Femmes artistes, entre sexisme et crise sanitaire

La situation du monde de la culture était déjà précaire. La crise sanitaire, l’arrêt de toutes les activités dites « non essentielles » puis le maintien de mesures de « distanciation sociale » entraînent la fermeture de nombreux lieux et l’annulation d’événements. Cela exacerbe les difficultés rencontrées par les artistes et tous·tes les professionnel·les du secteur, avec ou sans statut. Les femmes sont particulièrement concernées. Marginalisées dans ce milieu marginal, déjà mises sur la touche par un système favorisant les hommes, elles savent qu’elles risquent d’être oubliées par les politiques de « l’après ». Elles ne veulent pas se laisser faire, et comptent bien s’appuyer sur l’élan féministe qui avait commencé, juste avant la crise, à faire vaciller quelques piliers.

« Vous êtes programmateur ou directeur d’une institution culturelle ? Vous avez des difficultés à programmer des artistes autres que des hommes blancs ? Vous pensez que l’inclusivité et le talent sont des notions incompatibles ? Vous souffrez de biais cognitifs ! Ce n’est pas de votre faute ! Ne vous isolez pas et parlez-en autour de vous. […] Des solutions existent. Vous pouvez vous faire aider par des spécialistes ! »

Ce texte ironique, écrit et partagé par l’artiste belge Jennifer Cousin sur les réseaux sociaux après le confinement, attire l’attention sur le profil des artistes programmé·es dans notre pays. Le questionnement sur le sexisme dans la culture remonte à bien avant la crise du coronavirus mais la peur est grande que la lutte contre les inégalités entre les femmes et les hommes ne soit reléguée aux coulisses, alors que la crise a révélé la vulnérabilité du secteur culturel dans son ensemble.

À Anvers comme dans de nombreuses autres villes à travers tout le pays, le 25 juin dernier, des professionnel·les du monde de la culture, touché·es de plein fouet par l’arrêt des activités dans le contexte de la pandémie de Covid-19, mènent une action publique sous le mot d’ordre « Still Standing » (« Toujours debout »). © Dirk Waem / Belga

Durant de longs mois, les mesures politiques pour le secteur culturel, complètement à l’arrêt durant le confinement, se sont fait attendre du côté du gouvernement fédéral et ce, malgré les appels à l’aide du secteur et différentes actions, notamment sous le slogan « No Culture No Future » (« Pas de culture, pas de futur »). Ce n’est que le 9 juillet que l’allocation de chômage temporaire pour les artistes a été approuvée par le gouvernement fédéral. Mi-juillet, plus de 5 millions d’euros étaient débloqués pour les opérateurs culturels reconnus par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Auparavant, quelques enveloppes avaient été libérées, notamment par la Fédération, via le Fonds d’urgence. La ministre de la Culture, Bénédicte Linard, déclarait dans un communiqué de presse en date du 29 mai : « Le secteur des arts et du spectacle est en première place des secteurs les plus touchés par la crise avec une baisse de recettes de 93 %. Ces baisses de recettes frappent en premier lieu les créateurs et créatrices en les mettant dans des situations de précarité grandissante… »

« Une gestion catastrophique »

Une précarité telle que l’initiative « Feed the culture » (« Nourrissez la culture ») a dû voir le jour, à l’initiative de plusieurs personnes actives dans le secteur culturel, essentiellement des femmes, dont Pauline Duclaud-Lacoste, la créatrice. « Déjà avant cette crise, nous étions dans le système D pour exercer nos métiers et avoir une vie décente. Nous sommes passés au système F ou G. Cette situation est insupportable », expliquent-elles. Grâce à cette action citoyenne d’épicerie solidaire, les artistes qui en avaient besoin ont pu venir chercher des colis gratuits à base d’invendus alimentaires et de produits de première nécessité. La sixième semaine de distribution, 129 travailleurs et travailleuses de la culture ont pu faire des courses pour une semaine.

Déjà avant cette crise, nous étions dans le système D pour exercer nos métiers et avoir une vie décente. Nous sommes passés au système F ou G. Cette situation est insupportable.

axelle a interrogé des femmes artistes sur cette crise sans précédent et ses conséquences. Lili Forestier, réalisatrice, témoigne : « J’ai la chance de ne pas avoir trop souffert durant le confinement, j’ai continué à travailler sur mon documentaire à distance, mais j’ai trouvé la gestion de la crise par nos dirigeants catastrophique, même si je n’avais pas vraiment de doute sur le fait qu’ils ne connaissent pas du tout la vie des artistes. J’ai des activités artistiques depuis longtemps, mais je n’ai pas le statut d’artiste, je suis officiellement demandeuse d’emploi, donc je suis laissée de côté par de nombreuses mesures prises. On parle d’une deuxième vague en ce moment [l’interview a eu lieu en juillet, ndlr] et j’aimerais proposer aux membres du gouvernement de vivre un autre confinement sans culture pour voir comment cela va se passer. Ce sont les films, la musique et les livres qui nous ont portés durant cette période. »

