Accueillantes d’enfants : « Nous voulons aller le plus vite possible vers le statut salarié », selon Alda Greoli

À quelques semaines des élections, ce dossier, qu’axelle a toujours suivi de près, pourrait réconcilier les femmes et la politique. Après 40 ans de combat, les accueillantes d’enfants à domicile ont enfin obtenu un statut complet. Il y a un an jour pour jour, le 1er avril 2018, les premières d’entre elles signaient leur contrat de travail en tant que salariées. La ministre de l’Enfance en Fédération Wallonie-Bruxelles, Alda Greoli (cdH), revient pour nous sur cette avancée historique et sur les prochaines étapes de cette reconnaissance tant attendue.

Combien de temps a-t-il fallu pour faire aboutir ce dossier ?

« Quand j’ai commencé à m’intéresser à la chose publique, ce dossier, avec celui des conjoints aidants, était déjà sur la table ! Mais je vais uniquement remonter aux trois dernières années. Le secteur – syndicats et pouvoirs organisateurs des services d’accueillantes conventionnées, réunis en plateforme – connaissait ma sensibilité au sujet et ses revendications rencontraient mes priorités politiques.

Fédération des services maternels et infantiles (FSMI), Vie Féminine

Par ailleurs, il était nécessaire, aux yeux du secteur, de l’ONE et des miens, d’avoir une réforme de l’accueil de la petite enfance plus largement, accueil collectif comme accueil à domicile. On s’est mis en groupe de travail avec l’ONE et la plateforme pour définir les grandes lignes – un statut de salariée – et les chemins pour y arriver, en ne laissant personne sur le côté, pour ne pas diminuer le nombre de places. On a été accompagnés par du conseil juridique pointu. À partir de là, nous avons travaillé de concert, chacun depuis sa place. Il a fallu définir une trajectoire budgétaire sur plusieurs années avec le gouvernement.

Il fallait aussi tenir compte de celles qui n’auraient peut-être pas envie de passer dans le statut, en fin de carrière ou parce que leur conjoint bénéficie par exemple d’allocations sociales et cela les aurait mis en difficulté. Mais nous voulons aller le plus vite possible vers le statut salarié. En 2019, un quart d’entre elles seront salariées et on s’est donné jusqu’à 2025 pour que toutes les accueillantes bénéficient du statut. Cela paraît tellement anachronique que des travailleuses n’aient pas de contrat de travail ! »

Est-ce qu’au cours des trois années passées, vous avez rencontré des obstacles pour défendre ce dossier ?

« Des obstacles politiques, non. À l’intérieur du gouvernement, tout le monde a été très vite conscient de l’importance du dossier. Nous avons surtout franchi des obstacles techniques et juridiques : l’inspection des finances, au niveau fédéral, devait accepter qu’on garde le statut précédent comme cadre tant que des accueillantes seraient concernées. »

Pourquoi ne peut-on pas toutes les faire passer sous le statut salarié en même temps ?

« On doit contingenter pour deux raisons. D’abord, c’est sur base volontaire qu’elles passent dans le statut. Elles doivent alors s’engager à obtenir l’équivalence du diplôme de puéricultrice et elles peuvent avoir besoin de temps pour cela. Certaines n’en avaient simplement pas envie. Enfin, il faut être garant des deniers de la Communauté française, qui n’est pas le niveau de pouvoir le plus riche. Le passage vers le statut pour l’ensemble des accueillantes nécessitera 64 millions par an : nous avons donc décidé d’y arriver en plusieurs années. Mais toutes celles qui rentrent aujourd’hui dans un service d’accueillantes doivent avoir le diplôme requis et sont toutes directement salariées. »

Est-ce qu’il existe un risque qu’un prochain gouvernement stoppe ce processus ?

« Un gouvernement peut toujours remettre en cause ce qu’un gouvernement précédent a fait. Mais je ne vois aucun gouvernement revenir sur cette avancée sociale essentielle ! Au Parlement, tous les partis qui m’ont interpellée à ce sujet se félicitaient. Et je pense que la plateforme, les syndicats, resteront vigilants ! »

Une évaluation est-elle prévue au bout de cette première année ?

« L’ONE est en train d’en finaliser les critères. De façon empirique, nous n’avons que des retours positifs des services et des accueillantes. Il y a une vraie émotion, surtout pour celles qui militent depuis de très nombreuses années. Mais nous souhaitons une évaluation qualitative à la fois par les accueillantes et par les services, sans que cela ne représente une lourdeur administrative. Ce sera lancé dans les prochaines semaines. »

Qu’avez-vous appris lors de ces trois années de travail sur ce dossier ?

Être accueillante, c’est un vrai métier, professionnel, qui fonde notre société. Cette reconnaissance est essentielle…

« Toutes compétences confondues, c’est le dossier auquel je me suis attachée le plus vite en arrivant. Être accueillante, c’est un vrai métier, professionnel, qui fonde notre société. Cette reconnaissance est essentielle… Cela m’a renforcée dans ma conviction profonde que la concertation, sociale en particulier, est importante. Cela m’a confortée aussi dans ma reconnaissance à l’égard de ceux qui sont en capacité d’en représenter d’autres : les fédérations et pouvoirs organisateurs des services, les syndicats… Au moment où on se demande si on est encore en capacité d’être représenté par quelqu’un, c’est un dossier exemplatif : avec ces représentants, aux côtés du politique, quand le dialogue est là, on peut réellement faire avancer des dossiers. »

Barbara Van Dyck, la chercheuse qui veille au grain

C’est avec l’agriculture au cœur et l’activisme dans le sang que la Belge Barbara Van Dyck combat les problèmes environnementaux à la racine. Une lutte qui lui a coûté sa place de chercheuse en 2011, et qui l’encourage à modifier le regard scientifique, que ce soit via l’écoféminisme ou par la volonté de porter la recherche au centre du débat public. Rencontre avec une femme qui met la connaissance au service de la justice sociale et de l’écologie.

