Théâtre. Annette : l’art de la joie

Clémentine Colpin, metteuse en scène, raconte avec Annette, jouée par Annette elle-même – et quatre comédien·nes danseurs/euses – la vie d’Annette Baussart, Bruxelloise de 76 ans. Une vie ordinaire, une vie pas banale pourtant, une vie de femme qui s’est débattue contre les injonctions, a fui les obligations sociales et les rôles attendus pour tenter de se déployer dans toutes ses dimensions. Un spectacle qui tourne depuis deux ans, à (re)voir en ce moment à Bruxelles !

© Laurent Poma

Annette. Un prénom qui chantonne, qui se prononce en souriant. Annette, le personnage, Annette Baussart, l’actrice. Pendant deux heures, Annette nous raconte sa vie, celle d’une femme qui, depuis l’enfance, ne s’est jamais vraiment sentie conforme. Celle d’une femme qui a voulu sortir des petites boîtes étriquées dans lesquelles on voulait l’enfermer – petite fille docile, mère épanouie, épouse serviable – pour découvrir, frémir, rencontrer, se réinventer. Patiemment récoltée sous forme d’entretiens sonores d’abord, puis mise en récit polyphonique avec grande finesse par la metteuse en scène belge Clémentine Colpin et l’équipe de création, la vie d’Annette éclaire aussi l’histoire des femmes, depuis les années cinquante, et leur quête d’émancipation.

© Laurent Poma

Sur scène, Annette – jouée par Annette, non professionnelle, et entourée de quatre comédien·nes danseurs/euses –, souveraine d’un royaume sans princes et sans couronnes, où tout le monde est bienvenu, fait valser ses souvenirs, ses regrets et ses joies, exhume de sa mémoire des épisodes douloureux et violents, livre ses ressentis et ses doutes, danse au son des tubes qui la faisaient rêver autrefois, et imagine même sa mort en Isadora Duncan, danseuse qu’elle aime tant. Un tourbillon de la vie dont on ressort vivant·e, simplement, pleinement.

Cette pièce de la compagnie Canicule est à voir à la Vénerie (Watermael-Boitsfort) jusqu’au 9 mars.

Annette, il s’agit de votre première expérience de scène, vous n’aviez jamais fait de théâtre auparavant… Racontez-nous cette aventure.

Annette Baussart : « Je n’avais jamais fait de théâtre en effet. J’avais déjà dansé par contre et participé à quelques projets avec le théâtre Les Tanneurs, mais je n’avais jamais dit que des petites phrases sur scène. Moi, j’étais surtout bouquins, reportages et documentaires. »

Clémentine, dès que vous avez rencontré Annette, c’était évident qu’Annette interpréterait son propre rôle ?

Clémentine Colpin : « Absolument. La première chose, avant même l’histoire d’Annette, qui m’a captivée lors d’ateliers (ateliers de théâtre proposés à des séniors non professionnel·les invité·es à rejoindre des comédien·nes professionnel·les sur la scène du Vilar, à Louvain-la-Neuve), est la présence d’Annette sur un plateau : sa musicalité, son rythme, ses punchlines, comment elle s’approprie les consignes d’improvisation, son humour, son écoute des autres. J’étais aussi bien sûr intriguée par les bribes d’histoire qu’elle livrait sur sa vie et y décelais des questions intéressantes sur le rapport au temps, sur la maternité, etc. »

Annette, raconter sa vie, dans toutes ses aspérités et sa profondeur, au micro de Clémentine, puis sur scène, c’était la première fois pour vous. Et puis, même si vous êtes entourée de quatre formidables comédien·nes danseurs/euses, vous êtes « au centre ». Qu’est-ce que ça fait ?

A.B. : « C’est embarrassant ! Ça a été très dur, pénible même, de s’étaler, de raconter tout ça. Je me suis demandé en quoi mon histoire pourrait intéresser les gens, par exemple l’avortement. Si parler de moi m’aidait à comprendre l’énigme que je suis, le fait d’en parler en public me posait question. Pourquoi moi, Annette, la petite fille à qui on disait que c’était jamais bon ? Pourquoi Annette, cette femme lambda qui n’a pas écrit de bouquin, n’a jamais eu une seule médaille ?

Si parler de moi m’aidait à comprendre l’énigme que je suis, le fait d’en parler en public me posait question. Pourquoi moi, Annette, cette femme lambda qui n’a pas écrit de bouquin, n’a jamais eu une seule médaille ?

