Insultes sexistes : la bave du crapaud n’atteint pas Anaïs Bourdet

Anaïs Bourdet est la créatrice du blog Paye Ta Shnek (PTS pour les intimes), qui dénonce le harcèlement sexiste en France. Son travail lui attire chaque jour des commentaires haineux sur les réseaux sociaux. Pour faire de cette violence une force, elle crée des affiches reprenant les pires insultes et elle les vend sur sa boutique en ligne, Mauvaise Compagnie. Un moyen de financer son activité militante et… une véritable thérapie.

Comment vis-tu ces insultes quotidiennes ?

« Depuis que j’ai ouvert Paye Ta Shnek en 2012, je suis régulièrement insultée. Je ne m’attendais pas à une telle violence. Pour moi, je ne faisais que dénoncer un phénomène grave. Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait des ennemis. Une insulte, c’est quelque chose qui vise à faire mal. Sur internet, ce sont les mêmes mécaniques de domination sexiste, raciste et homophobe que dans l’espace public, l’effet de masse en plus. On chasse les femmes de cet espace, on les fait taire, on les insulte, on les harcèle. C’est comme si tu marchais dans la rue d’un point A à un point B et que les gens au passage te mettaient des baffes. C’est violent et gratuit. Et ça fait mal. »

Comment es-tu arrivée à transformer cette violence en quelque chose de positif ?

« J’étais souvent traitée de « mal baisée ». Un jour, je me suis demandé : pourquoi est-ce que je me sens insultée ? Si je suis « mal baisée », ça veut dire que quelqu’un me baise mal. Du coup, j’ai fait un tweet pour rassurer mes amants : « Non, vous n’êtes pas tous mauvais ! » Ça a eu pas mal de succès. Je me suis ensuite penchée sur les autres insultes et je me suis rendu compte qu’elles n’étaient finalement pas si insultantes que ça si je les retournais. Et que je pouvais même les revendiquer. »

Par exemple ?

« On me traite de « féministe de merde » ou même de « groupuscule ultra-féministe » à moi toute seule ! Je ne vois pas comment on peut être ultra-féministe, on n’est jamais trop féministe.  « Hystérique », c’est aussi un grand classique. À la base, c’est une maladie qui a été inventée au 19e siècle et qui stigmatise les femmes. En 2018, employer ce mot, c’est tellement rétrograde que ça ne me touche plus. On me traite aussi « d’islamo-gauchiste »… Quand on y réfléchit, tout ça n’a pas vraiment de sens. »

© Anaïs Bourdet

Comment est venue l’idée de faire de ces insultes des linogravures ?

« Je suis graphiste et ma mère m’a offert un kit de linogravure à Noël. J’ai commencé par faire des linogravures d’insultes pour m’amuser. C’était une nécessité, ma petite thérapie gratuite à domicile. Je mène le projet Paye Ta Shnek de façon bénévole et, parfois, après six ans à recevoir tant de haine, je craque. Je me demande pourquoi je m’inflige ça. Créer des affiches était une façon de m’exprimer. Mes copines les ont adorées et j’ai décidé de créer une boutique en ligne, Mauvaise Compagnie. »

En quoi tes affiches servent le combat que tu mènes contre le harcèlement ?

« Ça fait des années que je fais des captures d’écran de toutes les insultes que je reçois. J’ai un contenu violent, mais très riche, que je transforme en quelque chose de constructif. Pour chaque achat, en fonction du format, 3, 6 ou 9 euros sont reversés à une association féministe. Bien sûr, c’est symbolique. Mais ça me permet de me dire que les trolls qui m’insultent vont contribuer à mon combat.
Maintenant, dès que je reçois une insulte originale, qui sort du lot, je dis merci et j’en fais une affiche. C’est ma vengeance et ça me fait du bien. D’ailleurs, depuis que j’ai monté ce projet, je suis moins insultée. Certains ont compris que je m’en amuse. Malheureusement, je ne pense pas que ces trolls aient disparu, mais plutôt qu’ils harcèlent d’autres féministes. »

Y a-t-il toujours des insultes qui te font mal ?

« Hier, on m’a traitée de « belle connasse », parce que je n’étais pas d’accord avec ce que disait un commentateur. Je ne vois pas trop comment retourner ça. On me traite aussi souvent de « féminazie ». C’est indécent de mettre en parallèle le féminisme, un mouvement pacifiste, et le nazisme, l’idéologie du génocide. C’est indécent pour les descendants des victimes. On me réclame cette insulte en affiche mais je ne le ferai pas, parce que je ne peux pas la retourner. C’est une des rares insultes qui continue de vraiment me faire du mal. »

Quelles sont les réactions de tes acheteuses ?

