Le kamong (village) Hilia est encastré entre les sommets brumeux du centre de Sumatra, sur les flancs fertiles, volcaniques, de la capitale régionale, Bukittinggi, perchée à 930 mètres d’altitude. Nous sommes à quelques dizaines de kilomètres au sud de l’équateur, dans le centre de l’île indonésienne de Sumatra et la voiture longe cocotiers, jaquiers, avocatiers. Des chapeaux de paille triangulaires émergent entre les lignes vertes que dessinent les rizières. Les toits traditionnels minangkabau, noirs ou rouges avec les bords latéraux qui pointent vers le ciel, dépassent de la verdure. Nous nous arrêtons devant la grande maison de la famille de Rarmah Mul Yani, dite Mul.
« La mère véritable »
Mul a 33 ans. Elle a grandi avec deux sœurs et quatre frères dans cette confortable maison. Elle vit maintenant à Padang, une grande ville sur la côte occidentale de Sumatra, à un peu plus de 3 heures de routes embouteillées de Bukittinggi, avec son mari et ses deux filles, âgées de 9 et 6 ans. Elle a suivi des études supérieures en informatique mais elle n’a pas d’emploi salarié : elle fait un peu de couture chez elle et anime des cérémonies de mariage. Demain, en cette mi-août, à titre bénévole, elle sera modératrice d’un événement traditionnel qui réunira la communauté Minangkabau, groupe ethnique musulman où la transmission du nom et des biens se fait de mère en fille : le limpapeh (« événement ») Bundo Kandouan (« la mère véritable »).

Rahmi, la sœur de Mul, a préparé des vêtements de cérémonie. Elle vit chez ses parents avec son mari et ses deux enfants, mais comme elle est la cadette, la maison ne lui reviendra pas : au décès de leur mère, ce sera la sœur aînée, Desi, propriétaire du taco (petite épicerie) devant la maison, qui deviendra propriétaire, en vertu du système de transmission matrilinéaire minangkabau. « Comme Desi a les moyens, elle a acheté une maison avec son mari : ici, un homme qui se marie part vivre chez ses beaux-parents s’il a peu de revenus, ou peut se permettre un logement avec sa femme s’il gagne bien sa vie », explique Déri, un ami de la famille.
Déri, 34 ans, vit lui aussi à Padang, où il gagne sa vie comme chauffeur tout en finissant une licence en sociologie. Il compte arrêter l’université, où les enseignements sont trop chers et sans apprentissage de terrain, explique-t-il, pour suivre des cours d’anglais : il voudrait devenir guide et introduire les touristes à la culture minangkabau. « Dans la logique minangkabau, on privilégie la construction d’un futur pour les femmes. Chez nous, c’est les femmes d’abord. » Pendant qu’il parle, les hommes assis en cercle sur le tapis boivent une infusion de feuilles qu’ils appellent le café traditionnel tandis que les femmes se sont éclipsées pour préparer ensemble le repas qui sera pris en commun demain après l’événement. « Les femmes ont plus besoin de protection que les hommes, qui sont forts, détaille Déri. Nous respectons les femmes et nous les protégeons. »
De quoi les femmes auraient-elles besoin d’être protégées ? « La maison, les terres, tout va aux femmes, pour qu’elles ne manquent de rien », développe Déri. Mais les hommes endossent aussi un rôle de contrôle de leur moralité. La banderole de la cérémonie porte deux logos : celui du district Minangkabau (toit aux extrémités qui rebiquent au-dessus d’un minaret) et celui de la célébration des 79 ans de l’indépendance du pays, proclamant « Le nouvel archipel développé d’Indonésie » en rouge sur fond blanc. Le thème annoncé sur la banderole, moitié en langue nationale (bahasa indonesian), moitié en dialecte minangkabau, nous est traduit par : « Défis et stratégies pour éviter les conduites inappropriées de la jeune génération à l’ère de la mondialisation ». Est-ce que cela concerne aussi les garçons ? « Non, rit Déri, il s’agit de préserver la moralité des jeunes filles. »
« Pureté et propreté »
L’événement est une conférence. La longue salle publique est couverte de tapis ; une enfilade de seize fenêtres ouvre sur la végétation tropicale. Le plafond et les murs sont décorés de broderies multicolores, repiquées de fils d’or. Derrière l’estrade, un large fauteuil, dont les bords rebiquent comme les toits des maisons, reste vide : il est utilisé pour les cérémonies de mariage.
Les femmes et les filles sont assises d’un côté, les hommes et les garçons de l’autre. Du côté des hommes, on sert du café et des galettes de légumes, un flan de noix de coco, un gâteau spongieux de tapioca protégé par une feuille de bananier. Du côté des femmes, on mange aussi, mais il n’y a pas de café.

