C’est un livre dont on avait besoin. Manifeste pour une démocratie déviante. Amours queers face au fascisme, premier essai de Costanza Spina, journaliste et fondateurice du média queer indépendant Manifesto XXI, permet de réfléchir à la montée des extrêmes droites dans plusieurs pays du monde. Mais au-delà de cette effrayante photographie contemporaine, Costanza Spina imagine et esquisse avec radicalité et joie un projet démocratique « déviant » des routes autoritaires patriarcales et capitalistes, déviant des systèmes qui enferment, contrôlent, hiérarchisent et tuent. Contre la haine et les violences, iel défend un projet démocratique queer et féministe, qui a pour moteur l’amour révolutionnaire.
Divisé en deux parties, l’ouvrage – première publication des éditions féministes Trouble – nous invite à ouvrir les yeux sur le fascisme et sa continuité depuis les années 1920 jusqu’à aujourd’hui, en Italie (pays de naissance de l’auteurice) mais aussi en France où iel vit, tout en analysant comment ces régimes se construisent par la violence et l’exclusion. Dans la deuxième partie, Costanza Spina déploie des pistes intimes, politiques et spirituelles pour échafauder collectivement cette révolution romantique queer face au fascisme.
Vous parlez de fascisme, et non d’extrême droite, pourquoi ?
« Le terme extrême droite ne permet pas suffisamment de réaliser et de décrire ce que nous vivons. Je rejoins des historien·nes en Italie qui défendent la thèse d’une continuité entre le régime de Mussolini – le fascisme historique, donc, fondé en 1922 et terminé en 1945 – et l’extrême droite italienne actuelle. Je partage cette idée que le fascisme ne s’arrête pas avec la mort du dictateur, qu’il se poursuit et change de forme. Il y a des appuis théoriques pour dire que l’extrême droite occidentale est fasciste : elle se distingue par une absence d’apparat théorique, une haine des intellectuel·les, un populisme violent. Il y a aussi dans le fascisme une idée que la violence rend l’humain noble, qu’il faut purger l’humanité pour arriver à un bon gouvernement. Ces éléments qu’on observait dans le fascisme mussolinien, on les retrouve dans le populisme d’extrême droite contemporain. Toutes les conditions pour dire que l’extrême droite occidentale est fasciste me semblent réunies. Je vous invite à lire Reconnaître le fascisme d’Umberto Eco. Au lieu de devoir expliquer pourquoi l’extrême droite est fasciste, il faudrait qu’on nous explique pourquoi elle ne l’est pas. C’est une question sociologique sincère : comment on peut ne pas nommer fascistes les descendant·es assumé·es des fascistes ? »
Quels sont les comportements fascistes aujourd’hui ?
« Les violences policières contre les personnes racisées, la haine anti-Arabes, l’offensive anti-trans, par exemple… Ce sont des comportements fascistes au sens où ils établissent une hiérarchie entre les vies et considèrent que toutes les vies ne comptent pas, que certaines sont plus conformes que d’autres, que des personnes peuvent avoir des droits et d’autres non, que certaines vies sont dignes d’être pleurées et d’autres pas, comme c’est le cas en Palestine et au Liban aujourd’hui.
La pensée fasciste fonctionne en créant des boucs émissaires, un ennemi intérieur à combattre – aujourd’hui les personnes issues de l’histoire coloniale et les personnes queers. J’utilise l’expression « démocratie déviante » précisément en réponse à la campagne électorale de Giorgia Meloni en 2022 [actuelle Première ministre en Italie, ndlr], qui s’en prenait aux « déviances » de la jeunesse et traitait de « déviant·es » les personnes grosses, les LGBTQIA+, etc. Et c’est précisément pour cela qu’il faut que les femmes et les minorités queers – longtemps mises de côté dans les luttes antifascistes monopolisées par les hommes cis – s’emparent de l’histoire du fascisme, osent le penser, travaillent à le définir, puisque ce sont elles/eux qui en subissent les conséquences. »
Ces violences que vous citez peuvent aussi être exercées par des gouvernements de droite… Comment distinguer la droite et le fascisme ?
« On observe en fait un glissement de la droite vers l’extrême droite. La droite républicaine, à partir de la présidence de Nicolas Sarkozy en France, a vraiment commencé à sortir du champ des droits humains, à flirter avec l’électorat d’extrême droite. Je pense notamment aux violences commises dans les banlieues ou aux propos qu’il a pu tenir en étant ministre de l’Intérieur.
On observe un glissement de la droite vers l’extrême droite.
Il ne faut pas non plus penser que le fascisme ne pourra pas prendre le pouvoir en étant élu. Il peut très bien être élu, voire même respecter un processus démocratique [comme ce fut le cas en Italie avec Meloni, ndlr] pour arriver au pouvoir. »
En quoi les amours queers sont un antidote face au fascisme ?
« Quand je parle d’amour, je ne parle ni d’amour romantique, ni du sentiment amoureux. Je considère l’amour comme une force sociale qui nous permet d’agir avec pour objectifs la joie et le respect des vies. Les amours queers ont donc un objectif de réparation et d’inclusion.
Les amours queers ont un objectif de réparation et d’inclusion.
