Les bibliothèques, un refuge pour les femmes ?

Les bibliothèques sont fréquentées par de nombreuses femmes qui y trouvent un lieu calme mais également un endroit de sociabilité. La société patriarcale a voulu contrôler les lectures des femmes avant de les enfermer dans le stéréotype de la femme émotive avide de romans d’amour. Les bibliothèques réinventent les possibilités et les découvertes au gré des étagères.

« Les femmes qui lisent s’exposent aux affections pulmonaires, à la chlorose [une forme d’anémie, NDLR], à la déviation de la colonne vertébrale. La femme qui lit est une insatiable sexuelle. Au lieu de lire, elle ferait mieux de frotter le parquet de son appartement tous les matins, de s’injecter des lotions calmantes dans le vagin, de boire des infusions de fleurs de mauve. » Cette citation, tirée d’un traité de thérapeutique et de matière médicale publié en 1836 et réédité 9 fois, résume à elle seule la peur qu’engendrent les lectures des femmes. Pendant longtemps, les femmes qui lisent ont été sous contrôle et la lecture était d’ailleurs réservée aux religieuses et aux femmes de la haute noblesse. Il est important de préciser que dans le même temps, écrire était une activité interdite pour ces femmes. « Si l’accès à l’écriture leur est aussi chichement octroyé, le rapport des femmes à la lecture devient hautement critique : comme elles sont éminemment influençables par ce qu’elles lisent il convient de ne pas les laisser seules sur ce chemin. Le contrôle des lectures féminines est inscrit dans cette conception des pouvoirs de l’écrit et dans ce partage hiérarchique des savoirs », écrit Daniel Fabre dans Lire au féminin. Selon l’anthropologue français, c’est au 18e siècle, avec l’alphabétisation des femmes et l’augmentation des textes imprimés, que se crée le stéréotype toujours tenace de l’homme liseur de journaux et de la femme liseuse de romans.

Les livres, des objets pas comme les autres

Ce qui dérange chez les femmes lectrices, c’est qu’elles prennent du temps pour elles, un acte subversif dans une société où les femmes ont moins de temps libre que les hommes. Dans la préface de son livre Les femmes qui lisent sont dangereuses, intitulée « Sextuelle », l’historienne Laure Adler précise que si la connaissance est dangereuse pour les femmes, le plaisir qu’elles prennent à lire l’est également. « Lire donne aux femmes des idées. Sacrilège. Comment obturer le flot de jouissance que procure alors, chez les femmes, la lecture ? », remarque-t-elle. «  Les livres ne sont pas des objets comme les autres pour les femmes ; depuis l’aube du christianisme jusqu’à aujourd’hui, entre nous et eux, circule un courant chaud, une affinité secrète, une relation étrange et singulière tissée d’interdits, d’appropriations, de réincorporations », écrit-elle encore. « J’aime lire depuis que j’ai 5 ans. Cela permet de m’évader du monde. Les livres sont mes amis », confirme Nathalie Frankort, libraire à Verviers. « C’est vrai qu’il y a plus de femmes grandes lectrices, on considère que c’est un loisir de « bonne femme », alors que les hommes, eux, lisent « utile ». Ils ne veulent pas « perdre » du temps », continue-t-elle. Aurore De Keyzer se définit comme une bibliovore : « La lecture est ma première passion, c’est mon échappatoire, mon refuge loin du réel dans un monde merveilleux. J’aimais beaucoup les livres comme Chair de poule [collection d’histoires fantastiques et d’horreur pour la jeunesse, NDLR] et, en grandissant, je me suis tournée vers les polars de Fred Vargas et Agatha Christie. C’est très difficile de m’empêcher de lire plus de 3 heures par jour, pour pouvoir cuisiner ou aller à la mutuelle par exemple. C’est pour cette raison que j’utilise peu ma voiture, j’aime prendre les transports en commun pour faire le trajet entre Mons et Bruxelles où je travaille, comme ça je peux lire. Je lis aussi des livres à ma fille parce que j’aime bien cela, mais surtout parce que je veux qu’elle ait accès aux livres et à un bon vocabulaire. »

Cécile De Wandeler travaille depuis quelques mois comme coordinatrice à la bibliothèque de Gembloux, un choix de carrière qui ne s’est pas fait au hasard. « Depuis toute petite, je vais à la bibliothèque parce que c’est un lieu d’émancipation, en dehors du foyer familial, où j’ai accès à un savoir et à des histoires qui ouvrent l’esprit. Enfant, je pouvais y voyager en toute sécurité, ce qui n’est pas toujours le cas pour les femmes. Avant moi, personne n’avait fait des études supérieures dans ma famille. Je m’identifiais à mes professeures de français qui étaient des femmes qui aimaient lire et pour qui le langage et la littérature étaient des choses importantes », explique-t-elle.

© Julie Joseph pour axelle magazine

Un lieu public fréquenté par les femmes

Dans La construction sociale de la figure de lectrice et de sa contre-figure masculine, Mariangela Roselli identifie plusieurs raisons pour lesquelles la lecture se construit, à partir de 1970, de plus en plus comme une activité féminine. Elle pointe notamment l’accès des femmes à l’enseignement supérieur mais aussi « leur poids dans l’éducation et la transmission des ressources culturelles aux enfants ». La chercheuse écrit : « la construction sociale de la lecture est genrée. En milieu rural comme dans le quartier de la banlieue défavorisée urbaine, l’image et le discours sur la lecture sont réservés aux filles, et les rares garçons et hommes lecteurs, catégorisés comme artistes, intellectuels ou militants, doivent trouver des stratégies d’esquive, de déguisement et d’instrumentalisation de la lecture… »

Ce qui dérange chez les femmes lectrices, c’est qu’elles prennent du temps pour elles, un acte subversif dans une société où les femmes ont moins de temps libre que les hommes.