Des initiatives qui soulagent

Rokia Bamba est Djette. Elle indique : « Il y eu une phase de choc, il a fallu trouver un nouveau mode de fonctionnement. Comme mes enfants, des ados, sont à risque, nous nous sommes informés le plus possible sur les dangers de la maladie. Tout s’est subitement arrêté, je ne reconnaissais plus les sons de mon immeuble, de ma rue, de mon quartier, j’avais l’impression de me retrouver dans un monde qui n’était pas le mien. J’ai eu peur de retomber en dépression. La musique et la radio m’en avaient sortie, et d’un coup, plus rien ! » » Plus tard, la musicienne a pu jouer en ligne pour la Journée de visibilisation lesbienne, le 26 avril. « Je me suis mise à monter mon émission radio depuis la maison, à animer l’agenda de Radio Campus de chez moi, ça a exacerbé ma créativité. Sans art, comment se nourrir l’esprit, comment insuffler les nuances et ouvrir d’autres paradigmes ? »

26 avril 2020, sixième semaine de confinement. Les artistes An Pierlé et Koen Gisen réalisent une performance musicale diffusée en ligne lors de la première édition du Belgium Livestream Festival, organisé par le collectif de musicien·nes Artists Unlimited. © Joris Bulckens / Belga Handout

Trouver d’autres manières de pratiquer son art, c’est aussi la solution d’Anouk Debecq, chanteuse dans le groupe de métal BleedSkin : « Je suis institutrice, je ne suis donc pas autant touchée que les artistes professionnelles. Mais le confinement nous a tout de même impactés, nous étions en pleine préparation de notre nouvel album et cela a chamboulé tous nos plans. Nous risquons effectivement d’être moins programmés, parce que nous sommes un petit groupe local et nous jouons dans des petites salles. Avec la distanciation sociale, moins de gens pourront entrer dans ces salles-là et cela ne sera pas rentable. Nous avons donc prévu de jouer dans une « lockdown session », c’est-à-dire que nous serons filmés sur scène et qu’ensuite les gens peuvent payer 5 ou 10 euros pour voir la vidéo et nous soutenir… »

Moi, en tout cas, j’ai encore plus la rage qu’avant.

Les nécessaires mesures de distanciation sociale pénalisent de nombreuses activités culturelles, mais soulèvent aussi certaines questions. Lili Forestier explique : « Quand je vois qu’on peut aller faire des files dans les grands magasins mais que les théâtres sont toujours fermés, je m’interroge. Tout cela est lié au capitalisme. Qui est le plus touché par cette crise, les grands magasins ou les artistes ? Si on doit parler comme nos ministres pour nous faire comprendre, avec des références capitalistes, nous pouvons dire que le secteur culturel rapporte aussi beaucoup d’argent. »

En effet : l’industrie culturelle en Belgique, c’est 5 % du PIB et 50 milliards de chiffre d’affaires. Elle concerne 250.000 travailleurs et travailleuses. Priscilla Adade, comédienne, s’insurge : « On [les pouvoirs publics, ndlr] a d’abord aidé ceux qui étaient déjà privilégiés et bien installés, les grosses institutions culturelles qui ont un secrétariat, qui peuvent remplir rapidement tous les documents et les critères pour recevoir de l’aide. Mais beaucoup d’artistes n’ont pas tout ça, n’ont pas de statut et ne sont pas répertoriés dans le cadastre des artistes. Que fait-on pour elles et eux ? »

Une liste qui crée la polémique

Mi-mai, la Chambre dévoilait une liste de 15 personnalités issues de la culture pour être auditionnées sur la crise par la Commission des Affaires sociales. La liste est vivement critiquée pour son manque de représentativité du secteur. Il n’y avait notamment qu’une seule femme invitée à s’exprimer : Françoise Havelange, coordinatrice à la Fédération des employeurs des arts de la scène (FEAS). La présidente de la Commission, Marie-Colline Leroy (Ecolo-Groen), avait alors expliqué qu’il ne s’agissait que d’une liste provisoire… Finalement – et peut-être grâce aux réactions critiques –, 18 personnes, parmi lesquelles nous avons compté 6 femmes, ont pris la parole devant la Chambre, dont Priscilla Adade qui y a défendu les artistes sans statut, les artistes femmes, non blanches, les artistes queers et handicapé·es. « Cela va être plus compliqué pour toutes ces catégories d’artistes. Il y a un risque que les institutions culturelles ne choisissent que des têtes d’affiche et soient moins curieuses. Et quand on regarde les directions de ces institutions, on se rend vite compte où est le problème… », précise-t-elle.

