs, nous qui publions des témoignages, des études, des enquêtes et des chiffres, nous voyons que c’est loin d’être le cas… La société était patriarcale en 1998 et elle l’est encore aujourd’hui, malgré les nombreuses victoires remportées par les femmes – victoires que nous mettons à l’honneur dans ce numéro anniversaire.

Novembre 2005 : « Avorter, c’est un choix ». Quinze ans après la loi belge sur la dépénalisation partielle de l’avortement, l’anniversaire de cet événement historique passe inaperçu… mais pas dans nos pages.

Prenons notre propre secteur : les médias. axelle a été, dès sa création, un ovni dans le paysage belge, comme nous en parlions en mars 2018 dans un dossier sur les médias féministes. Consacrer 100 % de nos pages à l’actualité des femmes, c’est d’emblée nous situer dans la résistance. Car les femmes sont sous-représentées dans l’information traditionnelle. Mais alors vraiment sous-représentées.

C’était le cas à l’époque de notre création. C’était le cas en 2003 (nous citons les chiffres suivants dans un article du hors-série estival de cette année-là) : il n’y avait que 18 % de femmes apparaissant au journal télévisé, contre 82 % d’hommes ; 11 % seulement des articles dans la presse étaient consacrés à des femmes. C’était encore le cas en 2010 : « L’information, une affaire d’hommes ? », titrions-nous dans un article (n° 134) qui montrait qu’en Communauté française, seulement 28 % des personnes interrogées ou montrées dans les médias d’information étaient des femmes. L’enquête Global Media Monitoring Project (GMMP), qui avait dressé un portrait fouillé de la représentation des genres dans les médias, était sans appel. « Les médias gomment une femme sur deux », résumait la journaliste. L’enquête montrait aussi que les femmes étaient présentées de façon particulièrement stéréotypée et que, même dans les sujets où elles apparaissaient, elles n’étaient quasiment jamais au centre de l’information.

Et aujourd’hui ? Une étude de l’Association des Journalistes Professionnels de 2015 montre que les femmes ne constituent que 18 % de l’information dans la presse écrite. Elles ne représentent que 9 % des expert·es interrogé·es ! De ces chiffres ahurissants, nous concluons deux choses : (1) notre démocratie a un sérieux problème et (2) notre magazine a vraiment une raison d’être.

Un outil d’émancipation pour toutes

Mai 2007, les législatives se préparent. En couverture, une manifestation pour la régularisation des personnes sans papiers.

Dans ce contexte inégalitaire, représenter les femmes, raconter leur vie, faire entendre leur voix demeurent la mission fondamentale d’axelle. « Si axelle ne parle pas de la vie des femmes aujourd’hui, qui le fera ? », résumait une lectrice, Aziza (n° 200). Mais nous concevons aussi notre magazine comme un espace de mobilisation, qui peut mettre en mouvement et contribuer, à son échelle, à transformer la société.

Revenons à notre charte éditoriale. Son point 3 stipule : « L’éducation permanente est au cœur de notre travail. Elle nécessite notamment une démarche critique par rapport aux normes et aux soi-disant évidences du système patriarcal, capitaliste et raciste qui conditionne le sort des femmes dans de nombreux domaines. »

L’éducation permanente, c’est une démarche culturelle, fruit des mouvements d’éducation populaire nés au début du 20e siècle. C’est aussi un secteur reconnu par la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui subsidie les associations réalisant un travail d’émancipation individuelle et collective des adultes. Aujourd’hui, c’est donc dans les contours de ce secteur qu’axelle tente de favoriser et de développer chez ses lectrices cette culture critique et féministe de transformation sociale (ce que Vie Féminine appelle d’ailleurs l’éducation permanente féministe). Aller vers une société plus juste, plus solidaire et plus égalitaire, c’est d’abord chausser une paire de lunettes neuve pour distinguer, dans le brouillard actuel, le sexisme, le racisme et le dogme ultralibéral. Voir pour savoir ; comprendre pour agir.

Et comment on fait tout ça ?

