Rencontre avec Pinar Selek, l’insolente aux mille combats

L’activiste, sociologue et écrivaine féministe turque Pinar Selek est une femme aux mille combats. Le journaliste Guillaume Gamblin, rédacteur à la revue alternative française Silence, lui rend hommage avec L’insolente. Dialogues avec Pinar Selek, un livre basé sur de longs entretiens avec celle qui est devenue son amie. Il retrace à la fois son infatigable parcours militant et son interminable procès. L’occasion de prendre des nouvelles de cette femme généreuse et engagée, qui vit en exil en France depuis 2010, et qui nous a récemment rendu visite en Belgique.

Ce livre a pour titre « L’insolente ». C’est ainsi que vous surnommait votre ami, le journaliste turc arménien Hrant Dink. Il aurait pu tout aussi bien s’appeler « La battante », tant le combat semble vous définir. Pourriez-vous d’ailleurs imaginer votre vie sans luttes ?

« C’est impensable pour moi, dans ce monde. Comment peut-on s’habituer à ces violences, à toutes ces injustices ? Les personnes qui, comme moi, sont sensibles, qui aiment les autres, ne peuvent pas ne pas lutter. La lutte est aussi pour moi une forme de lien social. »

Il y a une phrase de vous, dans le livre, qui est très belle. Vous dites : « Je ne voudrais pas d’une autre vie, je voudrais un autre monde »…

« Oui, on me demande parfois si je regrette certaines choses dans ma vie, mais non, je voudrais plutôt un monde dans lequel on n’est pas obligé de lutter, dans lequel on pourrait passer notre vie à marcher pieds nus au bord des lacs ! »

Vous êtes féministe, mais vous avez toujours été engagée sur plusieurs fronts à la fois. Vous appelez cela le « féminisme acrobatique »…

« En tant que femme, quand on veut la liberté, on est confrontée non seulement au patriarcat mais également à d’autres systèmes de domination. La société dans laquelle on vit est complexe, tout est multidimensionnel, multifactoriel, il faut l’accepter. Et le monde qu’on veut créer ne va pas se faire seulement avec quelques bricoles ! Il faut le concevoir comme une œuvre d’art collective, bien réfléchie, jusque dans les détails. Quand on commence à lutter pour un monde heureux, on se concentre bien sûr sur certaines luttes, celles qu’on connaît le mieux, parce qu’on ne peut pas tout faire, mais il faut veiller à rester tout de même un peu acrobate, c’est-à-dire à être engagé dans plusieurs espaces de lutte à la fois, ou du moins à ne pas fermer ses portes aux autres luttes en pensant qu’elles seraient moins importantes. »

La lutte est pour moi une forme de lien social.

Il est très important pour vous de ne pas hiérarchiser les luttes entre elles. Mais face à l’urgence climatique, ne vous semble-t-il pas que l’écologie devrait aujourd’hui passer en priorité ?

« Dans certains contextes, par exemple en cas de guerre, on peut créer des urgences et donner une priorité temporaire à certaines luttes. Mais la lutte écologiste ne peut pas se faire sans une lutte anticapitaliste. On ne peut pas se battre pour l’équilibre de l’écosystème sans lutter contre toutes ces multinationales qui utilisent les pays pauvres pour créer des technologies qui deviennent le cancer de la planète. Tout est lié. »

L’insolente. Dialogues avec Pinar Selek, Guillaume Gamblin, éditions Cambourakis/Silence 2019, 224 p., 20 eur.

Votre engagement féministe a des répercussions sur votre vie personnelle. On apprend par exemple dans le livre que vous avez choisi de ne pas avoir d’enfant. Et que c’est votre compagnon qui assume la contraception dans votre couple : il a fait une vasectomie. C’est à la fois surprenant et inspirant, dans notre société où la contraception est presque toujours l’affaire des femmes…

« Je n’ai jamais voulu faire d’enfants, pour des raisons politiques. Parce que je n’ai pas encore créé ou cocréé un espace libre, alternatif, au sein duquel des enfants pourraient s’épanouir. Et aussi parce que je suis assez sensible à la nature et aux animaux et que je vois bien que la croissance humaine, de même que notre mode de civilisation, ne leur laisse aucune place. Pendant longtemps, j’ai utilisé des préservatifs pour ne pas tomber enceinte, car je ne voulais pas prendre de médicaments. Je suis avec quelqu’un depuis six ans dont je suis très amoureuse et on a eu envie de changer de mode de contraception. Mon amoureux se dit féministe, nous avons décidé qu’il assumerait cette responsabilité. Mais cela n’a pas été facile à faire : à l’hôpital, on lui a dit qu’il s’agissait d’une opération risquée, on l’a obligé à signer des tas de papiers, et on l’a fait attendre quatre mois pour réfléchir. À la fin, je le sentais angoissé, mais il l’a fait. Et après… c’était trop beau. »

Au sein de quelles luttes êtes-vous engagée en France ?

« Nous avons créé le GRAF, groupe de réflexions et d’actions féministes, à Nice, au sein duquel je suis assez active. Je m’engage aussi au Planning familial. On a été dernièrement très mobilisées pour la grève du 8 mars. Je fais partie de la revue écologique sociale Silence, je participe activement au mouvement des Gilets jaunes, je suis syndiquée, et je suis également en lien avec les milieux libertaires. »

Est-ce que l’immense solidarité qui s’est tissée autour de vous, vous qui créez des liens partout où vous allez, est devenue comme une deuxième maison pour vous, voire votre vraie maison ?

« Oui, c’est une sorte de maison qui est suspendue dans le ciel, une maison sans territoire, c’est joli, non ? »

C’est joli, mais est-ce que ça vous apporte du réconfort ?