Par ricochet, la bibliothèque est un lieu fréquenté surtout par les femmes, fait rare pour un lieu public. « C’est effectivement ce que je constate, aussi bien chez les adultes que chez les enfants, analyse Cécile De Wandeler. Nous sommes une bibliothèque généraliste, dans une grande ville avec une population croissante. Notre public est majoritairement constitué d’enfants, et ce sont surtout les mamans qui les accompagnent. Nous avons aussi plus de lectrices qui viennent. Ce qui est intéressant, c’est que leurs intérêts recoupent le partage de tâches « traditionnelles » au sein des foyers, c’est-à-dire que les femmes vont emprunter des romans et de la documentation sur la cuisine, la psychologie, le zéro déchet, etc. Les hommes empruntent très peu de romans et plutôt de la documentation sur le bricolage ou sur l’économie ou la politique. Ce qui me frappe également, c’est que les femmes vont demander des choses faciles à lire, c’est une demande récurrente. Elles ont déjà assez à penser et elles veulent se détendre en lisant. Les hommes ne font pas cette demande. »

« Un temple de la connaissance »

« Pour moi, la bibliothèque, c’est vraiment un temple de la connaissance. Petite, j’allais là-bas pour trouver des réponses à toutes mes questions. Plus tard, un professeur m’a dit que les livres pouvaient mentir. Cela m’a fait un choc. Les bibliothèques devraient être un droit, pour tout le monde. C’est important pour l’accès au savoir et le partage. Je pense vraiment que c’est un lieu important. S’il y avait un catalogue où on pourrait simplement cliquer pour recevoir des livres chez soi, cela ne me plairait pas autant. C’est un lieu de rencontres mais aussi un lieu calme », explique Aurore De Keyzer. « C’est un lieu de sociabilité pour les femmes », confirme Cécile De Wandeler. « C’est un endroit à part, ce n’est pas comme un café, une librairie ou son propre bureau. Dans mon passé d’étudiante et de chercheuse, j’aimais que ce soit calme et qu’on puisse s’y concentrer, se rappelle Sarah Erman. Comme je suis historienne, je peux vous dire que certaines bibliothèques sont de vraies mines d’or, notamment en termes d’archives. Je suis amoureuse de très vieilles bibliothèques, dans des bâtiments remplis d’histoire. C’est chouette de s’y promener, de trouver sur une étagère un livre à côté d’un autre, qu’on n’aurait pas lu autrement. »

Les livres n’appartiennent à personne et appartiennent à tout le monde en même temps. Tu empruntes un livre, il est chez toi deux semaines, puis il part chez quelqu’un d’autre qui va faire un bout de chemin avec…

Autre aspect important pour Sarah Erman : le collectif. « Ce que j’aime vraiment dans les bibliothèques, c’est que les livres sont accessibles à tous, même à ceux qui n’en ont pas les moyens. Les livres n’appartiennent à personne et appartiennent à tout le monde en même temps. Tu empruntes un livre, il est chez toi deux semaines, puis il part chez quelqu’un d’autre qui va faire un bout de chemin avec. Symboliquement et pratiquement, je trouve ça beau. »

Un personnel essentiellement féminin

Si le public des bibliothèques est majoritairement féminin, c’est aussi le cas pour le personnel qui y travaille et qui n’échappe pas aux clichés, celui de la bibliothécaire au chignon sévère et aux lunettes d’intellectuelle, allergique au moindre bruit. En 2010, on comptait 74 % de femmes parmi les bibliothécaires selon les statistiques de l’État belge. Une réalité que confirme Cécile De Wandeler : « Ici, nous sommes 6 bibliothécaires, toutes des femmes. J’ai assisté à une réunion où toutes les bibliothèques de la Province de Namur étaient représentées par une personne, nous étions presque 25. Que des femmes. » Aurore De Keyzer l’a aussi constaté durant ses études. « J’ai étudié la bibliothéconomie, même si je ne travaille pas dans ce secteur. Je pense que le ratio était de 75 % de femmes pour 25 % d’hommes. » « À mon avis, cela est dû au fait qu’il s’agit d’un des secteurs les moins bien financés, pire que l’éducation permanente, soutient Cécile De Wandeler. C’est aussi une filière d’études de 3 ans et on sait que les femmes sont surreprésentées dans l’enseignement supérieur de type court parce que c’est plus pratique pour elles… »

Élargir les horizons

Une des missions des bibliothèques est de réduire la fracture sociale et de faire en sorte que ces lieux soient accessibles au plus grand nombre. « Quand j’étais ado, j’allais traîner en bibliothèque parce que c’était gratuit, même le café. Mais il peut y avoir le même phénomène que pour les musées, une violence symbolique qui fait que les gens ne se sentent pas à leur place. Il faut dire que tout le monde n’a pas de l’argent pour des livres, même « juste » 3 euros », précise Aurore De Keyzer. Un fait reconnu par les bibliothèques qui développent de plus en plus de partenariats avec le monde associatif afin de toucher un public différent. Des animations culturelles sont également prévues, comme des lectures pour les enfants ou le vernissage d’expositions liées à des thèmes littéraires. La bibliothèque évolue, son avenir passera par là.

Quand j’étais ado, j’allais traîner en bibliothèque parce que c’était gratuit, même le café. Mais il peut y avoir le même phénomène que pour les musées, une violence symbolique qui fait que les gens ne se sentent pas à leur place.

D’autres défis sont avancés par Cécile De Wandeler. « Je pense que la numérisation ne mettra pas en danger les bibliothèques, nous avons déjà réagi et proposé un catalogue virtuel, même si les gens restent attachés à l’objet livre. Les subventions culturelles doivent par contre être surveillées parce que tout ce qui touche la culture nous affecte et si nous n’avons pas assez de personnel ou si nous ne pouvons pas investir dans des nouveaux livres, cela nous met en danger. En Fédération Wallonie- Bruxelles, les bibliothèques sont portées à bout de bras par les communes, tout ce qui fragilise les communes nous affecte également. On constate aussi une tendance à la centralisation dans des grandes structures, ce qui ne permet plus de toucher tout le monde sur un territoire où normalement il y a une grande bibliothèque, des plus petites, des points de dépôt et des bibliobus qui passent dans les villages. Si on centralise, les personnes vont devoir se déplacer pour avoir accès à notre offre, ce sont de nouveaux obstacles. » Se positionner dans la lutte contre les discriminations et pour l’interculturalité est donc essentiel pour les bibliothèques. « Je pense vraiment que la bibliothèque a un rôle à jouer sur ces sujets, en élargissant les horizons de ses usagers et ses usagères », poursuit Cécile De Wandeler.