La base, c’est la confiance. Les articles d’axelle, rédigés par des journalistes professionnel·les (surtout des femmes, parfois aussi des hommes), sont avant tout rigoureux. Avec la charte éditoriale du magazine, notre « bible », c’est le Code de déontologie journalistique  ! Nous agissons avec loyauté pour recueillir et pour traiter les informations, qui proviennent de multiples sources directes et indirectes. Nous respectons les droits des personnes ; nous informons dans le respect de la vérité et de manière indépendante.

Février 2011. En Inde, des luttes pour l’émancipation viennent des femmes issues des castes les plus discriminées.

Étant donné notre lien ombilical avec Vie Féminine, la ligne qui sépare l’engagement de l’information peut être fine – d’ailleurs, elle n’a pas toujours existé. Nous essayons d’être plus claires aujourd’hui, ne serait-ce qu’afin que nos lectrices qui ne sont pas membres du mouvement puissent s’y retrouver. Nous avons par exemple créé en 2016 une rubrique appelée « À Vie Féminine, on dit quoi ? », où nous laissons l’asbl s’exprimer sur un sujet d’actualité. Dans cette page, les choses sont transparentes : c’est une carte blanche. Tout le reste est un travail journalistique que nous éditons au sein de la rédaction du magazine.

Mais au final, ce qui compte, c’est la fiabilité des informations que nous donnons : nous la garantissons. Et nos valeurs féministes enrichissent notre démarche. C’est cette approche à la fois professionnelle et engagée qui plaît aux lectrices… et à nos collaboratrices ! La journaliste Camille Wernaers, plume régulière de notre magazine, explique ainsi : « Militantisme ne veut pas dire qu’on laisse des infos de côté exprès ou qu’on manipule l’info ! Au contraire, j’ai beaucoup appris en termes de rigueur journalistique chez axelle ! »

« Prendre soin » de la société

En janvier-février 2017, nous avons publié le hors-série Le soin aux autres : une histoire de femmes ?  Au cours de la réalisation de ce numéro et notamment lors de la semaine d’étude de Vie Féminine consacrée au sujet en juillet 2016, nous nous sommes aperçues d’une chose paradoxale : le « soin » au sens très large, l’attention aux personnes, c’est l’essence même de toute relation humaine, la fondation de notre maison commune. Et pourtant tout le monde s’en fiche – tout le monde ou presque.

De même que les personnes qui ont besoin d’être soignées, soutenues d’une façon ou d’une autre, sont perçues comme vulnérables ou faibles, les femmes qui prodiguent, professionnellement ou non, ces « soins » sont négligées et considérées comme interchangeables. Pourtant, elles ont développé des compétences précieuses ainsi qu’une véritable « éthique », une philosophie de ce qu’est une société démocratique qui prend soin de ses citoyen·nes, sans en oublier un·e seul·e. C’est ce que nous essayons de faire chaque mois dans notre magazine : un journalisme qui « prend soin » de la société.

De la révolte à l’action : retour sur 20 ans de mobilisations dans axelle

Valérie Lootvoet, directrice de l’Université des Femmes et militante féministe, est une compagne de route de notre magazine. Elle a signé dans nos pages de nombreux articles au début des années 2000 et, depuis, continue à nous suivre avec attention. Sabine Panet, la rédactrice en chef, a dialogué avec elle pour esquisser un bilan des mobilisations exposées dans ce hors-série et pour tenter de se projeter dans un futur proche.

Article extrait de notre numéro anniversaire : une rétrospective sur les 20 ans de mobilisations pour les droits des femmes dans nos pages.

S.P. : Vingt ans de mobilisations pour les droits des femmes dans axelle : pour nous, c’était important de marquer le coup. Qu’en penses-tu ?

V.L. : « Ce hors-série montre bien, en creux, que l’histoire récente ne compile pas habituellement les réussites féministes. En général, on a l’impression que les féministes contemporaines n’ont rien fait de concret ! Par ailleurs, dans le féminisme actuel, on manque d’une culture positive. Si on n’a pas de modèles inspirants, on peut parfois avoir la tentation de se refermer et de penser que tout est fichu… Alors que ce n’est pas le cas ! »

Est-ce que tu vois des points communs entre les mobilisations qui sont mises en lumière dans le magazine ? Peut-on parler de certaines « conditions » pour qu’une résistance féministe porte des fruits ?