Tout récemment, trois femmes sont montées haut dans la hiérarchie des lieux culturels bruxellois.

Rien que pour le théâtre, une étude commandée par la comédienne et metteuse en scène Elsa Poisot et la compagnie Écarlate, et dirigée par l’ULiège, a permis de visibiliser certains chiffres en Fédération Wallonie-Bruxelles : environ 70 % des institutions subventionnées par les pouvoirs publics sont dirigées par des hommes, 20 % sont dirigées par des femmes et 10 % par des directions mixtes. Il y a néanmoins des signes d’espoir en ces temps difficiles. Tout récemment, trois femmes sont montées haut dans la hiérarchie des lieux culturels bruxellois : Léa Drouet est devenue la nouvelle coordinatrice de l’Atelier 210, Melat Gebeyaw Nigussie est la nouvelle directrice du Beursschouwburg (un centre d’art multidisciplinaire néerlandophone) et Cathy Min Jung est désormais la directrice du Rideau de Bruxelles.

  • À lire l’interview « Sur le bout des doigts » de Cathy Min Jung

Entre rage et sœurs d’armes

Avant la crise sanitaire, un élan faisait bouger les lignes sexistes du monde de la culture. On se rappelle notamment la cérémonie des Césars en février dernier et le départ de la salle de l’actrice Adèle Haenel, suivie d’autres femmes, suite à la victoire dans la catégorie Meilleur réalisateur de Roman Polanski, accusé de viols par 12 femmes. Elle avait initié un mouvement sous les mots : « On se lève et on se casse ». Lors de la même cérémonie, l’actrice Aïssa Maïga avait prononcé un discours qui critiquait le racisme et le sexisme du cinéma français.

On a d’abord aidé ceux qui étaient déjà privilégiés et bien installés, les grosses institutions culturelles. Mais beaucoup d’artistes n’ont pas de statut. Que fait-on pour elles et eux ?

En Belgique, un peu plus tôt, la création du groupe F(s), actif sur le sexisme dans la culture, et le collectif Elles font des films, qui visibilise les réalisatrices et toutes les autres techniciennes du cinéma, avaient aussi initié cet élan féministe. Sera-t-il coupé par les conséquences de la crise ? « Moi, en tout cas, j’ai encore plus la rage qu’avant, affirme Lili Forestier. On va recommencer à redire les mêmes choses, par exemple que les artistes femmes, et encore plus les non-Blanches, doivent abattre plus d’obstacles pour pouvoir travailler. On le voit avec le mouvement Black Lives Matter, je ne pense que ce n’est pas anodin que cela sorte maintenant, on étouffe littéralement. Il est important de dire qu’on peut retirer collectivement ce poids qui nous écrase. Les femmes artistes ne sont pas seules, elles doivent le savoir. »

C’est aussi l’avis de Rokia Bamba : « Les femmes sont très impliquées dans l’activisme décolonial, c’est là où je me situe et, avec mes sœurs d’armes, nous essayons d’œuvrer pour que l’on arrête de nous invisibiliser. Nous ouvrons nos voix pour nous faire entendre. Je pense à des artistes et des collectifs comme Café Congo, Wetsi Art Gallery, à la poétesse Lisette Lombé ou encore à l’artiste Joëlle Sambi. » Autant de femmes qui, elles aussi, se lèvent.

Rencontre avec Fatima Ouassak : puissance des mères et stratégie de la victoire

Cette rentrée des classes marque une première pour les enfants scolarisé·es à Bagnolet, en région parisienne : elles/ils auront le choix de manger végétarien. Pour en arriver là, Fatima Ouassak a ferraillé pendant cinq ans, sans jamais « mettre d’eau dans son Coca ». Pour elle, au-delà de ce combat, toutes les femmes des quartiers populaires qui luttent contre le racisme, se solidarisant avec les jeunes plutôt qu’avec les institutions, sont des « mères », un sujet politique révolutionnaire. Elle y consacre un essai passionnant, La Puissance des mères.

Elle aurait préféré laisser ses enfants en dehors de ça, mais la réalité s’est imposée à Fatima Ouassak : devenir mère a chamboulé son militantisme, mais ne l’a pas stoppé, au contraire. Diplômée de Sciences Po Lille, animatrice du réseau Genre/Race/Classe consacré aux discriminations subies par les femmes issues de l’immigration postcoloniale, Fatima Ouassak est aussi fondatrice du premier syndicat de parents de France – le « Front de Mères » –, initiatrice de dizaines de débats sur l’urgence du combat écologiste, consultante en politiques publiques…

Cette mère de deux enfants signe La Puissance des mères, publié à la rentrée. C’est un essai dense, mais aussi accessible que la série Black Mirror que l’autrice utilise pour expliquer le mécanisme des préjugés racistes. La plume nourrie de son propre vécu, Fatima Ouassak est drôle et sensible, politique et précise. Elle propose de penser la lutte contre le système « capitaliste, sexiste et raciste » à partir d’un nouveau sujet révolutionnaire : les mères. La stratégie qu’elle propose s’ancre sur des luttes concrètes dans les territoires de vie, selon une perspective écologiste, féministe et internationaliste. Interview.