© Julie Joseph pour axelle magazine

Jusqu’à devenir un refuge pour les femmes victimes de violences ? C’est en tout cas le souhait de la bibliothèque d’Erquelinnes qui permet aux femmes de l’entité de passer un coup de fil hors de la maison ou de demander des renseignements sur ces questions dans un lieu qui les rassure. La bibliothécaire Jackie Godimus s’est formée auprès de Vie Féminine et travaille main dans la main avec Le Déclic, un service spécialisé dans l’accompagnement des femmes victimes de violences conjugales. « Les bibliothèques sont considérées par les agresseurs comme des lieux neutres. Ils laissent les femmes venir chez nous. C’est notre pouvoir… », explique Jackie Godimus. Les bibliothèques, plus que jamais d’utilité publique !

Droits des femmes : la CEDEF fête ses 40 ans

La Convention sur l’Élimination de toutes les formes de Discrimination à l’Égard des Femmes fête ses quarante ans. Mais cet outil indispensable en matière de droits des femmes reste méconnu et trop peu utilisé, notamment en Belgique.

La CEDEF souffle ses quarante bougies en décembre. La quoi ? La CEDEF, la Convention sur l’Élimination de toutes les formes de Discrimination à l’Égard des Femmes. Encore trop peu connu, ce traité – aussi appelé CEDAW – mérite pourtant qu’on célèbre son existence et qu’on revienne sur sa naissance.

Dans l’après-guerre, des traités généraux adoptent une approche universaliste des droits humains, considérant dans leur philosophie que les femmes sont des hommes comme les autres. Ainsi la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 garantit dans son article 2 que « chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de sexe ». Mais les avancées pour les droits des femmes se font attendre et les mouvements féministes des années soixante proposent d’adopter un texte spécifique. Après de longues discussions, la CEDEF est finalement ouverte aux signatures le 18 décembre 1979 par l’Assemblée générale des Nations Unies. Son objectif ? Défendre l’accès des femmes à tous leurs droits et à toutes leurs libertés, mais aussi abolir les discriminations dont les femmes sont victimes dans tous les aspects de leur vie. Deux siècles après la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, une véritable « Charte » des droits des femmes était née !

« CEDEF – Une superhéros pour les femmes ». Engender explique pourquoi il est important de connaître la Convention sur l’Élimination de toutes les formes de Discrimination à l’Égard des Femmes (CEDEF) et son Protocole facultatif. (Vidéo en anglais, sous-titrée en français)

Méconnue et… mal nommée

Mais quarante ans plus tard la Convention reste encore mal nommée, puisque même en français, on continue à la désigner par son acronyme anglais CEDAW (Convention on the Elimination of All Forms of Discrimination against Women). Pour Diane Roman, professeure à l’École de Droit de la Sorbonne, cette habitude traduit l’idée que cet instrument existe surtout pour les pays du Sud : « Quand on en parle, on utilise l’acronyme anglais, comme pour le mettre à distance. Or cela ne viendrait à l’esprit d’aucun juriste francophone de faire ça pour d’autres instruments ! Cette mise à l’écart langagière montre que « cela ne nous concerne pas ». Pour l’anecdote, il y a eu pendant un temps un cours à l’École Nationale d’Administration française sur la CEDEF réservé aux fonctionnaires… africains ! Il y a une espèce de suffisance à penser que chez nous l’égalité est acquise. »

Quand on parle de la Convention, on utilise l’acronyme anglais CEDAW. Cette mise à l’écart langagière montre que « cela ne nous concerne pas ». Il y a une espèce de suffisance à penser que chez nous l’égalité est acquise.

À Vie Féminine, on défend la même hypothèse. « La Belgique n’a ratifié la Convention qu’en 1985, et elle est toujours très peu connue, comme si ce n’était pas vraiment pour nous. Quand on va lire les rapports de la Belgique, c’est assez positif. Mais à aucun moment on ne mesure réellement les inégalités, c’est le grand point aveugle de ce mécanisme pour nous. » Tous les quatre ans, les États parties, c’est-à-dire les 189 États qui ont ratifié la Convention, doivent remettre un rapport national sur les progrès réalisés. Un Comité d’expert·es indépendant·es examine les rapports reçus, mais aussi les rapports alternatifs rendus par la société civile. À la fin de chaque session, le Comité communique des observations finales et des recommandations à chaque pays ayant présenté un rapport. En Belgique, le manque de données chiffrées et d’analyses des discriminations est une des lacunes pointées du doigt par les organisations de femmes et par le Comité dans ses recommandations.

Des résultats positifs

La procédure permet de réelles avancées pour les femmes. Au Maroc, la CEDEF a servi d’outil de changement pour introduire l’égalité des époux dans le mariage et le divorce ainsi que le concept de harcèlement sexuel dans le droit du travail. Au Canada, suite à une enquête de la CEDEF sur la question des disparitions et des meurtres de femmes et de filles autochtones, le gouvernement a mis en place une commission et pris des mesures. Le Comité a également mené une enquête sur les violences contre les femmes dans la région de Juarez. Par la suite le Mexique a adopté une loi relative à l’accès des femmes à une vie exempte de violences.

Le Comité a également mené une enquête sur les violences contre les femmes dans la région de Juarez. Par la suite le Mexique a adopté une loi relative à l’accès des femmes à une vie exempte de violences.

De plus, là où elle est ratifiée, la CEDEF a force de loi. Un·e avocat·e ou un·e juge pourrait donc l’invoquer directement pour défendre les droits d’une plaignante. Pour Diane Roman, « il y a un vrai enjeu juridique puisque la Convention est contraignante. Mais cet avantage est malheureusement peu connu des juristes. » Pour remédier à cette situation, un Protocole facultatif annexé à la Convention et adopté en 1999 permet aux particuliers/ères et associations ressortissantes des pays qui ont ratifié ce protocole de déposer une plainte lorsqu’un des droits garantis par la Convention a été bafoué. En Hongrie, une femme rom a présenté une plainte suite à une stérilisation forcée. À titre de réparation, le Comité a demandé l’indemnisation de la victime et des modifications de la loi. Si les femmes attendent toujours l’égalité et l’accès à leurs droits, la CEDEF est un formidable cadeau – à peine déballé – qu’il faut encore apprendre à utiliser.