« On voit bien que si l’on veut construire une action politique, quelle qu’elle soit, on ne peut pas être toute seule… Le collectif est essentiel, et intègre en particulier les femmes qui sont les plus touchées par une situation. Mais au départ, ce sont des femmes qui trouvent une situation intolérable, qui se sentent concernées et qui se révoltent… En même temps, elles se sentent faire partie du groupe des femmes, dans la réciprocité. On dirait peut-être aujourd’hui « sororité ». Cette démarche demande parfois à certaines d’entre nous de nous déplacer de notre situation individuelle pour favoriser l’intérêt des femmes dans leur ensemble. »

Février 2009 : en Italie, les femmes vivent une remise en question de droits qu’elles pensaient acquis. Elles résistent et se mobilisent.

Que faut-il ensuite pour qu’une révolte portée par un groupe de femmes se transforme concrètement en une amélioration de leurs conditions de vie ? On le voit au fil du numéro, comme par exemple dans les cas du Service des créances alimentaires, de la fin de la « taxe tampon » ou encore du statut des accueillantes d’enfants à domicile, le travail politique de terrain et le dialogue avec les institutions semblent déterminants… Sans pour autant nier l’importance des résistances plus créatives et subversives, évidemment !

« Je rajouterais qu’on voit bien, dans les mobilisations qui ont porté des fruits, l’importance d’avoir, dans différents niveaux de pouvoir, des femmes à l’écoute, des alliées. C’est une étape nécessaire : des politiques qui parlent aux citoyennes, et dans l’autre sens, des féministes qui parlent aux politiques… De façon générale, on a besoin de féministes partout, et notamment dans les structures de l’État. »

Est-ce qu’en parcourant le magazine, tu t’es replongée dans des mobilisations dans lesquelles tu as été impliquée ? Quel est ton regard aujourd’hui sur ces luttes ?

« Je me souviens en particulier d’une mobilisation qui a réussi, à l’époque où je travaillais au bureau d’étude de Vie Féminine : la fin de la reconnaissance de la répudiation par la Belgique, dans la foulée de l’évolution du Code de la famille marocain, la « Moudawana ». Quand on est entourées de professionnel·les à l’écoute des réalités de vie des femmes, on peut faire voter de bonnes lois ! À côté de cela, si je repense à la loi de 2007 sur le divorce, je vois qu’on a fait une sorte de « rattrapage » avec le recours en annulation devant la Cour constitutionnelle… Mais au final, la loi est mauvaise, car elle part du principe que les femmes et les hommes sont égaux aujourd’hui, alors qu’ils ne le sont pas. La loi de 2006 sur la garde alternée est elle aussi aveugle à la réalité sexuée des couples séparés et de la monoparentalité. »

En décembre 2010, on plonge dans le passé afin de comprendre pourquoi l’emploi des femmes est visé à chaque crise économique et comment nous pouvons, aujourd’hui encore, défendre nos droits.

Le dernier exemple que tu cites fait penser au « mythe de l’égalité-déjà-là », détaillé par Christine Delphy, qui peut faire des ravages. Je vois aussi, dans ces vingt ans de mobilisations, un trou noir au niveau socioéconomique. Et pourtant les féministes attirent constamment l’attention des politiques sur les conséquences des mesures d’austérité sur les femmes, sur l’importance d’un État social… Mais le filet de sécurité se détend, et les seules « réussites » que nous avons pu pointer sont uniquement, comme dans le cas de l’allocation de garantie de revenus, des sauvegardes fragiles de droits qui semblaient acquis. La précarité des femmes augmente et, en parallèle, on voit que les crises sont l’occasion de remettre en question d’autres droits des femmes – comme le droit au travail par exemple.

