Autisme au féminin : la grande inconnue

L’autisme est-il un trouble principalement masculin ? « C’est complètement faux », explique à axelle Flora Arrabito, de l’asbl Autisme en action. Ce qui est vrai, c’est que les femmes autistes sont sous-diagnostiquées. Et quand, parfois, un diagnostic arrive, il est très tard… Les femmes qui témoignent dans ce dossier ont donc vécu dans la souffrance, sans mots, sans explications sur ce qu’elles vivaient, développant des stratégies de camouflage dans une société sexiste où l’autisme, en particulier féminin, est encore mal connu.

L’autisme serait un trouble masculin. Les chiffres de la littérature scientifique sont sans appel : il y aurait 1 fille autiste pour 4 garçons. Ce ratio serait porté à 1 femme pour 9 hommes en ce qui concerne l’autisme sans déficience intellectuelle (comme le syndrome d’Asperger). « C’est complètement faux, réagit Flora Arrabito, de l’asbl Autisme en action. Les femmes autistes sont les reines du camouflage, c’est leur stratégie de survie. Elles sont des funambules qui marchent entre deux mondes. Tant qu’elles ne sont pas diagnostiquées, elles marchent constamment sur un fil. » Et ce diagnostic, pour nombre d’entre elles, est malheureusement tardif, ce qui n’est pas sans conséquence.

Sortir des idées reçues

Pour mieux comprendre, il faut sortir des clichés sur les autistes, car ceux (surtout) et celles (plus rarement) qui sont largement médiatisé·es et représenté·es dans les films vivent souvent avec un autisme présenté comme « lourd » : des personnes enfermées dans leur bulle qui ne parlent pas avec des mots, par exemple. Or, selon les expertes avec lesquelles nous avons échangé, l’autisme est un spectre large. « Je pense qu’il y a autant d’autismes que d’autistes », souligne Lucille (prénom d’emprunt), diagnostiquée tout récemment. Les personnes se situent à différents niveaux sur ce spectre, on parle donc de « trouble du spectre autistique » (TSA).

Dans la partie « modérée » du spectre se situent les autistes Asperger qui se caractérisent notamment par des difficultés dans les interactions sociales, associées à des intérêts ou comportements spécifiques. La jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg est devenue une figure médiatique de ce syndrome.

Problème : comme tout le reste de la médecine, les études sur le syndrome d’Asperger et sur l’autisme en général ont été faites principalement sur des hommes. En résulte un biais de genre qui est la cause du sous-diagnostic des femmes. Cela se passe exactement comme dans les cas des crises cardiaques dont les symptômes connus sont des symptômes masculins. Chez les hommes, une crise cardiaque se caractérise par une douleur au thorax et dans le bras gauche. Chez les femmes, il s’agit plus souvent de douleurs au ventre, de nausées et de fatigue. Les femmes ne développent donc pas les mêmes symptômes et ne peuvent pas être prises en charge de la même manière.

Un début de reconnaissance

Quelques spécificités féminines de l’autisme commencent à être connues. Les troubles du comportement alimentaire et plus précisément l’anorexie seraient corrélés à l’autisme, selon des spécialistes britanniques qui ont remarqué, dans une étude de 2013, que les adolescentes atteintes d’anorexie souffraient bien plus souvent de troubles autistiques que les filles de leur âge. Bonnie Auyeung, l’une des chercheuses, estime que la société repère d’abord l’anorexie mentale chez les adolescentes et que les médecins associent ensuite les autres troubles comportementaux à cette pathologie, alors qu’il ne s’agirait que de symptômes supplémentaires de l’autisme chez les femmes.

Être une femme autiste est également corrélé à un plus grand risque de subir des violences sexuelles. Une étude menée en France en 2019 a montré que 51 % des femmes autistes déclarent avoir subi un viol et 88 % une agression sexuelle. « Les personnes autistes sont davantage vulnérables aux violences, en général déjà, et aux violences sexuelles, explique à FranceTV Marie Rabatel, présidente de l’Association francophone des femmes autistes. On peut se retrouver dans des situations finalement dangereuses pour soi, sans se rendre compte qu’on est en danger. » Une situation dangereuse créée par les agresseurs qui profitent de la vulnérabilité accrue des femmes autistes.

Des troubles anxieux et dépressifs sont également remarqués, ces derniers pouvant être dus au manque de reconnaissance du trouble autistique et au manque de prise en charge. Ces différents symptômes peuvent différer d’une femme à l’autre.

Pour avoir un diagnostic définitif, il faut rencontrer des spécialistes. En Belgique, ce sont des centres de référence pour l’autisme qui s’en chargent. Il y en a plusieurs à Bruxelles, un à Mons et un autre à Liège. Si le processus est remboursé par la sécurité sociale, le temps d’attente, lui, est démesuré : il faut entre cinq et huit ans pour recevoir un diagnostic…

© Cécile Vanneste pour axelle magazine

Des femmes invisibles…

« C’est trop long. Alors, dans notre petite asbl, nous avons engagé des spécialistes de l’autisme qui sont des véritables Sherlock Holmes des signes féminins pour dépister les femmes autistes. Il faut savoir qu’on ne reçoit pas ce diagnostic dans une pochette surprise, il y a des tests à passer, des spécialistes à voir », explique Flora Arrabito.

L’asbl Autisme en action a également mis en place des groupes de parole en non-mixité. « On a eu besoin de rassembler les femmes entre elles, car elles ne ressemblent pas aux hommes autistes. On ne le voit pas au premier abord. Si on leur parle pendant une heure, alors on peut remarquer des signes. Je dirais que ce sont des femmes remarquables, bardées de diplômes, mais qui ne trouvent pas leur place dans la société. Elles subissent de graves discriminations au travail et dans leur vie privée », souligne l’experte.

Les femmes autistes sont les reines du camouflage, c’est leur stratégie de survie. Elles sont des funambules qui marchent entre deux mondes.