La CEDEF, un outil précieux pour les associations de femmes…

© Vie Féminine

 

Hafida Bachir est secrétaire politique de Vie Féminine. À l’occasion des quarante ans de la CEDEF, elle dresse un bilan en demi-teinte. Elle évoque aussi l’organisation d’Assises des droits des femmes au sein du Sénat. Une initiative portée par des associations de femmes francophones et néerlandophones pour faire connaître cet outil formidable.

 

Que représente la CEDEF pour le milieu associatif belge ?
« Elle reste très peu connue et donc peu exploitée. Or elle peut être un levier formidable car c’est l’une des seules conventions des Nations Unies qui a force de loi. On ne la mobilise pas suffisamment au niveau associatif mais aussi juridique et politique. »

Comment se passe la consultation des associations de femmes pour l’élaboration du rapport national ?
« Les associations peuvent soumettre des commentaires au rapport national. Mais les conditions dans lesquelles se fait cette consultation ne permettent pas toujours aux associations de prendre part au processus. Le rapport officiel parvient dans un laps de temps très court, il est aussi assez volumineux. Et les associations ont par ailleurs leurs propres priorités et agendas… Donc, même s’il y a un effort pour communiquer le rapport officiel, les conditions ne sont pas présentes pour permettre aux associations de s’impliquer de manière optimale. »

Avez-vous des exemples de cas où la CEDEF a porté ses fruits en Belgique ?
« Le Comité d’experts est très attentif aux points de vue des ONG et des associations de terrain. C’est ainsi que nos recommandations en matière de droit à la sécurité sociale et de discriminations dans l’accès des jeunes filles voilées à l’enseignement ont été reprises dans les questions renvoyées par le Comité CEDEF à la Belgique. »

Comment faire un meilleur travail de sensibilisation afin que la Convention soit mieux connue auprès des organisations de femmes ?
« C’est la responsabilité de la Belgique de faire connaître les conventions qu’elle ratifie, et c’est dommage que notre pays ne le fasse pas. Les associations de femmes pourraient également s’en saisir comme un levier pour réaliser un travail de proximité avec les femmes, les outiller pour dialoguer avec les institutions, interpeller les politiques sur les raisons pour lesquelles les droits des femmes ne sont pas respectés. En quelque sorte, il s’agit d’inverser la charge de la preuve en exigeant des explications lorsque nos droits ne sont pas effectifs. Il y a un vrai travail d’appropriation à faire et l’anniversaire de la CEDEF est une opportunité pour cela. C’est un instrument d’une importance inouïe ! »

La CEDEF fête ses quarante ans en décembre 2019. Quelles sont les perspectives de mobilisation ?
« Avec de nombreuses associations de femmes, nous souhaitons sensibiliser les élus par rapport au rôle qu’ils peuvent avoir dans la mise en application de la CEDEF, en organisant des Assises au Sénat qui auront lieu en 2020. Par ailleurs, à l’occasion des élections du 26 mai dernier, Vie Féminine a décliné toutes ses revendications en lien avec les recommandations de la CEDEF. Aujourd’hui, toutes les déclarations de politique gouvernementale des entités fédérées affirment leur détermination à garantir les droits des femmes et à respecter les engagements pris par la Belgique au niveau international. C’est une première ! Nous comptons nous appuyer sur ces engagements pour exiger des mesures concrètes aux exécutifs pendant la législature ! »

La Norvège, paradis de l’égalité, vraiment ?

En Europe, la Norvège est très souvent perçue comme un havre d’égalité entre les genres, et l’endroit idéal pour évoluer en tant que femme. Mais sous ce vernis de perfection se cachent de nombreux problèmes liés au sexisme qui sont peu, voire pas du tout abordés par les autorités, tels que le viol, le harcèlement sexuel et les inégalités professionnelles.

Lorsque Patricia Kaatee, conseillère à Amnesty International Norvège, a commencé à travailler sur le rapport paru en avril 2019 sur le viol dans les pays scandinaves, elle ne s’attendait pas aux résultats concernant son pays. En effet, le rapport regrette que les autorités et même le système judiciaire portent préjudice aux victimes de violences sexuelles. « Les autorités norvégiennes n’ont pas pris les mesures nécessaires pour empêcher les viols et les autres formes de violences sexuelles et pour faire face aux conséquences de ces crimes lorsqu’ils sont commis, précise l’association. En raison de mythes répandus et erronés sur le viol [comme celui selon lequel le viol est commis par un étranger dans une ruelle sombre, NDLR], les victimes ont des difficultés à signaler le crime à la police et à demander une aide médicale. Ces mythes influencent également la manière dont les affaires de viol sont traitées par le système judiciaire. » Les Norvégiennes concernées sont donc doublement victimes : d’avoir subi un viol, mais aussi de ne pas pouvoir se faire entendre… Ce qui paraît d’autant plus interpellant dans un pays « égalitaire ».

Si on compare entre les générations, on voit aussi qu’il n’y a pas moins de viols avec le temps, ça reste un taux stable. C’est très inquiétant…

« La dernière et seule étude conséquente sur les victimes de viol en Norvège date de 2014 et révèle qu’une femme sur dix en a été victime dans sa vie, dont 49 % avant l’âge de 18 ans », nous explique Patricia Kaatee. « Si on compare entre les générations, on voit aussi qu’il n’y a pas moins de viols avec le temps, ça reste un taux stable. C’est très inquiétant car en matière de politique, d’éducation, en ce qui concerne la répartition des rôles entre les femmes et les hommes dans la famille, il y a eu de grands changements avec le temps. C’est comme si l’égalité s’arrêtait aux portes de la chambre à coucher. » Parmi les témoignages de victimes de viol qu’elle a récoltés, sa plus grande surprise a été de constater que les femmes « s’y attendaient » [à être violées, NDLR]. « C’est troublant dans une société qui est regardée comme l’une des plus orientées vers l’égalité des genres au monde », insiste-t-elle. Patricia Kaatee souligne aussi que, comme partout dans le monde, la majorité des victimes de viol en Norvège connaissent leur violeur, qu’il soit un membre de leur famille ou un partenaire, voire un ami.