J’avais aussi l’impression de dévoiler toute mon intimité. On a beaucoup discuté de pudeur et d’intimité avec Clémentine, car pour moi, l’intimité, c’était mon entrejambe, c’est tout. J’ai mis dix mois à dire oui à ce projet. Je m’y suis engagée parce que Clémentine a réussi à me convaincre. Je voyais aussi que c’était une équipe de bosseuses, et une équipe saine. J’avais confiance mais il me restait à lâcher prise.

Avant de dire oui, je suis allée voir un psy pour m’aider à faire le point. Je suis tombée sur un psy qui était comédien avant. Quel hasard ! Je me suis alors dit que j’étais cernée. Ou que toutes les planètes étaient alignées. »

Parler en public d’abord, quel défi. Et puis parler de choses difficiles : la séparation, l’avortement, le manque d’estime de soi, la ménopause… Et devoir les répéter, de représentation en représentation. Comment l’avez-vous vécu ?

A.B. : « Oui, il faut chaque fois tout revivre. C’est le personnage bien sûr, mais c’est moi, et je ne sais pas me dissocier. Ça a donc été une course de fond physique et émotionnelle. Pire qu’un marathon… Koh-Lanta ! »

Pourtant, cette histoire, elle a du sens, et elle vaut la peine d’être racontée… Quand en avez-vous pris conscience ?

A.B. : « Je l’ai compris quand j’ai eu les premiers retours du public. Quand, à la fin du spectacle et que la lumière éclaire le public, je vois les visages émerveillés, les yeux des gens qui pleurent, les femmes, les hommes aussi et même des jeunes, ça me nourrit.

J’ai moi-même été beaucoup nourrie par les témoignages de personnes inconnues dans ma vie, et je me suis dit, c’est à mon tour de mettre des sédiments dans la rivière.

J’ai moi-même été beaucoup nourrie par les témoignages de personnes inconnues dans ma vie, et je me suis dit, c’est à mon tour de mettre des sédiments dans la rivière. J’ai reçu, je donne, et tout ça voyage. Aujourd’hui, je commence à me sentir à la bonne place. »

Et qu’est-ce qui selon vous fait que les gens ressortent émus et heureux de ce spectacle ?

A.B. : « Je pense qu’ils s’en vont avec la sensation d’avoir la permission de faire quelque chose. On est toujours son pire geôlier. J’en sais quelque chose : depuis que je suis petite, j’ai dû obéir à tout le monde. J’ai vécu des violences et des humiliations. J’étais en incapacité d’être conforme à ce qu’on attendait de moi alors, j’ai bifurqué, par envie de liberté, par fuite aussi. »

Cl.C. : « Annette, avec sa simple façon d’être, donne aux autres de l’espoir, l’envie de goûter la joie du vieillissement, de la vie. La joie est une éthique de création. On a besoin de lumière tout en regardant les choses en face et sans s’évader du monde. »

L’idée était d’articuler les mémoires individuelles et collectives et de prendre soin collectivement de toutes les mémoires individuelles négligées, effacées, pas ou peu racontées.

L’empathie est au cœur de ce spectacle…

Cl.C. : « L’empathie est une couleur essentielle du spectacle. L’équipe – toute l’équipe, scénographie, son, comédiens, lumière – s’est rendue en empathie et a cherché à faire corps avec cette histoire d’Annette. L’idée était d’articuler les mémoires individuelles et collectives et de prendre soin collectivement de toutes les mémoires individuelles négligées, effacées, pas ou peu racontées. Pour parvenir concrètement à cette dimension collective, chaque personne de l’équipe de création est allée chercher dans les centaines de pages imprimées et les 32 heures de rushes de l’entretien avec Annette ce qui la touchait en essayant d’y connecter son propre vécu, sa sensibilité, son imaginaire. Cela explique aussi les multiples esthétiques et types de jeu qu’on croise dans ce spectacle, du burlesque au témoignage, du sensible au plus brut. »

Vous parlez de l’ordinaire de la vie d’une femme. Mais d’une femme qui a fait des choix, qui a pris des risques, qui a dit non. Ce que vous racontez d’intime est politique et collectif. Clémentine, qu’est-ce qui vous a touchée dans l’ »ordinaire » d’Annette ?