Comme elles ne ressemblent pas à l’image que la société se fait des autistes, et qu’elles subissent du sexisme, elles doivent bien souvent vivre dans le secret sous peine d’être critiquées. Bref, elles se camouflent. « Pour la plupart d’entre elles, la famille et les amis sont au courant mais surtout pas leur milieu de travail, indique Flora Arrabito. Une fois qu’elles sont diagnostiquées, on peut demander des aménagements au travail, c’est la loi. Mais on ne dit pas que c’est pour de l’autisme. On va préférer parler de troubles anxieux ou d’acouphènes auprès de l’employeur. On les accompagne dans ces démarches. Si elles disent qu’elles sont autistes leur travail va être mal interprété. Voyez comme Greta Thunberg a été attaquée, parce qu’elle est une femme, autiste et visible. J’aimerais passer un appel : si vous êtes une femme autiste et que tout se passe bien dans votre vie professionnelle, faites-moi signe. Car je n’en connais aucune. C’est plus facile pour les hommes, car on reconnaît leur trouble. Les femmes sont remises en question, même après l’établissement d’un diagnostic. Ça me révolte. »

… et des mères mal comprises

Flora Arrabito suit plusieurs mamans autistes à qui on a retiré leurs enfants. « Les interactions sociales sont compliquées avec l’autisme. Ce qu’elles trouvent normal, la société l’interprète comme de la maltraitance, alors que ce n’est pas le cas. Elles vont être considérées comme trop étouffantes ou au contraire comme donnant trop de liberté à leurs enfants. Une d’elles ne peut voir ses enfants qu’un jour par semaine, une demi-heure. Si on dit qu’elles sont autistes, cela va être pire. On suit aussi des mamans solos. Si les ex-compagnons apprennent leur trouble, ils peuvent s’en servir contre elles pour récupérer les enfants », explique-t-elle.

« C’est ce dont témoignent beaucoup de femmes autistes, moi y comprise : ces difficultés de vie, ce parcours compliqué, témoigne Lucille. À partir du lycée [elle a grandi en France, ndlr], j’avais des forts troubles anxieux, mais j’arrivais à les gérer, car on ne me sollicitait pas trop socialement. Quand je suis entrée à l’université, cela a été plus dur. Je me suis rendu compte que j’étais trop sollicitée, que je ne pourrais pas mener mes études et avoir une vie sociale en même temps, cela me demandait trop d’énergie. J’ai dû faire un choix. J’ai choisi mes études et je me suis fort renfermée sur moi-même. Mes angoisses ont augmenté. Pour pallier le stress, j’ai développé un intérêt très prenant pour un jeu de stratégie, le jeu de go. Mes angoisses sont devenues tellement graves que j’ai arrêté mes études à cause de l’épuisement. »

« Quelque chose coinçait »

Lucille rencontre un peu plus tard son conjoint, qui est belge : elle déménage dans notre pays. « D’un coup, c’est redevenu très stressant. Rien n’allait, ni ma recherche d’emploi, ni me faire des nouveaux amis, ni comprendre le système belge, les institutions… J’ai craqué et j’ai fait une dépression. Je suis retournée dans mon pays d’origine. C’est là que mon entourage a constaté que quelque chose coinçait. »

Quand j’ai été définitivement diagnostiquée, cela a été une libération. On mettait des mots sur ce que je vivais.

À l’époque, Lucille ne croit pas qu’elle est autiste : elle trouve ça « un peu exagéré ». « Mais je me retrouvais dans les témoignages, notamment dans celui de la Française Julie Dachez qui en parle publiquement dans des vidéos. Et puis, les signes ont commencé à s’amonceler, comme mon ouïe très fine par exemple. J’entends très fort les bruits autour de moi. J’ai du mal avec les appels téléphoniques aussi, c’est l’horreur. Comme le temps d’attente est très long dans les centres de diagnostic, je me suis tournée vers un cabinet privé. J’ai fini par recevoir un avis de suspicion d’autisme et ça a été un choc. Quand j’ai été définitivement diagnostiquée, cela a été une libération. Les professionnels de l’autisme me reconnaissent aussi. J’étais euphorique. On mettait des mots sur ce que je vivais. Des choses de mon enfance me sont revenues. Par exemple, j’avais une boîte avec des perles mais je ne me rappelle pas avoir fait un seul collier. Je triais juste les perles par couleur… Au cours de mon errance diagnostique, on m’a diagnostiqué, à raison, tout un tas de troubles : phobies d’impulsion, troubles anxieux, crises de panique, Trouble Anxieux Généralisé (TAG), dépression, phobie sociale… Ce sont en fait des « comorbidités » [maladies ou troubles associés à une maladie principale, ndlr] de l’autisme. Elles cachent fréquemment l’autisme, car elles sont plus visibles. »

La force des femmes autistes

Certaines femmes doivent donc atteindre 40, 50 ou encore 60 ans pour être diagnostiquées. « Une femme de 66 ans est venue à l’asbl. Elle avait vécu toute sa vie dans la souffrance. Et encore, elle doutait du fait d’être autiste ! », souligne Flora Arrabito, qui lance un cri d’alerte.

« Je pense que les femmes autistes en ont marre qu’on parle et qu’on prenne des décisions à leur place. Elles demandent la possibilité de trouver une place parmi les autres, dans le respect de leurs différences. Ce sont des femmes brillantes qui pourraient apporter beaucoup à la société, mais on se passe d’elles pour le moment. Je ne dis pas qu’elles sont mieux que les autres. Je dis qu’elles pensent et réfléchissent différemment, et que cela pourrait être utile. C’est leur grande force, de mettre le doigt sur les dysfonctionnements, les illogismes. C’est pour cela, d’après moi, que beaucoup d’entre elles se trouvent dans les milieux féministes ! » Clin d’œil assumé envers axelle et ses lectrices. Cet article est d’ailleurs issu d’un mail envoyé par Lucille à notre rédaction. La boucle est bouclée…

Le témoignage d’Elza (prénom modifié) : « Pouvoir tout apprendre »

« Être autiste Asperger, c’est voir des choses que les autres ne verront jamais, tous les petits détails qui font la différence et qui, mis bout à bout, constituent un puzzle si précis qu’il permet d’avoir une vision très nette de ce qui dysfonctionne, ou de ce qui reste à faire pour que ce soit parfait. C’est pouvoir tout apprendre, en autodidacte, dès l’instant où on le décide, au risque de vexer les spécialistes, parce qu’on va toujours au fond des choses.

