L’accueil de l’enfance, “l’affaire de tout le monde”

Criant manque de places, subventionnées ou non, pénurie de personnel, formation insuffisante, abandon des mères, dont les plus précaires… À la croisée des domaines – éducation, santé, travail –, de problématiques sociales et économiques, à l’intersection des sphères privée et professionnelle, l’accueil de la petite enfance, très majoritairement féminin, concentre pas mal d’enjeux féministes. En crise, le secteur reste peu valorisé et parent pauvre des investissements publics. Pour explorer les dynamiques à l’œuvre et leurs impacts concrets sur la vie des mères et des femmes : Anne Teheux, responsable (tout juste retraitée) de la FSMI, Fédération des services maternels et infantiles de Vie Féminine, et Joëlle Mottint, chercheuse et formatrice pour le RIEPP, “Recherche et Innovation Enfants-Parents-Professionnel·le·s”, association active dans le secteur de l’accueil de l’enfant. Un entretien à retrouver prochainement en intégralité dans notre série de podcasts L’Heure des éclaireuses.

© Delphine Panique, pour axelle magazine

En 2018, les accueillantes à domicile ont obtenu un statut complet de salariée. Pourquoi Vie Féminine portait-elle ce combat depuis longtemps ?

Anne Teheux : “Depuis le début chez Vie Féminine, la création de services d’accueillantes d’enfants s’assortissait d’une forme de responsabilité morale : d’abord, permettre que ces milieux d’accueil soient de qualité. Pour les mamans, confier son enfant, ce n’est pas rien, c’est terriblement personnel. Il fallait inscrire cette démarche dans une réelle professionnalisation, qui passait par des formations pour les accueillantes et les travailleuses sociales encadrantes. On ne parlait pas encore de “formation initiale” ou “continue” ; des tas de choses ont été créées à l’époque, en attendant que le législateur s’en occupe. Le deuxième aspect concernait la situation des accueillantes elles-mêmes, payées à la prestation, sous forme d’indemnité de frais (repas, énergie, jeux…). Quand un enfant n’est pas là, ou en période de vacances, l’accueillante n’a rien. Ce n’est qu’un début d’autonomie financière, l’accès aux droits sociaux n’est que partiel, pas de chômage ni de congés payés… Un statut salarié, c’était permettre à ces femmes d’exercer un vrai métier et de renforcer cette autonomie.”

Depuis quand durait ce combat de Vie Féminine ?

A.T. : “Vie Féminine est dans les premières associations à avoir porté le combat, à partir des années 1970. Vingt ans plus tard, les syndicats s’en sont mêlés, ça n’a plus été considéré, à leur niveau, comme des “affaires de bonnes femmes”. En 2014, la Plateforme pour le statut des accueillantes conventionnées a rassemblé les organisations syndicales, familiales, et la plupart des fédérations d’employeurs. Grâce à ce collectif, en 2018, apparaît le projet pilote qui instaure un statut salarié pour des accueillantes, qui vont pouvoir y entrer par cohortes. Le statut est une matière fédérale, l’accueil de la petite enfance dépend de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) : il a fallu trouver des artifices. En 2019, autre grand moment : la fameuse réforme MILAC votée en fin de législature du précédent gouvernement. Le statut salarié devient la norme pour toute nouvelle engagée. Une victoire importante pour Vie Féminine qui a porté la cause pendant quarante ans, pour l’accueil de l’enfance, pour les femmes. Parce que, à travers ce statut salarié, c’est une forme de reconnaissance de la professionnalisation du métier, qui n’est plus considéré comme “naturel”, comme quelque chose que les femmes font chez elles parce qu’elles “ont les hormones pour”.”

Joëlle Mottint : “L’accueil de l’enfance, c’est comme si ça valait moins, alors que c’est un métier beaucoup plus difficile puisque les enfants ne parlent pas. Il faut pouvoir décrypter. Et il y a la pénibilité physique du travail, et aussi, surtout, la disponibilité émotionnelle : se mettre au niveau de l’enfant, essayer de comprendre ses besoins. On se dit : “Un bébé, on lui donne à manger, on lui met un lange propre et tout va bien”, mais c’est bien plus complexe. C’est comme si c’était naturel pour les femmes d’être en relation avec les autres êtres humains ! On observe la même chose avec les aides-soignantes en maison de repos, pas mieux traitées que les puéricultrices, et peut-être encore moins bien.”