« Mes affiches sont des objets de fierté. Mes clientes les exposent chez elles. Elles cultivent la fierté d’être une femme en colère, d’être féministe. On ne cache plus nos opinions. Quand j’ai commencé PTS en 2012, je ne me définissais pas comme féministe. Pour moi, c’était un « truc de frustrée »… J’avais tous les clichés, parce que je ne m’étais pas renseignée. Ça a changé en quelques années. Je vois plein de filles au lycée se dire féministes… »

Quelles sont tes sources d’inspiration féministe ?

« J’ai le sentiment de faire partie d’un gigantesque groupe de femmes, même si on ne se connaît pas, et de cultiver un esprit guerrier. Les SlutWalks font partie de mes inspirations. Elles se réapproprient le langage sexiste pour en faire une arme. Je trouve très intéressante cette démarche de s’affirmer « salope », de vider le mot de son sens et de revendiquer le droit à la « vulgarité ».
J’aime aussi l’action du collectif Vagina Guerilla : elles ont collé des images de vulves partout en ville, pour répondre aux dessins de bites qui prennent tout l’espace. Tous ces mouvements participent du même effort collectif de rendre visibles les femmes dans leur réalité et non pas dans les stéréotypes, de se réapproprier la violence et de la retourner. C’est beau, c’est créatif… C’est très 21e siècle ! Je suis très contente d’être féministe en 2018 ! »

Article extrait du dossier « À insultes sexistes, solutions féministes », publié dans axelle n° 213.

Rencontre avec Mona Chollet : qui sont les sorcières d’aujourd’hui ?

Nous avons consacré de nombreuses pages à ses précédents essais, Beauté fatale et Chez soi. La journaliste Mona Chollet, fine observatrice de notre société, publie cet automne Sorcières. La puissance invaincue des femmes, un livre qui explore la figure et le destin des femmes considérées comme des sorcières. Mona Chollet revient sur l’histoire dramatique de la chasse aux sorcières et s’interroge sur son impact, encore aujourd’hui : les femmes indépendantes, les femmes sans enfant et les femmes âgées sont toujours « hors norme » dans notre société. Sont-elles les descendantes des sorcières ?

Entre votre précédent essai, Chez soi, et le nouveau, Sorcières, j’ai en tête l’image d’une femme qui, au lieu d’utiliser son balai pour nettoyer le sol de sa maison familiale, l’enfourche pour s’enfuir par la fenêtre… Et vous, que tirez-vous comme fil entre vos différents essais ?

« J’ai l’impression que les sujets s’imposent comme des évidences, même si j’ai parfois l’impression d’être dans le brouillard. Les sujets sont déjà présents dans les livres qui les précèdent. Je me suis d’ailleurs aperçue récemment, avec stupéfaction, de la présence du mot « sorcières » dans la dernière phrase de Chez soi !

Au-delà de cette anecdote, dans Beauté fatale, je fais déjà un lien entre l’assignation à la beauté et l’assignation à une domesticité idéale, être à la fois « impeccable » dans son aspect, dans sa tenue, dans son corps, et exhiber un intérieur de rêve : les valeurs de la féminité traditionnelle. Au départ, écrire Chez soi était aussi une façon de prolonger cette question. Dans Chez soi, je traite également de différentes manières d’habiter qui remettent en cause le domicile familial classique : on peut choisir de vivre en habitat coopératif, être en couple non cohabitant… Tous ces schémas sortant de la famille traditionnelle me semblaient mériter d’être explorés.

Les chasses aux sorcières correspondent à un moment où on chasse les femmes de la sphère publique et de la sphère du travail.

J’avais défendu également le pouvoir de vivre seul·e, en particulier pour une femme. Dans Sorcières, j’évoque la sorcière en tant que femme indépendante. De même, dans Chez soi, j’avais déjà beaucoup utilisé la lecture de Caliban et la sorcière de Silvia Federici. Elle raconte comment les femmes ont été renvoyées au foyer à l’époque des chasses aux sorcières : cette campagne de terreur correspond à un moment où on chasse les femmes de la sphère publique et de la sphère du travail, où on les prépare à devenir les pourvoyeuses de main-d’œuvre pour le capitalisme qui va naître. C’est l’assignation à la maternité, et au foyer. »

Mona Chollet © Élisabeth Schneider pour axelle magazine

Dans les médias, on entend désormais souvent l’expression « chasse aux sorcières » pour désigner des hommes victimes de #MeToo et accusés d’agression sexuelle. On pense notamment aux mots du réalisateur Michael Haneke, de l’acteur américain Liam Neeson, de la chanteuse autrichienne Christa Ludwig, à cette mise en scène du réalisateur Harvey Weinstein. Le journal français Causeur parle de  « chasse aux sorciers »… Est-ce que ce n’est pas un comble ?