Dans votre essai, vous racontez une réunion publique à laquelle vous avez assisté dans les années 2000 et vous dites : « Je n’ai alors pas d’enfants. Mais toutes les femmes présentes, moi comprise, sommes mères […]. Il s’agit de notre responsabilité à toutes, de notre destin commun. » Est-ce cela, « les mères » comme « sujet révolutionnaire », qui fait le sous-titre de votre livre ?

« Oui, exactement. Ce n’est pas la maternité qui fait « les mères », mais bien ce souci de l’avenir commun, de la réussite et du bien-être de nos enfants, au sens de « tous les enfants ». Évidemment, je pars de la réalité des mères qui, alors qu’elles vivent des oppressions en tant que mères, sont coincées entre le groupe des « parents » et le groupe des « femmes ». Il manquait un outil dans la boîte : je la complète avec mon livre.

La Découverte 2020, 272 p., 14 eur.

Je voulais aussi mettre la lumière sur une réalité complètement occultée de l’histoire des luttes, et de celles de l’immigration en particulier : dans les quartiers populaires, les mères agissent comme des sujets politiques depuis des décennies. Contre les meurtres racistes, les mères se sont mobilisées dès les années 1980. Cette tradition politique existe dans les quartiers populaires pour des raisons sociologiques, historiques et politiques que j’explique, mais elle peut ne pas s’y cantonner : elle constitue une proposition bien plus large. »

Donc vous parlez des mères, des parents ou des femmes des quartiers populaires ?

Ce n’est pas la maternité qui fait « les mères », mais ce souci de l’avenir commun, de la réussite et du bien-être de nos enfants, au sens de ‘tous les enfants’.

« Je parle des mères, au sens politique que je viens d’expliquer. Mais j’en parle de là où je suis et d’où je viens : une femme arabe, mère, de quartier populaire. Je ne mets pas d’eau dans mon Coca : je veux changer le monde, je veux que mes croyances, que l’histoire et les langues de mes enfants soient respectées. La maternité m’a changée : plus question de me battre pour la gloire, je veux gagner, pour et avec mes enfants.

J’ai entamé une réflexion lorsque j’étais enceinte de mon aînée : en tant que mère, et aussi en tant que musulmane, quels enfants vais-je laisser au monde ? Que vais-je donner à voir de moi à travers eux ? Quel modèle sommes-nous pour eux ? Je sais que ça peut être perçu comme quelque chose de culpabilisateur mais je l’assume. J’aimerais bien que ce soit mis en débat à travers le livre : quels enfants fait-on ? Quelle est notre part de responsabilité et de pouvoir sur leur sort ? Le slogan écologiste, « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », se retourne aussi : « Quels enfants allons-nous laisser au monde ? » C’est pour ça que mes échanges avec les militant·es écologistes sont fluides : sans le faire du même point de vue, on parle de la même chose. »

Vous décrivez la violence du racisme, sa prégnance, même dans les luttes. Vous illustrez les inégalités sociales et la permanence de la domination « Nord/Sud ». Les questions de parentalité et d’éducation sont abordées à partir de cette approche, pourquoi ?

« L’idée vient de mon expérience, tout simplement. Quand on milite sur un territoire, un quartier, on est obligée de constater que les positionnements politiques ne sont utiles que s’ils permettent de répondre à des problématiques très concrètes.

L’avenir de nos enfants, leur construction, se joue à partir de questions d’alimentation, de santé, d’orientation ou de racisme à l’école. Même, et surtout, tout petits. Alors, questionner ce que serait une bonne éducation pour nos enfants, pour qu’ils aient confiance en eux, qu’ils n’écrasent pas les autres et ne se laissent pas écraser, qu’ils s’autorisent tous les rêves, qu’ils développent un esprit critique, qu’ils puissent douter de tout et qu’ils aient le droit à l’erreur, c’est essentiel. Et cela ne peut se faire sans analyser le système à l’origine des problèmes.

Parce que, évidemment, je ne dis pas que les parents sont responsables des difficultés de leurs enfants, mon livre explique même l’inverse : quoi que tu fasses à la maison, rien ne pourra contrecarrer le fait que la société déconne complètement. En fait, la seule proposition éducative que je formule, c’est dire que l’éducation ne peut pas se faire individuellement. Qu’on est obligés d’agir collectivement si on veut bien éduquer nos enfants. Et pas pour monter des écoles aux pédagogies alternatives réservées à une élite sociale, mais pour se battre contre les injustices. »

Dans votre ville, Bagnolet, vous avez réussi collectivement à obtenir une alternative végétarienne à la cantine à la rentrée : quel est votre bilan de cette lutte ?