© Cécile Vanneste pour axelle magazine

 

C’est pouvoir, au-delà des apparences, s’adresser à l’âme des inconnus et les surprendre en ne s’arrêtant pas à leur titre ou à leur fonction. C’est aussi éprouver tellement d’empathie devant la souffrance humaine, qu’on a les larmes aux yeux en écoutant une amie ou qu’on ne peut regarder les actualités sous peine de sombrer dans la dépression.

C’est faire ses courses le moins souvent possible et de façon méthodique, pour éviter de retourner au supermarché : les odeurs, les couleurs, les lumières, la sonorisation vulgaire, la disparité des gens, tout est disharmonieux et nous agresse de telle façon qu’il faudra méditer avant et après, ou aller se ressourcer en marchant dans la nature ou en écoutant Mozart.

C’est éviter les occasions sociales, parce qu’elles paraissent vaines, inauthentiques et inintéressantes. Parce qu’un mur invisible rend la communication malaisée avec le plus grand nombre, quand elle est fluide avec les autres personnes autistes. »

Le témoignage de Maud (prénom modifié) : « Mon incapacité à m’exprimer était comme une plaie abyssale, en permanence à vif »

« Diagnostiquée autiste Asperger sur le tard, l’année dernière, à 47 ans, cela a pu m’aider à reconstituer le puzzle de mon existence, de mon regard sur le monde, de mes questions sans réponse, de mon incompréhension et surtout de mon inadaptation et de mes difficultés d’intégration. Un long parcours de vie chaotique, une liste d’attente de trois ans, un suivi mis en place en urgence devant mes effondrements insurmontables avant de pouvoir enfin mieux comprendre qui je suis. Soulagement, je n’étais pas folle…

Je rencontre des problèmes de communication récurrents malgré tout ce que je mets en place, ces efforts qui me vident de mon énergie. Mais je n’ai que peu de bases, depuis aussi loin que je m’en souvienne, j’observe et recopie, je lis, je visionne et je calque, j’apprends de mes « erreurs » et du jugement des autres qui ont une intransigeance à mon encontre au-dessus de ce que vous pouvez imaginer. Car sortir de la norme rend les autres méfiants à mon égard. Je suis donc souvent jaugée et jugée, par mon attitude qualifiée de hautaine, mes questions qui dérangent, mes différences de compréhension verbale et corporelle qui auront souvent fait de moi la risée voire la victime.

Aujourd’hui je me sens en souffrance. Par exemple, j’ai un amoureux depuis bientôt trois mois. J’ai volontairement omis de lui dire que j’ai ce diagnostic. J’ai vécu le harcèlement scolaire, le harcèlement sur mon lieu de travail, on a largement profité de moi. Mon incapacité à m’exprimer était comme une plaie abyssale, en permanence à vif. Puisse un jour l’humanité être plus ouverte à toutes les différences, tous les handicaps y compris les handicaps invisibles. Car cela peut être votre voisin, votre sœur, votre collègue. La différence est une richesse et non une tare. »

Cyberviolences conjugales : la violence hors de contrôle

Les cyberviolences conjugales – violences exercées au moyen des nouvelles technologies et des réseaux sociaux – permettent aux conjoints ou ex d’exercer, voire d’élargir leur contrôle et leur domination sur  leurs victimes, sans parfois que celles-ci ne s’en rendent compte. Le phénomène se répand à mesure que les nouvelles technologies se développent, mais demeure méconnu et peu documenté. La (re)connaissance de cette forme de violence exercée majoritairement sur les femmes et les jeunes filles est pourtant indispensable pour détecter et prendre en charge les victimes.

Les cyberviolences conjugales sont définies par le Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE) – qui a consacré une étude à ce sujet en décembre dernier – comme « le contrôle, le harcèlement, la surveillance et la maltraitance d’une personne par son ou sa partenaire par le biais des nouvelles technologies et des médias sociaux. » Le CVFE remarque toutefois que des différences de définition existent entre chercheurs/euses, courants de pensée et intervenant·es de terrain.

Rarement un phénomène isolé

« Prises isolément, certaines formes de cyberviolences conjugales peuvent être banalisées – par exemple exiger de sa partenaire (ou ex) qu’elle soit joignable en permanence. Pourtant, ces cyberviolences, dans le cadre du couple ou après la séparation, sont rarement un phénomène isolé », souligne un rapport du centre français de ressources pour l’égalité femmes-hommes Hubertine Auclert, qui distingue violences « imposées » et « à l’insu », c’est-à-dire sans que la personne surveillée soit au courant.

Il s’agit d’une violence entre partenaires intimes facilitée par la technologie.

Le CVFE souligne aussi l’importance de « faire la distinction entre les comportements que la victime accepte volontairement (ex. montrer délibérément le contenu de son téléphone) et ceux qui lui sont imposés (ex. recevoir des messages toutes les heures quand elle sort). » Une distinction nécessaire tant en matière de prévention que de prise en charge.