Barbara Van Dyck grandit dans un petit village non loin d’Anvers au sein d’une famille engagée pour le respect des personnes et préservation de la nature et qui cultive ses propres légumes. À 18 ans, la jeune femme quitte sa campagne flamande pour devenir bioingénieure. Mais sur les bancs de l’université gantoise, une question taraude la scientifique en herbe : « Pourquoi mes cours ne prennent-ils pas la société en compte ? »

Durant ses deux dernières années de master, Barbara veut connecter ses compétences techniques d’ingénieure avec des questions telles que l’environnement. Elle demande alors à ses responsables l’autorisation de se former en droit et économie environnementale dans une autre faculté. La réponse est négative. Cynique, elle écrit à ses professeurs : « Je choisirai donc le cours le plus facile, même si ça ne m’intéresse pas forcément. » Pour contourner la course à la spécialisation scientifique préconisée par son université, Barbara multipliera finalement les diplômes en tout genre : master en sciences urbaines, doctorat en sciences économiques appliquées…

Aujourd’hui, la chercheuse de 39 ans travaille pour l’Université du Sussex (Royaume-Uni), mettant ses compétences au profit de l’agriculture et des citoyen·nes. Quand on lui demande si elle peut nous révéler sur quoi portent ses recherches, elle rit : « Il n’y a pas de secret là-dedans. Je suis convaincue qu’il faut le maximum de transparence dans ce que font les chercheurs. » En ce moment, ce sont les biotechnologies centrées sur les plantes qui occupent la chercheuse. Ces technologies allient la science du vivant avec d’autres disciplines, comme la (bio)chimie ou l’informatique ; les organismes génétiquement modifiés (OGM) en font partie. Son objectif ? Partir en quête de limpidité scientifique en démêlant les intérêts politiques, économiques, sociaux ou privés à l’origine de la mise en place des recherches scientifiques dans le domaine agricole.

Barbara Van Dyck © Marine Créer pour axelle magazine

Graine d’activiste

Barbara a grandi avec l’idée que la société a son mot à dire : elle a participé aux grandes manifestations antinucléaires en Belgique dans les années 1980 ou, aux côtés de ses parents, s’est engagée pour préserver la nature au niveau local. « À côté de chez moi, il y avait une une partie de la forêt référencée comme terrain à bâtir. Le quartier s’est donc mobilisé sur la question du territoire pour protéger ces bois, en affirmant que ça avait toujours été une forêt, avec toutes ses valeurs écologiques et culturelles. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il fallait se bouger pour changer les choses ! »

Plus tard, elle s’est donc engagée dans les mouvements associés à l’agriculture paysanne et à l’agroécologie. Ces mouvements s’opposent à l’agriculture industrielle qui, aux mains d’une poignée de multinationales, donne forme au système alimentaire mondial afin de faciliter l’exportation internationale de certaines denrées agricoles précises : c’est ce qu’on appelle l’agriculture intensive, basée sur des monocultures qui maximisent le profit tout en appauvrissant les sols. Cela nuit à la biodiversité et contribue à un gaspillage alimentaire mondial.

C’est en s’inspirant des mouvements pour une agriculture durable tels que l’agroécologie ou l’écoféminisme que Barbara effectue son travail scientifique. En pratiquant la recherche-action, elle part du terrain en restant connectée avec les agriculteurs/trices, les consommateurs/trices, les ONG environnementales, mais aussi les militant·es anti-OGM. « Au sein de la recherche même, on ne perd jamais de vue des questionnements tels que : quel est le problème de recherche auquel on est confronté ? Pourquoi se pose-t-on telle ou telle question ? Pourquoi choisit-on une direction et pas une autre ? Dans l’intérêt de qui ? », détaille Barbara.

Un parcours scientifique qui a la patate

Alors qu’elle travaille pour l’Université catholique de Leuven (KUL) en 2011, le champ expérimental de patates génétiquement modifiées de Wetteren, en Flandre, fait l’objet d’une action de désobéissance civile. Les OGM sont remplacés par des pommes de terre bio par près de 450 militant·es qui mettent « la main à la patate » pour une agriculture plus durable.

Je n’imaginais pas à quel point être en même temps chercheuse et soutenir une action directe sur un champ expérimental pouvait être sensible !

Sans se douter des répercussions sur sa carrière, la chercheuse soutient l’action menée par le mouvement « Field Liberation »… et est sur-le-champ renvoyée de l’université. « À ce moment-là, je n’imaginais pas à quel point être en même temps chercheuse et soutenir une action directe sur un champ expérimental pouvait être sensible ! », se remémore Barbara Van Dyck. Elle ne fut pas la seule à subir les conséquences démesurées de cette action anti-OGM : onze activistes ont été poursuivi·es pour « association de malfaiteurs », tandis que l’arrachage de pommes de terre, pourtant pacifiste, était qualifié d’ »action violente » par l’État, et de « violence contre la science » par la KUL.

Lors du procès à la cour de Termonde entre mai 2012 et décembre 2014, de nombreuses personnes viennent régulièrement à l’entrée du tribunal pour soutenir les activistes. « Beaucoup de gens ont commencé à s’intéresser non seulement à la question des OGM, mais aussi à la recherche publique et aux intérêts qu’elle poursuit », explique Barbara. En effet, le champ de patates expérimental de Wetteren est né grâce à un foisonnement d’acteurs/trices aux intérêts divers, à savoir l’État, la multinationale BASF ou encore l’Institut Flamand de Biotechnologie.

La chercheuse utilise désormais son histoire pour interpeller les citoyen·nes sur la nécessité de débattre la science ensemble, avec sa première conférence gesticulée La recherche, c’est nos oignons, montée il y a un an et demi.

Barbara Van Dyck pendant sa conférence gesticulée La recherche, c’est nos oignons ! © Le Corridor

Un écoféminisme qui bourgeonne

« Quand on s’intéresse aux OGM, on s’intéresse aussi aux semences. Les femmes et les féministes ont saisi que les semences devaient être perçues comme la base de la vie. Elles en sont souvent les gardiennes et m’ont beaucoup inspirée » : Barbara Van Dyck cultive une vision écoféministe de la science. Pour elle, recourir aux patates génétiquement modifiées pour résoudre la maladie du mildiou dont souffrent les plants belges est le résultat d’une vision tout à fait réductionniste et étriquée de la science.

L’idée qu’on peut dominer les autres humains, les femmes, le sol, provoque des inégalités à un niveau mondial.

« Cette une science de laboratoire, se base sur la domination de la nature, et l’isolement des plantes, des cellules, des gènes, de leur contexte, plutôt que de tenter de comprendre leur environnement, leurs relations avec leurs environnement… C’est-à-dire créer une super patate au lieu de guérir la patate », explique-t-elle. Barbara va même plus loin en qualifiant cette vision réductionniste de « sciences de la mort » : « C’est une vision destructrice. Il y a cette idée qu’on peut aussi dominer les autres humains, les femmes, le sol… En conséquence, cette façon de penser provoque des inégalités à un niveau mondial. Aujourd’hui, on est en train de se rendre compte qu’on s’est trompé et qu’il va falloir changer ! »

Une autre graine écoféministe germe en elle alors qu’elle étudie la culture des patates au Nicaragua, en 2015. Elle se rappelle : « Par exemple, les cultivateurs de pommes de terre espéraient que notre étude allait les aider à développer leur chaîne de production. Tandis que les femmes, elles, espéraient que l’étude les aiderait à réduire l’expansion de ce type de monoculture, qui contribue à l’importation de pesticides. » Sur ces mots, Barbara va chercher la pancarte qu’elle a confectionnée pour l’une des récentes Marches pour le climat. On peut y lire les mots « patriarcat », « capitalisme », « colonialisme » et « racisme » : « C’est en voulant enchevêtrer ces systèmes qu’on a engendré le changement climatique. Pour rendre visible cet état de fait, il faut des luttes concrètes… » Si Barbara est à la fois chercheuse, activiste et écoféministe, c’est avant tout une « femme de terre » qui, par tous les moyens, veille au grain.