Les pensées queers, féministes et décoloniales constituent un puissant antidote au fascisme, dans le sens où elles nous apprennent à aimer, à prendre soin, à élaborer la justice autrement, à ne pas avoir peur… À penser le collectif et à construire plutôt qu’à détruire. C’est l’opposé de ce que nous servent les discours d’extrême droite aujourd’hui. Ce que j’appelle « les amours queers » de façon un peu englobante, ce sont des projets politiques allant vers le courage et le changement, pas vers la réclusion et la terreur du monde. »
Comment construire ce front queer féministe et décolonial ?
« Je suis convaincu que les valeurs portées aujourd’hui par les communautés queers et féministes sont essentielles pour repenser nos modèles politiques. Néanmoins, je l’avoue, je me sens découragé quelquefois par nos façons de lutter et de nous organiser. Je constate un niveau important de conflictualité et de critique interne qui, parfois, nous blesse et met à mal la stratégie politique. J’espère que nous irons vers des communautés queers et féministes réellement anti-punitives, où l’on tolère la maladresse, la divergence, le doute, où l’on met au ban un certain moralisme. En cela, je partage la pensée de Sarah Schulman qui considère qu’aucune lutte n’a jamais triomphé en se battant pour l’uniformisation, en essayant qu’on soit toutes et tous d’accord.
J’espère que nous irons vers des communautés queers et féministes réellement anti-punitives, où l’on tolère la maladresse, la divergence, le doute, où l’on met au ban un certain moralisme.
Parfois, on peut adopter une manière de voir le monde très « Instagram » basée sur notre algorithme, et on s’attend à ce que la société soit à notre image. En ne voulant s’adresser – sur le front politique – qu’aux personnes qui sont concernées au millimètre près par nos propres expériences, on finit par s’éloigner et ne plus réussir à dialoguer, à regarder l’autre. Attention, je ne dis pas que la non-mixité n’est pas importante, elle est essentielle même. Mais là, je parle de l’organisation d’un front. Pensons aux structures : si l’on construit un front de gauche, peu importe où, est-ce que celui-ci peut vraiment fonctionner dans la verticalité du pouvoir ? Est-ce que nous pouvons vraiment nous présenter aux prochaines élections françaises avec comme candidat de la gauche un homme blanc cis hétéro qui a fait son temps et qui a une pratique du pouvoir ultra-centralisée ? En Italie, la nouvelle leader de la gauche est Elly Schlein, une femme socialiste qui a la trentaine, juive, bisexuelle, qui a ouvertement soutenu Gaza. Elle a très bien réussi aux élections européennes, notamment dans le Sud pauvre et exploité du pays. J’estime que l’Italie trouve souvent des bons antidotes à ses propres démons. Ce n’est pas parfait, mais c’est un très bon début face à Giorgia Meloni. »
Comment et surtout à partir d’où se relier alors ?
« Je rejoins Fanny Souade Sow, artiste basée à Marseille, quand elle dit que « nos allié·es ne sont pas forcément des gens qui vivent très loin de chez nous, mais nos voisin·es ». Ce sont avec eux/elles qu’il faut composer la lutte et faire la révolution romantique de nos pratiques. La militante antiraciste Fatima Ouassak, autrice de Pour une écologie pirate, a également beaucoup écrit sur la force des luttes locales et la nécessité de bâtir des formes concrètes d’organisation pour combattre les oppressions. Il s’agit d’une vision pragmatique : avec qui je vais en soirée, à qui je donne mon argent, comment je rends cet espace plus habitable. Les luttes se perdent parfois trop dans la théorie. Il faut pouvoir sortir des livres, voir le monde en vrai, se réinscrire dans le réel. »
Mais l’écriture peut aussi être une résistance… C’est votre cas ?
« J’ai toujours écrit, donc je ne me suis jamais vraiment posé cette question comme cela, je n’ai jamais non plus demandé la permission pour le faire. Mais en général, oui, l’écriture est aujourd’hui un moyen de résistance face aux monopoles médiatiques de droite. Il s’agit d’une bataille quotidienne éprouvante car la presse queer et féministe est précaire. Je ne sais pas si ça va aller en s’améliorant. Les médias queers et féministes sont des armes antifascistes car ils permettent de faire remonter des idées afin qu’elles soient mises à l’agenda politique, c’est leur rôle.
La presse queer et féministe est précaire. Je ne sais pas si ça va aller en s’améliorant.
Le problème est que nous n’avons pas réussi à faire comprendre à ma génération [celle née dans les années 1990, ndlr] l’importance des médias. Les gens préfèrent les influenceurs/euses isolé·es, les récits héroïques, messianiques. Or, je crois qu’on ne peut pas combattre le fascisme uniquement sur Instagram en espérant qu’arrivent des personnes providentielles. »
Vous publiez en janvier avec l’aide de Trouble éditions, à l’occasion des 10 ans du média Manifesto XXI que vous avez fondé, un recueil collectif de textes inédits intitulé Comment s’aimer quand c’est la fin du monde ? Pourquoi avoir à nouveau choisi l’amour ?
« Si on a autant parlé d’amour ces dernières années, ce n’est pas tant pour guérir nos relations intimes que pour répondre à nos peurs. L’amour d’ailleurs n’oblitère pas la colère, des autrices comme bell hooks ont écrit à ce sujet. C’est ça qui nous a amené·es à publier Comment s’aimer quand c’est la fin du monde ? On se questionnait sur le thème de la réparation, ou de l’irréparable, sur comment faire communauté et aller de l’avant, face à la fin du monde, ou plutôt la fin d’un monde. On a besoin d’écritures légères, de récits apaisants, et d’utopies nouvelles connectées aux réalités matérielles. »