Marion Ballout, auteure de l’analyse du CVFE écrite à partir de groupes de discussion de femmes victimes de ces violences, explique : « Une victime peut très bien accepter le comportement en début de relation, si par exemple elle considère que c’est une marque de confiance ou d’amour, puis le trouver très envahissant et violent au cours du temps, ou inversement. S’intéresser à cela donne des indices quant à l’intervention à mener auprès d’elle. »

© Candela Sierra pour axelle magazine

Absentes des lois

Les violences en ligne entre (ex-)partenaires sont un phénomène grave, et répandu, dont les conséquences sur les victimes ne sont pas moins lourdes que pour les violences du monde réel. Et pourtant, elles demeurent peu évoquées… et peu encadrées. « Aucune notion de cyberviolence conjugale n’est présente dans la loi. […] Si le cyberharcèlement est reconnu, le fait que les violences soient perpétrées par le ou la partenaire n’a aucune influence sur la gravité des comportements, et donc sur la sanction », indique le CVFE.

Certaines formes de cyberviolences conjugales peuvent être banalisées. Pourtant, ces cyberviolences, dans le cadre du couple ou après la séparation, sont rarement un phénomène isolé.

Le cyberharcèlement, la cyberviolence – sans distinction de genre et ciblant surtout les ados –, on en parle depuis plusieurs années en Belgique et en Europe. Du cybersexisme aussi (voir axelle n° 183). En Région bruxelloise, le premier Plan de lutte contre les violences faites aux femmes pour 2020-2024, adopté ce 16 juillet, ne mentionne pas spécifiquement les cyberviolences conjugales. Seule la « cybercriminalité » y est évoquée, décrite comme « les propos sexistes et le harcèlement sexuel via les réseaux sociaux ou le web en général ». Le plan prévoit d’ailleurs à destination des services de police la mise en place d’un module de formation « cybersexisme », visant à mieux prendre en charge les plaintes pour cybercriminalité dans les commissariats.

Un rapport sur la cyberviolence réalisé en 2017 par l’Institut européen pour l’égalité de genre souligne le peu de données existantes à l’échelle de l’UE sur l’impact de la cyberviolence à l’encontre des femmes et des filles. Sans parler spécifiquement de cyberviolence conjugale, ce rapport insiste sur le risque de dissocier la cyberviolence de la violence pratiquée dans le « monde réel » : « Il serait plus adapté de considérer la cyberviolence comme un prolongement de la violence hors ligne. Par exemple, la traque furtive en ligne par un partenaire ou par un ancien partenaire s’organise de manière similaire à une traque hors ligne. Il s’agit donc d’une violence entre partenaires intimes simplement facilitée par la technologie. »

Vers une meilleure reconnaissance ?

En France, contrairement à la Belgique, les cyberviolences conjugales ont fait leur entrée dans la loi. Le Sénat a adopté au début de l’été une proposition de loi portant sur les violences conjugales. Elle réprime la géolocalisation d’une personne sans son consentement et crée une circonstance aggravante en cas de violation du secret des correspondances par un·e conjoint·e ou ex-conjoint·e, pour mieux lutter contre les « cyberviolences conjugales ».

Les cyberviolences conjugales ont aussi été reconnues en février dernier dans un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). L’affaire, basée en Roumanie, concernait une femme qui avait demandé une perquisition électronique de l’ordinateur de la famille, affirmant que son mari avait abusivement consulté ses comptes électroniques. La requête avait été rejetée par la Justice roumaine, au motif qu’il n’y avait pas de lien avec la violence domestique, objet de l’enquête. La CEDH a, quant à elle, souligné que « la cyberviolence est actuellement reconnue comme un aspect de la violence à l’encontre des femmes et des filles et peut se présenter sous diverses formes, dont les violations informatiques de la vie privée, l’intrusion dans l’ordinateur de la victime et la prise, le partage et la manipulation des données et des images, y compris des données intimes. Des actes tels que surveiller, accéder à ou sauvegarder la correspondance du conjoint doivent être pris en compte par les autorités qui enquêtent sur des faits de violence domestique. »

Les outils numériques, de nouveaux moyens pour surveiller et contrôler

Marine Périn, journaliste et féministe française, créatrice de la chaîne YouTube « Marinette – Femmes et féminisme » et porte-parole de Prenons la Une (un collectif de journalistes féministes) a réalisé le documentaire « Traquées sur les cyberviolences conjugales ». Quatre femmes, qui s’en sont sorties, témoignent des cyberviolences subies.
Propos recueillis par Manon Legrand

Marine Périn / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)

Vous avez décidé de faire ce documentaire à un moment où on parlait très peu de ce sujet… D’où vous est venue cette idée ?

« J’ai découvert ce sujet en 2018, via le centre Hubertine Auclert qui réalisait une recherche-action sur les cyberviolences conjugales. Le centre a interrogé près de 300 femmes victimes de violences conjugales : 9 femmes interrogées sur 10  avaient subi au moins une forme de cyberviolence conjugale. J’ai découvert des moyens de surveillance, comme l’utilisation de logiciels de maison connectée, auxquels je n’aurais jamais pensé. J’ai eu envie de creuser ce sujet méconnu.
Les outils numériques sont de nouveaux moyens très accessibles donnés aux auteurs de violences conjugales pour surveiller et contrôler leur partenaire. Cela peut donc entraîner de nouvelles formes de violences ou renforcer des violences physiques, sexuelles ou psychologiques au sein du couple. Les cyberviolences font partie du mécanisme global des violences conjugales. »

Votre documentaire révèle aussi l’existence des cyberviolences administratives. Qu’est-ce que cela recouvre ?