Cl.C. : « Ce qui m’a touchée dans l’ordinaire d’Annette, c’est justement l’ordinaire d’Annette, cette vie simple qu’on vit toutes et tous. Mais il y avait aussi dans cette trajectoire-là la force – ou le courage peut-être – d’oser être soi, au fur et à mesure du temps, en se détachant des attentes qui pèsent sur les épaules des enfants, des jeunes filles, des femmes, des mères, des vieilles dames, en échappant aux histoires préconçues et modèles étriqués. C’est une prouesse qui engage une vie. Cela relève non pas, je pense, d’un franc militantisme mais d’un instinct, d’une nécessité vitale, celle de continuer à vivre. »

Ce spectacle cherche à montrer comment on fait corps avec soi-même, avec le récit d’autrui, comment, parfois, on n’arrive pas à faire corps avec l’autre.

Annette, c’est aussi le corps d’une femme âgée qui se découvre et s’ouvre, qui raconte son déploiement dans un monde qui voulait la rétrécir… Le corps est au cœur du spectacle. Quel est votre rapport au corps ? La danse, c’est venu tout de suite ?

Cl.C. : « Ce spectacle cherche à montrer comment on fait corps avec soi-même, avec le récit d’autrui, comment, parfois, on n’arrive pas à faire corps avec l’autre. Et la danse était une évidence : il fallait raconter cette histoire de corps par le corps. »

A.B. : « La danse a été pour moi un endroit de récréation, de lâcher-prise. Il n’y a pas de texte à mémoriser, on coupe son cerveau, c’est le plus facile. »

© Laurent Poma

Vous tissez les bouts de mémoire d’Annette ensemble et vous parlez aussi beaucoup de « nœuds » dans ce spectacle. Ces nœuds se forment parfois dans le fil de la pensée constitué de souvenirs qui se percutent, de trous de mémoire, de mémoire qui flanche. Quel sens donnez-vous à ces nœuds ?

Cl.C. : « Les nœuds, c’est d’abord un souvenir d’Annette qui m’a raconté qu’enfant, quand elle courait, elle sentait l’air rentrer et les nœuds de son ventre se défaire. Faire corps avec soi-même, c’est donc aussi laisser partir les nœuds. Les nœuds renvoient également aux pans d’entretien beaucoup plus parcellaires de la vie d’Annette : les trous, les silences, les erreurs de chronologie, les confusions de lieux. La mémoire étant une chose vivante, j’avais le désir de ne pas tout combler, surtout pas. J’avais envie de donner autant de place aux résistances, aux trous, aux effritements de la mémoire qu’à ce qui coule naturellement avec beaucoup de mots et d’images. Les trous de mémoire ou les erreurs dans le champ du souvenir sont donc devenus une ligne dramaturgique à part entière. On retrouve beaucoup de fils dans la scénographie – les fils de la mémoire, les fils qui composent la membrane d’un cerveau où les choses rentrent, sortent, se percutent. Les fils sont aussi liés aux kilomètres d’ouvrages en crochet qu’Annette nous a dévoilés un jour lorsque nous étions chez elle et que nous avons utilisés dans le spectacle. »

Annette, crocheter, à quoi ça vous raccroche ?

A.B. : « Quand je crochète et je tricote, je me sens amarrée. Ça m’apaise et ça me permet de divaguer. »

Il y a aussi des messages brodés sur des vêtements ou des draps, une référence au travail textile de Louise Bourgeois. On croise d’autres références à des femmes artistes comme la réalisatrice Chantal Akerman et son film Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles. Comment ces références sont-elles arrivées dans le texte ? Une influence collective et donc aussi intergénérationnelle ?

Cl.C. : « Il y a un tas de musiques qui ont compté dans la vie d’Annette comme Debbie Reynolds chantant Good Morning, Que sera, sera de Doris Day, Les Noces de Figaro [de Mozart]. Certaines références viennent aussi de l’équipe. C’est le fruit de rencontres entre générations, mondes, et milieux socio-culturels différents. »

Diriez-vous que c’est un spectacle sur la vieillesse ?

A.B. : « Je ne crois pas que ce soit un spectacle sur la vieillesse, mais sur la vie. Mais j’aime dire que c’est un spectacle d’une vieille sur scène. Une vieille avec des jeunes, une vieille qui danse… On ne voit pas souvent des vieilles faire ça. Ça ne me dérange pas d’être vieille, c’est cadeau même ! »

Une vieille avec des jeunes, une vieille qui danse… On ne voit pas souvent des vieilles faire ça.

