Axelle Jah Njiké, l’Afropéenne qui célèbre sa sexualité retrouvée

Axelle Jah Njiké n’est plus à présenter dans l’univers du podcast en France. Après Me My Sexe and I, La fille sur le canapé et Je suis noire et je n’aime pas Beyoncé. Une histoire des féminismes noirs francophones, elle nous révèle un autre talent : la littérature. Dans Journal intime d’une féministe (noire), on retrouve les sujets de prédilection d’Axelle Jah Njiké : l’intime, le féminisme, les femmes noires et la transmission. Nous l’avons rencontrée.

© Marie Rouge

Militante féministe afropéenne et païenne. C’est ainsi qu’elle se définit. “Afropéenne parce que je suis née en Afrique, j’ai été éduquée en France et j’ai une culture française. Me dire païenne, pour moi, est la façon de revendiquer la transmission charnelle à partir du sexe de nos mères, l’origine du monde. C’est aussi mon histoire familiale, c’est rappeler que ce qui m’a été transmis vient de quelque chose de cet ordre-là”, clame-t-elle.

Née au Cameroun, Axelle Jah Njiké revendique son identité afropéenne jusque dans le titre de cet ouvrage-manifeste, avec le mot “noire” entre parenthèses. Elle souligne ainsi qu’elle peut être une femme noire, féministe et avoir une intimité qui compte. Une intimité plus souvent oubliée dans les conversations et dans les témoignages. “Quand je regardais les émissions à la télé ou quand je feuilletais des livres dans une librairie, je constatais une véritable absence de la parole des femmes afropéennes et de nos vécus. Et il y avait un moment où je ne comprenais pas pourquoi on ne pouvait pas s’interroger au même titre qu’une femme blanche sur nos enfants, nos parents, nos rencontres amoureuses. C’était comme si nous n’étions là que pour parler du spectaculaire, de tous nos malheurs. L’excision, les mariages forcés et rien d’autre. Comme si on se levait le matin et qu’on ne vivait que ça”, lâche-t-elle, un brin agacée. C’est l’une des raisons pour lesquelles elle s’est décidée à prendre la plume pour raconter sa vie d’Afropéenne sous le prisme de sa sexualité.

Petite fille, mère

Journal intime d’une féministe (noire) signe d’une certaine façon non seulement la maturité de la réflexion de l’autrice sur sa sexualité de femme noire, mais aussi son regard sur la petite fille arrivée en France à l’âge de six ans que sa mère s’est résolue à laisser partir afin de briser le cycle, écrit d’avance, d’une sexualité maltraitée. Même si cela signifiait pour sa mère ne pas voir Axelle grandir. Ne pas la voir devenir femme. Non pas femme à la façon de toutes les femmes de sa famille avant elle. Mais femme libre de faire ses choix. C’est ainsi que son cheminement l’amènera à devenir “la première des femmes de sa famille à savoir lire et écrire, la première à être devenue l’épouse d’un homme qu’elle a choisi et qu’elle n’a pas partagé avec des coépouses, la première dont la vie de femme mariée n’a pas été une succession de viols déguisés en relations conjugales”, écrit-elle.

Tu vois ta fille partir à six ans, et tu vois revenir une mère avec un enfant sous le bras à son tour, qui a l’âge qu’avait ta propre enfant quand elle est partie. C’était difficile émotionnellement.

Les années ont passé, les langues se sont déliées et elle a pardonné à cette mère envers qui elle a longtemps éprouvé de la colère, croyant qu’elle l’avait abandonnée. Lorsque les deux femmes se revoient, vingt années se sont écoulées après leur séparation ; la petite fille est elle-même devenue mère. Et c’est avec beaucoup de regrets qu’elle nous fait cette confidence : “Nos retrouvailles ont été difficiles. Tu vois ta fille partir à six ans, et tu vois revenir une mère avec un enfant sous le bras à son tour, qui a l’âge qu’avait ta propre enfant quand elle est partie. C’était difficile émotionnellement. On s’est rendu compte qu’on s’est ratées, il y avait tout un pan de ma vie où elle n’avait pas existé.”