« Les outils numériques permettent de réduire l’autonomie financière des femmes ou de s’immiscer dans leurs démarches administratives, même après la séparation. Il peut s’agir, par exemple, de changer les mots de passe des comptes bancaires, ou des données administratives relatives à l’octroi d’allocations sociales. Résultat, les femmes perdent des droits, voient leur compte en banque vidé… »

Ces violences administratives sont très sournoises car elles sont rarement identifiées…

« Les personnes qui les subissent ne s’en rendent pas toujours compte. D’autant qu’elles touchent des femmes qui sont particulièrement vulnérables, qui sont emprisonnées dans leur relation ; certaines ne parlent pas français. Ces cas de violences ne me sont d’ailleurs pas revenus directement, mais par des travailleuses sociales. Marine, la travailleuse sociale que j’interviewe dans le documentaire, a pris l’habitude de creuser cette question avec les femmes qu’elle suit, leur conseille de changer leurs mots de passe, etc. Ce n’est pas le cas de tous les professionnels. »

On sait bien sûr que les violences conjugales aboutissent rarement à des condamnations. C’est encore pire pour les cyberviolences, davantage minimisées par la police.

Les outils numériques rendent possible un contrôle à distance et sans interruption, y compris après la séparation.

« En effet, cela engendre des dégâts psychologiques énormes, y compris après la séparation. Valentine, dans mon documentaire, se sent « hantée ». On voit aussi que cette surveillance post-séparation passe parfois par les enfants. Les anciens conjoints violents offrent une tablette aux enfants pour géolocaliser les mères. Cela pose la question de leur protection : des femmes qui fuient le domicile conjugal peuvent être retrouvées par leur conjoint ou ex. »

Les cyberviolences conjugales sont aussi difficiles à punir…

« On sait bien sûr que les violences conjugales aboutissent rarement à des condamnations. C’est encore pire pour les cyberviolences, davantage minimisées par la police. Les cyberviolences conjugales correspondent à un éventail de délits répartis au fil du Code pénal. Par exemple, exiger de lire des messages de sa partenaire (ou ex) constitue une violation du « secret de correspondance ». Mais dans la recherche du centre Hubertine Auclert, 67 % des femmes victimes de cyberviolences conjugales ont le plus souvent vu la plainte être classée sans suite dans leur procédure au pénal ou faire l’objet d’alternatives aux poursuites – ce qui revient à considérer que ces violences seraient moins « graves ». C’est un point important : il n’existe non seulement pas de circonstance aggravante, mais plutôt le contraire. Exemple : on ne prend pas en compte un téléphone volé entre conjoints, au nom du partage des biens… »

Les outils numériques sont aussi des outils d’émancipation pour les femmes.

« Absolument, l’idée n’est pas de dire qu’il faut s’éloigner des nouvelles technologies. L’une des femmes qui témoigne dans le film m’a d’ailleurs confié qu’elle s’en était sortie car elle a reconnu des mécanismes de violence conjugale dans une vidéo que j’avais faite. Elle a tenu à participer au documentaire, pour pouvoir informer à son tour d’autres femmes. »

Le féminisme rom : un combat aux multiples facettes

Diseuse de bonne aventure, séductrice aux longs jupons, mère et épouse opprimée ou mendiante dans le métro… Au fil des siècles, la figure de la femme rom s’est construite dans l’imaginaire populaire autour d’une série de stéréotypes qui continuent à être largement véhiculés par les médias. Quant aux mouvements féministes roms, apparus dès les années 1990 à travers l’Europe, ils restent les grands oubliés du féminisme « dominant », qui tend à voir les femmes roms comme les victimes passives d’une oppression patriarcale inhérente à leur culture. Ces dernières ont cependant de nombreuses choses à dire et n’ont pas attendu la permission pour prendre la parole : petit coup de projecteur sur leur combat, de Bucarest à New York, en passant par Bruxelles.

Dès le 18e siècle, les anthropologues européens s’intéressent aux Roms sous le prisme de l’expérience masculine : les récits qu’ils publient évoquent la culture, le mode de vie et les traditions de la communauté… Quant aux femmes, si elles restent source infinie de fantasmes, elles y sont généralement décrites comme des ombres marginales et silencieuses. La production scientifique de cette époque entérine une image « double face » de « la » femme rom : d’un côté, femme soumise et opprimée ; de l’autre, vagabonde, exotique et érotique. Pour Jessica Reidy, autrice et militante new-yorkaise d’origine sinti, ces clichés impactent encore aujourd’hui la vie des femmes roms : « Un peu comme les Amérindiennes en Amérique du Nord, les femmes roms courent plus de risques que les femmes blanches d’être exploitées sexuellement ou de « disparaître » dans la nature. J’ai moi-même été agressée sexuellement, ici aux États-Unis, après que l’on a découvert mon ethnicité… »

Sur plusieurs fronts

Violences sexuelles, manque d’accès à l’éducation formelle, mariages précoces, stérilisations forcées… Les femmes roms se battent sur plusieurs fronts. À travers l’Europe, elles ont fondé au fil du temps de petites associations de terrain telles que Drom Kotar Mestipen en Espagne, E-Romnja en Roumanie ou le Gypsy, Roma & Traveller Women’s Empowerment Network en Grande-Bretagne. Souvent peu financées, ces structures opèrent cependant de petits miracles au quotidien : soutien juridique et administratif, manifestations, organisation d’ateliers d’éducation permanente et de formation professionnelle… Ces espaces sont vecteurs d’inclusion sociale pour des femmes qui figurent généralement peu à l’agenda des politiques gouvernementales.

Le mot ne fait pas la femme : « maternelle », naturellement ?

Maternelle : « Qui a le comportement, joue le rôle d’une mère », selon le Robert. Qualité attendue des femmes, qui s’exerce en faisant des enfants ou en prenant soin de leur entourage. Pourtant, la qualité maternelle n’est ni spontanée, ni naturelle. Mais il y a peu de place pour les femmes qui ne se découvrent pas cette fibre instantanément ou s’en éloignent carrément : elles sont coincées entre pressions, isolement ou monstruosité.

La « charge maternelle », c’est cette charge qui pèse sur toutes les femmes : peu importe qu’elles aient des enfants ou non. Ce terme a été élaboré et nourri de centaines de témoignages par Fiona Schmidt, journaliste et féministe, sur son compte Instagram « Bordel de mères » (@bordel.de.meres).