Élections : les droits des femmes en balance ?

Le 26 mai prochain, comme tous les cinq ans, les citoyen·nes belges, sont appelé·es à voter pour choisir leurs représentant·es dans les assemblées régionale, fédérale et européenne. Tous ces niveaux de pouvoir peuvent sembler abstraits – ce n’est pas pour rien que nos institutions sont mondialement réputées pour leur complexité ! Un petit décryptage est donc utile afin de mettre en lumière quelques enjeux très concrets de ces élections pour les femmes. Par Maryam Benayad et Irène Kaufer

1. Le régional, vital : l’exemple du logement

Connaissez-vous les compétences de votre Région, bruxelloise, wallonne ou flamande ? À travers l’exemple du logement, axelle plonge dans nos institutions régionales pour essayer de comprendre ce qui s’y joue pour les femmes.

Notre royaume compte trois Régions : la Région flamande, la Région de Bruxelles-Capitale et la Région wallonne, qui ont leurs propres organes législatif et exécutif : le Parlement régional et le gouvernement régional. Notons qu’en Flandre, les institutions de la Communauté et de la Région ont fusionné, il n’y a donc qu’un Parlement et qu’un gouvernement. Pour les francophones, se rajoute le niveau de pouvoir de la Fédération Wallonie-Bruxelles (voir encadré). Le 26 mai, vous allez donc voter au suffrage universel direct pour les député·es des Parlements régionaux, qui vont exercer leur pouvoir législatif en votant des ordonnances (pour Bruxelles), des règlements ou des décrets, et qui vont contrôler l’action du gouvernement régional pendant les cinq ans de la législature…

Rubrique :Catégories Avril 2019Posté le :Publié le

Des béguinages à l’architecture féministe

Dans un monde où les concepteurs et les bâtisseurs sont des hommes, le mémoire de fin d’études de l’architecte d’Apolline Vranken explore des pistes féministes, dont les premières traces remontent au Moyen-Âge. Édité en 2018 par l’Université des Femmes, l’ouvrage tire le fil rouge d’un habitat construit à la mesure et aux besoins des femmes.

L’espace n’est pas neutre. Il produit – et reproduit – des rapports sociaux inégaux, suivant la classe, la race et le genre. Et si les femmes revendiquent de plus en plus leur place dans l’espace public« l’investissement de l’espace public par les femmes ne s’est pas accompagné d’un mouvement symétrique des hommes vers l’espace privé », remarque l’enseignante et chercheuse française Annie Dussuet dans le livre d’Apolline Vranken. Les territoires restent balisés par le genre : urbain masculin, domestique féminin. L’usage et le visage de ces territoires sont modelés par et pour des hommes (boy’s club des architectes !). Ils se construisent donc sans les femmes, ils se gèrent en dehors d’elles, en dehors de leurs préoccupations quotidiennes.

L’architecture n’a pas changé

Les enjeux sont pourtant énormes, à l’extérieur comme à l’intérieur : sécurité, logement, vulnérabilité sociale (femmes isolées, âgées…), changement des modèles familiaux (familles mono- ou homoparentales, pluriculturelles…). L’architecture des villes ou de la maison n’a pas suivi. L’échelle domestique reste particulièrement négligée, alors que l’on sait que la violence envers les femmes s’exerce principalement dans la sphère privée : le concept d’une « chambre à soi » (Virginia Woolf, 1929) devient dans cette optique davantage qu’un espace où les femmes peuvent développer leur puissance créative.

« Des béguinages à l’architecture féministe. Comment interroger et subvertir les rapports de genre matérialisés dans l’habitat ? », Apolline Vranken
Collection Agirs Féministes, Éditions Université des Femmes 2018, 279 p., 19 eur.

Précurseuse atypique pointée par Apolline Vranken : la journaliste française Paulette Bernège. Elle écrit en 1928 Si les femmes faisaient des maisons, livre de recommandations pour un aménagement fonctionnel de l’habitat afin d’alléger les tâches ménagères. Elle interpelle dans ce sens les autorités publiques de l’époque en charge de la construction de logements sociaux.

Les féministes ne sont pas non plus restées les mains croisées face à ces territoires « politiques » : « une réflexion urbanistique égalitaire occidentale, plus particulièrement en Europe » a émergé. Elle a débouché dans les années nonante sur une recherche/action dont est issue la « Charte européenne des femmes dans la cité », document incroyablement pertinent mais encore peu pris en compte. Par ailleurs, l’investissement politique urbanistique se fait toujours aujourd’hui non pas dans une idée d’égalité réelle mais de maintien de l’ordre social.

Pourtant, il est indispensable de proposer de nouveaux modèles spatiaux qui tiennent compte des réalités vécues par les femmes : en couple, seul·e, avec un·e ami·e, faisant chambre à part, avec un·e ou plusieurs enfants, avec un·e ou plusieurs ados, avec une personne âgée… L’organisation des lieux d’habitation devrait être flexible et refléter cette diversité de configurations : avec des espaces communs, des locaux annexes pratiques, des terrains de jeu à portée de voix, des services et des magasins à proximité, des espaces verts… sans parler des enjeux écologiques et d’habitats économes, en espace et en énergie.

Sans tutelle masculine

Le même type de lieu (en partie) communautaire, connecté à l’espace public, s’est vu testé dans des squats féministes ; il s’incarne actuellement dans des projets contemporains, comme à Vienne avec le « Frauen Werk Stadt » (« la ville du travail des femmes »), qui écarte toute trace de domination. On appelle ces lieux les « néo-béguinages » parce qu’ils reproduisent l’idée de ces espaces participatifs et solidaires. Apolline Vranken étudie les caractéristiques de quatre béguinages en Belgique. Ils permettent, dès le 10e siècle, sur un modèle de décision horizontale, « l’association libre de femmes de tous âges et de toutes conditions », pas nécessairement religieuses, dans le but de vivre en communauté, de s’entraider, de se ressourcer.

Béguinage de Courtrai Cc Tomislav Medak

Du 12e au 14e siècle se développe le mouvement béguinal, féminin et urbain, dont la mission est de diffuser le christianisme plutôt que la hiérarchie. On estime à un million le nombre de béguines au 12e siècle en Europe. La Belge Anne-Marie Helvétius, professeure d’histoire, a réhabilité ce mouvement déconsidéré par les historiens. Les béguines vivent sur un territoire réservé, dans la ville mais entre elles, sur un modèle semi-monastique (soin des malades, des pauvres, location de maisons à des dames âgées, veuves, instruction des femmes et des enfants, travail manuel…).