« Pour ma fille, qui m’a vue me battre pendant cinq ans sans rien lâcher, c’est génial. Là, elle peut le dire : la lutte paie ! C’est vraiment un exemple de travail militant profondément ancré dans un territoire. On a tenu bon à partir d’une problématique concrète, et très importante pour nous en tant que mères : que nos enfants ne soient pas forcés à manger de la viande à la cantine. On a organisé des débats avec des scientifiques, des militants de coopératives alimentaires et même Greenpeace ou Attac.

Au-delà de la victoire concrète, notre lutte a provoqué une mobilisation autour de l’alimentation à Bagnolet, une vraie lutte écologiste de territoire : on est en train de monter une AMAP [groupe d’achat en soutien à l’agriculture locale, ndlr] dans et par un quartier populaire. Les gens se questionnent sur le système agroalimentaire, le rapport entre ville et campagne, mais aussi sur la gestion et l’organisation collectives. C’est très politique. »

Quelle a été votre stratégie ?

« Face à des gens qui, au moyen d’une idéologie raciste, défendaient tout simplement leur place, symbolique ou matérielle, on a défendu les intérêts des enfants. On n’a pas changé notre discours, on a juste montré qu’on ne menait pas de bataille idéologique. On a rappelé l’importance de ne pas mettre les enfants dans une position de conflit de loyauté vis-à-vis des adultes. On a aussi fait venir des spécialistes de l’équilibre alimentaire, qui ont montré que la viande n’était absolument pas nécessaire tous les jours.

Des parents, ni végétariens ni musulmans, ont rejoint la bataille, parce qu’ils n’avaient pas de position de pouvoir à défendre. Peut-être qu’ils étaient racistes au départ, je ne suis pas dans le secret des cœurs : au final, je m’en fiche, on a obtenu ensemble que tous les enfants mangent équilibré, et que leur régime alimentaire soit respecté par l’institution scolaire. »

Quel est le plus important, selon vous, dans ce projet et cette stratégie politique que vous proposez ?

Une victoire, ce n’est pas uniquement gagner sur une revendication, c’est tout le processus, ce qu’il fait à celles qui ont mené la lutte, au quartier et aux enfants.

« L’important c’est qu’on avance, collectivement, avec nos propres forces, selon une stratégie élaborée par nous-mêmes. Et il nous faut des victoires pour montrer l’utilité de l’organisation. Mais une victoire, ce n’est pas uniquement gagner sur une revendication, c’est tout le processus, ce qu’il fait à celles qui ont mené la lutte, au quartier et aux enfants.

Pour que cela fonctionne, il faut bien définir son objectif politique au départ. À partir de là, tout se discute au niveau stratégique ou tactique : on peut même faire des alliances avec des gens qui n’ont pas toujours été à nos côtés. Par contre, il ne faut jamais baisser ses exigences : quand on noue une alliance qu’on pensait improbable, c’est le résultat d’un rapport de force qu’on est en train de gagner. Et ça aussi, c’est une victoire ! »

À Huelva, les fraises ont le goût de l’exploitation des femmes

La province de Huelva, en Andalousie, est la plus grosse productrice de fraises d’Europe. Mais le salaire des ramasseurs/euses de fraises reste en dessous du minimum interprofessionnel espagnol et leurs conditions de travail ressemblent parfois à de l’exploitation. Les histoires que racontent certaines travailleuses, notamment originaires du Maroc, illustrent un problème systémique. À l’heure de manger les dernières fraises de la saison, axelle a demandé à des grandes chaînes de supermarchés belges si elles se fournissaient auprès d’entreprises concernées.
(Pascale Müller et Hélène Servel)

Plus d’eau ni d’électricité. C’est la situation dans laquelle se sont retrouvées les femmes marocaines. « Le générateur serait soi-disant tombé en panne, raconte Ana Pinto Lepe. Mais comme par hasard, ça s’est justement passé le jour où leur contrat s’est arrêté. Donc, le jour où elles ont arrêté de travailler, il n’y avait plus ni eau, ni électricité », poursuit-elle. L’Espagnole est membre du collectif Jornaleras de Huelva en lucha (Travailleuses journalières de Huelva en lutte), qui se bat pour les droits des travailleurs/euses agricoles. Les femmes qui ont été privées d’eau et d’électricité travaillent dans une exploitation qui appartient à une entreprise appelée Fres Molinero. Selon Ana Pinto Lepe, l’entreprise agricole est isolée, au milieu du parc national de Doñana et sans aucun réseau téléphonique. Les femmes n’auraient pas non plus été suffisamment payées pour leur travail.