A.T. : “Ce phénomène englobe tout l’aspect des métiers du soin aux autres, personnes âgées, malades, jeunes enfants, et c’est aussi la question du nettoyage… Ce sont des secteurs particulièrement féminisés. L’accueil, les relations, ça reste une affaire de femmes : “Elles font certainement cela mieux que les hommes”… Or rien ne prouve que c’est le cas.”

Le combat n’est pas terminé, sociétal mais aussi politique. Le secteur de l’accueil de l’enfance, petite enfance et extrascolaire est d’ailleurs reparti en grève en avril dernier.

A.T. : “L’accueil de l’enfance est un vrai débat de société, c’est l’affaire de tout le monde, c’est une responsabilité collective. Les décisions politiques le méprisent toujours par rapport à d’autres secteurs. Ce n’est pas un métier qui s’improvise. Il n’y a pas assez de moyens pour élaborer un système de qualité en FWB, pour la formation, pour que le personnel puisse avoir du temps réflexif, d’observation, absolument nécessaire, et c’est ce que cette mobilisation mettait en avant.”

La valorisation passe par la professionnalisation du secteur, elle-même passant par la formation ?

J.M. : “Il faut d’abord savoir qu’on est le dernier pays européen à avoir un aussi bas niveau de formation pour l’accueil des enfants de 0 à 3 ans. Actuellement dans les crèches en FWB, le niveau des puéricultrices est un niveau de secondaire professionnel, c’est vraiment très bas.”

A.T. : “Avant, dans les milieux d’accueil, on était quand même sur une vision très hygiéniste : s’occuper d’un enfant, c’était savoir le changer, le laver, le nourrir. Aujourd’hui, on travaille sur les trois fonctions de l’accueil. La fonction économique : c’est permettre aux parents d’exercer un emploi. La fonction éducative, c’est permettre à l’enfant de se développer, de socialiser. Et la fonction sociale, qui vise la mixité sociale : permettre à des enfants, des familles de se rencontrer, de se construire, et ça, ce n’était pas du tout abordé dans les formations des puéricultrices.

L’accueil de l’enfance est un vrai débat de société, c’est l’affaire de tout le monde, c’est une responsabilité collective.

Le SFMQ [Service francophone des métiers et des qualifications, ndlr] retravaille depuis deux ans la formation, qui devrait aussi prendre en compte les réalités sociétales du secteur : le travail avec des familles recomposées, atypiques, avec la vulnérabilité des publics, les phénomènes de violences… Ce n’est pas simple de faire évoluer les mentalités par rapport à la valorisation et l’exercice du métier. On entend encore pas mal de réticences chez certains acteurs : “Dans le contexte de pénibilité de recrutement actuel, ce serait quand même beaucoup plus facile de pouvoir engager des personnes qui n’ont pas ce diplôme”… C’est assez révoltant.”

Est-ce que la création d’un bachelier en accueil de la petite enfance, à partir de ce mois de septembre 2023, va aider à cette professionnalisation ?

J.M. : “Ce n’est pas gagné. L’idée est d’introduire ce bachelier pour renforcer les équipes. En Flandre, cette expérience est un peu un fiasco. Il y a plein d’étudiant·es inscrit·es, c’est une super formation, mais l’argent public n’a absolument pas suivi et ces personnes ne peuvent pas être payées aux barèmes auxquels elles pourraient prétendre. J’ai un peu une crainte que ce bachelier qui se développe en FWB aboutisse à la même chose.”

L’extrême féminisation du métier n’entraîne-t-elle pas aussi une sorte de reproduction dans les stéréotypes véhiculés ?

J.M. : “J’ai écrit un texte il y a quelques années, Des petits et des hommes, où j’essayais de montrer que ce serait intéressant que des hommes arrivent dans les crèches. Je ne suis plus tout à fait d’accord aujourd’hui… D’abord, ce n’est pas parce qu’on va mettre des hommes que l’accueil sera meilleur, c’est une question de compétences qui s’acquièrent par la formation, l’expérience, les échanges, la formation continue, les supervisions, les échanges entre professionnels, etc., et par le temps, qu’actuellement il n’y a pas. La deuxième raison, c’est qu’on ne peut pas rendre plus difficile l’accès à l’emploi pour des femmes parce qu’on va recruter en priorité des hommes.”