Clémentine, mettre en scène un corps âgé, ça demande un travail particulier ?

Cl.C. : « Ce n’est pas tant l’âge qui demandait une approche particulière, mais simplement le fait qu’Annette n’était pas professionnelle. Il fallait prendre soin d’elle et de son récit. J’ai voulu tout mettre en place pour qu’Annette ne se sente pas enfermée dans l’apprentissage d’un texte par cœur, et ne se sente pas enfermée tout court. C’était un travail de soin de toute une équipe. »

Le spectacle a reçu le Prix des Lycéens du Festival Impatience 2024. Comment l’avez-vous vécu ?

Cl.C. : « Parmi toutes les reconnaissances « professionnelles » ou médiatiques qu’on a reçues, c’est celle qui m’a le plus émue. Je l’ai appris en public. Ce n’était pas le prix le plus prestigieux, mais c’était le meilleur pour moi. Se dire que des jeunes de 15-16 ans ont voté pour l’histoire d’une vieille [« pour la plus vioque ! », ajoute Annette pendant l’interview], c’est magnifique. »

Un toit contre des « faveurs sexuelles »

Elles sont étudiantes, mères (ou pères) célibataires, personnes LGBTQIA+, sans chez-soi et/ou sans abri, voire sans papiers. Pour pouvoir poursuivre leurs études, offrir un toit à leurs enfants, éviter la rue et ses violences ou un renvoi dans leur pays d’origine, elles acceptent, proposent ou se retrouvent piégées dans un logement contre des « faveurs sexuelles ».

© Marion Sellenet, pour axelle magazine

Une enquête réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.
Avertissement : cet article traite de violences sexuelles.

« Colocation uniquement avec une femme ouverte d’esprit », « Logement contre temps partagé », « Colocation gratuite contre service » : sur des sites comme GTrouve, ToitchezMoi, Wannonce ou encore Vivastreet, ce type d’annonces plus ou moins explicites pullulent. Sur Facebook, des dizaines de groupes de logement contre services aussi. Deux sont dédiés au plat pays : « Logement contre service (Belgique) » et « Hébergements contre services Belgique ». « Ce groupe a été fait pour des demandes de logement contre services (ou services contre logement). Toutes autres demandes seront supprimées » : voici ce que spécifie la description du premier. Et pourtant, s’il est souvent fait mention de ménage, de courses et de cuisine, des allusions à des « faveurs sexuelles » se devinent parfois. En messages privés, elles peuvent devenir explicites.

"Sans-chez-soi", "sans-abri" ou "mal logé·es" ?
Une personne mal logée vit dans un logement insalubre, non sécurisé, instable et/ou qui ne respecte pas la dignité humaine. Une personne sans chez-soi n’a pas de logement à elle. Elle peut être hébergée de manière constante ou de temps à autre chez un tiers. Une personne sans abri n’a aucun toit où aller. Pour Laurent d’Ursel, fondateur de l’asbl DoucheFLUX qui lutte contre le "sans-chez-soirisme", le terme "sans-abri" est rarement adéquat : "En Région Bruxelles-Capitale, on compte près de 10.000 sans-chez-soi, dont 1.000 sans-abri. Dire "sans-abri", c’est oublier 9.000 personnes. Le mot suggère que leur trouver un abri résoudrait le problème et il y a une inadéquation des dispositifs de lutte contre le sans-chez-soirisme".

Un phénomène en hausse, comme le coût des loyers

Face à un marché locatif saturé et au prix des loyers qui a bondi de 18,3 % en Belgique entre janvier 2021 et 2025, le phénomène a pris de l’ampleur, avec comme victimes notamment des jeunes aux études supérieures.

Docteure en anthropologie à l’Université de Liège désormais pensionnée, Chris Paulis a travaillé pendant une dizaine d’années sur le travail du sexe chez les étudiant·es. Au total, elle a recueilli les témoignages d’une centaine de jeunes femmes et jeunes hommes. « C’était des personnes avec des difficultés financières et qui avaient du mal à trouver un kot ou un appartement », détaille la féministe. Parmi leurs craintes ? Ne pas pouvoir entamer ou poursuivre leurs études faute de logement. Une précarité et une vulnérabilité dont les propriétaires ont souvent bien conscience. « Ils cernaient tout de suite le besoin. Beaucoup proposaient l’entretien de chez eux, et puis ça se transformait en « faveurs sexuelles » », complète Chris Paulis.