La charge maternelle, l’inévitable

Fiona Schmidt ne veut pas d’enfants, depuis longtemps, et vit les remarques incessantes de la société sur ce choix qui n’est pas encore accepté. En créant un espace de partage autour de la maternité, via son expérience de « no kids », elle se rend vite compte que « ces injonctions concernant la maternité ne pèsent pas uniquement sur les femmes qui ne veulent pas d’enfants. Elles pèsent également sur les femmes qui ne peuvent pas en avoir « naturellement », les femmes qui ont recours à l’aide médicale à la procréation, les femmes qui veulent faire un enfant seule, les femmes homosexuelles – qu’elles soient en couple ou pas –, les mères célibataires, les femmes qui n’ont qu’un·e seul·e enfant (gâté·e, forcément…), les femmes qui en ont cinq (négligé·es, fatalement…), les femmes qui ont avorté, les femmes qui ont des enfants avant 25 ans, les femmes qui en ont après 40, les mères au foyer, les mères qui travaillent (toujours trop), les mères qui regrettent de l’être, les mères qui ont plus d’affinités avec l’un de leurs enfants, les mères qui n’ont aucune affinité avec aucun de leurs enfants, et puis toutes les autres… »

La charge maternelle, c’est la pression autour de la maternité et de la  « bonne » maternité. Elle relie les femmes entre elles, qu’elles soient sans enfants, belles-mères, meurtries par une fausse couche, qu’elles aient aimé ou non leur bébé au premier regard. Une fois définie ainsi, la charge maternelle peut potentiellement favoriser les solidarités entre femmes. C’est en tout cas ce que la journaliste tente de maintenir sur son compte où se côtoient des expériences très diverses : une bulle de bienveillance dans un océan de concurrence maternelle. Et c’est ce qu’elle souhaite à nouveau, à la sortie de son livre Lâchez-nous l’utérus ! En finir avec la charge maternelle : « On devrait toutes collectivement, mère ou pas mère, la dénoncer […]. Il faudrait pouvoir partager son expérience, quelle qu’elle soit. Mais pour la partager, il faudrait aussi pouvoir écouter celle des autres et sans jugement. »

 La naissance de la mère, l’impensée

À propos de la maternité, s’il y a bien quelque chose qu’on tait, dans notre société, c’est la naissance… de la mère… 

L’écriture inclusive, entre passions et crispations : entretien avec Laurence Rosier

Est-ce lié à la rentrée scolaire ? En tout cas, l’écriture inclusive fait couler beaucoup d’encre depuis début septembre. En France, des linguistes se répondent par tribunes interposées, tandis qu’en Belgique la Direction de la langue française de la Fédération Wallonie-Bruxelles sort le guide Inclure sans exclure. Les bonnes pratiques de rédaction inclusive rédigé par les linguistes belges Anne Dister et Marie-Louise Moreau. Après lecture attentive du guide, la rédaction d’axelle, qui pratique l’écriture inclusive depuis plusieurs années, s’est sentie perplexe et a souhaité connaître le point de vue de la linguiste Laurence Rosier.

Ces derniers jours, l’écriture inclusive fait beaucoup parler d’elle. Le 18 septembre, une tribune parue sur le site de Marianne et signée par 32 linguistes, dont la Belge Anne Dister, tire à boulets rouges sur cette pratique qui relève « d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. » En réponse, 65 linguistes, parmi lesquel·les Laurence Rosier, signent le 26 septembre sur le site de Mediapart un texte qui s’étonne de cette « crispation obsessionnelle sur les abréviations utilisant des points médians », regrette la « vision rabougrie » que ces 32 signataires donnent de leur discipline et invite surtout à « envisager une réforme et une rationalisation de l’orthographe ».

Si le sujet oppose les expert·es, il divise aussi l’opinion. C’est pourquoi, la Direction de la langue française de la Fédération Wallonie-Bruxelles a souhaité publier un guide Inclure sans exclure. Les bonnes pratiques de rédaction inclusive, et en a confié la rédaction à deux expertes, Anne Dister et Marie-Louise Moreau, « deux linguistes reconnues et ferventes défenseuses de la féminisation, nous explique Laurence Rosier. Elles sont notamment les autrices de Féminiser ? Vraiment pas sorcier ! Une partie de leurs réflexions proposées s’est élaborée à l’occasion du travail réalisé par le Conseil supérieur de la langue française, et plus particulièrement de la commission « Féminisation », dont Marie-Louise Moreau assura la présidence, et aux travaux de laquelle participa également Anne Dister. »

« Inclure sans exclure. Les bonnes pratiques de rédaction inclusive »

Comprenant quatre parties, la brochure explique d’abord longuement « comment fonctionne le genre en français », puis expose sommairement les pratiques alternatives – c’est-à-dire ce qu’on appelle communément l’écriture inclusive – et les objectifs qu’elles poursuivent. Dans une troisième partie, les autrices abordent les « difficultés des pratiques alternatives » avant de conclure sur une série de recommandations pour « pratiquer une langue vraiment inclusive, accessible, sans altérer la lisibilité des textes et sans contrevenir au fonctionnement de la langue française. » Une chose est sûre, cette publication ne fera pas consensus…

Dans la première partie du guide, les linguistes Anne Dister et Marie-Louise Moreau expliquent que la langue française n’est pas sexiste et que le masculin « fonctionne avec deux valeurs, l’une « mâle » et l’autre « mixte » ». Le masculin est donc la forme inclusive et non marquée (contrairement au féminin) et cela « ne doit pas être considéré comme nécessairement problématique ». Qu’en pensez-vous ?

Laurence Rosier D.R.