« Pas vraiment… Ça me fait me sentir bien et c’est très émouvant, mais ça ne suffit pas. J’ai aussi besoin d’un petit espace où pouvoir me poser de temps en temps. Mais j’ai plusieurs « chez moi ». Aujourd’hui, par exemple, je peux dire que j’ai trouvé mon espace de luttes en France, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années. Cela m’aide beaucoup à me sentir chez moi. Mais mon chez moi, c’est aussi la vie, l’amour, la nature ou l’écriture. Pour pouvoir écrire, j’ai besoin d’un petit coin stable. Sur ma table, il y a toujours plein de feuilles. Il faut qu’elles restent posées là, je ne veux pas avoir à les mettre tout le temps dans ma valise. »

Diariata N’Diaye, créatrice d’une appli qui aide les femmes victimes de violences

Depuis des années, Diariata N’Diaye, slameuse française, sensibilise le jeune public sur les violences faites aux femmes. Elle a également créé une application solidaire, déclinée en bracelet connecté.

Cette interview fait partie du dossier du n° 220 intitulé « Le futur digital se joue-t-il sans les femmes ? »

Tu commences à être connue en France, moins en Belgique… Peux-tu te présenter ?

« Je suis une « artiviste », une artiste engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes. J’utilise mon art pour cette lutte car je suis d’abord slameuse. Je joue deux spectacles de slam depuis 10 ans devant un jeune public. Ces spectacles me servent de support pour aborder le thème des violences. C’est en recueillant des témoignages spontanés que j’ai compris l’ampleur de ce qu’il y a à réaliser, à quel point ça commence tôt. 81 % des victimes de violences sexuelles les ont subies avant l’âge de 18 ans. En 2015, j’ai créé Résonantes, un site d’information et de sensibilisation. Je me suis dit qu’il fallait des outils spécifiques pour ce public spécifique qu’est la jeunesse. Le slam marche bien, l’exposition qui va avec aussi. »

Tu as ensuite pensé à une application de téléphone, « App-Elles »…

« Il fallait répondre aux problématiques des victimes avec leurs outils à elles. Elles n’appellent pas la police. Ce n’est pas le réflexe qu’on a quand il nous arrive quelque chose : on appelle des amis, ses parents… Alors je me suis dit qu’il fallait que ce soit sur ce qu’on a tout le temps avec soi, un téléphone. Et pourtant, le numérique, au début, ce n’était pas du tout mon truc ! Et en 2015, on était un peu des ovnis avec notre projet d’application, il a même fallu convaincre des associations ! Nous voulions créer un outil qui corresponde à tout le monde. Des personnes ont téléchargé App-Elles pour être rassurées dans l’espace public, d’autres parce qu’elles sont victimes de violence et en cours de séparation. L’application n’est pas faite pour les femmes en grand danger, car dans les cas les plus extrêmes, leur téléphone est sous contrôle de la personne violente. On a conscience des limites de l’appli. »

Comment fonctionne-t-elle exactement ?

« D’abord, il faut savoir qu’elle peut être « cachée » sur le téléphone, sous couvert d’un autre logo d’application. L’application a trois fonctionnalités. Elle a d’abord un système d’alerte, qui permet de prévenir trois personnes de votre choix, préalablement prévenues, car elles aussi doivent avoir l’appli sur leur téléphone. Une fois l’alerte déclenchée avec un appui long, l’application enregistre ce qui se passe. Cela peut servir lors de procédures pénales par exemple. L’application vous géolocalise également. On s’est engagés auprès de la commission « informatique et libertés » à préserver la vie privée des utilisatrices, et les données enregistrées qui ne leur sont pas utiles disparaissent de nos serveurs après 15 jours. L’application a aussi une fonction « En parler », qui centralise tous les services utiles sur votre territoire, et enfin la fonction « S’informer », avec des renseignements sur les violences et des conseils aux victimes. L’idée, c’est que cela soit simple, et que cette application devienne un réflexe. Elle est gratuite et téléchargeable sur Apple et Android dans une dizaine de pays, dont la Belgique. En France, on compte déjà plus de 8.000 téléchargements, et 10 % vont sur l’appli chaque mois. »

D.R.

Pour les moments où on ne peut pas attraper son téléphone, tu as aussi créé un bracelet connecté.

« Le bracelet n’est qu’un accessoire de l’application. Il plaît bien aux joggeuses, d’ailleurs. Et il suscite un véritable intérêt des pays d’Amérique du Sud : le Chili en a commandé 200 ! La problématique des violences faites aux femmes est la même partout. Par exemple, les médias américains nous ont donné beaucoup de visibilité. Aujourd’hui, notre objectif est de faire connaître au maximum cette application à l’international et de la rendre adaptée à chaque pays. D’ailleurs, si les autorités ou des associations veulent bosser avec nous, qu’elles n’hésitent pas à nous contacter. »

Tu disais que la technologie, ce n’était pas ton truc : comment as-tu réalisé tout cela ?

« Dès le début de l’idée, je me suis entourée d’un chargé de projet digital. Mais l’aventure a commencé par de l’autofinancement, puis s’est poursuivie grâce à du mécénat de compétences. C’est très cher de faire une application comme celle-ci. »

Tu as aussi gagné des prix…

« Oui, plusieurs prix. J’ai également reçu les insignes de « chevalier de l’Ordre National du Mérite » en avril dernier. Mais la technologie d’alerte de l’appli nous a surtout valu un « innovation award » au CES, à Las Vegas. En 2018, nous étions juste invités comme partenaires, mais cette année, nous étions dans la sélection « business France » parmi 26 start-up françaises. »

Au CES, c’était comment ?