Aller et venir où elles veulent, quand elles veulent

Les béguinages jouent un rôle économique majeur. Les femmes y ont droit au travail – certaines deviennent médecins – et à la propriété. Pour la première fois, des femmes peuvent exister socialement sans être ni épouses ni moniales et vivre dans des maisons parentales ou individuelles, dans ce qui est la forme la plus ancienne de cité sociale.

Les néo-béguinages redessinent donc l’espace, troublant les frontières entre privé et public, entre urbanisme et architecture, précurseurs d’un nouvel ordre social plus égalitaire.

Apolline Vranken fait l’hypothèse que les convictions spirituelles qui unissaient les femmes sont aujourd’hui remplacées par un partage de convictions politiques autour du principe de solidarité volontaire, dans l’organisation du pouvoir, dans l’organisation spatiale et quotidienne (entraide, éducation…). Ces nouveaux espaces revalorisent également les tâches de « care », de soin aux autres, effectuées de tout temps par les groupes dominés, qui redeviennent alors une responsabilité collective.

Dans la réalité, peu d’habitats communautaires ont réussi à se pérenniser. Seule l’expérience de La Poudrière se poursuit en Belgique, fondée sur des règles très strictes, religieuses et… en non-mixité. Apolline Vranken encourage ce dernier principe en tant qu’outil politique féministe (et non comme fin en soi) créant un lieu où la parole renforce, « pour mieux ensuite la porter à l’extérieur : le contraire du repli identitaire. » La non-mixité dans l’habitat permet de remettre les rôles stéréotypés en question, « d’être soi sans être son genre », décrit magnifiquement la sociologue Édith Gaillard dans sa thèse de doctorat. Les néo-béguinages redessinent donc l’espace, troublant les frontières entre privé et public, entre urbanisme et architecture, précurseurs d’un nouvel ordre social plus égalitaire.

Guatemala : Sandra Moran, députée des oublié·es

Son destin semble à rebours de celui vers lequel se dirige son pays, le Guatemala. Féministe, militante historique du mouvement social, d’une communauté indigène du pays et homosexuelle, Sandra Moran, 58 ans, est l’incarnation parfaite de la frange de la population à laquelle le gouvernement actuel tourne le dos depuis le début de son mandat. Portrait de la députée rencontrée à Ciudad de Guatemala.

« Un peu de patience Mesdames, la députée arrive ! », lance une voix au milieu du brouhaha. La petite salle de réunion est pleine à craquer. Il y a Ernestina Ochoa, la Péruvienne, Lucia Gandara l’Uruguayenne ou Floridalma Flores la Guatémaltèque ; au total une quinzaine de femmes, toutes employées de maison, toutes syndicalistes dans leur pays d’origine. Elles s’invectivent d’un bout à l’autre de la table, rigolent et se demandent surtout ce qu’aura à leur répondre Sandra Moran. En marge d’une conférence qui réunit les représentantes syndicales des employées de maison de toute l’Amérique latine, ces femmes sont venues demander à la députée pourquoi le Congrès guatémaltèque refuse toujours de ratifier la convention 189 de l’Organisation internationale du Travail censée leur garantir des conditions de travail décentes.

Un peu en retard, chemise bleue brodée de motifs indigènes, la députée arrive enfin. « La situation au Guatemala est vraiment compliquée en ce moment, on est à deux doigts du coup d’État technique », commence Sandra Moran. En quelques minutes, la salle silencieuse résonne des bruits de klaxon et d’explosions de la rue, feutrés par la moiteur de cette après-midi de saison des pluies. « La priorité du gouvernement est de défendre les intérêts des entreprises, pas de défendre les droits sociaux », poursuit-elle.

Tuerie en Nouvelle-Zélande : osons parler d’un terrorisme raciste et… masculiniste

Pourquoi les tueries de masse sont-elles le fait d’hommes ?, demande l’avocate Selma Benkhelifa dans cette carte blanche. Peut-être faut-il chercher une réponse à cette question dans les motivations masculinistes des auteurs.

Selma Benkhelifa, avocate et membre du Progress Lawyers Network, collabore régulièrement à notre magazine. Retrouvez ici son interview issue de notre hors-série n° 205-206.

Christchurch, Nouvelle-Zélande, 50 morts dans une tuerie raciste. Ce sont deux mosquées qui ont été attaquées. La tuerie est clairement islamophobe. S’il faut avant tout dénoncer le racisme du tueur d’extrême droite et dénoncer ses références nauséabondes à la théorie du « grand remplacement », il faut aussi souligner les aspects masculinistes de la tuerie. Je ne suis pas sociologue et je ne prétends pas avoir de données scientifiques. Je me pose juste des questions en tant que féministe et antiraciste, parce que je trouve que cet aspect est négligé.

Les tueries de masse – que le FBI décrit comme quatre meurtres ou plus survenant lors d’un événement particulier, sans répit entre les meurtres – sont toujours le fait d’hommes. Que ce soit une tuerie raciste ou un jeune déboussolé qui tue indistinctement dans son école, ce sont des hommes. Il n’y a quasiment aucun exemple de tuerie de masse commise par une femme.

Une cause évidente du passage à l’acte est le nombre d’armes en libre circulation. Jacinda Ardern, la très digne Première ministre de Nouvelle-Zélande, l’a immédiatement compris, contrairement à tous les présidents américains qui ont dû faire face à ce type de massacres. La première mesure à prendre est donc d’interdire la vente d’armes lourdes à des particuliers.

Pourquoi toujours des hommes ?

Cependant, au-delà du retrait des armes en circulation, la question de savoir pourquoi ce sont toujours des hommes qui sont auteurs de tueries doit être posée.

La fascination pour les armes est souvent plus masculine. Pourtant, il y a des femmes qui chassent ou collectionnent les armes à feu. La personnalité des tueurs se caractérise par un dérangement mental et un narcissisme important. Cependant, des femmes dérangées et narcissiques, ça existe aussi. La réponse ne vient donc pas de là.

Il y a quelques pistes ouvertes à la réflexion, en particulier celles explorées par le sociologue américain Michael Kimmel pour comprendre les fondements de cette violence masculine mortifère. Selon lui, le principal point commun entre les auteurs des tueries de masse est le refuge qu’ils ont trouvé dans une « masculinité toxique » et dans une violence quasiment « sacrée » qui s’exerce pour dominer autrui.

