Rebekah Taussig : “Il faut intégrer le handicap aux réflexions féministes !”

Par N°240 / p. 18-20 • Juin 2021

L’alliance des luttes antivalidistes et féministes est-elle possible ? Pour Rebekah Taussig, qui a publié Sitting Pretty : The View from My Ordinary Resilient Disabled Body (non traduit), la question est épineuse. Cette trentenaire américaine, qui habite dans le Kansas et se déplace en fauteuil roulant, s’interroge sur les points communs entre le vécu des femmes handicapées et celui des femmes valides. Elle raconte aussi, plus largement, le validisme qu’elle vit au quotidien (les représentations stéréotypées et les discriminations systémiques vécues par les personnes en situation de handicap). Entretien avec cette docteure en études du handicap (une discipline académique reconnue aux États-Unis) qui se voit davantage comme une “actrice du changement” que comme une militante.

Rebekah Taussig : "Nous sommes dans un moment de changement : le fait que mon livre soit publié en témoigne!" D.R.

Tout commence lors d’une fête autour d’une piscine. Dans votre livre, vous racontez que des femmes, âgées d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, se mettent à discuter. Que se passe-t-il ?

“Ces femmes racontaient comment l’une d’elles avait été harcelée dans un parking, une autre lorsqu’elle était en train de faire ses courses… Ce qui revenait, c’était la récurrence de ces harcèlements au quotidien. En tant que femme handicapée, je ne vis pas cela. Je me suis sentie complètement en décalage avec ce groupe de femmes. Être une femme handicapée, c’est parfois un peu déroutant.”

Vous ne partagez pas ces expériences, que ce soient les violences pointées par ces femmes, ou d’autres expériences ?

“Il est présumé que nous, les femmes handicapées, n’avons pas de sexualité, que nous ne sommes pas désirables. Lorsque je suis dans la rue, mes interactions avec les hommes ne rentrent pas dans le registre de la séduction. Ils hurlent plutôt “Ne tombez pas !” quand je me transfère de mon fauteuil à ma voiture !”

À ce jour, on entend peu de voix de personnes handicapées dans les conversations féministes.

Quelles sont les principales différences entre le vécu des femmes valides et handicapées ? Les injonctions à la maternité, par exemple, sont-elles une réalité pour les femmes en situation de handicap ?

“Petite, on ne m’a jamais parlé de la possibilité de devenir mère. J’ai constaté que les attentes se formaient dans mon entourage, mais pas à mon encontre. On demandait : “Alors, c’est pour quand le mariage ?” puis “Alors, c’est pour quand le bébé ?”, mais uniquement aux femmes valides. Même après que je me suis mariée, la question ne m’a jamais été posée. Il y avait un énorme silence autour de ce sujet. Il a fallu que j’attende d’avoir 33 ans pour que quelqu’un me pose la question : une infirmière m’a tout simplement demandé si je voulais des enfants. On a ensuite discuté de ce qu’on devrait mettre en place pour suivre ma grossesse et préparer mon corps. Ça m’a donné un sentiment incroyable : elle m’a redonné du pouvoir et j’ai réalisé que j’aurais dû avoir cette conversation bien plus tôt !”

Mais ces vécus présentent aussi des points communs. Dans “Sitting Pretty”, vous confiez par exemple vous sentir plus vulnérable dans la rue la nuit, un ressenti partagé par l’ensemble des femmes.

“Oui, c’est intéressant que nos vécus se croisent sur cet aspect ! Comme toutes les femmes, j’ai pris l’habitude d’être en alerte face aux hommes. De jour, j’ai déjà l’impression d’être vulnérable dans l’espace public car avec mon fauteuil, je suis particulièrement visible. Je redoute souvent que quelqu’un pose ses mains sur les poignées de mon fauteuil et me pousse… La nuit, je crains encore plus l’idée d’être éloignée de mon fauteuil. C’est pour cela, entre autres, que je ne veux pas utiliser Uber [service de transport de personnes, ndlr] : il faudrait alors le démonter, le mettre dans le coffre… Une fois que je suis dans la voiture, je ne peux plus partir au besoin. Est-ce qu’un homme handicapé, donc visible aussi de jour, ressentirait cette vulnérabilité supplémentaire la nuit ? C’est une bonne question.”