Il n’y a pas cette vision que les enfants font partie de la société.

A.T. : “À partir du moment où un métier est féminisé, il n’est pas valorisé et il est invisibilisé. Ne faudrait-il pas d’abord passer par la revalorisation du métier, la professionnalisation et la formation ? Dans un milieu d’accueil mixte, on va voir que les hommes s’occupent aussi bien des enfants et peuvent apporter des choses, peut-être de manière différente, mais deux femmes vont apporter des choses de manière différente aussi, donc on devrait vraiment arriver à un métier neutre de genre.”

Les progrès des neurosciences montrent à quel point les premières années de développement des enfants sont cruciales, pourtant les politiques publiques ne suivent pas. Est-ce que ça ne met pas aussi une pression énorme sur les accueillantes de la part des parents ?

J.M. : “Ça dépend très fort des milieux sociaux. Au RIEPP, nous accompagnons autant des crèches aux publics dits “vulnérables” que plus aisés. J’ai l’impression que le plus difficile, c’est de travailler avec des publics très aisés, diplômés, qui s’informent, ont des attentes considérables et prennent les puéricultrices comme leurs employées. Les milieux d’accueil ont à prendre en compte les attentes des familles, mais dans ce type de relation, on n’est pas forcément dans une alliance éducative. Le parent vient imposer ses désirs de façon parfois injustifiée sur le plan des connaissances actuelles. Cela dit, au niveau pédagogique, ça évolue tellement, on ne peut pas dire que ce que l’on fait aujourd’hui, c’est la vérité vraie. La difficulté réside plutôt dans la manière dont la relation s’instaure. Dans les milieux plus fragilisés, on va avoir d’autres types de difficultés, qui sont davantage associées aux difficultés de vie des familles.”

A.T. : “Pour ces familles précarisées, ce qui est important, c’est de savoir comment on va vivre demain, alors penser à inscrire son enfant pour dans six, huit mois, ce n’est juste pas possible. Ou alors, elles s’auto-excluent, pensant que la crèche n’est pas pour elles.”

Ce qui introduit la question de la mixité sociale dans les milieux d’accueil, liée au statut des crèches, conventionnées ou privées…

A.T. : “Le système d’accueil en FWB repose sur des politiques publiques, avec une participation financière des parents selon leurs revenus, et sur un système indépendant relativement important. Il y a eu des dérives vers ce qu’on appelle des “entreprises de crèches”, créées comme des McDo, où des actionnaires attendent des rémunérations d’actionnaires. Nous disons, à Vie Féminine, qu’il faut une place d’accueil accessible financièrement pour tout parent qui le souhaite.

Nous disons, à Vie Féminine, qu’il faut une place d’accueil accessible financièrement pour tout parent qui le souhaite.

On est en plein plan Cigogne [plan de la FWB de création de places, intitulé +5200, ndlr] mais, dans le contexte actuel de crise, on entend souvent des accueillantes ou directrices de crèches autonomes [c’est-à-dire non subventionnées, ndlr] qui disent : “On ferme, on ne peut plus”. Ces projets privés sont précaires aussi. Parce qu’ils sont le résultat d’un projet professionnel personnel, pas d’un projet social. Et ils peuvent ouvrir, fermer, sans pérennité pour les familles. Et on ne peut pas nier que pour les femmes qui ont porté ces projets, c’est très difficile.

Encore une fois, les politiques publiques ne vont pas assez loin en termes de création de places subventionnées et le manque de financement des milieux d’accueil ouvre la porte à des dérives. Si les milieux sont “simplement” autorisés, on est dans le cadre du privé, sans régulation financière. Dans la tête de pas mal de gens, si c’est plus cher, c’est meilleur. Ce n’est pas forcément le cas. On sait très bien que l’ONE n’a pas la capacité au niveau du personnel d’effectuer les mêmes contrôles dans le privé. Qualité, contrôle de qualité et accompagnement pour se renforcer, se développer, entreprendre des formations continues, etc., on n’en a pas la garantie.”