« C’est un monde parallèle, hyper speed. Mais, paradoxalement, comme les gens sont là pour montrer leurs nouveautés, ils savent se rendre disponibles. Là-bas, tu peux avoir accès à des gens qui sont inaccessibles le reste du temps. Tu vas y trouver un paquet de choses qui déboîtent et… un tas de trucs inutiles ! Et puis, Vegas, pour quelqu’un comme moi, engagée et féministe, c’est très étonnant. C’est une ville qui a été pensée par et pour les hommes. »

Comment as-tu vécu le mouvement #MeToo ?

« Je me suis dit cool, enfin ! Je ne pensais pas être témoin de ça. Tout ce travail qu’on mène depuis dix ans et là, enfin, une prise de conscience généralisée… C’est positif, ça nous fait gagner du temps. App-Elles est née en 2015, avant #MeToo. Mais depuis, certaines personnes voient aussi ça comme un marché, avec des trucs payants. Le numérique ne peut pas être un outil supplémentaire d’oppression des femmes. »

C’est quoi la suite ?

« Continuer à faire avancer la lutte par le biais de l’éducation en direction des jeunes publics. Je continue mes actions de sensibilisation. Faire une nouvelle version du bracelet. Et aussi trouver d’autres moyens de déclenchement plus discrets qu’un bracelet. »

Mobilisations climatiques : et maintenant ? Rencontre avec Céline Tellier

La transition écologique est au cœur du débat public et politique. Mais quelles sont les mesures concrètes pouvant être adoptées sous la prochaine législature ? En attendant les futurs accords gouvernementaux, axelle est allée à la rencontre de Céline Tellier, l’une des porte-parole du mouvement environnemental en Belgique.

Désormais aux commandes d’Inter-Environnement Wallonie (IEW), Céline Tellier est l’une des voix actuelles de la transition écologique en Belgique. Avant d’intégrer ses nouvelles fonctions le 1er avril dernier, elle était en charge depuis deux ans de la direction politique de l’association.

Céline Tellier s’est conscientisée très tôt aux enjeux climatiques et environnementaux : à 16 ans, elle montait une « antenne écologique » au sein de son école pour faire de la prévention sur des questions liées à l’environnement… Après un doctorat en sciences sociales et politiques sur le thème de la mobilité, elle rejoint IEW en 2011.

axelle est partie à sa rencontre pour faire le point sur les mobilisations citoyennes de ces derniers mois, mais aussi pour mieux comprendre les revendications politiques portées par le mouvement environnemental. L’occasion de décrypter ces enjeux dont beaucoup espèrent qu’ils ne seront pas oubliés lors des tractations actuelles entre les partis politiques, à la suite des élections du 26 mai.

Ces derniers mois, l’attention s’est surtout focalisée sur la révision de l’article 7bis nécessaire au vote d’une loi climat. Pour aboutir sur un échec. C’était un combat nécessaire ?

« On a besoin d’un cadre fixant une direction pour l’ensemble du pays. Pour le moment, la Région wallonne a une sorte d’équivalent de la loi climat, le décret climat, qui fixe des objectifs pour 2050. On ne dispose pas de cela au niveau fédéral. Par contre, nous avons des objectifs au niveau européen. Ils sont répartis entre le fédéral et les Régions : c’est le burden sharing, soit la répartition de l’effort par un accord de coopération. Le problème, c’est que le précédent accord répartissant l’effort pour remplir les objectifs européens pour 2020 a mis onze ans à être signé ! Il faut vraiment accélérer la gouvernance climatique en Belgique. Pour le moment, ça ne fonctionne pas. Au lieu que chacun soutienne les objectifs des autres, on se tire dans les pattes. L’article 7 bis était ouvert à révision depuis 2014, il y avait une belle opportunité à saisir avec les mobilisations citoyennes. C’est clair que ça a été loupé. »

Le 2 décembre dernier, 70.000 personnes se sont mobilisées pour le climat dans les rues de Bruxelles. © Marine Créer pour axelle magazine

Après cet échec, quel est, selon vous, le poids de la société civile dans les décisions en lien avec le climat ?

« Une chose est sûre : il y aura un avant et un après mobilisations climatiques. La révision de l’article 7bis est seulement la pointe visible de l’iceberg. Depuis la grande marche du 2 décembre, on a observé dans les discours politiques de certains partis un changement très clair, justement parce qu’il y a une attente citoyenne. La mobilisation s’est ensuite prolongée par les grèves étudiantes, qui ont fait basculer les modes d’action de désobéissance civile. Sans oublier les actions menées devant le parlement à l’occasion du vote de l’article 7bis. On a réussi à mettre la question climatique à l’agenda d’une élection, c’est une vraie victoire, on peut s’en réjouir ! Maintenant, espérons que le climat soit plus largement pris en compte dans les accords du gouvernement. »

Un mémorandum coécrit par Inter-Environnement Wallonie a été diffusé. Quelles sont vos attentes ?

Un tiers des espèces animales et végétales en Wallonie sont menacées et 9 % ont déjà disparu.

« C’est que tout ce qu’on peut lire sur les pancartes des manifestations percole vraiment comme une priorité dans l’agenda des prochains gouvernements. L’ONU nous dit qu’il nous reste deux ans pour développer des plans d’action et une dizaine d’années pour qu’ils portent leurs fruits. Il y a aussi des enjeux tout aussi importants : la santé et la biodiversité. Un tiers des espèces animales et végétales en Wallonie sont menacées et 9 % ont déjà disparu. La mauvaise qualité de l’air en Belgique, c’est 12.000 morts prématurées par an, dont 2.400 dues au seul trafic routier. On fait une série de propositions par rapport à ça, valables aussi bien pour la qualité de l’air que pour l’enjeu climatique. »

Le mouvement environnemental propose notamment d’arriver à un usage exceptionnel de la voiture. Comment est-ce possible, quand on habite à la campagne et que l’on dépend de son véhicule ?