« C’est intéressant cette évolution du vocabulaire utilisé : au début des polémiques en 2017, les opposant.es à l’écriture inclusive partaient de la position de l’existence d’un neutre en français, maintenant on dit que le masculin est mixte. Est-ce parce que la neutralisation est revendiquée par les partisan.es de l’écriture inclusive ? Quant à la notion de mixité, on sait aussi qu’elle renvoie à de l’extra-linguistique féministe (les réunions non mixtes) : dans ce débat, les mots de la grammaire en évoquent d’autres, plus politiques…
Maintenant, quand on se réfère à des études en psychologie cognitive, on réalise qu’elles remettent en question cette perception d’un masculin qui ne serait pas identifié comme « mâle ». Les études expérimentales montrent que la composante spécifique masculine reste, même dans les emplois génériques. À cet égard, l’article Le masculin et ses multiples sens : Un problème pour notre cerveau… et notre société est intéressant. Il explique : « L’utilisation dite générique de la forme grammaticale masculine en français et plus généralement dans les langues indo-européennes, comme par exemple le terme « les étudiants » pour désigner un groupe mixte, dénote une forme certaine d’androcentrisme. Tout d’abord, elle nous contraint à percevoir le monde au travers d’un prisme masculin. Ensuite, elle induit des représentations mentales biaisées, favorables aux hommes. Finalement, elle représente une asymétrie linguistique profonde, du fait que la forme masculine est associée à plusieurs sens possibles, alors que la forme féminine n’en a qu’un seul. » Je propose cet extrait, non pas pour dire : c’est cela qu’il faut penser, mais il faut prendre ces études en compte dans la réflexion. »

Vouloir visibiliser le féminin, notamment via le point médian, est-ce faire preuve, comme l’écrivent les autrices, « d’une lecture idéologique de la grammaire » ?

« Qu’est-ce qu’une lecture idéologique ? Une lecture critique ? Le linguiste est aussi toujours un homme, une femme, une personne non binaire… À chaque fois que le terme idéologique est utilisé, c’est pour défendre l’usage masculin… »

Par rapport à l’accord au masculin, les deux spécialistes écrivent : « Une idée fausse circule dans des ouvrages, des articles, des conférences, sur des sites… Elle prétend que l’accord au masculin aurait été imposé par des grammairiens machistes, au 17e siècle. » Quel est votre point de vue à ce sujet ?

« Le 17e siècle nous montre des figures de femmes qui commencent à s’approprier des bastions détenus par les hommes, que ce soit par la préciosité (donc la littérature) ou par la galanterie. L’adjectif « galant », à l’époque, s’applique à des romans, de la poésie… et les femmes jouent un rôle pour devenir des autrices, des intellectuelles, dont la fameuse Mademoiselle de Scudéry. Mais ce siècle raille aussi les femmes qui ont une réflexion et des pratiques de langue différentes. Si Molière se moque des femmes savantes et des précieuses ridicules, c’est parce qu’un mouvement s’est amorcé contre la grossièreté, par exemple. L’histoire, c’est aussi une lecture de l’histoire. D’ailleurs, Anne Dister et Marie-Louise Moreau relativisent l’imposition de l’accord au masculin tout en disant que les grammairiens ne faisaient que décrire les usages de l’époque. Or, on ne possède que des textes écrits, donc de personnes lettrées et appartenant au cercle de ceux qui décident de la langue. Quand on cite Madame de Sévigné qui, dans un mot resté célèbre, répond à un ami lui demandant si elle est enrhumée : « oui je la suis », reflète-t-elle l’usage général, un usage « de la cour » ou bien fait-elle un usage transgressif, un « bon mot féministe » ? »

Les deux linguistes affirment : « Quand on décline systématiquement les mots au masculin et au féminin pour les ensembles mixtes, on remet constamment à l’esprit la différenciation sexuelle dans l’espèce humaine […], avec une redondance qui nuit à une communication claire. » Que pensez-vous de cet argument ?

« Une communication claire, c’est aussi celle qui s’adapte au contexte, qui propose des possibilités selon les endroits où l’on s’exprime. On entend depuis quelques mois à la radio, auditeurs/auditrices, tous et toutes, etc. Et pourtant le temps est compté à la radio. C’est donc paradoxal de préconiser le féminin systématique pour les noms de fonction et de métier et dénoncer cet usage ailleurs. Là, on a quand même une prise de position idéologique : « mettre constamment à l’esprit la différenciation sexuelle »… Ce que les personnes travaillant sur le genre reformulent comme « mettre les lunettes du genre ». Donc, il y a un usage militant mais qui n’est pas contraire aux règles de la langue. Et ces doublons, on les retrouve d’ailleurs dans un grand nombre de textes et de discours depuis des siècles.

Il faut continuer la réflexion, l’échange, l’examen et le respect des usages diversifiés. Ne pas négliger non plus qu’il s’agit d’une réflexion largement politique et pas uniquement linguistique.

Si je peux entendre les problèmes posés par l’usage du point médian, je trouve que ce qu’on nomme la double flexion [c’est-à-dire décliner à la fois au féminin et au masculin, comme lecteur, lectrice, ndlr] ne nuit pas. Cela permet des appropriations citoyennes, comme par exemple user du féminin générique [c’est-à-dire utiliser la forme féminine pour désigner un groupe composé uniquement ou presque exclusivement de femmes, ndlr], ce qui n’est jamais envisagé par les autrices du guide, alors que les doublons pour les hommes minoritaires, elles les recommandent : c’est inverser totalement le sens d’inclusif [en effet, elles préconisent quand on se réfère « à des ensembles où les hommes sont minoritaires », de dédoubler la dénomination, comme les accueillantes et les accueillants d’enfants, tandis que de manière générale elles déconseillent les dédoublements, ndlr]. Par ailleurs, il est facile, dans des assemblées, de s’adresser aux personnes en usant du pronom « vous » et des formulations neutres. »

Anne Dister et Marie-Louise Moreau s’accordent également pour dire que la formulation utilisée par certains grammairiens du 17e siècle « Le masculin l’emporte sur le féminin » est malencontreuse. Mais pour elles, c’est la formulation de la règle qu’il convient de changer et non la règle elle-même… Êtes-vous de cet avis ?