« Des politiques ultralibérales s’emparent de la sécurité sociale, alors qu’elle est cruciale pour les femmes. Je dois dire que même les partis qui se disent progressistes et qui devraient être nos alliés trahissent les femmes. Je pense par exemple à ceux qui veulent quitter un système solidaire et autonomisant pour un projet individualiste : « Très bien, abandonnons la sécurité sociale et allons-y pour l’allocation universelle  ! » Bref, l’État social est détricoté de toutes parts. Mais au lieu de le saborder, nous, les femmes, devons le réinventer, en faire un État de soin aux autres, qui prélève la taxe de façon juste, qui redistribue, qui répartit, qui assure la solidarité… Au final, ce qui est bon pour les femmes est bon pour tout le monde ! Par ailleurs, les mobilisations autour de la précarité nous permettent de nous solidariser : femmes jeunes et moins jeunes, valides ou non, avec ou sans enfants… »

Quelles seront à ton avis les mobilisations féministes de ces prochaines années ?

« D’un point de vue militant, je pense qu’il faut refaire des assemblées générales des droits des femmes, pour mettre le doigt sur les réalités vécues actuellement par les femmes. Pourquoi pas, symboliquement, remettre en lumière les systèmes de « tontines« , des caisses de solidarité à l’origine de la sécurité sociale ? Par ailleurs, d’un point de vue politique, il faut reparler du congé de paternité obligatoire ; continuer à se mobiliser sur le sujet des pensions ; remonter le salaire minimum et les barèmes ; faire en sorte que chaque enfant entre 0 et 3 ans bénéficie d’une place d’accueil de qualité… Questionner aussi le fait que, dans ce contexte de précarité et d’inégalités, les femmes sont poussées à utiliser leur corps comme une source de revenu. En conclusion, la société nous fait passer le message suivant : « Soyez dignes, mais crevez ! » – en utilisant ce concept de « dignité » qui, comme le montrait l’anthropologue féministe Nicole-Claude Mathieu, est un piège pour les femmes. Nous, nous devons raisonner en termes de droits et dire : « Vivons bien, grâce à nos droits ! » »

« Peau noire, médias blancs » : rencontre avec l’auteure Djia Mambu

Djia Mambu est une journaliste belgo-congolaise spécialiste des médias et des cinémas d’Afrique. En novembre 2017, elle publie son premier recueil, Peau noire, médias blancs. Stigmatisation des Noirs et de l’Afrique dans la presse belge et française. À Bruxelles, lors d’un café littéraire organisé par l’asbl Lingeer, axelle a eu la chance de la rencontrer.

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de travailler sur la question de la représentation des personnes noires et africaines dans les médias ?

« En tant que journaliste, je « consomme » beaucoup de médias. Au fil du temps, j’ai commencé à repérer tous les petits détails qui me mettaient mal à l’aise, en tant que Noire. Je trouvais que je n’étais pas suffisamment bien représentée et j’ai commencé à me poser des questions. J’ai vraiment été choquée par l’abondance et la régularité de ce que j’appelle des « micro-agressions ». J’ai d’abord ouvert un blog pour recenser et partager les exemples de stigmatisation des Noir·es et de l’Afrique dans les médias occidentaux. Évidemment, ça ne concerne pas seulement la presse, mais aussi l’image générale des Noir·es diffusée à travers la publicité, le cinéma, les livres scolaires, etc.

Je veux que mon livre, qui se base sur des exemples concrets et réels, soit une porte ouverte au dialogue.

Au bout d’un an, j’avais énormément d’exemples : j’ai pris conscience de l’importance de dénoncer ces « micro-agressions ». J’ai donc décidé d’en faire une publication. Je veux que Peau noire, médias blancs, qui se base sur des exemples concrets et réels, soit une porte ouverte au dialogue. Je ne souhaite accuser aucun·e journaliste ni aucun média spécifique, car je fais confiance aux journalistes et à la société belge. Parfois, les journalistes ne se rendent tout simplement pas compte ! Moi-même, je me suis déjà trouvée dans une situation où je véhiculais une mauvaise image ou un cliché. Pointer ce problème du doigt, cela permet déjà d’en prendre conscience. »

À quel public destinez-vous votre recueil ?