« Comment faire en sorte que les gens ne soient plus dépendants de leur voiture ? Cela demande une réflexion sur l’aménagement du territoire. Comment est-ce qu’on implante les équipements publics et les services comme les hôpitaux ? Est-ce qu’on va décider de les implanter à proximité d’un centre bien desservi par les transports, ou alors en rase campagne, là où les gens auront besoin de la voiture pour les atteindre ? Les choix sont là.

Il faut aussi une réflexion sur les horaires des services. Développer par exemple le télétravail ou des bureaux décentralisés. Une offre alternative à la voiture doit aussi être proposée. Pour le moment, en Wallonie, on investit 4 euros par habitant pour le développement du vélo. Alors qu’en Flandre, on est à 18 euros par habitant. Les Pays-Bas sont à 24 euros par personne. Nous voulons nous aligner sur ces chiffres afin de développer l’utilisation du vélo en Wallonie. Cette région a un potentiel énorme, justement parce qu’il y a une quantité de déplacements de moins d’un kilomètre. En plus, avec les vélos qui fonctionnent à l’électricité, l’argument du dénivelé ne tient plus.

Pour les transports en commun, on veut développer un concept autour des nœuds de correspondance. L’idée, c’est de réfléchir tout l’horaire des transports publics de manière cohérente : TEC, SNCB… Le prochain « plan transport », qui définit les horaires de train pour les trois prochaines années, est en 2020. Il y a donc une opportunité pour opérer des changements. »

© Marine Créer pour axelle magazine

Comment éviter de pénaliser les personnes déjà précarisées ? Je pense notamment à la revendication de sortie du charbon et du pétrole…

 Nous voulons avoir un débat public global sur la transition juste.

« D’abord, il faut rappeler que les premières victimes de la pollution, ce sont les personnes précarisées. Ce sont elles qui habitent à proximité des infrastructures routières, où les logements sont moins chers et où les émissions très importantes de polluants rendent la qualité de l’air médiocre. De plus, les effets des substances chimiques impactent d’abord les personnes les plus vulnérables : les personnes précarisées, les enfants, les personnes plus âgées… Au niveau de la transition écologique, ne rien faire consisterait aussi à renforcer ces inégalités ! Maintenant, il ne faut pas que la question énergétique ou environnementale crée de nouvelles inégalités sociales. »

Comment l’aspect social est-il pris en compte au sein des recommandations du mouvement environnemental ?

« Nous voulons avoir un débat public global sur ce qu’on appelle la transition juste. C’est-à-dire faire en sorte que la transition soit financée par toute la population et bénéficie à tout le monde. Non seulement par rapport à notre pays, mais aussi par rapport aux populations du Sud. Au sein de la coalition climat, nous travaillons donc beaucoup avec le CNCD-11.11.11, une association active dans la coopération au développement, afin que notre modèle de transition ne se base pas sur l’exploitation d’autres pays.

Prenons l’exemple des agro-carburants : au lieu d’utiliser du pétrole, on irait brûler du colza ou du maïs souvent produits dans les pays du Sud. Le gros problème avec cela, c’est qu’utiliser le maïs ou le colza, non pas pour nourrir la population locale, mais pour nous déplacer, est éthiquement questionnable. Et d’un point de vue strictement environnemental, cela reviendrait à réduire nos émissions pour en produire d’autres, via l’importation. »

La transition écologique est-elle compatible avec le modèle capitaliste ?

« De notre côté, nous n’avons pas de positionnement arrêté sur la question. Pourquoi ? Je pense qu’il faut bien s’entendre sur les mots. Ce qui est absolument intolérable pour le moment, c’est le néolibéralisme, le fait que ce sont des multinationales qui définissent les règles à la place des politiques. C’est la voie ouverte aux pires dérèglements, puisque le seul critère, c’est la rentabilité financière. Si, derrière le mot capitalisme, on met l’exploitation excessive à des fins de pur profit, c’est également problématique. Par contre, si on parle de « libéralisme » dans le sens de la défense des libertés individuelles, là par contre, je n’ai pas de problème. Ce qui est sûr, c’est que le capitalisme a introduit l’idée que le bien-être de la population passait par la consommation : plus on allait consommer, plus on allait être heureux. C’est là qu’il faut questionner nos sociétés. Comment est-ce qu’on recrée du bien-être collectif qui ne soit pas basé sur un modèle de consommation et d’exploitation des ressources, qui intègre beaucoup d’autres éléments que la consommation ? »

Portfolio : Femmes de foot

La Coupe du Monde de foot féminin, c’est en France, du 7 juin au 7 juillet. L’occasion, pour le Collectif Huma, qui regroupe des photographes et journalistes belges, de faire un tour du globe à la rencontre de femmes footballeuses, trop souvent invisibles. Le projet What The Foot, dont axelle est ravie de présenter des morceaux choisis, dévoile une pratique sportive aux antipodes des compétitions masculines traditionnelles où l’argent et la performance sont les moteurs. Le sport le plus populaire du monde peut aussi être un vecteur d’émancipation… Les femmes qui tapent le ballon ont tous les âges, tous les corps, toutes les couleurs de peau. Et deux points communs : les obstacles à franchir pour parvenir à leurs fins, et le plaisir du jeu.