Lire, écrire, choisir, jouir

C’est plus tard qu’Axelle Jah Njiké comprendra cette décision qui fut sans doute déchirante pour sa mère et qui l’a en quelque sorte sauvée d’un destin tout tracé. Elle le reconnaît dans son livre. “Je dois à ma mère la faculté de lire, écrire, choisir. Et jouir. Et je crois que c’est le cadeau le plus précieux qu’elle m’ait fait.” Mais cela ne l’a pas épargnée de ce qu’on pourrait qualifier de “malédiction de l’initiation à la sexualité” chez les femmes de sa famille. Une “initiation” violente en toute banalité : elle subit un viol sur le canapé du salon par un homme, une connaissance de son grand frère et tuteur. “J’avais onze ans et je ne savais pas encore que le viol était la manière la plus banale de devenir femme dans ma famille. Qu’aucune femme avant moi, dans ma lignée, n’avait pu choisir son premier partenaire sexuel”, écrit celle qui est devenue, depuis ce jour figé à jamais dans sa mémoire, “la fille sur le canapé”. Expression qu’elle a donnée, 36 ans plus tard, à son deuxième podcast, traitant de la question des violences sexuelles sur mineures au sein des familles afrodescendantes, à travers son vécu et des témoignages de femmes noires.

Je dois à ma mère la faculté de lire, écrire, choisir. Et jouir. Et je crois que c’est le cadeau le plus précieux qu’elle m’ait fait.

Car on ne saurait parler d’Axelle Jah Njiké sans évoquer la naissance de ses différentes créations sonores, toutes liées par le récit féminin, féministe, pour faire entendre les femmes noires dans la diversité de leurs expériences puisqu’“il existe autant de manières d’être noire qu’il existe de femmes noires et de féminismes. Il n’y a pas un noir générique”, affirme-t-elle avec évidence. Sa première série, Me My Sexe and I, a servi à cela, à rendre visibles les récits des femmes noires et/ou afropéennes dans toutes leurs singularités. Pour qu’elles puissent s’entendre les unes et les autres. Elles peuvent aussi puiser dans son troisième podcast, Je suis noire et je n’aime pas Beyoncé, apprendre des parcours et des luttes émancipatrices féministes de leurs aînées sur le continent africain tout en n’excluant pas les nouvelles voix qui portent aujourd’hui le flambeau.

La découverte du plaisir sexuel en solitaire

Au Diable Vauvert 2022, 176 p., 15 eur.

L’idée du Journal intime d’une féministe (noire) est née il y a près de vingt ans, mais le moment de la coucher sur papier n’était pas encore venu. Axelle Jah Njiké, désormais presque cinquantenaire, a pris le temps de se construire en tant que femme. Découvrir sa sexualité. S’en réjouir. Jouir. Comme ce jour où elle plonge les doigts dans sa culotte et découvre, à 22 ans, le sentiment de plénitude que procure la masturbation. Ce soir-là, elle est allée au bout de cet acte qu’elle avait déjà tenté plusieurs fois. C’était comme si son corps de femme venait de se réveiller d’un sommeil profond. Le pouvoir extraordinaire du corps féminin s’est révélé à elle, “quelque chose s’est libéré en moi, libéré et épanoui”, écrit-elle.

Son émancipation sexuelle entamée, tout était désormais possible pour Axelle Jah Njiké. Elle a trouvé sa voie pour se libérer de l’histoire d’une sexualité héréditaire martyrisée. Si elle y est parvenue, explique-t-elle, c’est en partie grâce à la littérature qui a été son refuge, petite fille puis adulte. Opus Pistorum de Henry Miller, Contes pervers et La Bicyclette bleue de Régine Deforges, Vénus érotica d’Anaïs Nin font partie des ouvrages érotiques qui ont nourri sa vie secrète et animé ces moments où elle vivait cette “aventure torride avec elle-même”.

Aujourd’hui, Axelle Jah Njiké a pu se réapproprier son histoire, son corps qui lui avait été volé et qu’elle a apprivoisé, qu’elle aime et qu’elle célèbre. Elle a ouvert la voie à toutes ces femmes noires et/ou afrodescendantes qui ont envie de renouer avec leur intimité, de clamer haut et fort que cette intimité leur appartient et qu’elles sont les seules à décider de ce qu’elles souhaitent en faire.

24h dans la vie de Carole Denis : courir après le temps

axelle a passé un moment avec Carole Denis, maman de trois enfants, dont un différent, et a pu constater à quel point les journées filent et demandent une sacrée organisation.