Vicky Tauli-Corpuz : « Les peuples autochtones sont les gardiens de notre biodiversité »

Vicky Tauli-Corpuz est depuis 2014 rapporteuse spéciale auprès des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Activiste pour l’environnement et défenseuse des droits humains, la leadeuse philippine se bat depuis quarante ans pour la reconnaissance des droits des peuples autochtones et des femmes. À la veille de la COP25, l’experte a expliqué à axelle pourquoi les communautés autochtones doivent être au centre de l’action climatique.

Les peuples autochtones sont en première ligne face au changement climatique. Quels sont les principaux défis auxquels ils doivent faire face ?

Vicky Tauli-Corpuz, rapporteuse spéciale auprès des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. D.R.

« Les peuples autochtones doivent faire face aux effets négatifs du changement climatique comme lorsqu’ils vivent sur des îles de basse altitude menacées d’être englouties à cause de la montée des eaux. Où vont-ils vivre ? Et comment leurs droits vont-ils être respectés si la population autochtone est délocalisée ? Ce sont des questions de survie physique mais aussi culturelle. Les peuples autochtones doivent également faire face aux inondations et aux sécheresses. Nous voyons que des inondations importantes ont lieu dans de nombreux endroits dans le monde. Elles affectent les territoires autochtones sans qu’il y ait de solutions à ce problème majeur. Les sécheresses menacent la sécurité alimentaire également. »

Pourquoi les peuples autochtones sont-ils plus menacés par le réchauffement climatique que d’autres catégories de population ?

« Ils sont plus affectés parce qu’ils vivent dans des écosystèmes fragiles comme l’Arctique où la glace fond, des îles à basse altitude, ou en haute montagne, et subissent donc directement les effets du changement climatique. »

Le slogan de la COP25 est « Time for Action » (« Temps d’agir »). Les peuples autochtones ont toujours été des défenseurs de l’environnement. Quelles actions efficaces entreprennent les communautés ?

« Les peuples autochtones ont une grande connaissance du territoire et de la nature qu’il faut préserver. Ils ont dès lors un rôle important à jouer dans la préservation de la biodiversité. De nombreuses études démontrent que là où ils vivent, ils assurent la conservation des forêts et de la biodiversité. Les peuples autochtones ne représentent que 5 % de la population mondiale, mais 80 % de la biodiversité se trouve dans leurs territoires. »

 

 

Enfants exposé·es aux violences conjugales : « Papa, il a frappé maman mais seulement un petit peu »

Les enfants ne sont pas épargné·es par les violences conjugales. Témoins et victimes, elles et ils peuvent développer un état de stress post-traumatique. Souvent pourtant, les pères violents gardent un droit de visite. Les tribunaux peinent à reconnaître que cette violence affecte aussi les enfants et à les protéger. Car non, un mari ou un compagnon violent n’est pas un bon père.

Ce sont des histoires de violences inadmissibles, des mots et des phrases difficiles à intégrer. Derrière ces mots, il y a des vies : celles de Laetitia Baris et de Caroline Huens qui ont accepté de témoigner pour ce dossier. Celles de leurs enfants aussi car à travers les mots des mamans, c’est le calvaire des petit·es qui se dessine. « En racontant mon histoire, vous me protégez. S’il m’arrive quoi que ce soit, mes enfants sauront la vérité, surtout la plus petite. » À l’autre bout du téléphone, la gorge de Laetitia se serre. Malgré leur séparation, la menace de son ex-conjoint est toujours bien présente. Il l’a constamment menacée de mort pendant 3 ans ; à la violence psychologique s’est ajoutée la violence physique. Laetitia raconte les « claques » et la nuit où il lui a cassé le nez. « Quand je l’ai rencontré, je sortais d’une histoire compliquée, j’étais une maman célibataire avec mes deux filles. Il a tout de suite joué le rôle du sauveur. Il buvait déjà mais je pensais que cela n’était que dans un cadre festif. Je l’admirais complètement, je le trouvais très intelligent et cultivé. Il travaillait beaucoup et il était souvent de sortie. Il m’a très vite présentée à sa famille, se souvient-elle. Petit à petit, j’ai découvert qu’il mentait aux gens. Il a changé de visage, il est devenu plus antipathique, il soufflait le chaud et le froid. Il avait les clefs de chez moi, donc il pouvait venir quand il voulait, mais il refusait de s’installer avec moi. Je ne voulais pas créer de problème, je voyais bien les choses problématiques mais j’essayais d’arrondir les angles, la relation d’emprise se créait. Il a commencé à saper ma confiance en moi, à me faire des réflexions sur mon rôle de maman alors qu’il n’était pas papa. Le père de mes filles a essayé d’intervenir et je me retrouvais au milieu des deux. »

« Mon point faible, c’est les enfants, il a joué avec ça »

Son ex-compagnon incite Laetitia à avorter, elle fait ensuite une fausse couche. « Quand j’ai été à nouveau enceinte, c’est là que le cauchemar a vraiment commencé, raconte-t-elle. Il rentrait alcoolisé. Il me disait qu’il ne savait pas s’il voulait de l’enfant, puis il me disait que si j’avortais il allait me tuer, moi et mes filles. Il m’a dit : « C’est soit nous tous, soit moi tout seul. » Après ces vagues de violences, il redevenait gentil et me disait qu’il ne pourrait jamais nous faire du mal. J’avais envie d’y croire, je suis donc restée mais il avait identifié mon point faible : les enfants. Je suis hyper-protectrice envers elles, il ne faut pas y toucher. Et donc il a joué avec ça. »

© Diane Delafontaine, pour axelle magazine

Son histoire ressemble à celle de Caroline et à celles de beaucoup d’autres femmes. Les enfants de Caroline ont aussi été instrumentalisés par son agresseur pour la violenter. « Je peux raconter les violences que j’ai vécues mais cela reste très éprouvant, explique-t-elle. Parce que j’aimerais tant les oublier déjà. Parce que j’ai dû les raconter aussi encore et encore à des tas de psychologues, assistants sociaux, avocates, éducateurs et éducatrices, dirigeants d’école, policiers, amies, partenaires amoureux…, avec des bénéfices plus que mitigés pour mes fils et moi. J’aimerais parler du continuum des violences patriarcales qui m’ont amenée et qui amènent tant de femmes à se retrouver sous l’emprise d’un homme violent et, pire, à se condamner à rester sous cette emprise pendant une bonne partie de leur vie parce qu’elles ont eu le malheur de faire des enfants avec lui. Je ne suis jamais tombée amoureuse du père de mes enfants, il ne m’en a pas laissé le temps pour tout dire. Je ne m’étais pas encore remise de la rupture avec mon « premier amour », une relation de 4 ans avec un homme de treize ans mon aîné qui n’avait jamais voulu s’engager avec moi. J’approchais de la trentaine et mon désir d’être mère se faisait de plus en plus pressant. Après notre première nuit ensemble, j’ai signalé à mon futur bourreau que je devais passer dans une pharmacie acheter une pilule du lendemain car je n’étais pas sous contraception. Il m’a rétorqué : « Je ne te promets pas de t’aimer toute ma vie, mais je te jure d’aimer nos enfants si nous en faisons ensemble. » Je ne suis donc pas passée à la pharmacie, il avait réussi à toucher mon point le plus vulnérable et, trois mois plus tard, j’étais enceinte », continue-t-elle.