Les propriétaires cernaient tout de suite le besoin. Beaucoup proposaient l’entretien de chez eux, et puis ça se transformait en « faveurs sexuelles ».

Parmi ces victimes, on retrouve soit des personnes qui auraient pu loger chez un·e proche ou un parent si l’adresse n’avait pas été aussi éloignée de leur lieu d’études, soit des personnes littéralement sans chez-soi. Dans une étude parue fin 2025, la doctorante assistante en études urbaines au département Géographie de l’Université libre de Bruxelles (ULB) Ana Daniela Dresler a identifié quatre formes d’hébergement précaire conditionnées à des rapports sexuels. Elle pointe par exemple « l’enchaînement de matchs [demande de contact virtuelle et réciproque, ndlr] sur les applications de rencontre pour pouvoir loger une nuit chez un tiers » ou encore « les appartements informels de travail loués à des prix exorbitants dont le loyer peut être réduit en échange de faveurs sexuelles ».

Les personnes sans abri : des proies

Mais, au fil de nos entretiens, ce sont les personnes sans abri qui semblent les plus concernées par le phénomène. Paire-aidante au centre d’accueil de jour par et pour les femmes sans abri Circé, de l’asbl L’Ilot – qui lutte contre le sans-abrisme depuis 60 ans –, Cindy Meirsschaut utilise son expérience de vie (quatre ans de rue) pour soutenir et accompagner d’autres personnes dans une situation similaire. Elle s’en est sortie en 2017 : « Je suis toujours dans le même logement que celui où j’ai emménagé après la rue. J’ai mis deux mois avant de pouvoir y dormir. Je n’arrivais pas à être seule car, dehors, tu ne l’es jamais. »

Dans cette autre vie, la quadragénaire se souvient avoir souvent fait la manche à la gare de Charleroi. Chaque jour, elle y voit défiler les mêmes personnes qui vont et rentrent du travail : « Très souvent, au bout de quatre ou cinq échanges, on me demandait où j’allais loger. Quand je répondais que je n’avais nulle part où aller, on me proposait de venir dormir à la maison, de regarder un film, de manger une pizza. » La plupart du temps, elle accepte ces propositions, loin d’être dupe : « Quand on est à la rue, presque personne ne nous adresse ni un regard, ni la parole. Alors, quand ça arrive, tu sais à quoi t’attendre. » Pour se rassurer, supporter, Cindy Meirsschaut se convainc que c’est elle qui choisit. Lorsque ce n’est pas le cas, elle s’enfuit : « Je n’ai jamais été violentée, mais, un jour, je suis allée chez un gars dans une vieille maison. Alors que j’allais faire ma toilette, je l’ai entendu dire au voisin « Je m’occupe d’elle et, après, ce sera à toi. » J’ai pris mes affaires et je suis partie. »

L’impression d’être un objet

L’impact physique et psychique de ces situations d’hébergement contre « services sexuels » est bien réel. « Comme pour toutes les situations d’agression sexuelle, l’estime de soi est abîmée, avec l’impression d’être un objet », déplore Ariane Dierickx. De quoi donner lieu à de nouvelles violences notamment sexuelles alors que « pour les femmes, la principale raison du sans-abrisme demeure des violences », ajoute la directrice générale de L’Ilot. Résultat ? Les risques de trauma complexe – beaucoup plus compliqué, long et coûteux à traiter – sont démultipliés, avec un effet cercle vicieux.

Comme pour toutes les situations d’agression sexuelle, l’estime de soi est abîmée, avec l’impression d’être un objet.

La confiance en soi, en l’autre, mais aussi en l’humanité est mise à mal. Notamment pour les personnes vulnérables s’attendant à une main tendue et se retrouvant dans les griffes d’un prédateur. C’est le cas de femmes sans chez-soi qui n’obtiennent pas toujours une place au Centre Louiza du Samusocial de Bruxelles. Chaque soir, des hommes rodent dans les parages et alpaguent les « laissées sans lit ». «  »Hey ! Viens dormir chez moi », « Je ne te donne pas d’argent mais je t’héberge » : voici ce que tu peux entendre », relate Cindy Meirsschaut. En 2024, selon le service communication du centre, le dispositif d’urgence a enregistré 337 refus d’hébergement pour femmes (soit une place non attribuée à 22 heures).