Peut-être faut-il aussi chercher une explication dans les motivations masculinistes des auteurs. Pour revenir à Christchurch, le « grand remplacement » est une théorie masculiniste. L’idée est de reprocher la « crise civilisationnelle » non pas au capitalisme, mais au féminisme. Si on résume cette théorie fumeuse, les droits des femmes, leur émancipation et le planning familial sont la cause de la baisse de natalité en Occident. Puisque dans d’autres contrées, la natalité est beaucoup plus importante, le « remplacement » serait inévitable. La maternité n’est vue que comme une arme de pouvoir entre les mains des hommes, les femmes qui accouchent ne sont que les outils. Logiquement, la crainte du remplacement est aussi utilisée pour lutter contre le droit à l’avortement.

Cette théorie, chère à la droite identitaire, est enfin utilisée contre les droits des homosexuel·les, le spectre du remplacement était présent pendant les « manifs pour tous » contre le droit au mariage pour les couples homosexuels.

La théorie du « grand remplacement » est donc une construction contre les droits des migrant·es, des musulman·es, des femmes, des homosexuel·les… L’homme blanc, hétéro, chrétien, fort et travailleur serait le seul vrai Français, vrai Belge, vrai Américain, vrai Néozélandais. C’est le mantra des suprémacistes blancs.

C’est peut-être cela, le point commun entre les différents tueurs de masse, et ce qui explique que ce sont tous des hommes. Ils sont convaincus de leur supériorité et de la légitimité de celle-ci : tout ce qui ébranle cette certitude (une déception personnelle, un échec, la défaite de Marine Le Pen aux élections…) met à mal toute la construction identitaire.

Depuis l’avènement du patriarcat, les femmes ne sont jamais absolument convaincues de leur supériorité. Même les plus racistes des femmes ne sont jamais dans cette position de suprématie absolue. Tuer des gens sans défense, indistinctement, c’est un acte de pouvoir absolu : aucune femme ne ressent ce besoin de pouvoir absolu. Il ne s’agit bien évidemment ni d’une certitude ni d’une affirmation scientifique. Juste une piste de réflexion. Dans un monde selon les femmes, un tel drame aurait-il été possible ?

Agnès Varda : « ‘Varda par Agnès’ est une façon pour moi de dire au revoir »

En février, Agnès Varda était l’invitée d’honneur du Festival du film de Berlin. La réalisatrice française (née à Ixelles en 1928) avait emmené dans ses bagages ce qui s’annonce comme son dernier film, Varda par Agnès, un documentaire en forme de leçon de cinéma dans lequel elle revient sur sa foisonnante filmographie. Le film sera diffusé ce 18 mars sur la chaîne de télévision franco-allemande Arte (il sera disponible en ligne pendant un mois). À cette occasion, nous publions quelques extraits de la conférence de presse qu’elle a donnée à Berlin le mois dernier.

« Non, non, je ne suis pas une légende, je suis encore en vie », proteste Agnès Varda quand elle est introduite en des termes élogieux, trop élogieux pour elle, au parterre de journalistes du monde entier réuni·es à Berlin. Sourire aux lèvres mais le ton ferme. À 90 ans, la sémillante réalisatrice à la coupe au bol bicolore n’a rien perdu de sa repartie. Invitée d’honneur de la 69e édition du festival de cinéma berlinois, qui lui a décerné une Berlinale Kamera, un prix prestigieux récompensant l’ensemble de sa carrière, la réalisatrice belge semble être venue pour faire ses adieux.

Son dernier – et sans doute ultime – documentaire, Varda par Agnès, est une rétrospective de sa vaste filmographie. Elle y raconte sa manière toute particulière de faire des films, le petit truc qui se cache derrière tel ou tel plan, son élan vers les autres, sa curiosité, les idées qu’elle défend. Lors de la conférence de presse qu’elle donne à l’issue de la première projection du film, elle annonce solennellement qu’elle ne donnera désormais plus d’interview, avant de répondre aux questions de la salle. Morceaux choisis.

Le film

« J’ai donné de nombreuses interviews et de nombreuses conférences. J’ai parlé de mes films et de moi partout dans le monde, dans les universités, les écoles de cinéma, les festivals, et même dans des petits ciné-clubs. Je me suis dit qu’il était temps de faire un film qui serait une conférence.

Le film a été tourné dans deux endroits : à Angers, au festival Premiers Plans, qui a mis à ma disposition un théâtre de bois et de velours rouge, et dans le jardin de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris. Ces deux conférences couvrent mon travail au 20e et au 21e siècle. […] Ce film est une façon pour moi de dire au revoir, parce que j’en ai assez de parler de mes films et de mon travail. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. Je vais donc arrêter de parler de moi et me préparer à partir. C’est bien de ralentir pour trouver une nécessaire paix intérieure. »

Agnès Varda à la cérémonie des Césars 2014. CC Georges Biard

Les gens

« Je suis fascinée par les gens. Les gens dans la rue. Les gens dans ma rue. Où que j’aille, que je voyage, où que je travaille, j’ai envie d’approcher les gens. Mais surtout ceux qui sont à la marge, les gens qui ne parlent pas d’eux. Comme vous le savez, j’ai fait des films sur les glaneurs, les squatters, les pêcheurs… Je trouve que les gens simples méritent qu’on s’intéresse à eux. Avec JR, avec qui j’ai tourné le documentaire Visages, Villages, on est allés à la rencontre des gens qui vivent à la campagne. Nous avons placardé sur les murs des villages les visages de personnes normales, parce que nous en avons marre de voir uniquement des stars, des mannequins et des belles filles vendre des parfums, des voitures… Nous préférons voir les visages de gens qui n’ont rien à vendre. »

Être réalisatrice

« Quand j’ai commencé à faire des films, il n’y avait que quelques réalisatrices : Jacqueline Audry, Yannick Bellon, Nicole Vedrès… Quand j’ai tourné mon premier film, La Pointe courte, ce qui m’importait, c’était de faire un film radical. Cela ne m’intéressait pas d’être une réalisatrice, même si j’étais heureuse et fière d’être une femme. Mon but était de faire un film qui soit différent, d’ouvrir des portes, de sortir de la narration, de ne pas raconter une histoire. »

La politique

« J’ai toujours été de gauche, mais je n’ai jamais été membre d’un parti politique. Je n’ai jamais vraiment fait de politique dans mes films, mais l’esprit de mes films est de prendre soin des gens. Je reste du côté des travailleurs, des femmes. Et, comme vous le savez, je suis une joyeuse féministe. Je n’ai jamais cessé de l’être. »

La curiosité

« Rester curieuse m’a sauvée. Si vous êtes curieux, vous avez toujours quelque chose à voir, à découvrir. Je me souviens d’une phrase du communiste italien Antonio Gramsci : « Le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté ». »