Je ne voulais pas créer de problème, je voyais bien les choses problématiques mais j’essayais d’arrondir les angles, la relation d’emprise se créait. Il a commencé à saper ma confiance en moi, à me faire des réflexions sur mon rôle de maman alors qu’il n’était pas papa…

Le supplice de Caroline commence après l’accouchement de son premier enfant. « Il avait pris l’habitude déjà de « jouer » avec notre bébé (c’était encore un nourrisson de 3, 4 mois au plus) en le lançant au plafond, surtout quand il avait un public « sensible » tel que ma mère ou un couple d’amis, jeunes parents eux aussi. Ma mère est sortie de ces spectacles-là particulièrement traumatisée et moi, assez remontée contre lui évidemment. Donc, il me coupait déjà d’un de mes soutiens familiaux : ma mère ne désirait plus trop venir à Bruxelles pour me voir ainsi que son petit-fils, ne supportant pas l’imposante présence du père. Le contrôle fut quasi permanent à partir de là aussi. « Qu’est-ce que tu as fait de ta journée ? », « T’as pas eu le temps d’aller faire les lessives ? », etc. Et les violences ont commencé. »

À la fois témoins et victimes

Dans le cas de Laetitia, ses trois filles ont été témoins des violences qu’elle subissait, dont la petite dernière qu’elle a eue avec son ex-compagnon violent. Selon l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes , dans plus de 40 % des situations de violences entre partenaires, au moins un·e enfant a été témoin d’actes violents commis sur un de ses parents. Les enfants sont particulièrement présent·es lors des situations de « violences graves » (48,8 %) et « très graves » (43,2 %). Le blog « Stop Féminicide » recense les meurtres de femmes par leur compagnon ou ex-compagnon. Des meurtres qui ont souvent lieu devant les enfants. Selon les chiffres du blog, en 2018, 22 enfants ont survécu au meurtre de leur maman en Belgique, 21 enfants déjà en 2019. Sur les deux dernières années, 7 enfants ont été tué·es dans un contexte de violences, la plupart d’entre elles et eux en même temps que leur maman. « Il m’a jeté un couteau devant ma fille de 12 ans et celle de 2 ans, confie Laetitia. Il aurait pu me tuer. Il m’a dit « dommage que je t’ai loupée ». Ma plus grande a insisté pour aller au commissariat ce jour-là. » Les fils de Caroline ont eux été victimes de violences physiques de la part de leur père. « Les violences que j’ai subies avec le père de mes fils étaient, et restent encore aujourd’hui car elles ne sont pas totalement terminées, exclusivement psychologiques, juridiques et financières pour moi, mais pas pour mes fils. Ce qui était, bien évidemment, la pire des violences psychologiques, le fait d’assister à ces violences physiques sur eux et de ne pas arriver à les en protéger », raconte Caroline.

Il n’a plus jamais frappé les enfants après la séparation, mais il a continué pendant des années à leur hurler dessus et j’ai continué à être terrorisée à l’idée qu’il les estropie ou pire encore.

Ces violences ne sont bien entendu pas sans effet sur les enfants qui y sont exposé·es. « On estime qu’un tiers des enfants deviennent agresseurs à leur tour, un tiers deviennent victimes et un dernier tiers deviennent résilients, explique Marie Denis, psychologue et cofondatrice de l’Observatoire francophone des violences faites aux femmes. Il y a une normalisation de la violence chez certains. Le docteur Maurice Berger a montré que les enfants témoins de violences avaient un haut niveau d’hormones de stress qui attaquent le cerveau. C’est visible à l’IRM. Outre les effets sur les enfants, il y a aussi des effets sur les mamans, qui ont des problèmes de santé physiques et/ou mentaux à cause des violences. Cela va leur être reproché en cas de procès par exemple, dans une totale inversion des responsabilités. Ce n’est pas de leur faute mais bien de celle de l’agresseur. »

« Mon enfant a dû apprendre à être douce »

Ces effets, ce sont encore les mamans qui en parlent le mieux. « Mon fils aîné a particulièrement été impacté par les violences, raconte Caroline. Il a souffert d’encoprésie [incontinence fécale, NDLR] jusqu’à ses 9, 10 ans. Il reproduisait sur son petit frère les violences de son père. Il était hyper-anxieux, insomniaque, agité, opposant, etc. Une de ses institutrices, qui avait beaucoup de mal à le supporter, le soupçonnait d’être « hyperkinétique avec un déficit d’attention ». Il avait aussi des problèmes avec ses camarades, aucun·e ami·e, des rejets et moqueries diverses. Ce sont des enfants (et des adultes, bien sûr) « difficiles », car ils ont des difficultés spécifiques. Notre cadet, lui, s’est un petit peu réfugié dans sa bulle. Là, le corps enseignant le soupçonnait d’être « autiste ». Il n’était pas du tout le même enfant à l’école qu’avec moi. Il était bourré de tics dès le 15 septembre et ses tics disparaissaient comme par enchantement le 15 juillet. Il était extraverti avec moi et visiblement introverti à l’école… et, sans doute, chez son père. À l’aube de ses 18 ans, il se ronge toujours les ongles à sang, doigts de pieds compris. » « Mon plus jeune enfant est une petite fille douce mais elle a dû apprendre à l’être », indique pudiquement Laetitia.