« Hey ! Viens dormir chez moi », « Je ne te donne pas d’argent mais je t’héberge » : voici ce que tu peux entendre.

Malgré la violence subie, les victimes banalisent souvent leur quotidien. « Il y a une sorte de fatalisme », constate Ariane Dierickx. Pourtant, les équipes de terrain tentent de sensibiliser à la gravité des faits et peuvent accompagner les victimes pour porter plainte à la police ou au sein des Centres de Prise en charge des Violences Sexuelles. Mais, très axé sur la personne, le modèle des CPVS n’est pas adapté à tous les publics, notamment aux sans-abri. « On vise un accompagnement pendant plusieurs mois. Les femmes sans abri, elles, reviennent pour de nouveaux faits à chaque fois et n’acceptent pas le suivi », remarque le CPVS de la rue Haute à Bruxelles dans la recherche-action « Sans-abrisme au féminin : sortir de l’invisibilité » menée par L’Ilot. Et pour cause, quand le manque de sommeil et de nourriture demeure criant, les violences sexuelles subies ne font pas partie de leurs priorités.

Des femmes toujours plus vulnérables

Parmi les victimes du phénomène, les réfugié·es ne sont pas épargné·es. L’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes indique avoir reçu au moins un signalement. « Il visait un gestionnaire immobilier qui entrait en contact avec des femmes vulnérables – dont des réfugiées – et qui tentait d’obtenir des « faveurs sexuelles » », détaille Véronique De Baets, la porte-parole de l’IEFH. Par ailleurs, c’est au début du conflit russo-ukrainien, et de l’accueil en nombre de réfugiées ukrainiennes, que l’institution publique fédérale a été alertée par des associations de terrain sur plusieurs cas. Un avis sur la protection des réfugié·es ukrainien·nes face aux risques de violences sexuelles a même été établi. « L’objectif était de proposer une procédure permettant de parler du sujet difficile des comportements transgressifs potentiels. Et ce, en toute confidentialité et en prenant en compte les aspects culturels », décrit Véronique De Baets.

Lorsqu’elles sont sans papiers, ces personnes se retrouvent coincées. Une plainte à la police risquerait de lever le voile sur l’irrégularité de leur situation, avec pour conséquence de devoir quitter le pays.

90 % du public de l’association Espace P – qui accueille, vient en aide et soutient les travailleurs et travailleuses du sexe – est d’ailleurs en situation de migration. Ces personnes sont souvent « hébergées par des tiers ou des proches à leur arrivée en Europe en échange d’un travail de care gratuit, ou de prostitution occasionnelle, lorsqu’un hébergement temporaire est obtenu en échange de rapports sexuels », contextualise le rapport de L’Ilot sur le sans-abrisme au féminin.

Lorsqu’elles sont sans papiers, ces personnes se retrouvent coincées. Une plainte à la police risquerait de lever le voile sur l’irrégularité de leur situation, avec pour conséquence de devoir quitter le pays. Un dilemme illustré récemment par l’enquête du magazine d’investigation Médor sur Germain Dufour. L’asbl Point d’Appui – qui accompagne les étranger·ères en séjour précaire ou en situation irrégulière dans leurs démarches juridiques – aurait alerté le procureur du roi liégeois de « faits de mœurs » de la part de ce prêtre-ouvrier sur de « jeunes hommes majeurs vulnérables hébergés chez lui ».

Des inégalités qui fragilisent

Si le phénomène touche davantage les femmes, ce n’est pas sans raison. La croyance que les hommes auraient des « besoins sexuels », en banalisant leur comportement prédateur, entretient le mythe de la « disponibilité » sexuelle exigée des femmes. Les inégalités structurelles entre les femmes et les hommes renforcent ce rapport de domination. En Belgique, dans la tranche des 10 % des revenus les plus faibles, on compte 75 % de femmes, rappelle l’ONG Oxfam. Même si elle diminue quelque peu chaque année, la différence de salaire annuel entre les femmes et les hommes reste de 20 %. Les conséquences ? Un niveau de vie moindre et davantage de difficultés à être en capacité de se loger seule et dignement, avec ses enfants. Après une séparation, les femmes en ont en effet plus souvent la garde [selon l’enquête sur les revenus et les conditions de vie (SILC) 2021 de l’office national de statistique Statbel].