« Au départ, je visais exclusivement le corps médiatique. Puis, en avançant dans l’écriture, j’ai commencé à penser que ce livre concernait la société plus largement. Les médias forgent et influencent l’opinion. En elle-même, la société n’est pas forcément paternaliste ou xénophobe : c’est le résultat d’une construction sociale à laquelle contribuent les médias. Peau noire, médias blancs est donc destiné à toute personne susceptible de faire changer les choses. »

Comment a-t-il été accueilli jusqu’à présent par les journalistes et les médias en Belgique ?

« Je n’ai pas encore eu de retour de journalistes ou de médias, mais je les attends avec impatience. Durant la rédaction, j’ai pu mesurer quelques réactions grâce à mon entourage. J’ai aussi beaucoup discuté avec des personnes non concernées par le sujet et je me suis souvent heurtée à leur incompréhension. Il m’a été reproché d’être parano, d’exagérer, de forcer le trait… Pourtant, on ne fait pas semblant ! Je pense qu’à partir du moment où on ressent quelque chose, les autres doivent respecter notre ressenti. Il était donc important de rajouter une dimension pédagogique au récit, et ne pas seulement rester dans l’évidence, ce qui risquerait d’être considéré comme « victimaire ». »

Le cœur de votre essai, c’est la dénonciation des clichés, du racisme des médias belges envers l’Afrique, les Africain·es et les personnes afro-descendantes en général. Vous ne mettez pas uniquement en avant des images ou des articles directement racistes, qui illustrent ce qu’on appelle le « racisme hostile ». Vous pointez aussi des formes de racisme plus discrètes, une façon de rendre des personnes invisibles ou de les infantiliser… Comment avez-vous procédé pour mener votre analyse ?

En Belgique, il n’est pas normal que la diversité soit si mal représentée.

« Je suis journaliste, j’aime lire, je suis curieuse… Petit à petit, dans la presse, j’ai commencé à pointer des articles où l’Afrique et les Noir·es n’étaient pas bien représenté·es. Les réseaux sociaux m’ont aussi beaucoup aidée. Au bout d’un an, j’ai recueilli énormément d’exemples, pas seulement francophones mais aussi internationaux. Durant la rédaction, il a fallu analyser, car je ne voulais pas seulement montrer les faits, les preuves, mais aussi apporter un vrai esprit critique. Pour cela, j’ai beaucoup lu, notamment sur l’esclavage et la colonisation. C’était difficile : j’avais beaucoup de choses à dire ! J’ai décidé de structurer le récit par chapitres : l’Afrique plurielle, la stigmatisation, les clichés, le racisme… »

Les chiffres confirment vos analyses, que ce soit pour la presse papier ou dans l’audiovisuel. Selon le dernier baromètre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) sur la diversité et l’égalité, la représentation des personnes perçues comme « issues de la diversité » est seulement de 14,39 %. Que pourriez-vous proposer aux journalistes, individuellement, mais aussi aux rédactions et aux politiques afin de faire concrètement évoluer cette situation ?

« En Belgique, il n’est pas normal que la diversité soit si mal représentée. Je n’ai pas de solution miracle. Je pense que le dialogue avec le corps médiatique est le plus important. »

En lisant Peau noire, médias blancs, on a deux références en tête : d’abord, évidemment, Frantz Fanon et son essai révolutionnaire, Peau noire, masques blancs. Et beaucoup plus récemment, l’essai Noire n’est pas mon métier  : seize témoignages de comédiennes noires sur le racisme dont elles sont victimes et sur les rôles limités et stéréotypés qui sont proposés aux actrices noires. Comment est-ce que vous vous situez par rapport à ces deux références ?