© Diane Delafontaine, pour axelle magazine

L’ex-compagnon de Laetitia possède un droit de visite sur leur enfant malgré sa condamnation pour violences aggravées sur la maman. L’idée répandue selon laquelle un mari violent est un bon père fait des ravages dans les tribunaux. « Il y a aussi la séparation entre les tribunaux, mon ex est condamné au pénal et quand j’ai mis cela en avant, la juge aux affaires familiales m’a dit qu’ici on était au civil… », raconte Laetitia. Les violences vécues par Caroline et ses enfants n’ont jamais été reconnues par la Justice. « J’ai fait constater par un médecin légiste les coups reçus par mon fils et j’ai porté plainte. Mon fils a témoigné. Mon ex-compagnon a été arrêté à notre domicile, il a passé une nuit en cellule et a eu une comparution immédiate devant une juge qui lui a dit : « Monsieur, je pourrais vous incarcérer immédiatement ou vous obliger à suivre une thérapie, mais j’espère que vous êtes assez intelligent pour savoir ce que vous avez à faire. » Elle a fixé une date de procès six mois plus tard. Dans les semaines qui ont suivi, il m’a demandé si je me portais partie civile et je ne l’ai pas fait. Je ne sais toujours pas si ce fut la bonne décision, mais j’avais vraiment peur à ce moment-là qu’il prenne les gosses et se tue avec eux si je « l’enfonçais trop »… Je n’ai jamais pu obtenir le jugement. Il m’a lancé cette phrase « splendide » : « Je ne suis pas coupable puisque je ne suis pas condamné et la juge estime que je suis un bon père puisqu’elle ne m’a pas déchu de mes droits paternels » », explique Caroline. Par la suite, à chaque fois qu’elle voudra se défendre ou l’attaquer en justice, on lui interdit de parler du « passé », ses avocat·es et les juges lui demandent de ne plus parler que des événements les plus récents.

« J’ai entraîné mon fils aîné à aller chercher du secours »

« Il n’a plus jamais frappé les enfants après la séparation, mais il a continué pendant des années à leur hurler dessus et j’ai continué à être terrorisée à l’idée qu’il les estropie ou pire encore, poursuit Caroline. Notre fils aîné avait 6 ans et notre cadet 3 ans. J’ai entraîné l’aîné à aller chercher du secours chez les voisins si son père piquait l’une de ses crises de rage. Ce n’est vraiment que lorsque nos deux garçons ont atteint le début de l’adolescence que j’ai commencé à me rassurer sur ce sujet. Je ne sais pas si le grand public a conscience de ce que cela peut être de vivre en état d’anxiété continuelle une semaine sur deux pendant autant d’années, mais pour la santé mentale des mères qui doivent subir cela, c’est absolument désastreux », s’insurge-t-elle. Laetitia se décrit comme étant « en apnée ». « La première fois que j’ai dû lui remettre ma fille, j’étais fort angoissée, j’ai appelé tous mes avocats pour trouver quelque chose à faire. Il est venu avec sa sœur et sa nièce et ma petite a dit : « Je veux bien aller au parc avec ma cousine mais pas avec lui. » C’était une enfant propre nuit et jour et elle ne l’est plus. Ça veut tout dire », explique-t-elle. « Dans les témoignages de la procédure devant le juge aux affaires familiales, toute la famille de mon ex-compagnon essaie de me faire passer pour folle et j’ai peur de ce qu’ils disent à ma fille. Au retour de chez son père, elle m’a rétorqué : « Papa, il est très en colère contre maman et papa, il a frappé maman mais seulement un petit peu » », continue-t-elle.

Les enfants témoins de violences ont un haut niveau d’hormones de stress qui attaquent le cerveau. C’est visible à l’IRM.

Dans la société patriarcale, la femme et les enfants sont encore considéré·es comme des propriétés du père.« Les juges veulent à tout prix préserver le lien de paternité, c’est de la folie, poursuit Laetitia. Il se comporte vraiment comme si ma fille était un objet. Ce n’est pas du tout le genre de relation que j’ai avec mes enfants, je veux qu’elles soient libres. Elles ne m’appartiennent pas. »

La fameuse « aliénation parentale »

Jusqu’à en arriver au concept d’aliénation parentale, prisé des masculinistes et utilisé contre les mamans lors des séparations en occultant les violences subies. Cette « aliénation » viendrait du fait que la femme transmettrait ses angoisses à ses enfants qui en viendraient à croire ce qu’elle dit et à développer une vision négative du père, alors qu’elle cherche à se venger. Cette théorie a eu du succès à la fin des années 1990 suite à la diffusion du mythe des fausses plaintes pour violences conjugales : 80 % seraient mensongères. Un chiffre jamais vérifié, comme l’aliénation parentale en elle-même. « Cette théorie est non fondée scientifiquement et pourtant les magistrats, psychologues, etc. sont formés par des hommes qui la propagent comme Hubert Van Gijseghem, analyse Marie Denis. L’aliénation parentale a été inventée dans les années 1980 par le psychiatre Richard A. Gardner, un homme controversé. Il affirmait par exemple que la passivité des femmes et l’agressivité des hommes étaient programmées génétiquement. Il pensait aussi que les hommes avaient une libido plus forte afin d’assurer la survie de l’espèce. Il estimait encore que la société avait une réaction excessive par rapport à la pédophilie. L’idée derrière, c’est que les femmes manipulent les enfants pour recevoir la garde exclusive et une pension alimentaire. C’est vrai qu’en Belgique, le montant de la pension alimentaire permet de se payer des vacances au soleil ! », ironise-t-elle. Dans notre pays, les travaux préparatoires de la loi de 2006 sur l’hébergement égalitaire citent cette théorie controversée. La loi favorise la coparentalité, notamment via la médiation. Un danger pour les femmes victimes de violences qui se retrouvent ainsi face à leur agresseur.

Caroline et Laetitia s’engagent désormais contre les violences. « Je suis une guerrière et j’apprends à ma fille qu’elle l’est aussi, précise Laetitia. On s’en sort grâce aux autres femmes, on a créé ensemble une chaîne humaine qui cache les femmes victimes et leur trouve un nouveau logement. » Enfin l’amorce d’un sourire à l’autre bout du téléphone.

Si vous, vos enfants ou vos proches êtes victimes de violences conjugales, vous pouvez appeler gratuitement le 0800 30 030.