« C’est un retournement complet. En réalité, ce sont les accusatrices qui sont les sorcières. Qu’on puisse parler de « chasse aux sorcières » est très révélateur du mode fantasmatique sur lequel beaucoup d’hommes, qui refusent de se remettre en question, perçoivent ce mouvement. C’est une espèce de délire autour du fait qu’on va détruire la vie d’hommes accusés injustement. Ce n’est pas du tout ce qui se passe dans les faits.

Le pouvoir judiciaire a mis plusieurs mois à suivre les accusations à l’encontre du producteur de cinéma Weinstein. On le voit bien avec l’affaire Kavanaugh, qui a été élu à la Cour suprême malgré les accusations d’agression sexuelle. Pendant les trente prochaines années, il aura un pouvoir démesuré sur la vie de tous les Américains, et ce sont ses accusatrices qui sont traînées dans la boue. Certains républicains parlent même de les poursuivre…

Ce sont les vies des accusatrices qui sont détruites. Ce sont elles, les sorcières.

On le voit aussi en France avec l’affaire Luc Besson, comme si ces révélations n’avaient pas été faites. Le procès Tron a été un fiasco total… Il n’y a pas de sanction et pas de conséquence pour les accusés : ce sont les vies des accusatrices qui sont détruites. Ce sont elles, les sorcières. C’est délirant d’entendre des gens dire que ces femmes font cela pour la notoriété ou pour l’argent. Il n’y a rien à gagner à accuser un homme de viol ou de harcèlement.

Par ailleurs, au cours de mes recherches pour le livre, j’ai découvert beaucoup d’affaires où des femmes avaient été accusées de sorcellerie par des hommes qu’elles avaient dénoncés comme des agresseurs sexuels. C’était aussi, dans l’histoire, un moyen pour des hommes accusés de se dédouaner en retournant l’accusation et de se débarrasser des accusatrices qui, dans les deux cas que j’évoque dans le livre, ont été exécutées. »

Dans Sorcières, vous explorez donc trois aspects de la figure de la sorcière : la femme indépendante, la femme sans enfant et la femme âgée. Ce sont les femmes que la société, encore aujourd’hui, considère comme des sorcières ?

« C’est ma lecture. Il peut y avoir d’autres conclusions de cet épisode historique. Au départ, je voulais m’intéresser à la fois à la question de l’âge et à celle du refus de la maternité. Et puis à un moment, je me suis demandé : est-ce que ce ne sont pas des figures de sorcières ? À partir de là, j’ai commencé à lire sur le sujet et j’ai vu que cela se confirmait. Et en écrivant, le thème de l’indépendance s’est greffé.

Certes, à l’époque de la chasse aux sorcières, la femme sans enfant n’est pas un type de femme qui, en tant que tel, était accusé : ce sont plutôt des guérisseuses qui ont été arrêtées, parce qu’elles avaient une activité d’avorteuses. Il y avait aussi cette idée du « sabbat » comme une fête de l’infertilité, car il avait une particularité : on n’en revenait jamais enceinte… Il me semble que cela traduit l’anxiété du pouvoir face au spectre de la dénatalité, d’une insubordination des femmes qui refuseraient de procréer. »

Dans votre livre, dans l’actualité et chez les enfants aussi, la figure de la sorcière inspire à la fois de la peur et de la fascination.

« Les dessins animés de Disney sont très révélateurs de la mauvaise image que la société renvoie des vieilles femmes. Cette image, qui date assez largement de l’époque des chasses aux sorcières, s’est perpétuée au fil des siècles : la vieille femme laide et diabolique… Mais on a aussi vu apparaître, ces dernières années, des personnages plus positifs de jeunes sorcières : Hermione Granger dans Harry Potter, Willow Rosenberg dans Buffy contre les vampires. On me parle beaucoup de la série Charmed, que je n’ai pas vue. Il y a aussi Kiki, la petite sorcière du dessin animé de Hayao Miyazaki, qui est vraiment mignonne… Il y a les deux aspects dans la culture populaire. »

Kiki la petite sorcière © Hayao Miyazaki

La figure de la sorcière est aussi agitée comme un chiffon antiféministe…

« Oui, c’est une accusation qui revient assez facilement. Dans les injures sexistes, l’insulte « sorcière » est toujours très utilisée. Elle vise des femmes en général âgées auxquelles on prête encore un pouvoir maléfique. C’est l’idée qu’elles portent malheur, qu’elles nuisent. »

En lisant des extraits des jugements dans les procès des femmes accusées de sorcellerie, on retrouve des mots qui pourraient être prononcés aujourd’hui. C’est important d’en prendre conscience pour répondre au mythe de « l’égalité-déjà-là »  ?