© Marion Duval, pour axelle magazine

C’est l’un des personnages les plus connus du livre Les aventures d’Alice au pays des Merveilles : le Lapin blanc. Il court dans tous les sens, le regard fixé sur sa montre à gousset. “En retard, toujours en retard”, répète-t-il. Alice tente de le poursuivre jusqu’à tomber dans un terrier qui l’emmène tout droit au pays des Merveilles, un endroit qui la confronte au paradoxe et à l’absurde. C’est un peu la même impression que nous aurons en écoutant Carole Denis, assistante sociale de 40 ans, nous décrire son quotidien. Pourtant, nous avions été prévenues. “Certaines situations relèvent de la science-fiction. Je connais des mamans qui ne sortent jamais de chez elles. Elles n’ont pas le temps”, nous avait auparavant expliqué une intervenante auprès de personnes en situation de handicap.

Un enfant vraiment unique

“Peut-on reporter l’interview ? Je n’ai… pas le temps aujourd’hui.” Le message s’affiche sur notre téléphone portable. Ironie : nous sollicitons précisément Carole Denis pour nous parler de son temps. Un autre jour, à une autre heure, au lieu du terrier du Lapin blanc, nous nous engouffrons dans sa voiture ; elle nous donne un peu de son temps entre deux missions pour son travail. “Je suis maman de trois enfants, commence-t-elle. Il y a Alister qui a 10 ans, Charlie qui en a 12 et Gabriel, bientôt 16 ans. C’est un enfant différent, je refuse le terme “handicap”.”

À la seconde où j’ai su que j’étais enceinte de Gabriel, je me suis sentie mère, et c’est comme si je passais après.

Gabriel est atteint du syndrome de Klinefelter, aussi appelé XXY, qui se caractérise par la présence d’un chromosome X supplémentaire chez les garçons. “Charlie venait de naître quand on a appris que Gabriel était atteint de ce syndrome. Il souffre aussi de dysphasie, c’est-à-dire de difficultés à parler, et aussi de difficultés à se mouvoir, ce qui n’est pas habituel [chez une personne atteinte de ce syndrome, ndlr]. Les médecins ont mis du temps à comprendre, car ses symptômes se mélangent à ceux d’autres maladies. En fait, il est vraiment unique !, lance la maman. À la seconde où j’ai su que j’étais enceinte de Gabriel, je me suis sentie mère, et c’est comme si je passais après. Je fais beaucoup plus que leur papa, dont je suis aujourd’hui séparée.”

“Je suis en colère tout le temps”

Aidant·es proches, c’est ce terme qui désigne les personnes qui prennent soin d’un·e de leurs proches qui souffre d’une maladie. Selon l’Onem, trois quarts des aidant·es proches sont des femmes. Ces travailleurs/euses qui s’occupent d’une personne auront bientôt le droit de demander une réduction des heures de travail ou davantage de télétravail. Il s’agit de la transposition d’une directive européenne de 2019, concernant “l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée des parents et des aidants”. Un de ses objectifs est d’ailleurs d’accroître la participation des femmes au marché du travail et de mieux partager les responsabilités familiales entre hommes et femmes. La Belgique a jusqu’à ce mois d’août pour la transposer en droit national. Quand cela sera fait, cette réduction du temps de travail s’ajoutera à un congé spécial d’un mois qui existe déjà pour les personnes aidantes proches. Le ministre de l’Emploi Pierre-Yves Dermagne (PS) a annoncé vouloir renforcer ce congé de 5 jours supplémentaires par an.

Je dois me battre pour tout et n’importe quoi. Je suis en colère tout le temps. La société avance sur beaucoup de sujets, mais pas vraiment sur cette question.

Chronophage, le mot est en effet tout de suite lancé par Carole, à cause du validisme de notre société. Le validisme désigne les discriminations, préjugés ou traitements défavorables contre les personnes en situation de handicap. “Je dois me battre pour tout et n’importe quoi. En ce moment, nous avons des problèmes avec la mutuelle, cela me prend beaucoup de temps, j’y pense beaucoup, précise Carole. Je suis en colère tout le temps. La société avance sur beaucoup de sujets, mais pas vraiment sur cette question. Cela ne se voit pas tout de suite que Gabriel est atteint de ce syndrome. Quand des adultes lui parlent et qu’il répond en ayant des difficultés à parler, je les vois faire des grimaces. C’est violent pour lui ! La société est élitiste et l’humain est terrible.”

Des mamans jugées

Ses journées commencent généralement à 6h15 avec une tasse de café. “Je passe un peu de temps sur Facebook, je poste parfois ce que je vis, pas pour me plaindre, mais pour faire comprendre notre quotidien aux gens.” À 6h30, elle réveille ses garçons, c’est l’heure du petit-déjeuner, de s’habiller, puis d’aller à l’école. Gabriel est inscrit dans l’enseignement de type 2 (forme 2), l’enseignement spécialisé destiné aux élèves qui ont un retard et/ou des troubles “modérés ou sévères” du développement intellectuel. “Ils lui ont fait passer un test de QI à cause duquel il est désormais considéré comme ayant un handicap mental profond. Je ne suis pas d’accord. Et cela a des conséquences concrètes ! Il est très compliqué de lui trouver un stage par exemple. Les stages handisport de l’Adeps ne sont accessibles que pour les enfants qui ont un handicap mental léger”, explique Carole.