Capables, elles aussi (Belgique / Argentine)

« Capacitisme » est un terme dont la joueuse Tine Debaets n’a jamais eu connaissance. Le « capacitisme » désigne le fait qu’au sein d’un groupe, certain·es seront plus ou moins valorisé·es car considéré·es comme « capables » ou non. La sœur de Tine a, quant à elle, bien saisi l’impact d’un tel système de valeurs sur l’émancipation des personnes invalides : « Ma sœur a eu beaucoup de crises d’épilepsie. C’était difficile pour nous de la laisser se mettre en danger sur un terrain de foot alors qu’elle avait déjà 30 ans ! D’autant que notre frère a eu une commotion cérébrale à cause de ce sport. » Seule la coach, Martine Vanrobaeys, nommera le « handicap », quasiment imperceptible. « Tine et ses 17 coéquipières souffrent de déficiences mentales, visuelles ou auditives, dit-elle. LE FC Gullegem est la seule équipe 100 % féminine qui joue au football avec ce type de trouble mental et physique en Belgique. Les autres jouent en équipe mixte. »

À l’âge de 40 ans, Tine est dotée d’un solide sens de l’humour. « Tu sais, j’ai eu une histoire avec le numéro 3 des Diables Rouges…, dit-elle. On a longtemps partagé le même numéro. » Collectionneuse de vannes – en anglais, en français ou en néerlandais –, Tine chante l’hymne national. Autour de la table, ses coéquipières lèvent le coude : l’équipe nationale masculine belge affronte la Suisse en Ligue des Nations.

© Olivier Papegnies / Collectif Huma

À 12.000 kilomètres de là, en Argentine, dix femmes jouent au cécifoot (voir photo). Au bord du terrain, un passant reste scotché : « C’est incroyable, je n’ai jamais vu ça ! » La vitesse de jeu, les corps qui se déplacent de façon agile et sans heurt : le spectacle a de quoi surprendre et laisse admiratif. Les joueuses signalent leur position par un « Voy » et savent où se trouve le ballon grâce au son des grelots qu’il contient. La pensée, difficilement contrôlable, traverse l’esprit : « Moi qui suis valide, je ne saurais pas faire ça. »

Laura, malvoyante et footballeuse depuis trois ans, confirme que c’est du boulot ! Et s’empresse de préciser que ce n’est pas si extraordinaire : « Ma vie n’est pas plus dure à cause du fait que je ne peux pas voir. Ce qui est difficile, ce sont certaines attitudes et des barrières physiques. Ce « tu n’es pas capable » qu’on entend à longueur de temps. » Hors du terrain, cette journaliste de formation travaille dans une association de défense des droits des personnes handicapées. Très investie dans le débat sur la légalisation de l’avortement, elle veille à ce que toutes les femmes puissent rester maîtresses de leurs choix.

Texte : Aurélie Moreau et Laure Derenne / Collectif Huma

Cinq mois de prison pour quelques bouchées de pain

L’affaire n’a pas fait grand bruit dans la presse. Seule une vidéo rapidement devenue virale, tournée en mars par la députée Ecolo Sarah Schlitz, a permis de faire connaître cette histoire. Interviewée par axelle, l’avocate Selma Benkhelifa raconte pourquoi sa cliente, une maman sans domicile fixe, a écopé d’une peine de prison de 5 mois ferme. Parce qu’elle a volé dans des grandes surfaces, pour se nourrir et nourrir son enfant…

Voler pour survivre : un geste de désespoir qui peut coûter très cher. Une mère de famille, qui vit entre les canapés d’âmes charitables et les bancs de la rue, l’a appris à ses dépens. Cette femme (qui préfère rester anonyme) a volé à plusieurs reprises, « mais uniquement dans des multinationales, jamais dans des commerces locaux », a-t-elle précisé à ses juges, comme pour donner un peu d’éthique à ces gestes qu’elle regrette tant aujourd’hui. Pour axelle, son avocate, Selma Benkhelifa, qui a repris le dossier une semaine avant l’audience, revient sur cette affaire : « Certes, le vol est un délit. Mais dans de telles circonstances, quand on voit la valeur des choses qu’elle s’est appropriées, ces actes ne dénotent pas un caractère criminel, mais la survie. »

• Relire : Selma Benkhelifa : « Ensemble, nous serions plus nombreux que les personnes qui nous oppriment ! » 

Pourquoi votre cliente risque-t-elle une peine de prison pour une affaire qui paraît aussi dérisoire ?

« À la base, il ne s’agit pas d’un dossier d’une cliente, mais d’une affaire que j’ai reprise quand j’ai appris le sort qui était réservé à cette femme. Elle est sans domicile fixe et vit dans une très grande précarité. Je précise : elle n’est pas sans abri, mais bien sans domicile fixe, puisqu’elle loge parfois chez des connaissances. Il faut savoir que quand on est sans domicile fixe, on peut avoir une adresse de référence au CPAS, ce qui permet d’avoir une allocation de chômage. Cependant, ma cliente a vécu des périodes où elle n’avait tout simplement plus d’adresse au CPAS. Donc il y a eu des moments où elle n’avait plus rien, tout en ayant un enfant à sa charge. Au moment des faits qui lui sont reprochés, elle était sans revenus, puisqu’elle était sans domicile. C’est la période durant laquelle sept vols à l’étalage lui ont été imputés. Des vols alimentaires, pour se nourrir et nourrir son enfant. »

Nathalie, mère célibataire : « C’est un combat permanent »

Depuis la séparation de Nathalie avec le père de ses deux enfants, son parcours montre la cruelle absence de politiques ciblées sur les besoins des mères, pourtant majoritaires dans les familles monoparentales : violences, petites et grandes, s’accumulent.