Mul prend le micro pour introduire les orateurs. Au chef de district succèdent plusieurs hommes d’une cinquantaine d’années. Ils exhortent à la vigilance contre les comportements déviants, insistent sur la « pureté » et la « propreté » des jeunes filles en s’adressant en premier lieu aux mères ; les « éducatrices » sont prises à partie régulièrement, sur le mode de la plaisanterie : elles rient et elles acquiescent.
À l’issue de la conférence, nous nous joignons au déjeuner auquel nous a invitées le chef de district, dans l’enceinte de son administration. Au mur sont affichés côte à côte les « certificats anti-corruption » et les photos de tous les chefs qui se sont succédé à la tête du district depuis la fin du 19e siècle. Est-ce que le district pourrait être dirigé par une femme ? La réponse fuse : « Non, ce sont les hommes qui occupent cette fonction chez nous ! »
Les hommes sont assis, les femmes s’affairent autour du bœuf « Randang », du poisson épicé, des sauces de légumes et des allumettes de tubercules frits. Une fois le repas servi, elles s’assoient de leur côté, à l’écart des hommes. Ce sont elles qui débarrasseront à la fin du repas, pendant que les hommes boiront à nouveau du café et fumeront.
Dévi, Nina, Fira
Dévi porte un voile rose fixé sous son menton par une broche ronde, et une tunique mauve. Elle a 32 ans. « Je n’ai été heureuse que deux ans dans mon mariage », confie-t-elle plus tard sur le socle en béton du rangkiang, la maisonnette de bois sur pilotis où le riz est stocké, à côté du bâtiment administratif. Elle décrit des humiliations, qu’elle mime en imprimant à sa bouche un rictus méprisant. « J’ai fait une dépression, j’ai même voulu mettre fin à mes jours. Moi, j’étais très amoureuse, lui aussi, au début, mais ensuite il s’est intéressé à d’autres femmes. »
Dévi retient que son mariage a eu du bon, puisque trois enfants en sont nés : ses fils ont aujourd’hui 8, 6 et 4 ans. « Pendant ma troisième grossesse, mon mari m’a complètement abandonnée, il est parti avec une autre femme. Grâce à notre tradition, il n’a pas pu me mettre dehors : la maison est à moi. J’ai pu divorcer. Je fais un master en ingénierie des systèmes d’information, à Padang. Je dois aller jusqu’au doctorat, vous savez pourquoi ? » Elle trace son prénom en jetant un regard malicieux : « Regardez, mes parents m’ont donné deux prénoms : Deviana, Ridhani. Je m’appelle « DR » [docteure, ndlr], c’est un signe ! »
Nina, 26 ans, porte une robe verte avec un foulard beige. Elle fait le même master que Dévi, mais elle est encore célibataire et écoute Dévi en n’intervenant que pour la traduction. Ensemble, elles développent des sites Internet : elles montrent fièrement leur page web et arborent des badges de journalistes sur leur tunique de cérémonie, car elles étaient chargées d’enregistrer l’événement du matin pour la chaîne locale Kamang TV.
Fira est avec nous sous le toit que forme le plancher du rangkiang, qui nous protège des averses. À 19 ans, elle est en première année de la même filière, dans la même université de Padang. Comme Nina, elle s’est mise en retrait. Toutes deux écoutent les mères de famille, Dévi et Mul, et interviennent peu. Jusqu’à ce que nous leur demandions à toutes les quatre quelle différence la transmission matrilinéaire du nom et des biens crée entre la condition des femmes minangkabau et celle des autres femmes musulmanes indonésiennes. Elles se regardent alors et se concertent, tapent sur les écrans de portable des réponses en indonésien qu’un logiciel traduit instantanément : « La culture minangkabau est fondée sur les principes de l’islam, les deux sont intriqués : tout repose sur le Coran et les hadiths [le recueil des propos et des actes du prophète de l’islam, Mahomet, ndlr]« . Elles tracent la formule consacrée, « Adat Basandi Syyark, Syarak Basandi Kitabullah » (« la tradition est basée sur l’islam, l’islam est basé sur le Coran ») et confirment qu’elles sont toutes les quatre excisées. La charismatique Mul a fait exciser ses deux filles : « C’est propre, c’est conforme à l’islam, affirme-t-elle. Et ça permet aux femmes d’avoir du désir, plus tard. »
Nous nous séparons dans des embrassades et des selfies. Déri, qui nous raccompagne, plaisante : « Comme tu sais, nous sommes toujours là pour protéger les femmes, nous autres Minangkabau. Demande-moi ce que tu veux, tu auras toujours la priorité. »