Je me prends tout dans la tronche, les remarques des médecins, etc., car c’est moi qui vais à ces rendez-vous.

Elle décrit subir un double standard : “Nous, qui nous occupons d’enfants différents, sommes considérées comme des mamans chiantes par les gens autour de nous. Dès qu’un papa fait la moindre chose, il est considéré comme un héros, mais nous, nous sommes jugées. Par exemple, un jour à l’école, j’ai appris qu’ils allaient regarder un dessin animé. J’ai expliqué que je ne voulais pas. Je veux que le temps de Gabriel devant un écran soit limité. À l’école, je veux qu’il fasse des exercices, qu’il évolue. Cela a été mal vu. On va dire que nous sommes trop possessives, que nous voulons garder nos enfants trop proches de nous. C’est faux ! Je rêverais qu’il soit autonome. Je me prends tout dans la tronche, les remarques des médecins, etc., car c’est moi qui vais à ces rendez-vous. Après, je dois prendre le temps de réfléchir à ce que je vais dire au papa de Gabriel, qui accepte mal la situation. Même si nous ne sommes plus ensemble, j’essaie de le ménager.”

École, travail, kiné, maison

De l’école à son travail, Carole a une demi-heure de route. Elle est assistante sociale dans un CPAS auprès de demandeurs/euses d’asile. “En fait, ils sont comme Gabriel dans les yeux de la société. Tout est un combat, même pour recevoir une simple carte prépayée pour leur GSM. Récemment, l’un d’entre eux a fait une décompensation psychique [terme qui désigne la rupture de l’équilibre psychologique d’une personne, ndlr]. C’est un travail très prenant, mais en même temps, quoi qu’il se passe, je pense beaucoup à mes enfants, à Gabriel.” Après l’école, c’est leur papa qui va les chercher. À 17h30, deux fois par semaine, Gabriel doit aller chez le kinésithérapeute. Carole l’y emmène. “Il n’a pas toujours envie, je le comprends. Il aimerait être comme les autres enfants et simplement rentrer après l’école. On dit qu’on connaît tous les hôpitaux de Belgique. Charlie devient adolescent et il dit que quand il est malade, on ne va pas chez le médecin avec lui. Il aime son frère, mais parfois cette situation le fatigue. C’est une vraie charge mentale aussi de garder un équilibre d’attention entre tous mes enfants.” À 18h, c’est l’heure du repas, puis du bain et à 20h, tout le monde va se coucher. “Chez moi, c’est réglé comme une maison de repos”, rigole doucement Carole.

Du temps pour soi ?

Est-ce qu’elle a du temps pour elle dans cette organisation millimétrée ? “C’est comme si j’étais encore en train de chercher comment être moi, Carole. Je suis en mode survie, je ne peux pas vous expliquer la fatigue psychologique que je ressens, répond-elle. Si je me mets devant la télévision et que je ne fais rien, je culpabilise. Je ne fais pas de sport, car je manque de motivation. J’ai un homme dans ma vie et il aimerait que l’on parte en vacances, je n’y arrive pas. En fait, ce n’est pas positif pour moi, d’avoir du temps. Si j’en avais, je réfléchirais trop.” Elle souligne que le temps qui passe est angoissant. “Le temps passe très vite et, en même temps, lentement. Je n’ai pas vu mes enfants grandir, cela s’est déroulé en un claquement de doigts. En même temps, quand ils ne sont pas avec moi, le temps s’écoule tellement lentement. Ce n’est pas apaisant.”

En fait, ce n’est pas positif pour moi, d’avoir du temps. Si j’en avais, je réfléchirais trop.

Carole a les yeux rivés vers le futur. “Gabriel a encore quatre ans à l’école, cela va passer très vite ! Et après ? J’espère qu’il rencontrera une belle personne et qu’il trouvera un travail dans une entreprise spécialisée. Si je devais disparaître demain, comme je suis en charge de tellement de choses pour l’instant, je ne sais pas comment il ferait tout seul.” Chaque chose en son temps, mais pour les mamans aidantes proches, il y a urgence à les soulager de leur charge mentale.