Cet article est un complément au dossier du n° 219, Mères monoparentales, entre précarité sociale et financière : rencontre avec l’asbl Hamac / focus sur le Service des créances alimentaires.

Quand le père de sa fille Eva n’arrive plus à cacher l’importance de ses dettes de jeu, Nathalie le met à la porte ; elle découvre au même moment qu’elle est enceinte de quatre mois, de son second enfant. Pour se protéger, sur les conseils de son avocate, elle demande le divorce par consentement mutuel. Il lui est un temps refusé, notamment au motif de « protection » de l’enfant à naître (qui n’a pas encore d’existence légale !) et parce qu’il n’y a pas séparation depuis au moins un an. Récemment, la quadragénaire a reçu un courrier de l’administration fiscale lui réclamant le paiement de dettes dues par son mari (dont elle est elle-même créancière), courant en partie sur cette période d’attente avant le prononcé de son divorce…

Elle va contester, évidemment, et ça devrait s’arranger, pense-t-elle. Mais pour contester, il faut de l’énergie. Elle n’en a plus. « Au quotidien, je suis tout le temps dans la logistique, dans l’anticipation. Et pour le reste, c’est un combat permanent. Physiquement, matériellement, une inquiétude permanente… »

Alors qu’une famille sur trois est une famille monoparentale et qu’une grande majorité est « mono-maternelle », les spécificités de la situation des mères en solo peinent toujours à être reconnues et intégrées à des mesures concrètes pour les soulager. Notons toutefois, début avril, le relèvement de 1.800 à 2.200 euros du plafond salarial permettant de bénéficier du Service des créances alimentaires, le SECAL, qui sera d’application au 1er janvier 2020 (voir notre dossier du n° 219).

Je me disais : ils vont travailler avec le père, établir un programme avec lui, ou lui fixer des objectifs… Rien.

Lors de l’accouchement de son fils, Nathalie sollicite une protection à l’hôpital ; le père a débarqué, a menacé. « Mais j’ai dû faire des démarches, demander au service social ; il faut déjà être au courant de tes droits », remarque-t-elle. La suite ? Parcours de médiation, rencontre des enfants avec leur père dans un des quatre « Espace Rencontre » de Bruxelles. Mais il arrive que le père ne se présente pas. Au bout d’un moment, l’équipe de l’Espace Rencontre décide d’arrêter le processus, « alors que j’avais passé des heures en entretiens, réunions, à faire le point… Je me disais : ils vont travailler avec le père, établir un programme avec lui, ou lui fixer des objectifs… Rien. » Ces prérogatives n’incombent pas à cette structure.

© Paul-Henri Verlooy pour axelle magazine

Parcours de la combattante

Vient ensuite une menace de rapt parental. Et des coups. Nathalie dépose plainte. Classée sans suite. Conséquence : la médiation s’arrête. « La fin de l’Espace Rencontre, l’arrêt de la médiation, ça signifie la fin des solutions encadrées et sécurisées pour que les enfants voient leur père. Un vide juridique, où rien n’est initié. C’est encore à la mère de demander. » Demander quoi ? Elle ne sait pas. « Mon avocate m’a demandé ce que je voulais. Comment savoir, quand on ne connaît pas les différentes options ? Ce que ça coûte, en termes de temps, d’énergie, d’argent, de compréhension du cadre juridique, personne ne le comprend… »

Suite à la proposition de l’avocate, Nathalie demande l’autorité parentale exclusive, sans être sûre de l’obtenir. Elle souligne combien il lui a été « compliqué de prendre cette décision de couper ses enfants de leur père. Ça prend du temps de réaliser que, s’il ne se conduit pas d’une manière décente avec la mère, il ne le fera pas non plus avec les enfants. C’est compliqué, aussi, parce qu’il s’agit d’une mesure violente symboliquement. » Le parent dessaisi de son autorité parentale perd la possibilité de prendre une quelconque décision pour son enfant. « Je fais mon travail de maman, je ne peux pas faire celui du papa ; un long chemin à faire dans ma tête… J’ai monté tout un dossier et obtenu cette autorité parentale exclusive. C’est une victoire ambivalente : je suis protégée légalement, d’une part. Mais d’autre part, il a fallu m’accorder que ce n’est pas moi qui prive mes enfants de leur père, mais que c’est la Justice qui a estimé le père défaillant et l’a objectivé. C’est ce que je peux raconter à mes enfants aujourd’hui. Je peux aussi leur dire que leur père est libre, s’il en a le désir, de retourner au tribunal pour changer la situation. »

Si le père n’a pas envie de se pointer le samedi matin, il ne vient pas. La mère reste avec l’enfant qui attend dans les escaliers.

Rien n’est pensé pour les mères seules. « Tu te démerdes, tu pousses les portes que tu peux pousser. Avec ce que l’on sait : que la pauvreté touche plus les femmes, que la séparation entraîne leur paupérisation… On connaît l’isolement qu’induisent les grandes villes, on sait que ça peut mener à de la maltraitance, que les mères sont au bord ou en burn-out… On sait tout ça ! », s’indigne Nathalie, qui enchaîne sur le droit de visite. « Droit » ? Elle voudrait plutôt parler de « devoir » de visite. « Si le père n’a pas envie de se pointer le samedi matin, il ne vient pas. La mère reste avec l’enfant qui attend dans les escaliers. » Pour construire une relation avec un enfant, ajoute-t-elle encore, il faut passer du temps avec lui, sans quoi les liens ne se tissent pas.