Les bonnes ondes des podcasteuses

Média de la quatrième vague féministe, le podcast se fait de plus en plus entendre ces dernières années. Entre témoignages intimistes et analyses d’expert·es, les micros glissent de voix en voix autour de questions et de réflexions souvent inédites dans l’espace médiatique.

« Allez en place, c’est La Poudre ! » Si ce lancement résonne en vous, vous écoutez – comme 3,5 millions d’auditeurs/trices – la voix de Lauren Bastide. La journaliste française anime deux fois par mois un échange intime d’une heure avec une femme qu’elle admire. L’univers du podcast féministe explose, et La Poudre a montré la voie dans le monde francophone.

Ces dernières années, les femmes sont de plus en plus nombreuses à prendre le micro pour discuter de thématiques féministes et propager leurs bonnes ondes inclusives. Féminités, masculinités, représentations : pourquoi ces enjeux contemporains ont-ils trouvé leur voix d’expression dans le podcast ?

Prendre la parole

Alors que dans le paysage de la radio française, on n’entend que 38 % de voix féminines, les podcasts bleu-blanc-rouge font de plus en plus résonner la voix des femmes. Chez nous, Maïwenn Guiziou, l’auteure du podcast C’est tout meuf de la RTBF se réjouit : « Les femmes peuvent enfin parler pendant une heure sans être interrompues ! On prend le temps de creuser des sujets que les médias traditionnels ne traitent pas, comme la masturbation ou le porno. On voit une explosion de podcasts sur les femmes et la sexualité car la parole peut s’y libérer. » Face au déficit de visibilité des femmes dans l’espace médiatique, le podcast prend sa place.

Les podcasts permettent de déconstruire des schémas, de comprendre comment, en tant que femme, j’évolue dans la société, mais surtout de donner des arguments solides lors de débats sur ces questions d’égalité de genre.

Ces créations sonores viennent aussi pallier les manquements des médias généralistes qui s’adressent à un public traditionnel. Le podcast répond alors aux besoins de celles et ceux qui ne s’y retrouvent pas. Sarah Sepulchre, professeure à l’École de Communication de l’UCLouvain, analyse pourquoi ces podcasts féministes font désormais tant de bruit. « Pour commencer il n’y a pas de format obligatoire, que ce soit pour la longueur ou le nombre d’épisodes, la présence de personnages récurrents, ou le ton. Cela permet d’être créatif/ive et d’avoir une liberté totale. L’outil technologique rencontre alors les envies d’un certain public. »

Grâce à sa liberté de format, de ton et de sujets, cette écriture audio permet de faire entendre des témoignages, des expériences et des conversations qui suscitent une implication plus personnelle et intime. Les podcasts permettent aussi de diffuser une analyse de genre ou une pensée féministe. YESSS partage deux fois par mois des témoignages de femmes contre le sexisme. Pour l’une de ses créatrices, Elsa Miské, il s’agit « de donner des solutions et de proposer des stratégies. On essaye de partager une sorte de boîte à outils très concrète du quotidien. »

Du son salvateur et salutaire, Sarah Ganty en a les oreilles pleines. Consommatrice de podcasts, elle explique le rôle qu’ils jouent dans sa vie : « Ils permettent de déconstruire des schémas, de comprendre comment, en tant que femme, j’évolue dans la société, mais surtout de donner des arguments solides lors de débats sur ces questions d’égalité de genre. »

CC Eran Menashri / Unsplash

S’adresser à tout le monde

En plus d’être créatifs, les podcasts sont également faciles à diffuser sur le web. Si l’absence d’images permet de se concentrer sur les histoires et de développer l’imaginaire, elle protège aussi celles qu’on entend, comme en témoigne Maïwenn Guiziou : « Le format podcast permet de préserver l’anonymat des femmes qui se confient sur des sujets intimes comme leurs règles ou leurs poils. » Pour Sarah Sepulchre, « la question de l’image est particulièrement importante pour les féministes. On sait qu’il y a beaucoup de bashing envers les militantes, notamment sur leur physique. Sur internet, elles doivent faire face à beaucoup de commentaires sur leur corps. Ici les détracteurs ont un angle d’attaque en moins. »

Les podcasts donnent aussi un coup de vieux aux radios classiques, puisqu’ici les auditeurs/trices deviennent maître·sses de leur consommation. Ces formats sonores ont la particularité de fédérer une communauté autour d’une problématique. Charlotte Crucifix et Lucie Allo ont lancé Un peu gênantes, un podcast belge où elles racontent leurs moments de honte. Elles s’expliquent : « C’est comme si vous entriez dans une soirée entre copines, on discute entre potes de nos histoires gênantes et intimes. Avec notre podcast, on veut faire entendre qu’on a toutes vécu cela. On s’est déjà toutes tapé la honte ! La honte peut être très puissante, elle fait taire les femmes. On veut créer un espace de parole où chacune peut se reconnaître. C’est un peu thérapeutique ! »

En entendant les confidences d’autres femmes, on réalise qu’on est nombreuses à vivre la même chose, à rencontrer les mêmes difficultés. Cela me donne beaucoup de force et d’énergie pour mon militantisme féministe.

Le casque sur les oreilles, on se sent désormais un peu moins seul·e. « En entendant les confidences d’autres femmes, on réalise qu’on est nombreuses à vivre la même chose, à rencontrer les mêmes difficultés. Je me sens comprise, cela me donne beaucoup de force et d’énergie pour mon militantisme féministe. Je m’y retrouve beaucoup », confie Sarah Ganty.

À l’image des anciens salons de conversation, c’est ici aussi une certaine catégorie socio-professionnelle de femmes qui mène la danse. Le format audio reste corseté à un réseau d’initié·es, se désole Elsa Miské pour qui le podcast « est encore réservé à une élite, on est dans l’entre-soi d’une classe sociale, d’un microcosme urbain et favorisé. L’audio ne s’est pas encore complètement démocratisé. » Même écho auprès de Maïwenn Guiziou qui déplore que la majorité des créatrices de podcasts « sont des femmes blanches, qui ont fait des études, et vivent en ville. On touche trop peu de personnes diversifiées ». Les podcasts féministes doivent encore élever la voix pour se faire entendre et… exprimer le point de vue de tous·tes.