L’argent

« Pour être honnête, mes films n’ont jamais rapporté d’argent. Il n’y a qu’un film qui a marché, c’est Sans toit ni loi. Mais mes films sont connus à travers le monde. Et je suis très fière qu’au Brésil, en Corée ou ailleurs, il y ait toujours quelques personnes qui connaissent mes films. Cela m’aide à croire que ça en valait la peine. Cela me fait du bien d’être comprise, suivie, d’avoir quelques groupies et quelques amis, parce qu’un artiste a besoin de soutien. Y compris de son équipe. Même si, parfois, c’est fatigant de travailler avec moi, c’est important qu’ils sachent que c’est important pour moi ! Je suis reconnaissante vis-à-vis de toutes celles et ceux qui m’ont aidée à faire des films, et à survivre un peu plus. »

Les femmes et le cinéma

« C’est très important que les femmes investissent tous les métiers du cinéma : pas seulement qu’il y ait de plus en plus de réalisatrices, mais aussi des cheffes opératrices, des mixeuses, des monteuses son. Il y a beaucoup de femmes talentueuses. Et il faut que les femmes soient représentées dans les comités de sélection des festivals. […] Cela ne vaut bien sûr pas que pour le cinéma, mais pour tous les domaines et tous les niveaux, dans les usines, dans les bureaux… »

C’était le 8 mars 2019 : la grève des femmes en Belgique

L’appel à la grève féministe lancé par le Collecti.e.f 8 maars a été entendu : le 8 mars 2019, des milliers de femmes se sont mobilisées à travers la Belgique pour revendiquer leurs droits, en se mettant à l’arrêt ou en manifestant, rejoignant une coalition d’associations. axelle est allée à leur rencontre dans les rues de Bruxelles.

Vendredi 8 mars, au petit matin, Bruxelles s’éveille : les rues de la capitale sont relativement calmes. Apparemment, rien ne laisse présager que dans quelques heures, 15.000 personnes (selon les organisatrices) marcheront dans l’espace public pour défendre les droits des femmes. Toutefois, en cherchant bien, on peut déjà trouver quelques indices… Des tabliers, éponges ou gants en caoutchouc sont déjà accrochés à certaines fenêtres en guise de soutien à la grève des femmes organisée par le Collecti.e.f 8 maars.

© Marine Créer pour axelle magazine

Sur le sol de la station de métro De Brouckère, le slogan « Vulva la revolution » est taggué en mauve sur le sol. Même la statue de Jacques Brel est customisée : un foulard féministe sur les épaules et un sexe féminin peint en dessous de la ceinture. En attendant 14 heures, l’heure à laquelle les femmes feront du bruit dans toute la Belgique, les participantes se rassemblent déjà sur le Carrefour de l’Europe devant la gare Centrale.

Une voix pour les femmes SDF

Un peu à l’écart de l’hémicycle formé par les tentes abritant les ateliers féministes, les pancartes colorées d’Awatif Majid, bénévole à l’asbl Job Dignity, attirent l’œil. Selon elle, il est important que les femmes SDF soient aussi représentées lors des rassemblements autour du 8 mars. Awatif Majid évoque l’article 23 de la Constitution belge, selon lequel « toute personne a droit à un logement décent ». « Je ne suis pas du tout professionnelle du milieu, mais il y a tout de même des questions qui se posent… Que faire au-delà d’apporter une tartine ou une soupe aux femmes dans la rue ? Finalement, ce qu’elles veulent, y’a pas photo : c’est avoir leur petit chez elle », explique Awatif.

Le 8 mars, Awatif Majid, bénévole à l’asbl Job Dignity, s’est rendue devant la gare Centrale de Bruxelles pour représenter les femmes sans abri. © Marine Créer pour axelle magazine

Cela fait onze ans qu’elle travaille pour la réinsertion des femmes sans abri dans la société, en les accompagnant bénévolement à la recherche d’un travail et d’un toit. Awatif revient sur ce qui l’a poussée à mener ce combat : « J’ai fait la rencontre d’une dame qui vivait depuis 28 ans dans la rue et son regard m’a bouleversée de l’intérieur. C’était un regard très particulier : plein d’humanité et d’espoir. J’ai donc monté une équipe de bénévoles et de professionnels pour prendre la situation en main avec l’asbl Job Dignity. » Grâce à un accompagnement complet comprenant notamment des formations pratiques, ainsi qu’un réseau de partenaires privés, l’organisation a permis jusqu’ici à onze femmes sans abri d’avoir enfin un toit au-dessus de leur tête.

Focus sur les femmes issues de l’immigration

De 9 heures à midi, les sympathisant·es de la grève des femmes pouvaient prendre part à divers ateliers : sexualité, environnement, communauté LGBTQI… Agathe vient d’animer un atelier consacré aux femmes et à l’immigration : « On a abordé tous les problèmes liés à cette thématique, tels que le mariage forcé ou les difficultés pour trouver un logement. Mais ça a aussi débordé sur les violences faites aux petites filles, telles que l’excision, et la manière dont ces enjeux sont gérés ici et ailleurs… »

L’historienne de formation est notamment revenue sur les défaillances de la Convention de Genève vis-à-vis des mutilations génitales encore imposées aux femmes et aux petites filles dans certains pays. Si cette convention est supposée protéger les personnes persécutées dans leur pays d’origine en leur permettant d’obtenir l’asile, beaucoup de victimes de l’excision peinent à bénéficier de ce droit.

Agathe, animatrice d’un atelier sur les femmes et l’immigration, explique : « Chaque année je participe aux évènements du 8 mars et, d’habitude, il n’y a que des femmes blanches qui interviennent… Ce que j’aime cette fois-ci, c’est l’inclusion de toutes les femmes et de leurs problématiques. Ce 8 mars a un autre visage, c’est vraiment chouette ! » © Marine Créer pour axelle magazine

Il est impossible pour Agathe d’élaborer une liste exhaustive des luttes portées par les femmes issues de l’immigration, mais elle souhaite tout de même insister sur l’afro-féminisme : « Il est assez méconnu du public. C’est une branche du féminisme qui prend en compte les afro-descendantes. » Elle ajoute que pour celles-ci, la bataille est double : à la fois contre le patriarcat mais aussi le colonialisme.

Un crochet par la grève des travailleuses du commerce

« Assez de cette société qui sème le chômage et la précarité ! » revendiquent les travailleuses du secteur commercial lors de leur action menée à la rue Neuve. © Marine Créer pour axelle magazine

Il est déjà 13 heures. Il est temps de quitter la gare Centrale pour rejoindre le cortège des travailleuses du commerce à la rue Neuve, une artère commerciale du centre de la capitale. Si certaines travailleuses ont déjà marqué le coup au Delhaize Mozart, à Uccle, en s’arrêtant deux heures, une sensibilisation à la grève des femmes à grande échelle est en route.