Femmes vulnérables, travailleuses exploitées

Déjà avant le coronavirus, les conditions de travail dans les champs de la région de Huelva étaient déplorables. Ces dernières années, de plus en plus de médias racontent l’exploitation et la violence sexuelle dans les plantations de baies à Huelva. La région est la plus grosse productrice de fraises d’Europe : pendant la saison 2018-2019, plus de 340.000 tonnes de fraises y ont été produites et les entreprises en ont fait un chiffre d’affaires de 554 millions d’euros. Pourtant, avec 42 euros par jour, le salaire des ramasseurs/euses de fraises reste en dessous du salaire minimum interprofessionnel en Espagne. Une partie des travailleurs/euses agricoles sont des femmes marocaines qui viennent en Espagne pour la saison à travers un système de quotas. Elles sont sélectionnées dans leur pays d’origine par l’ANAPEC, une agence de recrutement. La plupart d’entre elles sont analphabètes, ne parlent pas espagnol et elles dépendent de ce revenu pour nourrir leurs familles au Maroc. Ce qui favorise leur vulnérabilité.

Selma Benkhelifa : « La violence policière est inadmissible »

Selma Benkhelifa est juriste, spécialiste de la question des violences policières et des violences sexistes. L’actualité internationale, et notamment l’indignation mondiale après le meurtre de George Floyd aux États-Unis, fait écho, selon elle, à la situation belge. Un exemple parmi d’autres : l’une de ses clientes, victime de violences conjugales, a aussi subi des violences policières au commissariat où elle avait cherché protection… Qu’elles soient racistes et/ou sexistes, les violences policières présentent des mécanismes communs.

La mort de George Floyd, afro-américain, tué par la police lors de son arrestation le 25 mai 2020 à Minneapolis, a créé une onde de choc mondiale et relancé la mobilisation contre les violences policières et racistes. Quelques semaines plus tôt, à Louisville, dans la nuit du 12 au 13 mars (voir p. 6 de ce numéro), Breonna Taylor, jeune femme afro-américaine de 26 ans, était touchée par plusieurs tirs policiers lors d’une perquisition et succombait à ses blessures. Le 16 juillet dernier, en France, Assa Traoré et des milliers de personnes défilaient pour rendre hommage à Adama Traoré, mort il y a 4 ans, suite à un placage ventral de la police (voir axelle n° 211).

En Belgique aussi, des hommes – majoritairement – et des femmes subissent des violences, parfois jusqu’à la mort, de Semira Adamu, étouffée par les gendarmes lors de son expulsion en 1998, à Mawda Shawri, petite fille de deux ans tuée d’une balle perdue le 17 mai 2018. Dans une carte blanche en ce début juillet, la Ligue des droits humains, le Service droit des jeunes et l’Observatoire International des Prisons (section belge) faisaient état de « violences policières de plus en plus fréquentes et graves à l’égard des mineurs d’âge. »

Ainsi que le démontre la juriste Selma Benkhelifa, l’oppression policière ne peut pas s’analyser sans être articulée à l’analyse du racisme et du sexisme. De plus, les violences policières présentent aussi des mécanismes identiques aux violences généralisées envers les femmes : déni, silenciation et culpabilisation de la victime…

Elles semblent peu articulées dans les discours et pourtant, les violences sexistes et les violences policières présentent des mécanismes similaires. Comment expliquez-vous ce lien ?

« Le dominant – policier, violeur, époux violent – n’accepte pas la contradiction de celle qu’il veut dominer. Il s’énerve parce qu’on ne lui obéit pas, dans une société où il a appris qu’elle devait lui obéir. La société va condamner l’abus de violence, mais pas la violence en elle-même. Il faut absolument extirper cette violence de la mentalité générale. On l’a fait pour les professeurs. Il y a 100 ans, il était normal qu’un instituteur frappe ses élèves pour se faire obéir. Aujourd’hui toute forme de violence physique est proscrite à l’école. Même si un adolescent est insupportable, même s’il commet une infraction, quoi qu’il fasse, la violence physique à son égard est interdite. Pourquoi ne pas tenter d’aboutir au même résultat dans les commissariats ? »

Beyrouth : les travailleuses domestiques veulent rentrer chez elles

Souvent indécentes, les conditions de vie et de travail des employées domestiques migrantes au Liban se sont encore aggravées avec la crise économique qui ravage le pays. Cette crise a en effet poussé de nombreux employeurs et employeuses à abandonner leurs domestiques, sans argent ni papiers, devant l’ambassade du pays dont elles/ils sont originaires. Mais l’explosion du 4 août à Beyrouth renforce l’urgence de la situation pour ces migrant·es, en grande majorité des femmes, qui demandent juste à pouvoir rentrer chez elles/eux.