C’est souvent pour éviter la rue à leurs enfants que certaines échangent des « services sexuels » contre un toit. « Entre la peste ou le choléra, il faut choisir », soupire Alice Perrot, travailleuse sociale au sein du centre Circé. Ce dilemme, des propriétaires en ont bien conscience. « Une maman à la rue nous a dit qu’elle aurait pu avoir un logement si elle avait accepté des relations sexuelles. Elle a reçu ce type de proposition à deux reprises », rapporte la Maison des parents solos, un Centre d’Aide aux Personnes spécialisé dans l’accompagnement des familles monoparentales situé à Forest.

Une maman à la rue nous a dit qu’elle aurait pu avoir un logement si elle avait accepté des relations sexuelles. Elle a reçu ce type de proposition à deux reprises.

Pour Anaïs Lefrère, du service protection individuelle d’Unia, l’institution publique interfédérale indépendante qui lutte contre la discrimination et promeut l’égalité, la problématique de l’hébergement contre des « faveurs sexuelles » constitue « une question d’intersectionnalité ». Car si la monoparentalité fragilise et demeure source de discriminations au logement, elle n’est pas la seule. Des discriminations socio-économiques, socio-professionnelles, racistes, xénophobes ou encore de genre existent et peuvent rendre impossible la recherche de logement par les canaux officiels, tant la concurrence pour trouver un logement, notamment à Bruxelles, est rude. Et encore davantage lorsque « des femmes seules, mères contraintes de fuir un foyer où la violence économique vécue durant la relation » a pu les laisser « une fois séparées et seules, en incapacité financière de se loger dignement », rappelle le rapport « Sans-abrisme au féminin : sortir de l’invisibilité ».

23 % des femmes seraient en situation de dépendance économique. Certaines se contraignent à ces « services » pour éviter la séparation ou un déménagement avec leur compagnon ou mari. « J’ai observé beaucoup de femmes qui étaient hébergées par un ex ou d’épouses qui ne voulaient pas divorcer, perdre l’appartement et qui souhaitaient conserver le même niveau de vie, dans ce cas », confirme Chris Paulis. Une pratique que la docteure en anthropologie a appelée « la prostitution de couple », en lien avec la pensée de l’anthropologue italienne Paola Tabet, autrice de l’essai La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel.

Quid de la Justice ?

Le professeur de droit pénal et de criminologie de l’ULB Charles-Éric Clesse indique ne jamais avoir été confronté à des affaires de logement contre des « services sexuels », mais ce n’est pas le cas de tous·tes ses collègues du Parquet. « Certains ont eu affaire à des annonces d’un bien mis à disposition contre paiement en nature ». Dans ce type d’affaires, il n’a pas de souvenir de jugement : « Lorsqu’il s’agit de deux adultes consentants, il est difficile de reprocher un échange de ce type car où serait l’infraction dans le Code pénal sexuel si le rapport est accepté par les deux parties et qu’il n’est pas vicié ? »

Échange ? Travail du sexe ? Viol ? En termes de définition juridique, le phénomène pose question. Pour l’asbl isala qui soutient les personnes en situation de prostitution, il s’agit d’« une forme de prostitution ». D’autres associations parlent d’abus de faiblesse et de violences sexuelles. Car la précarité et la crainte de se retrouver à la rue et exposé·e, soi-même, voire ses enfants, à des agressions potentiellement plus violentes et répétées que dans la sphère privée (du moins dans l’imaginaire collectif) biaisent le libre arbitre. « En cas de pression et/ou de situation de vulnérabilité, le consentement est vicié et donc inopérant », rappelle Charles-Éric Clesse. Parmi les facteurs de vulnérabilité ? L’âge, la grossesse, la maladie ou encore une déficience physique ou mentale. Afin de déterminer la nature des faits, le contexte doit être pris en compte. « Il faut se pencher sur les circonstances de l’affaire et pas simplement sur la question de la résistance de la victime », précise le professeur. Un abus de faiblesse pourrait être retenu, notamment en fonction de la situation socio-économique de la personne. Mais, comme dans toutes les affaires de violences sexuelles, notamment dans la sphère privée, la preuve de l’agression reste compliquée à apporter.