Sous les yeux ébahis des passant·es, le défilé bat son plein. Le spectacle vaut le détour, que ce soit pour voir des employé·es des enseignes de la rue Neuve lâcher leurs activités, le sourire aux lèvres, pour entendre la chanson Milord d’Edith Piaf revisitée à la sauce féministe, ou pour apercevoir des hommes, solidaires de la grève de leurs collègues féminines, se faufiler dans la foule pour distribuer leurs tracts. La bannière « Nous voulons 0 % d’écart salarial » de la CNE rejoindra les militant·es de la CGSP pour unir revendications et chants sur la place Saint-Jean, où la statue de l’héroïne Gabrielle Petit a été revêtue d’une écharpe mauve.

Solidarité interculturelle et intergénérationnelle

Retour au Carrefour de l’Europe. Il est à présent 14 heures et grand temps de faire du bruit. Sur place, 1.500 personnes (selon les organisatrices) sont déjà là, armées de sifflets, casseroles et mégaphones. Tous les moyens sont bons pour déboucher les oreilles du patriarcat. Le brouhaha féministe est entrecoupé de prises de parole : syndicats, femmes sans papiers, mamans célibataires… s’emparent du micro ouvert pour partager leur réalité de vie.

Mais il n’y a pas que sur le podium que les langues se délient. En attendant que le monde afflue dans le centre-ville pour entamer à 17 heures une grande marche féministe jusqu’à la place du Luxembourg, chacun·e souhaite porter son message sur le Carrefour de l’Europe. C’est le cas du Gang des vieux en colère, dont les membres masculins sont symboliquement venus habillés en jupe pour montrer leur refus des discriminations infligées aux femmes. Danny Degraeve, une retraitée de 75 ans, membre du gang, explique les raisons de sa venue : « Au niveau des retraites, il y a une énorme disparité : celles des femmes sont 28 % plus basses que celles des hommes. C’est effrayant. On se bat aussi parce que les jeunes ne vont plus rien avoir. »

Danny Degraeve, retraitée de 75 ans, membre du Gang des vieux en colère, est indignée : « Au niveau des retraites, il y a une énorme disparité : celles des femmes sont 28 % plus basses que celles des hommes. C’est effrayant ! » © Marine Créer pour axelle magazine

Danny Degraeve ajoute que la génération de ses parents avait réussi à obtenir la retraite par répartition pour vieillir décemment, mais que ce système est voué à disparaître : « On veut que les jeunes fassent une « épargne pension », mais ce n’est que pour le bénéfice des banques. Je pense aussi notamment à tout le secteur des grandes surfaces où les femmes sont lésées : elles doivent travailler à ¾ temps et compléter leurs revenus avec un deuxième job. Comment voulez-vous qu’elles mettent un franc de côté ! » Si les membres du Gang des vieux en colère savent qu’il est trop tard pour changer la donne pour leurs propres pensions, elles/ils sont là pour les générations suivantes. D’ailleurs, Danny Degraeve se dit rassurée de voir les jeunes protester dans la rue, pour l’environnement, pour l’égalité femmes-hommes…

Féministes, en avant marche !

Vers 17 heures, des milliers de personnes arrivent au rendez-vous au Carrefour de l’Europe, pour marcher ensemble au nom des droits des femmes. Tout au long de la journée, le Collecti.e.f 8 maars proposait des sérigraphies et un espace dédié à la conception d’affiches féministes. Les looks des arrivant·es sont travaillés : capes féministes, déguisements de sorcières, maquillages violets en tout genre…

Des milliers de personnes se sont rassemblées à Bruxelles pour défendre les droits des femmes. © Marine Créer pour axelle magazine

L’espace devient progressivement trop étroit pour contenir cette foule aux mille slogans, venue de la Belgique entière à l’appel du Collecti.e.f 8 maars, de la Marche Mondiale des Femmes ou encore de la campagne Rosa… Les pancartes féministes étalent une créativité sans limites, d’une représentation féminine du Manneken Pis urinant sur le patriarcat à l’utilisation des paroles de la chanteuse française Aya Nakamura : « Qu’on continue à garder le silence, y’a pas moyen Djadja ». Sans oublier les affiches représentant de gigantesques clitoris ou encore des utérus personnifiés lançant des doigts d’honneur.

Au bout de 45 minutes d’attente (ou plutôt de perfectionnement des slogans féministes), le cortège se met en marche. Les milliers de personnes rassemblées devant la gare Centrale rejoignent progressivement la danse. Les bannières se suivent à la queue leu leu : les syndicats (la FGBT, la CNE et la CSC), mais aussi la campagne Rosa et bien sûr le bloc du Collecti.e.f 8 maars qui met l’inclusion de toutes les femmes à l’honneur.

Ce 8 mars, rien ne peut arrêter ces femmes déterminées, pas même la petite ceinture, ce ring automobile qui ceinture le centre-ville de Bruxelles… © Marine Créer pour axelle magazine

« Nous sommes fortes, nous sommes fières, nous sommes féministes radicales et en colère », scande le bloc du Collecti.e.f 8 maars. Une liesse féministe plane dans l’espace public. Ce 8 mars, rien ne peut arrêter ces femmes déterminées, pas même la petite ceinture, ce ring automobile qui ceinture le centre-ville, hors du parcours initial de la marche, dont elles s’emparent en faisant fi des voitures les entourant. Leur slogan « À nous la rue ! », encouragé par les coups de klaxon, prend alors tout son sens. Elles savourent ce moment jusqu’à ce qu’une dizaine de policiers leur barrent le passage. Les forces de l’ordre et la horde de féministes se font face pendant quelques minutes, après quoi le bloc du Collecti.e.f finit par rejoindre la place du Luxembourg, où la slammeuse belge Joy interprète sur scène son album L’art de la joie, dont la sortie était justement prévue ce 8 mars : l’occasion de se réjouir en musique de la réussite de cette première grève féministe. En attendant l’heure du bilan et des perspectives, on peut déjà noter le rendez-vous pris pour l’année prochaine  !

Un documentaire sur Samah Jabr, psychiatre palestinienne : la colonisation abîme aussi les esprits

Le film documentaire Derrière les fronts : résistance et résilience en Palestine, réalisé par la Française Alexandra Dols, traite de l’impact psychologique de l’occupation en Palestine. On y suit le quotidien de Samah Jabr, psychiatre psychothérapeute (sur les 22 que compte la Palestine) mais aussi auteure, qui rapporte dans ses chroniques les récits de ses patient·es et ses pensées sur son quotidien en terre occupée. Autour d’elle gravitent d’autres femmes et hommes, des résistant·es de Jérusalem, Naplouse ou Ramallah, qui racontent leurs actions pour déjouer les attaques psychologiques et idéologiques exercées à leur encontre. Une façon de redécouvrir ce conflit par le biais de l’intime et de voir comment la répression s’abat sur les territoires occupés comme sur les âmes. Nous avons rencontré Samah Jabr et Alexandra Dols lors de leur venue au Festival des Libertés en octobre dernier. Elles seront à Bruxelles ce 12 mars.