« Oui, cela m’a vraiment frappée, en faisant des lectures : je pense qu’on ne prend pas du tout la mesure de l’influence qu’a eue la chasse aux sorcières, la façon dont ça a modelé notre monde. C’est un moment de misogynie très flagrante. Bien sûr, la misogynie existait avant et a continué après, mais cet épisode l’a cristallisée dans une forme particulièrement virulente, puisqu’elle a abouti à la mort de dizaine de milliers de femmes. On a tué les femmes qui sortaient de la norme, qui dérangeaient l’ordre établi. À cette époque s’est développée une propagande misogyne très forte. Des images, des interdits très forts sur certains types de comportements féminins ont été mis en circulation… Je pense qu’il en reste quelque chose aujourd’hui, sous des formes différentes, moins violentes probablement, mais toujours vivaces. »

Vous montrez que l’Inquisition n’est pas seule à s’être livrée à la chasse aux sorcières. La plupart des jugements furent issus de tribunaux civils…

« C’est vrai. Mais le monde était entièrement chrétien : c’était impensable de ne pas croire en Dieu et au Diable. La distinction entre le civil et le religieux était donc toute relative… L’Inquisition s’occupait surtout des hérétiques. Mais les religieux ont évidemment joué un rôle en alimentant les braises. Par exemple, le Malleus Maleficarum (« Marteau contre les sorcières »), le traité des dominicains Heinrich Kramer et Jacob Sprenger publié en 1486, représente la misogynie ecclésiastique dans toute sa splendeur. Ce livre a eu énormément d’influence et a été probablement le premier best-seller de l’histoire, juste avant l’invention de l’imprimerie. Enfin, dans toute la société, il y avait une croyance très large dans le sabbat et dans l’existence des sorcières. »

Mona Chollet : « le « Malleus Maleficarum » (« Marteau contre les sorcières »), des dominicains Heinrich Kramer et Jacob Sprenger, publié en 1486, représente la misogynie ecclésiastique dans toute sa splendeur. Ce livre a eu énormément d’influence et a été probablement le premier best-seller de l’histoire. » CC Wellcome Images

Avec ce livre, avez-vous l’intention de faire évoluer la situation des femmes aujourd’hui ?

« Dans mon travail, je fais de la critique des représentations, j’identifie des clichés misogynes, la façon dont ils peuvent dissuader des femmes d’adopter certains comportements connotés trop négativement, parce que je pense qu’on a toutes intériorisé ces images haineuses. Mon ambition se limite à cela : essayer de montrer d’abord qu’on est imprégnées de ces stéréotypes, comprendre d’où ils viennent et comment ils ont été construits pour nous aider à nous en débarrasser. Mon espoir, c’est que cela puisse élargir un peu les possibilités pour les femmes qui lisent le livre, qu’elles ne sentent pas que certaines voies sont interdites, qu’elles pensent à les explorer.

Oui, l’indépendance peut être recherchée et valorisée quand on est une femme, elle n’est pas forcément une condamnation à la solitude. Oui, le choix de ne pas faire d’enfant est un désir qui existe chez certaines femmes. Mais il est tellement peu légitimé par la société qu’il est souvent étouffé et une sorte de conformisme prend alors la place de ce désir, parce qu’aller contre la norme serait trop coûteux. Tout cela, le plus souvent inconsciemment…

J’avais cet espoir d’atténuer un peu la haine de soi qu’on peut avoir en tant que femme.

De même, j’avais envie d’interroger notre peur démesurée de vieillir, qui est entretenue dès l’adolescence chez les femmes. On essaye constamment de retenir le temps, puisqu’on est valorisée uniquement en tant que jeune femme. L’étape où on devient femme, et vieille femme, est difficile à franchir. J’avais donc cet espoir de débloquer des possibilités et d’atténuer un peu la haine de soi qu’on peut avoir en tant que femme. »

Les sorcières, c’est aussi devenu aujourd’hui un filon commercial, particulièrement visible autour de Halloween et des fêtes de fin d’année. Qu’en pensez-vous ?

« Je suis abonnée à des fils Instagram où on voit passer des cristaux, des super-aliments, des tisanes… Il existe un marché ésotérique autour de la sorcellerie, mais à des échelles très différentes. Il y a des grandes marques qui exploitent le filon, mais aussi des femmes qui bricolent des petites boutiques sur Etsy : ce ne sont pas des démarches comparables.