Il existe environ 250.000 travailleuses domestiques au Liban, venues de pays asiatiques et africains dans l’espoir de gagner suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de leur famille restée au pays. Ne relevant pas du Code du travail, ces personnes sont soumises au système de la kafala : elles sont « parrainées » par un·e employeur/euse qui en est donc légalement responsable. Bien souvent, cela revient à avoir son passeport confisqué, mais aussi, dans de nombreux cas, à ne pas recevoir son salaire et à subir des abus. Dans un rapport de 2019 consacré à « l’exploitation des travailleuses domestiques migrantes au Liban », Amnesty International dénonce « des atteintes graves et systématiques aux droits humains imputables aux employeurs. » L’organisation pointe notamment « des horaires de travail journaliers indécents, l’absence de jours de repos, le non-versement ou la réduction de leur salaire, la confiscation de leur passeport, de graves restrictions à leur liberté de mouvement et de communication, le manque de nourriture, l’absence de logement convenable, des violences verbales et physiques, et la privation de soins médicaux. Des cas extrêmes de travail forcé et de traite des êtres humains » ont également été rapportés.

Dans bien des cas, ces femmes ont juste été abandonnées par leur employeur/euse, tout cela en pleine pandémie de Covid-19.

Les conditions de vie et de travail des employées domestiques migrantes se sont encore aggravées avec la crise économique qui a frappé le Liban dès 2019. Cette crise du secteur financier, qui a eu comme résultat de dévaluer la livre libanaise et de provoquer une inflation évaluée à 56,6 % en mai, a durement frappé les classes moyennes. Appauvries, ces familles n’ont plus les moyens de payer le salaire d’une domestique. Dans bien des cas, ces femmes ont juste été abandonnées par leur employeur/euse, sans argent et sans régularisation de leur situation pour pouvoir partir, tout cela en pleine pandémie de Covid-19.

Une situation aggravée par l’explosion

L’explosion du port de Beyrouth le 4 août dernier ne fait que rendre la situation des travailleuses domestiques encore plus désespérée. « Les employeurs n’ont plus les moyens. La plupart étaient pauvres avant les multiples problèmes économiques et sanitaires suivis de l’explosion massive », explique Dipendra Uprety, fondateur du groupe de mobilisation This is Lebanon. « Les travailleuses migrantes n’ont pas été payées depuis des mois. Et si elles l’ont été, c’est en livres libanaises, ça n’a désormais aucune valeur. Elles travaillent 14 heures par jour pour [l’équivalent de] 30 dollars par mois [environ 25 euros, ndlr]. »

Les travailleuses migrantes n’ont pas été payées depuis des mois. Et si elles l’ont été, c’est en livres libanaises, ça n’a désormais aucune valeur.

Pour qu’une travailleuse puisse partir du pays, la Sûreté Générale [organisme sous l’autorité du ministère de l’Intérieur et des Municipalités] doit contrôler les conditions de départ de celle-ci auprès de son employeur/euse, un processus qui prend habituellement entre deux et trois mois. De nombreuses migrantes sont aussi bloquées au Liban sans papiers depuis des mois et parfois des années. Deux solutions s’offrent alors à elles : payer des amendes astronomiques et partir après avoir obtenu un laissez-passer, ou se retrouver en prison dans des conditions dramatiques. Sans compter le prix du billet, entre 400 et 700 dollars [entre 340 et 590 euros environ, ndlr] selon les pays d’origine.

Abandonnées à la rue

« Il s’agit d’un moment terrible pour les travailleuses domestiques », raconte Farah Salka, directrice exécutive du Mouvement Anti-Raciste (ARM). « Cette année a été très dure pour tout le monde au Liban… Si vous imaginiez un cauchemar, vous ne pourriez pas imaginer ça. Et maintenant, vous pouvez multiplier les dommages par dix pour les travailleuses domestiques. Elles demandent juste à rentrer chez elles ! Elles sont encore sous le choc de l’explosion, comme nous. Certaines ont disparu, certaines sont mortes, les autres sont parfois blessées, et elles ne reçoivent aucun soutien pendant cette crise. Et au milieu de ce chaos, elles sont abandonnées à la rue. C’est devenu une scène commune à Beyrouth : des centaines de migrantes à même le sol, sans abri. »

Certaines ont disparu, certaines sont mortes, les autres sont parfois blessées, et elles ne reçoivent aucun soutien pendant cette crise.