Un phénomène tabou, mais répandu

Une stratégie de survie : voici comment la pratique des « services sexuels contre logement » est qualifiée par de nombreuses associations en lien avec la précarité ou la prostitution. Selon l’étude européenne de 2015 « Les femmes sans domicile fixe en Europe : sans-abrisme et victimes de violences domestiques » (ayant donné lieu au livre du même nom en 2024), environ 15 % des femmes sans abri en Suède et en Espagne interrogées avaient déjà eu recours à une forme de prostitution. Au Royaume-Uni, ce chiffre grimpait à 20 %. Selon Chris Paulis, la pratique est « probablement beaucoup plus répandue qu’on ne le pense, surtout dans les grandes villes où les loyers sont plus chers ». Les situations de « faveurs sexuelles » contre logement seraient donc loin d’être des cas isolés.

Les situations de « faveurs sexuelles » contre logement seraient donc loin d’être des cas isolés.

Alice Perrot observe : « Le fait de pouvoir obtenir quelque chose en donnant son corps est une pratique plus ou moins assumée aujourd’hui et qui fait l’objet de davantage de témoignages qu’auparavant ». Même si la parole se libère quelque peu, cette pratique reste souvent taboue, comme le confirme Anaïs Lefrère d’Unia : « Mes dossiers, ce sont des femmes qui arrivent et se plaignent de ne pas trouver de logement, car elles sont au CPAS ou famille monoparentale par exemple. J’apprends alors parfois qu’elles logent chez un homme qui n’est pas leur compagnon. Si elles mentionnent des travaux domestiques, parfois, elles sous-entendent des rapports sexuels ».

Quel avenir ?

Sur le plan structurel, le cabinet d’Alain Maron, ministre en charge de la Santé et de l’Action sociale au sein du gouvernement bruxellois en affaires courantes depuis juin 2024, assure que ce dernier « a travaillé à rendre le marché locatif plus juste » avec l’encadrement des loyers, la lutte contre les loyers abusifs ou encore l’augmentation du parc de logement public et associatif. Mais avec les réformes du gouvernement fédéral Arizona, les effets compensatoires pourraient être nuls. La réforme du chômage, avec les exclusions qu’elle entraîne, cristallise notamment les craintes, comme celles d’Alice Perrot : « De plus en plus de monde va se retrouver au CPAS, tandis que les fonds, eux, ne vont pas augmenter. Cela va créer plus de précarité ». Les « faveurs sexuelles contre un toit » comme stratégie de survie pourraient alors apparaître comme une « solution » pour de nombreuses personnes fragilisées. À la croisée du logement, de la santé, de l’égalité des chances, de la lutte contre la pauvreté, cette problématique nécessite des mesures coordonnées entre CPAS, communes, services de santé et associations, notamment via le Plan Social Santé Intégré (PSSI) : « L’objectif commun doit rester clair : empêcher que la survie passe par la mise en danger », insiste le cabinet d’Alain Maron.

Pour ce faire, il est indispensable de garantir le droit fondamental que constitue le logement. Un droit pour tous·tes, sans conditions, ni discriminations. En particulier pour les personnes à risques du phénomène des « faveurs sexuelles ». Dans cette optique, le cabinet de Nawal Ben Hamou rappelle que « la secrétaire d’État [à la Région de Bruxelles-Capitale, en charge du Logement et de l’Égalité des chances, ndlr] a tenté de lutter contre la crise du logement en général, tout en renforçant les droits des locataires. Le tout, avec une attention particulière aux femmes ». Augmentation du nombre de places d’accueil pour les femmes victimes de violences intrafamiliales notamment avec la création en cours de trois refuges, réforme du Code bruxellois du Logement, ordonnance pour lutter contre la hausse des loyers, tests anti-discrimination proactifs pour confondre les propriétaires indélicat·es : voici quelques-unes des mesures prises.

La lutte contre le sans-chez-soirisme, notamment au féminin est primordiale. Pourtant, « il y a une courbe croissante du sans-abrisme depuis plus de dix ans. Nous sommes à saturation complète de nos différentes maisons d’accueil et nous dépassons les normes d’accueil dans nos centres de jour afin de pouvoir recevoir toujours plus de personnes, au vu de l’explosion des besoins », alerte Ariane Dierickx. Des structures d’accueil adaptées, non-mixtes, avec davantage de places, sont nécessaires. Les besoins sont énormes. La lutte contre la domination masculine dans toutes les sphères de la société doit également faire partie des priorités des gouvernements. Le tout pour éviter que les relations sexuelles avec des hommes propriétaires en « échange » d’un toit ne deviennent banales, acceptables, voire un passage obligé pour survivre en Belgique. Et notamment dans la capitale européenne, Bruxelles, dont les loyers sont devenus quasiment impayables.