Je me faisais la réflexion à propos des cosmétiques, où l’univers de la sorcellerie est toujours présent en arrière-fond. Ce sont des fioles, des flacons, la promesse d’une transformation : il y a une dimension magique. On admire les femmes qui savent très bien quel produit acheter, comment les utiliser, comme si elles étaient un peu magiciennes. Ce marché exploite une sorte de sensibilité magique. Cela fait penser plus largement à la société de consommation et à la publicité qui enveloppe les produits de promesses irrationnelles…

Le capitalisme, qui a chassé les sorcières, nous les revend des siècles plus tard sous une forme consumériste.

Mais d’une façon générale, c’est assez gênant de voir le capitalisme récupérer la sorcellerie. Quand on lit Silvia Federici, on se rend compte que la chasse aux sorcières a fait partie du processus d’installation du capitalisme. Le capitalisme, qui a chassé les sorcières, nous les revend des siècles plus tard sous une forme consumériste. »

Éditions La Découverte, Zones 2018. 240 p., 18 eur.

Le féminisme est-il une nouvelle marque capitaliste ?

Comme un monstre insatiable et discret, le capitalisme néolibéral recycle tout : aujourd’hui, l’argument féministe fait vendre. Féminisme et capitalisme, une alliance a priori contradictoire, plus profonde qu’on ne le pense. Exercice de déconstruction.

Défilé Dior 2016 : un t-shirt affiche le slogan « We should all be feminist » (« Nous devrions tous·tes être féministes »), piqué au titre du livre de l’auteure nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. Le mot « féministe », contre toute attente, est devenu branché (le t-shirt, lui, se vend 550 euros). Désormais, le girl power s’étale partout : plus un communiqué de presse à propos de lingerie ou de baskets sans référence à l’émancipation des femmes, à leur force, à leur puissance. On a même eu droit à quelques récupérations marketing (très) peu subtiles et vite dénoncées : une marque de soutien-gorge canadienne a donné des noms de grandes femmes de l’histoire à ses modèles ; une autre a sorti un costume sexy inspiré du roman de Margaret Atwood dénonçant l’exploitation des femmes La servante écarlate… Quand la fashion se revendique féministe, pas de doute, c’est pour faire vendre.

Détourner le message, renforcer l’oppression

Autre domaine où le recyclage des idées féministes fonctionne : le développement personnel. Emma, l’auteure de la BD à succès abordant la charge mentale, nous le prédisait en début d’année. « Le capitalisme n’est jamais loin, déplorait-elle, certains proposent déjà des solutions payantes à la charge mentale et à l’oppression des femmes. »

10 gestes pour faire progresser le travail décent

En Inde, dans le secteur de l’habillement qui emploie 80 % de femmes, « les salaires minimaux ne sont généralement pas respectés et sont, de toute façon, insuffisants pour vivre dignement », confie Rukmini Vaderapura Puttaswamy, présidente du syndicat GLU dans un reportage publié dans axelle n° 213. En tant que consommatrice, comment puis-je contribuer à changer cette situation?

  1. Premier réflexe, se poser la question : « Ai-je besoin d’un nouveau vêtement ? » L’étude Un monde de gaspillage (Movinga, 2018) indique que les Belges n’utiliseraient que 12 % de leur garde-robe en un an.
  1. Privilégier l’achat de vêtements durables, le « seconde main » et l’économie circulaire. Ces gestes permettent d’alléger la pression exercée par l’industrie de la mode sur l’environnement et les travailleurs/euses.
  1. Rester critique sur les discours des marques « éthiques », « durables », « vertes »…
  • En Belgique, AchACT publie régulièrement des rapports sur les pratiques de grandes marques. L’organisation conseille de rester vigilant·e, en particulier sur les salaires payés aux travailleurs/euses, sur la possibilité qu’elles/ils ont de s’associer en syndicat et sur la manière dont l’entreprise contrôle le respect des critères qu’elle met en avant.
  • Un exemple de greenwashing (la « Better Coton Initiative) et ses conséquences est épinglé dans l’émission Cash Investigation sur le coton  ;
  • Un site pour s’orienter dans la jungle des labels.
« axelle » a rencontré l’Indienne Rukmini Vaderapura Puttaswamy, anciennement couturière. Elle a créé un syndicat dont le comité exécutif est exclusivement composé de femmes : leur action contribue à améliorer la situation des ouvrières et ouvriers du secteur (n°213). Photo © Virginie Nguyen, collectif Huma
  1. Interpeller les marques et exiger plus de transparence sur leurs fournisseurs et le suivi de leurs engagements.
  1. Acheter équitable

Les membres de la Fédération mondiale du commerce équitable se fixent les principes suivants :

  • Un prix juste aux producteurs/trices ;
  • Des relations commerciales équitables dans la durée ;
  • Le préfinancement des commandes à hauteur de 50 % ;

Les producteurs/trices s’engagent à promouvoir un développement économique et social pour leurs membres, à se structurer démocratiquement et à produire dans le respect de l’environnement et de la santé.