Les employé·es et volontaires d’ARM passent leurs journées à traiter des cas, traduire, assister administrativement, financièrement, médicalement, et lever des fonds pour permettre aux migrantes en possession de papiers de payer leur billet. « Il faut une armée pour gérer tout ça, tout relève de l’urgence, ajoute Farah Salka. Elles sont à un stade où elles se fichent de leurs droits, de l’argent qui leur est dû. Elles veulent juste laisser ce cauchemar derrière elles et partir. Et je vais être honnête, n’importe où est mieux qu’ici. »

Un groupe d’activistes éthiopiennes, Egna Legna Besidet, est aussi sur le terrain, surtout depuis le début de la crise économique. L’une des membres, Zenash Egna, explique qu’elle n’a plus de mots pour décrire la situation : « La vie des travailleuses migrantes n’est pas bonne au Liban. Déjà avant la crise économique, la pandémie et l’explosion, on secourait des femmes battues, violées, qui s’enfuyaient sans papiers et sans argent. Tout ça a juste augmenté, c’est terrible. Le monde doit savoir quel enfer c’est de vivre sous le système de la kafala. » En ligne, de nombreux témoignages de femmes désespérées abondent. Devant leur consulat, des Kényanes ont aussi manifesté, demandant à leur pays de les rapatrier.

« Il est temps pour nous de partir »

Une domestique nigériane appelée Oluwayemi, 30 ans, a confié à axelle son calvaire personnel. Arrivée en juin 2019 au Liban, elle raconte avoir été traitée comme une esclave par ses employeurs/euses. « Puis ils m’ont renvoyée de la maison, sans argent et sans passeport. Ils m’ont juste dit « Pars ». Avec la crise économique, tout est pire au Liban. Je pense qu’il est temps pour nous de partir. L’explosion a tué des domestiques nigérianes, d’autres ont été blessées, les maisons ont été détruites. J’ai eu tellement peur, je veux que l’on m’aide et que je puisse retourner dans mon pays. Je veux que l’on m’aide, vraiment, parce que je ne veux pas retourner au Nigeria et devenir une prostituée, ou une voleuse. Je veux que mon futur soit beau, je veux monter mon propre commerce. Je prie pour que l’on m’aide. »

Avec la crise économique, tout est pire au Liban. Je pense qu’il est temps pour nous de partir.

Une autre domestique nigériane qui souhaite rester anonyme raconte qu’elle a été jetée de chez son employeur sans argent, téléphone, vêtements ou papiers après sept mois d’abus physiques. Elle a également plaidé pour recevoir de l’aide, insistant sur le fait qu’il n’y a plus rien au Liban pour les travailleuses migrantes : « Il n’y a pas d’argent, pas de travail, pas de nourriture. Je veux partir. »

Faire pression pour faciliter le retour des migrantes

Pour que la situation se débloque, il faudrait que les pays d’origine et la Sûreté Générale se mettent d’accord pour faciliter le retour des ressortissantes bloquées au Liban. « On doit mettre la pression sur les consulats et les ambassades pour qu’ils prennent enfin la situation au sérieux. La Sûreté Générale doit supprimer ses enquêtes, exempter les travailleuses de leurs amendes et approuver leur départ avec des laissez-passer pour celles qui n’ont pas leurs papiers, explique Farah Salka. Mais aussi, on a besoin d’argent, de tellement d’argent pour payer les billets d’avion. C’est inimaginable. »

Des efforts ponctuels ne peuvent pas répondre aux besoins. La seule solution possible est que la Sûreté Générale accorde une amnistie générale à ces femmes.

 

Pour Dipendra Uprety, le mot à appliquer est « amnistie » : « Des efforts ponctuels ne peuvent pas répondre aux besoins. La seule solution possible est que la Sûreté Générale accorde une amnistie générale à ces femmes, ce qui équivaudra à des centaines de milliers de documents de voyage temporaires. L’argent commence à affluer maintenant pour les billets d’avion, la nourriture et les soins médicaux, mais les travailleurs sociaux ne sont pas assez nombreux pour répondre à tous les besoins [notamment en termes d’hébergement, ndlr]. »

Dépasser le racisme

Au-delà de l’urgence de la situation, le racisme est toujours bien présent dans les mentalités libanaises, même après l’explosion. Ainsi, la liste des personnes mortes et disparues est toujours incomplète : les noms et visages des victimes étrangères non occidentales ne sont tout simplement pas mentionnés. Un texte publié par l’ARM le 13 août dit que : « Ce n’est pas un hasard. Les travailleurs migrants et les réfugiés sont systématiquement déshumanisés et marginalisés au Liban, dans la vie comme dans la mort. »

Selon Farah Salka, le Liban devrait se préparer à changer : « J’espère qu’aucune nouvelle femme ne viendra en tant que travailleuse domestique avant qu’on ne répare tout ça. J’espère que le Liban sera prêt, parce que c’est horrible. Si nous n’apprenons pas maintenant, je ne sais pas quand ou si nous pourrons apprendre. »