« Je pense me situer au milieu des deux. J’ai découvert Frantz Fanon assez tard : il ne fait pas partie des classiques qu’on étudie en Belgique. Or, je le considère aujourd’hui comme un incontournable et j’espère être digne de lui rendre hommage. Peau noire, masques blancs a été publié en 1952 et son écriture est pourtant très actuelle. C’est incroyable de voir la façon dont la société a peu évolué depuis… Le dernier livre de Fanon, Les Damnés de la Terre, avec sa préface de Jean-Paul Sartre, m’a aussi beaucoup inspirée. Fanon analyse la violence coloniale et développe un projet révolutionnaire et émancipateur. Enfin, en ce qui concerne Noire n’est pas mon métier, je le considère comme un véritable coup de poing. Aïssa Maïga est une amie et je suis vraiment heureuse de l’accueil réservé au recueil. J’espère sincèrement que ce n’est pas juste une tendance passagère. Le combat est réel et j’aimerais que nos livres puissent poser des bases afin d’opérer de véritables changements. »

Des roses blanches pour Eunice, une femme prostituée victime de féminicide

Ce n’est pas la vie qu’elles avaient rêvée, Eunice et ses copines, quand elles ont quitté le Nigéria, leur famille, leurs ami·es et un avenir sans issue pour se lancer dans le long voyage à travers le désert, puis la Méditerranée, vers ce qu’elles croyaient être l’« eldorado » européen. Pour Eunice, le rêve s’est achevé à 23 ans, une nuit de juin, devant une « carrée » de Saint-Josse, sous les coups de couteau d’un agresseur ; l’homme n’a pas été retrouvé. axelle a assisté, dans la foule, à l’hommage solidaire qui était rendu à la jeune femme ce jeudi 13 juin.

Ce 13 juin, les proches d’Eunice lui rendaient un bref hommage, soutenues par l’UTSOPI (Union des Travailleu®ses du Sexe organisé(e)s pour l’Indépendance), l’association Espace P, qui travaille avec les prostituées, et le comité de quartier « Dupont plus Verte » (dont la présence est à souligner, les relations entre prostituées et riverain·es n’étant pas toujours des plus faciles). Des dizaines d’autres personnes étaient aussi venues marquer leur solidarité. Pas de pancartes, juste une banderole proclamant « We need care, not violence » ; pas de revendications, juste des chants religieux et traditionnels nigérians ; pas de discours, juste des roses blanches déposées devant la photo d’Eunice. Beaucoup de caméras, d’appareils photo, de journalistes, comme si l’on découvrait tout à coup une réalité qu’on voudrait tant pouvoir ignorer.

Ce matin, ce n’était pas le moment de se plonger dans le débat de fond sur la prostitution. Quelle que soit la position que l’on défend, on peut être d’accord sur quelques points : c’est un milieu où les violences peuvent venir de partout – de la part des clients évidemment, et des proxénètes, mais aussi des riverains ou de la Police ; où se croisent sexe, race et classe en une sorte de « précarité intersectionnelle » ; où l’on retrouve, sous forme concentrée, de grandes problématiques comme la migration – beaucoup de ces femmes sont sans papiers –, la misère et, bien sûr, tout le continuum des violences faites aux femmes. Il y a un mois à peine, c’est Laura, roumaine, qui était tuée par un « client mécontent » à Etterbeek…

Mais cette fois, la réaction a été immédiate : après le meurtre d’Eunice, ses collègues du quartier ont organisé une « grève des vitrines ». Il faut dire que l’inquiétude est grande, d’abord face à l’insécurité : au cœur de la marche, plusieurs femmes prostituées témoignaient de leur peur, surtout la nuit, l’une d’elles ne se sentant protégée que par son chien… Par ailleurs, d’une façon générale – et, pour certain·es, encore davantage lorsque cela concerne des femmes prostituées –, la Police ne joue pas son rôle et ne protège pas suffisamment les femmes victimes de violences. Tout cela dans le contexte des projets de la commune de Saint-Josse, qui a décidé la fermeture de toutes les vitrines dès 2019, sans proposer de réelles solutions.

Ces violences s’inscrivent aussi dans le cadre plus large des violences faites aux femmes, que ce soit dans la rue, au travail ou dans le cercle le plus intime. Depuis le début de l’année, le blog Stop Féminicide a déjà recensé 19 femmes victimes de féminicide en Belgique. Elles s’appelaient Eunice, Julie, Oumou, Rita. Elles avaient entre 21 et 62 ans. Elles vivaient à Schaerbeek, Herstal ou Veurne. Elles étaient étudiante, prostituée, employée, femme au foyer ; elles ont été tuées, parce qu’elles étaient des femmes.