En Belgique, on peut acheter du textile issu du commerce équitable notamment chez :

  1. Revaloriser des circuits courts et durables
  • De la laine belge tricotée en Chine avant d’être revendue en Belgique, ça vous semble absurde ? C’est pourtant courant dans l’industrie mondialisée. La filière laine tente de contrer ce phénomène en recréant des opportunités de valorisation locale de la laine produite en Belgique et dans les pays voisins ;
  • Même si votre achat n’est pas local, mieux vaut privilégier des marques dont la production n’est pas trop éclatée, qui connaissent et qui s’engagent auprès de leurs fournisseurs. Wecostore et Wonderloop sont deux jeunes magasins bruxellois qui sélectionnent et vendent ce genre de marques.
  1. Se rendre à des événements qui mettent en avant la mode durable
  1. (S’)informer et sensibiliser
  1. Pousser les collectivités (communes, entreprises, écoles, clubs de sport) à choisir des fournisseurs engagés dans des démarches de respect des droits humains des travailleurs/euses du textile.
Suhasini Singh est la représentante indienne de la Fair Wear Foundation. Elle a pour mission d’améliorer le sort des ouvrier·ères de l’habillement et tente de mettre les industries et les marques autour de la table pour trouver des solutions concrètes. Photo extraite du reportage publié dans « axelle » n° 213 © Virginie Nguyen, collectif Huma
  1. Encourager les gouvernements à légiférer au niveau international.
  • La société civile française est particulièrement active sur ce terrain (Sherpa, Éthique sur l’étiquette, Ligue des droits de l’homme, CCFD Terre Solidaire…) ;
  • En France, la loi sur le devoir de vigilance a été votée en mars 2017 et constitue, à ce jour, la plus ambitieuse loi européenne pour remettre le respect des droits humains au cœur des préoccupations des multinationales ;
  • Sur le plan international, il n’existe que des lignes directrices, à valeur non contraignante. Fin juillet 2018, trois ans après le début de négociations à l’ONU, une ébauche de traité international a vu le jour. L’Alliance pour un traité rassemble 400 organisations pour encourager les États membres de l’ONU à faire aboutir cette démarche.

« Au bonheur des dames ? » : Titres-services, la parole des invisibles

Elles nettoient, récurent, repassent, elles s’occupent de ces tâches dont nous sommes si souvent heureuses de nous débarrasser, elles manient aspirateur, torchons et produits miracles – et parfois dangereux – mais nous ne voyons pas vraiment les travailleuses des titres-services. Un documentaire, en salle le 24 octobre, fait entendre leur voix.

Lorsqu’on évoque les titres-services, c’est en termes de « création d’emplois », de « blanchiment de travail au noir », de « chance pour personnes peu qualifiées » ou au contraire, de « précarité » sinon de « nouvel esclavage »… Mais on entend peu les aides-ménagères elles-mêmes.

Leur donner la parole : c’est précisément le projet d’Agnès Lejeune et Gaëlle Hardy avec leur film Au bonheur des dames ?, qui sort ce mois-ci (Les films de la Passerelle 2018). Dans le titre, le point d’interrogation a toute son importance : le « bonheur », vraiment ?

Compétences non reconnues

Béatrice, Christel, Francine, Rosalie, Marie-Virginie, Laurence, Nermina, Sabine… Filmées principalement dans le cadre de leur travail, elles disent comment elles vivent leur métier. Un mélange de gêne pour une activité peu considérée et de fierté de réaliser un travail tellement utile. La difficulté de faire face à des client·es trop exigeantes, mais aussi des liens qui se nouent avec certaines familles. La pénibilité non reconnue, les anti-inflammatoires pris chaque matin pour tenir le coup, l’angoisse de donner un avenir à leurs enfants. Mais aussi, parfois, des moments de grâce, comme lorsque l’une d’elles sublime le maniement de la balayette en pas de danse…

Extrait du film ‘Au bonheur des dames ?’ D.R.