Vous écrivez que vous avez du mal à penser les croisements entre handicap, féminité et féminisme…

“Oui, j’ai des difficultés à mettre le doigt sur cette convergence des vécus, à me sentir, en tant que femme handicapée, dans cette intersectionnalité. Où est-ce que mon corps handicapé entre dans ces récits ? À ce jour, on entend peu de voix de personnes handicapées dans les conversations féministes. Or ces expériences pourraient être utiles à chacune. Plus j’écris sur le handicap, plus je vis dans le corps d’une femme, et plus je me rends compte que certaines logiques sont communes : nous avons des besoins et des exigences particulières. Par exemple, lorsque j’allaitais mon fils, j’étais toujours à la recherche d’un endroit adapté où je pourrais tirer mon lait. Cela a vraiment résonné avec mon besoin de trouver des toilettes accessibles : mon corps a un besoin, et l’espace qui nous est alloué n’y est pas adapté. C’est fastidieux !

Les femmes handicapées ont l’habitude d’être reléguées, négligées, oubliées, et ont l’habitude des luttes de pouvoir face au validisme et au patriarcat !

J’ai participé une fois à une table ronde de femmes qui parlaient de leur carrière. Elles avaient entre 30 et 40 ans, elles se trouvaient donc dans un moment important. Elles travaillaient énormément, comme si leurs corps n’avaient pas de limites, délibérément. Or le corps des femmes les limite toujours à un moment, en traversant une grossesse ou en vieillissant, tout simplement. Les voix des femmes handicapées pourraient donc être pertinentes dans cette conversation : elles ont l’habitude à la fois de prendre en compte les besoins de leurs corps, mais aussi d’échafauder des plans A, B et C pour trouver des endroits qui répondent à ces besoins.”

Justement, quelle place prennent les femmes handicapées dans les milieux féministes aux États-Unis ?

“Nous sommes dans un moment de changement : le fait que mon livre soit publié en témoigne ! J’ai été invitée à plusieurs événements, au cours desquels j’ai mentionné Judy Heumann. Cette militante pour les droits des personnes handicapées est progressivement en train d’être reconnue, notamment grâce au documentaire Crip Camp qui a été diffusé sur Netflix et qui revient sur les luttes des personnes handicapées à partir des années 1970.

De plus en plus, les militantes réalisent que notre voix est absente, mais ce n’est pas encore gagné. Par exemple, lors des manifestations féministes, les organisations mentionnent toutes sortes de femmes, mais elles oublient souvent les femmes handicapées. Sans parler de l’accessibilité de ces événements ! Intégrer le handicap aux réflexions féministes, ce n’est pas encore vu comme pertinent. Pourtant les femmes handicapées ont l’habitude d’être reléguées, négligées, oubliées, et ont l’habitude des luttes de pouvoir face au validisme et au patriarcat !”

Vous êtes devenue mère récemment. Est-ce que cela n’ajoute pas des expériences que vous partagez avec des femmes valides ?

“C’est vrai, je communique avec beaucoup plus de femmes désormais. Souvent, les mères valides pensent que leur expérience ressemble à la mienne, alors qu’en fait nous sommes dans des situations très différentes. Tous les parents sont angoissés à l’idée d’exercer leur parentalité en public : on a peur que l’enfant pleure longtemps, par exemple. Mais historiquement, les parents handicapés sont beaucoup plus sujets à ce que leur enfant soit placé par les services sociaux, donc je vis cette crainte très différemment. Dans la rue, les gens me fixent quand je suis avec mon fils. Il y a un scepticisme ambiant sur ma capacité à bien m’occuper de mon enfant qui n’est pas intrinsèque lorsqu’on est un parent valide.”

Article extrait d’un dossier intitulé “Femmes en situation de handicap. Voir enfin les invisibles” publié dans axelle n° 240.

Les Dévalideuses, un collectif de militantes "handi-féministes"

En France, un collectif se penche sur l’intersection entre le sexisme et le validisme : Les Dévalideuses. Ces femmes handicapées féministes expliquent subir “au plus haut degré le sexisme commun”, qui s’exprime par de “l’infériorisation et de l’infantilisation”, par le “contrôle du corps et des comportements” ou encore par les violences sexistes et sexuelles. Vulgariser le validisme est un de leurs objectifs, tout comme donner aux femmes handicapées “la visibilité dont elles sont privées”. Depuis novembre 2019, Les Dévalideuses ont commencé à militer sur les réseaux sociaux, donnant des conseils pour mettre fin aux comportements validistes. Elles interviennent désormais dans certains débats politiques français, par exemple sur les consignes de tri des patient·es durant l’épidémie de Covid-19 ou sur les modalités d’allocations de certaines aides réservées aux personnes handicapées. (L.D.)

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