« Là, on touche un problème de fond. J’ai signé à l’époque (2017) une tribune pour ne plus enseigner cette règle. Il y avait aussi une urgence à dire, au-delà, qu’on pouvait modifier la grammaire et lutter contre les stéréotypes de genre à l’école. Je n’ai pas encore eu le temps de réfléchir à toutes les implications que donnerait une reformulation de la règle et une application « égalitaire ». C’est là aussi que les problèmes de lisibilité se posent davantage. Si je considère le masculin comme générique, je vais écrire : les rédacteurs sont priés de sortir, alors qu’en inclusif, ce sera plus complexe, par exemple, les rédacteur.trices sont prié.es… On voit que le problème n’est pas seulement au niveau des mots mais de l’accord. Je pense qu’il faut réfléchir de façon commune à l’inclusion et à la réforme de l’orthographe, sans injonction : ce qu’il faut faire/ ce qu’il faut ne pas faire. Ça sonne comme les guides de bon usage à l’ancienne… prescriptif et proscriptif. »

Un autre point défendu par les linguistes est de dire que l’écriture alternative est réservée « à une certaine élite, dotée de capacités rédactionnelles au-dessus de la moyenne ». Cette pratique irait même jusqu’à exclure une partie de la population… N’y a-t-il pas une dérive qui consisterait à instrumentaliser certaines personnes pour déconseiller l’usage de la « pratique alternative » ? Je pense notamment aux personnes non binaires ou celles « confrontées à certains handicaps »…

« Oui, on parle au nom des personnes dyslexiques, à besoins spécifiques, etc., comme si la complexité ne leur était pas accessible… Un de mes collègues handicapés vient de répondre à un détracteur de « l’écriture barbare » en précisant qu’il en était un fervent défenseur et qu’il possédait le libre arbitre de décider de ses propres engagements. Le guide évoque peu les personnes non binaires, leurs propositions terminologiques sont plus que rapidement mentionnées (de nouveaux pronoms par exemple comme « iel » ou « al »). La conception du genre sur laquelle s’appuie la brochure est très binaire, contrairement aux pensées scientifiques dans le domaine des études de genre… Bien sûr, amener à penser autrement génère une mobilisation cognitive plus forte, mais quand j’entends des formatrices en alphabétisation parler de ces sujets à des publics défavorisés, cela agit comme levier pour dénoncer des inégalités. Traiter les personnes comme des personnes capables de réflexions et de complexité me semble toujours plus respectueux et bénéfique. »

Anne Dister et Marie-Louise Moreau affirment aussi que « les pratiques d’écriture alternative jettent le trouble dans l’apprentissage » et qu’elles risqueraient de « désorienter tant les petites filles que les petits garçons dans l’acquisition des normes orthographiques ». Pour elles, les procédés abréviatifs (avec points médians, tirets…) sont à éviter, car ils entraînent des difficultés de décodage et créent « des formes inexistantes en français, à cause notamment des problèmes d’accent ou des changements de finale. » Partagez-vous ce point de vue ?

« Je dirais que les enfants sont sans doute depuis longtemps perturbés par l’apprentissage d’une grammaire abstraite, qui ne leur parle pas, tout simplement parce qu’il faudrait faire de la grammaire beaucoup plus tard pour développer à l’adolescence une appropriation citoyenne de la langue et des effets produits de discours. Ou peut-être ne sont-ils pas perturbés… C’est la grammaire, on apprend les règles et puis il y a la vie. Mais à nouveau, des études montrent que dénoncer les stéréotypes sexistes en mettant en avant les formes féminines pour l’accès aux professions, dégenrer les histoires de rose et de bleu qui continuent de circuler dans la société, proposer des approches ludiques pour développer aussi un rapport à la langue et à la grammaire qui ne soit pas que prescriptif, tout cela permet de déconstruire… Aujourd’hui, les jeunes sont habitués à des formes polysémiotiques de communication (avec des émoticônes…), des parlers qui mêlent mots français, anglais, arabes, etc. On rejoint là à nouveau un marronnier du rapport entre les changements de langue et l’enseignement, comme si celui-ci ne pouvait pas intégrer les notions de variété et de variation, centrales dans les travaux sociolinguistiques. »

Pour les métiers, Anne Dister et Marie-Louise Moreau prônent sans réserve l’utilisation des formes féminines… Mais n’est-ce pas une recommandation « élémentaire » qui ne risque pas, pour reprendre les mots d’Éliane Viennot, « de faire mal au patriarcat » ?

« Il y a encore des résistances à la seule féminisation, c’est aussi ce qu’ont révélé les débats autour de l’écriture inclusive : on entend toujours les mêmes stéréotypes de la laideur du mot « écrivaine ». Une directrice du CNRS me disait encore récemment qu’elle était « directeur », refusant encore la féminisation.
Je reprendrais une phrase que les autrices de la brochure avaient mise au début de leur guide de féminisation, il s’agit d’une citation datant du milieu du 20e siècle, des linguistes et historiens de la langue Brunot et Bruneau, à propos de la féminisation : « Il est probable que l’usage règlera ce que les grammairiens n’osent pas décider. » Ici, dans le cas qui nous occupe, on dirait que face à un certain usage, les grammairien.nes veulent contrecarrer des usages qui témoignent pourtant d’un bienheureux intérêt et d’une conscience politique bienvenue en matière de politique linguistique. Il faut continuer la réflexion, l’échange, l’examen et le respect des usages diversifiés. C’est aussi notre boulot de linguistes, pas d’avoir raison dans un débat qui mérite des approches nuancées, mais d’être à l’écoute des un.es et des autres. Ne pas négliger non plus qu’il s’agit d’une réflexion largement politique et pas uniquement linguistique. »