Alexandra, comment s’est passée cette rencontre avec Samah Jabr ?

A.D. : « J’ai d’abord découvert ses textes. C’était en 2007, je travaillais à mon film sur les femmes dans la guerre d’Algérie. Je lisais Franz Fanon, psychiatre anticolonialiste. Pour moi, Samah se situait dans son héritage, de par sa volonté d’envisager la question coloniale à travers la santé mentale et les enjeux psychiatriques. Selon eux deux, il n’y a pas de décolonisation possible sans décolonisation des esprits.

Les textes de Samah Jabr m’ont accrochée. Ils allaient au-delà d’un tract. Ils racontent le quotidien d’une femme palestinienne qui partage les histoires de ses patients, de sa famille ; elle nous parle d’elle aussi. D’un seul coup, la situation palestinienne me semblait incarnée. J’ai eu envie d’aller en Palestine la rencontrer. »

Samah Jabr, ce lien entre psychologie et politique, vous le voyez et vivez au quotidien. Comment se manifeste-t-il chez les patient·es que vous rencontrez ?

S. J.  : « J’ai fait une partie de ma formation durant la deuxième Intifada et j’ai rencontré des enfants traumatisés qui venaient me parler d’insomnies et de somatisation après une nuit de bombardement. C’est un exemple pour vous montrer qu’il faut bien sûr tenir compte du contexte. Il impacte le diagnostic clinique. »

Est-ce que les patient·es qui viennent vous voir réalisent que leur souffrance est due à ce contexte ?

S.J. : « Non. Souvent, ils l’ignorent. Un patient arrive et me parle de palpitations ou de somatisation, il ne dit pas qu’il a été emprisonné et torturé. Si on ne fait pas parler les gens de cette expérience, on rate beaucoup de détails très importants et nécessaires pour le traitement de ces personnes. »

Vous donnez aussi des formations à d’autres travailleurs/euses de la santé…

S.J.  : « Oui, j’essaye de leur faire comprendre la différence entre maladie et souffrance sociale afin de ne pas « pathologiser » la souffrance sociale. Je donne souvent l’exemple d’une femme battue. Si je lui donne des médicaments antidépresseurs, c’est comme si je l’aidais à tolérer l’abus qu’elle subit. Il faut faire la différence et reconnaître la souffrance, le contexte. Et c’est ce contexte qu’on doit changer pour que cette femme aille mieux. C’est pareil pour les Palestiniens. Il ne faut pas les pathologiser : il faut reconnaître les souffrances sociales et psychiques engendrées par la situation politique et intervenir en tenant compte de cela. »

Alexandra Dols, comment rendre cela en film ?

A.D. : « J’ai fait le choix de ne pas filmer en hôpital psychiatrique. De plus, Samah n’aurait pas accepté. Je vois mon film comme un road-movie qui s’appuie sur des morceaux des chroniques. Il y a cette matière, que j’essaye non pas d’illustrer, mais de faire rentrer en connexion avec la réalité et les visages de la Palestine aujourd’hui. »

Le film est titré Résistance et résilience : quel sens, Samah, donnez-vous à la résilience palestinienne ?

S.J. : « Ce n’est pas rare de trouver en Palestine des individus résilients. Il existe aussi une résilience au sein de la communauté, qui bouge et évolue selon les époques et les situations politiques. C’est un processus dynamique. Ces résiliences palestiniennes sont ciblées de façon systématique par les Israéliens qui veulent mettre à mal cette cohésion sociale. Un exemple : un palestinien est tué. Sa famille prépare des funérailles pour ce jeune martyr. Mais Israël a congelé le corps pour empêcher de grandes funérailles et a finalement obligé la famille à enterrer le martyr dans un autre village.

Autre exemple : aux check-points, les Palestiniens sont compétitifs entre eux pour gagner des places dans la file. Le manque de justice sociale engendre une compétition. C’est une division au sein du peuple palestinien lui-même pour obtenir des droits et des ressources. Les politiques punissent la solidarité entre les Palestiniens et cassent la résilience collective.

On parle aussi beaucoup de Gaza, où il y a des beaux exemples de résilience. Comme dans tout contexte colonial, il y a parmi les colonisés des collaborateurs : à Gaza, les Palestiniens ont créé un système qui accorde l’amnistie aux collaborateurs qui ont décidé d’arrêter de collaborer. Tuer les collaborateurs aurait incité à la revanche, ils ont choisi la voie de la résilience. »

C’est le « sumud » dont vous parlez  dans vos textes ?

S.J. : « Le « sumud » est un mot de la littérature arabe, moins « glamour » que la résilience, qu’on utilise pour désigner les efforts collectifs et individuels du peuple pour affronter la réalité politique et coloniale de la Palestine. Le sumud, c’est de l’action. J’essaye de former les gens au sumud. À chacun de décider des moyens de résistance. La résistance, c’est un signe de santé. »

Samah, vos chroniques jalonnent tout le film. Est-ce que l’écriture est aussi une façon de vous libérer de cette colonisation de votre esprit, de résister ?

S.J. : « L’écriture me permet de retravailler l’expérience, c’est un outil d’organisation émotionnelle et d’organisation de la pensée. Quand je n’écris pas, je ne me sens pas bien. C’est aussi l’occasion pour moi de reprendre la capacité d’agir plutôt que d’être soumise et sans pouvoir devant tout ce qui se passe.

Enfin, j’ai aussi une responsabilité sociale de témoigner. En tant que psychiatre, je suis très proche de l’intimité des gens et j’entends des histoires très douloureuses. Je vois l’écriture comme un moyen de rendre de la dignité à ces personnes, mes patients, mes collègues ou les membres de ma famille. Les témoignages sont importants, car les bourreaux s’approprient la narration, racontent notre histoire à notre place. Écrire, se raconter, témoigner, c’est une résistance et une façon de rendre la dignité aux Palestiniens. »

Alexandra Dols, c’est cette résistance que vous avez voulu aussi montrer ?

A.D.  : « Si j’ai choisi la Palestine et Samah, c’est pour aller contre cette guerre idéologique qui prétend que la résistance, c’est fini, que les gens s’adaptent, qu’il faut mettre la politique de côté et rester neutre. C’est faux. Cette culture du sumud l’atteste. En tant que cinéaste, je voulais participer, contribuer au sumud palestinien. Samah peut m’accompagner lors de projections à l’étranger, mais d’autres intervenants du film ne peuvent pas quitter le territoire ou sont en prison. Le film veut faire sortir des voix emmurées. »