Durant un an et demi, les réalisatrices ont rencontré une centaine de femmes travaillant dans le système des titres-services, un secteur qui emploie actuellement plus de 160.000 personnes dont 98 % de femmes. Ce sont des emplois « non qualifiés », donc sous-payés, comme si les femmes naissaient avec un gène du nettoyage… Alors même qu’un responsable d’une société de titres-services (interviewé dans une capsule qui prolonge le film) a recensé pas moins de 132 compétences, allant de la connaissance des produits et des matériaux à la capacité de négocier, de s’adapter à des demandes diversifiées, en plus du travail physique lui-même, lourd et répétitif.

Des inégalités… aussi entre femmes

Le mérite du documentaire est de mettre en avant des personnes et des tâches aussi précieuses qu’invisibilisées. Le film a cependant ses limites : une sous-représentation de travailleuses d’origine étrangère, nombreuses dans le secteur, avec leurs problèmes propres ; peu de critiques directes énoncées par rapport aux sociétés de titres-services, ce qu’on peut comprendre, certes, de la part de ces femmes qui tiennent à garder leur boulot…

Extrait du film ‘Au bonheur des dames ?’ D.R.

Mais globalement, c’est une parole peu entendue, parfois drôle, souvent touchante, qui nous est livrée ici, avec l’intérêt supplémentaire que les réalisatrices souhaitent un maximum de projections suivies de débats.

En tant que féministe, on ne peut pas passer sous silence une question fondamentale. Les titres-services, c’est aussi la possibilité pour certaines femmes de se débarrasser sur d’autres femmes de tâches ingrates, répétitives, peu valorisées, pour se consacrer à des activités davantage reconnues et rémunérées. Qu’est-ce que cela dit des inégalités persistantes entre femmes et hommes, mais aussi entre femmes elles-mêmes  ?

Interview
Marie-Virginie : « On paie le service, sans voir la personne derrière »

Elle est l’une des aides-ménagères qui apparaissent dans le film. Une particularité : elle est déléguée syndicale, dans ce secteur important (le deuxième en Belgique après la construction) mais difficile à mobiliser, étant donné la précarité sociale des travailleuses et leur isolement sur les lieux de travail.

Quels sont les principaux problèmes que rencontrent les travailleuses du secteur ?

« Il y a bien sûr les problèmes physiques, maux de dos, problèmes du canal carpien, troubles musculo-squelettiques… Des problèmes mal reconnus comme maladies professionnelles. Les femmes qui se plaignent reçoivent souvent comme réponse : « Ah, le dos, c’est le mal du siècle ! » ou encore « Vous faites aussi le ménage chez vous ! » Mais le plus grave peut-être sont les problèmes psychologiques, les dames qui sont pressées par les clients, sans aucune compassion ni empathie : ils paient pour un service et ne voient pas la personne qui est derrière. »

Des clients qui sont surtout des clientes…

« En effet, le plus souvent ce sont des femmes qui font travailler d’autres femmes, et elles ne sont pas toujours sympas. Elles connaissent la charge de travail, elles connaissent leur famille, elles savent comment se comportent leurs enfants, leurs animaux, elles savent à quel rythme une maison se salit… Et elles voudraient qu’on fasse en quatre heures ce qui devrait en prendre six. Certaines vont même plus loin, jusqu’à humilier l’aide-ménagère. Il y en a une qui m’a demandé si je savais lire. Dans certaines familles, je peux nettoyer les toilettes, mais pas les utiliser… Il faut de la force pour le supporter. »

Si une femme se plaint de ce traitement, quelle est la réaction de l’employeur/euse ?

« Cela dépend. Dans la société où je travaille, il y a un conseiller en prévention, un respect des travailleuses. Parfois c’est ma directrice qui m’appelle comme déléguée pour résoudre un problème… Mais dans d’autres sociétés, il n’y a que l’argent qui compte.

Par ailleurs, comme il y a beaucoup de travailleuses d’origine étrangère, elles rencontrent parfois des problèmes de racisme. Récemment, chez nous, une dame voilée s’est présentée chez une cliente, qui n’en a pas voulu. Le bureau lui a rappelé la loi, l’interdiction de discriminer, et la cliente n’a pas continué avec nous. Mais cela ne se passe pas de cette façon partout. »

En tant que déléguée syndicale, s’il vous fallait avancer une seule revendication, quelle serait-elle ?

« Le salaire ! Durant les quatre premières années, le barème augmente, puis plus rien. Avec 10 ans d’ancienneté, on gagne moins de 12 euros l’heure. Certaines sociétés donnent des augmentations, des chèques-repas, mais ce n’est pas obligatoire. Les frais de déplacement devraient également être mieux pris en compte. »

Qui est Claire Nouvian, la protectrice des abysses ?