« Demander de l’aide peut devenir un danger »

Je dois comprendre le discours de chaque institution, voir jusqu’où elle peut m’aider ou se retourner contre moi.

Pas de mesure proactive pour les mères, donc. À l’inverse, une accumulation de petites violences quotidiennes, dont la stigmatisation. « Il faut devoir convaincre que ça ne va pas. J’arrive à un niveau d’épuisement tel que je me sens absente, parfois. Je n’ai pas demandé à élever mes enfants seule, mais je n’accepte pas de ne pas être au cœur du processus, et c’est fatigant de devoir se battre sur tous les fronts. » Nathalie parle ici de la proposition d’une pédopsychiatre qu’elle est allée voir pour faire évaluer Eva. Résultats positifs, mais la mère s’effondre devant la professionnelle. Qui lui propose, pour la soulager… de placer les enfants pendant deux mois ! « Demander de l’aide peut devenir un danger. Je dois comprendre le discours de chaque institution, voir jusqu’où elle peut m’aider ou se retourner contre moi. » Ou alors, « accepter de façon passive le fonctionnement de l’institution, sans le remettre en question, sinon tu en es exclue. »

Son ex-mari suit un programme de médiation de dettes. La pension alimentaire, minimale, est versée, mais les frais extraordinaires ? Pour toutes les dépenses qui ne sont pas quotidiennes (dont le père est censé payer la moitié), le SECAL estime que leur caractère ponctuel rend la démarche trop compliquée. Que fait la mère ? Pendant les vacances d’été par exemple, elle doit payer des stages pour faire garder ses enfants, des centaines d’euros… Ce qui l’amène à évoquer une autre problématique, suite à l’hospitalisation récente de son fils : « Qu’est-ce que je fais d’Eva pendant que je m’occupe du second ? » Et que les jours de congé maladie ou pour « raisons impérieuses » sont épuisés ? Trop d’absences au travail, cela ravive une inquiétude de Nathalie : que se passerait-il si elle venait à perdre son boulot ?

Fondamentalement, « qu’est-ce qui est mis en place autour de chaque enfant, quel qu’il soit ? », demande Nathalie. Et concrètement, pour les mères ? Ne serait-ce qu’en termes d’accessibilité et de centralisation de l’information ? Alors que l’on n’a pas abordé l’accès aux crèches, ni au logement…

Interview de l’astronaute Claudie Haigneré : « Depuis l’espace, on prend conscience de la finitude des ressources de la Terre »

On la surnomme BAC+19. Claudie Haigneré est la première – et pour l’instant l’unique – femme française à avoir été dans l’espace. Elle joue un rôle majeur dans la recherche scientifique européenne en matière spatiale et plaide pour réconcilier les sciences et la culture. axelle a rencontré cette personnalité, également présidente d’Universcience, lors de sa proclamation au titre de docteure honoris causa de l’UCLouvain.

Première femme française astronaute, la médecin rhumatologue et docteure en neurosciences Claudie Haigneré a effectué en 1996 un vol à bord de la station orbitale russe Mir, puis, en 2001, un autre à bord de la Station spatiale internationale. De retour sur terre, elle s’engage en politique et intègre le gouvernement Raffarin pour deux mandats (2002-2005). Elle est aujourd’hui ambassadrice de l’Agence spatiale européenne où elle développe le projet de village humain sur la Lune. En février 2019, elle devient docteure honoris causa de l’UCLouvain. Rencontre.

Votre désir d’aller dans l’espace, c’était un rêve d’enfant ?

« C’est en partie un rêve d’enfant. En juillet 1969, j’avais douze ans, j’étais une petite fille émerveillée par le premier pas de l’homme sur la Lune. Cela a été un moment déclencheur : on se dit que, parfois, le rêve peut devenir réalité. Je suis devenue médecin, et c’est en exerçant mon métier à l’hôpital que je suis tombée sur un appel à candidatures du Centre national d’études spatiales. Cela a réveillé la petite lumière de mon rêve d’enfant. »

Trente ans plus tard, est-ce qu’on vit cela encore avec des yeux d’enfant quand, en tant qu’astronaute, on est témoin de la beauté de la Terre, mais peut-être aussi de sa dégradation ?

« Le jour J, au sommet de la fusée, je me suis rendu compte que la réalité était encore plus belle que mon rêve. Ça vous saute à la figure ! On voit aussi ce qu’on appelle le « overview effect« , c’est-à-dire au-delà de notre vue habituelle de terrien, avec l’horizon qui nous est accessible. On a sous les yeux, d’un seul coup, la planète et ses enjeux globaux : sa fragilité, sa beauté, la répartition des populations en bordure des continents, les glaciers, la pollution, les cyclones… On voit tous ces éléments dans une seule brassée de regard. Depuis l’espace, on prend conscience de la finitude des ressources de la Terre. Cela nous oblige à penser quelle est notre responsabilité et comment, collectivement et individuellement, on va comprendre et prendre soin de cette planète. Cette vision de la Terre, fragile et belle, nous interpelle. »

Vous étiez la seule femme à bord de la Station spatiale internationale lors de votre seconde mission. Qu’est-ce que cela vous a appris ?