Engagée, déterminée, passionnée, Claire Nouvian, journaliste et réalisatrice de documentaires, dénonce inlassablement les nombreux dangers du chalutage en eaux profondes. Elle a fait plier Intermarché, le gouvernement français et l’Union européenne. Le 23 avril dernier, elle a reçu le prestigieux prix Goldman pour l’environnement.

Extrait

« On doit faire tout ce qu’on peut pour sauver la planète », affirme la militante. En 2005, elle crée l’association Bloom en faveur des océans. Elle s’entoure de chercheurs/euses, d’activistes et d’expert·es engagé·es pour protéger la faune marine. Bloom se bat contre la corruption, contre la suppression des emplois dans le secteur de la pêche traditionnelle, contre la destruction des ressources et du milieu marin et contre le chalutage profond, son combat le plus médiatisé : il s’agit d’une technique de pêche avec un filet qui racle et endommage gravement les fonds marins…

Renaud Maes : « La prostitution des étudiantes est un révélateur de la domination masculine »

Les études reviennent cher. Pour les porte-monnaie… mais aussi pour l’équilibre mental et physique de ces étudiantes qui, jour après jour, se débrouillent, jonglent entre les urgences et les priorités. Sous le poids des pressions financières, familiales et sociales, elles se retrouvent à devoir faire des « choix » qui n’en sont pas. « On devient cinglées », nous confie une jeune femme, interviewée dans le dossier de notre numéro d’octobre. Dans ces conditions, faut-il vraiment s’étonner que 6.000 étudiantes se prostituent chaque année en Belgique ? Pour en parler, axelle a discuté avec Renaud Maes, chercheur à l’ULB, sociologue et auteur d’une étude sur le sujet qui n’a pas encore été rendue publique.

La prostitution étudiante est-elle essentiellement féminine ?

« Il est certain qu’il y a aussi des étudiants qui se prostituent, notamment dans des bars gays. Par contre, il y a des formes de prostitution spécifiquement féminines. Des agences d’escorts sont, par exemple, spécialisées dans le recrutement d’étudiantes. Il faut aussi noter que les tarifs des étudiantes prostituées sont inférieurs à ceux des hommes qui se prostituent. Cela a donc des effets sur la fréquence des rapports, sur les pratiques qui vont être acceptées, sur leurs conditions de vie. »

Est-ce que la précarité joue un rôle ?

« Oui, très clairement. Il y a le mythe de l’étudiante qui se prostitue pour s’acheter des sacs et des chaussures de luxe et celui, répandu dans les livres et les films, de la prostitution occasionnelle, de l’étudiante qui a un ou deux clients, qui est à la recherche du père et qui en tire même du pouvoir. C’est très loin de la réalité. La prostitution reste un moyen de subsister pour ces femmes. À partir du moment où elles vont acquérir un certain niveau de vie, il va être très dur pour elles d’y renoncer. Il est difficile d’en sortir. »

Les études reviennent cher. Pour les porte-monnaie… mais aussi pour l’équilibre mental et physique de ces étudiantes qui, jour après jour, se débrouillent, jonglent entre les urgences et les priorités. © Marie Leprêtre pour axelle magazine

Quelle influence sur leurs études ?

« Toutes celles que j’ai interviewées se définissent d’abord comme étudiantes, et puis comme prostituées. Leur premier projet est d’obtenir leur diplôme, elles s’accrochent à ça. Toutes vivent dans l’angoisse que leur situation se sache et que cela nuise à leurs études. Elles s’isolent donc de tous les mécanismes qui permettraient de les identifier comme prostituées. On pense souvent qu’elles vivent une situation plus confortable que les prostituées de rue, mais l’isolement dans lequel elles vivent est très dur, c’est une forme de violence.

Leur premier projet est d’obtenir leur diplôme, elles s’accrochent à ça.

C’est pour cela que quand des institutions de l’enseignement supérieur disent qu’elles ont posé la question et qu’il n’y a pas de prostitution chez elles, il faut prendre ce résultat avec des pincettes. Les femmes ne le diront jamais aux autorités de l’université, notamment à cause de la honte. Le folklore étudiant a un rôle à jouer là-dedans, lui qui véhicule une image très dégradante des femmes prostituées. La prostitution étudiante agit comme un révélateur de la domination masculine au sein des institutions de l’enseignement supérieur, mais elles se situent aussi à l’intersection avec les autres dominations : classe, race, etc. »

Que voulez-vous dire ?

« Par exemple, si vous êtes originaire d’un pays hors Union européenne et que vous souhaitez étudier en Belgique, il vous faut un garant. Il existe un trafic de faux garants qui se paient leurs services en prostituant les étudiantes et en utilisant les stéréotypes racistes du marché de la prostitution envers les femmes racisées. »