« Le monde des astronautes est un milieu très masculin. J’ai été portée par ce rêve d’enfant, et quand je suis tombée sur cet appel à candidatures, je ne me suis pas posé la question du genre. Je me suis plutôt dit : « Pourquoi pas moi ? » Mais c’est vrai que, probablement comme davantage de femmes, j’ai eu besoin de me légitimer. J’étais médecin spécialiste, et puisque j’ai été recrutée comme spationaute scientifique, j’ai fait un DEA et une thèse en sciences après avoir été sélectionnée, ce que n’aurait peut-être pas fait un garçon. C’était important pour avoir confiance en moi… Je n’ai jamais vécu de moments particulièrement difficiles parce que j’étais une femme par rapport à un homme. Mais, lors de conférences, j’insiste toujours sur l’enrichissement de la diversité pour peu qu’elle soit inclusive. Il y a, je pense, aujourd’hui, sur les 557 astronautes, seulement 60 femmes. Il y a donc 10 % de femmes astronautes… mais aussi 10 % de candidates. Pourquoi y a-t-il seulement 10 % de jeunes femmes qui se sentent attirées par la candidature et cette aventure ? »

Comment encourager et attirer plus les filles dans ce monde de sciences et de technologies ?

« Je n’ai pas la réponse exclusive, mais il y a sûrement des représentations qui sont faussées, stéréotypées, des clichés à bouger sur les métiers « pour les garçons » et ceux « pour les filles ». Dans le monde du digital et du codage, il y a aussi seulement 10 % de femmes. Il y a sans doute un manque de modèles, de confiance en soi et une autolimitation plus sensible chez les jeunes filles que chez les jeunes garçons. Je joue volontiers ce rôle de modèle pour la science, pour parler de la vraie image du métier et l’incarner.
C’est aussi un métier exigeant, c’est toute une organisation de vie. Mais cela devrait l’être autant pour les garçons que pour les filles. Aujourd’hui, il y a la possibilité d’être accompagnée lors de la formation. Quand j’ai été à l’entraînement en Russie, à la Cité des étoiles, ma fille est venue avec moi alors qu’elle n’avait que trois semaines, et j’ai été épaulée… On ne peut pas réussir toute seule : il faut être entourée. Sans soutien, c’est très difficile. J’ai appris l’esprit d’équipe et l’entraide : on n’est pas toujours des superwomen ! »

En tant que présidente d’Universcience, qu’avez-vous mis en place pour plus de parité ?

« Nous avons été le premier établissement public culturel à signer une charte de la diversité, pour être attentif, à la fois, parmi les collaborateurs et les publics auxquels on s’adressait, à cette diversité. Par exemple, lors d’ateliers de codage, on avait un regard particulier sur l’objectif de la programmation afin d’inclure et d’intéresser des petites filles. Nous avons aussi fait faire des analyses genrées, par des chercheurs de l’École normale supérieure de Lyon, sur les expositions qu’on présentait à notre public. J’ai découvert que ce n’était pas si facile que cela, alors que pourtant mon conseil scientifique est strictement paritaire, que je suis une femme présidente et que j’ai une femme directrice des expositions. Par exemple, la voix « sachante » qui explique les éléments de l’exposition est souvent une voix d’homme, et la voix logistique qui vous dit « la suite de l’exposition se trouve en haut de l’escalier à votre droite » est une voix féminine. On connaît aussi tous cela sur le GPS ! Un autre aspect qui existe encore dans les expositions scientifiques, c’est la mention de l’homme qualifié par ses compétences et diplômes ; la femme reste anonyme. J’ai découvert que ce n’était pas si facile que cela de se déconstruire. Même en étant vigilant, on laisse encore passer des clichés et des stéréotypes. Cela nous a amenés à continuer à réfléchir pour rendre l’accès à la science mixte avec des outils inclusifs. »

États-Unis : les femmes dans l’enfer des opioïdes

Une épidémie d’overdoses d’antidouleurs touche les États-Unis depuis plusieurs années. Les femmes se retrouvent au cœur de la crise, moins nombreuses que les hommes, mais plus durement frappées. Reportage en Nouvelle-Angleterre, l’un des épicentres du phénomène, et réaction de Magali Crollard, psychologue et responsable du service parentalité du centre Alfa, service de santé mentale spécialisé dans le traitement, la prévention et la réduction des risques en matière d’assuétude à Liège.

« Je m’en souviens encore. J’étais dans la voiture de police, menottée, et je me demandais : Comment tout cela a-t-il pu arriver ? » Les yeux bleus s’embuent, la main manucurée vient tapoter la rangée de cils blonds maquillés d’azur, la bouche nacrée se tord pour réprimer un sanglot. Au-dessus d’un service à thé en porcelaine fleurie et de pâtisseries à la cannelle, Merredith Cunnif, contrite et encore stupéfaite, raconte sa descente aux enfers. La quadragénaire, célibataire et mère d’un adolescent, n’avait jamais pensé qu’un jour, son portrait, alors marqué et émacié, ferait la une des journaux locaux du Massachusetts. L’infirmière, qui a grandi dans les quartiers de la petite bourgeoisie catholique de Boston, ne s’est pas vue prendre cette voie, celle de l’addiction et des braquages.

Une décennie d’obsession

Aujourd’hui, elle se rappelle l’étincelle à l’origine du chaos. C’était il y a 16 ans, on venait de lui diagnostiquer une sclérose en plaques. Alors accablée de fatigue et percluse par les premiers symptômes de la maladie, elle avalait la première gélule d’opioïdes prescrite par son médecin de famille. Elle se souvient encore de l’effet foudroyant du cachet antidouleur : en un instant, la souffrance s’évanouit, les forces sont décuplées et un sentiment de toute-puissance submerge tout.

Cette première prise scelle les dix années suivantes. Une décennie d’obsession pour ces cachets, distribués trop abondamment par des médecins peu regardant·es. Dans l’État du Massachusetts, où les prescriptions médicales ne sont alors pas contrôlées, Merredith se lance dans un « doctor-shopping » effréné et multiplie les rendez-vous médicaux pour obtenir toujours plus d’ordonnances pour ces miraculeuses pilules…