On comprend bien que l’accueil devrait rester indépendant des conditions sociales des enfants et des parents, et être pris en charge par les pouvoir publics…

J.M. : “La manière dont c’est organisé est un révélateur des valeurs profondes de notre société, néo-libérales : le secteur de l’enfance n’est pas rentable, en tout cas de manière immédiate… ni à l’horizon des prochaines élections. Il n’y a pas cette vision que les enfants font partie de la société. Où va-t-on mettre l’argent ? Pourquoi ne le met-on pas dans l’enfance, alors que c’est tellement important pour aujourd’hui et pour demain ? On dit que les enfants sont les adultes de demain, cependant ils ont le droit d’avoir une place maintenant, en tant qu’enfant, que ce soit en crèche ou dans l’espace public. Il n’y a pas des personnes qui font à moitié partie de notre société et d’autres complètement parce que ce sont des adultes qui travaillent, paient des impôts et votent. Les personnes âgées qui coûtent très cher à la sécurité sociale font partie de la société, les jeunes enfants, peut-être un peu plus à charge maintenant, en font partie aussi.”

Peut-on dire que l’accueil de l’enfant sert de variable d’ajustement par rapport à l’emploi des femmes ?

A.T. : “Effectivement, c’est la fonction économique de l’accueil qui est mise en exergue. Il y a encore eu des questions parlementaires venant du courant libéral : “Il n’est pas normal qu’il y ait une pénurie de places et que des places soient occupées par des personnes qui ne travaillent pas…” Or, la fréquentation d’un milieu d’accueil, de qualité, peut être une chance pour l’enfant, pour la famille, quelle que soit sa situation personnelle, professionnelle. C’est pour ça qu’on dit, l’accueil de l’enfance, c’est un droit de l’enfant, un droit pour chaque enfant.”

Cette pénurie de places pose aussi la question de la possibilité d’émancipation économique des femmes ?

J.M. : “Quand on n’a pas de place, ou pas tout de suite, un des deux parents va s’arrêter de travailler ou réduire son temps de travail. Dans la toute grande majorité des cas, c’est la mère, parce qu’elle gagne moins. On a là une inégalité de base. Si la femme gagnait la même chose que l’homme, ou même plus, les calculs seraient différents. Mais quand on doit se passer d’un salaire, on choisit le moins élevé… Par ailleurs, l’accueil de l’enfance touche à la durée des congés de maternité et paternité. Dans les pays scandinaves, on a beaucoup plus de temps et le même pour la mère et pour le père, ce qui permet déjà de réduire un peu la pression sur les milieux d’accueil parce qu’on n’a plus besoin d’accueillir des tout-petit·es. Une femme au statut d’indépendante – on n’en parle vraiment pas souvent – n’a quasiment pas de congé de maternité, et ce sont des enfants qui rentrent à la crèche au mieux à deux mois, parfois même avant, c’est assez inhumain. Ça touche aussi à la question de la diminution du temps de travail, qui est le même depuis très longtemps, ce qui pourrait résoudre beaucoup de soucis, y compris par rapport à la pénibilité de certains métiers, ou à la difficile conciliation entre vie familiale et professionnelle.”

Est-ce que des professionnelles de la petite enfance doivent être taillables et corvéables à merci pour que d’autres femmes soient taillables et corvéables à merci ?

A.T. : “Encore une fois, les milieux d’accueil se retrouvent à la croisée des chemins, microcosmes de notre société qui évolue vers l’individualisme, le culte de la performance, l’immédiateté. Pour pouvoir y répondre, il y a des travailleurs et travailleuses qui deviennent taillables et corvéables à merci. Derrière, il y a aussi les milieux d’accueil de la petite enfance. Quand on est femme, mère, monoparentale, petite indépendante, infirmière, etc., il faut pouvoir avoir des milieux d’accueil qui ouvrent de plus en plus tard, parfois même la nuit, et là, qu’est-ce qu’on fait avec le bien-être des enfants, des professionnelles ? Est-ce que des professionnelles de la petite enfance doivent être taillables et corvéables à merci pour que d’autres femmes soient taillables et corvéables à merci ? Les milieux d’accueil sont le réceptacle d’une série de tensions, induites par un modèle de société néo-libéral, qui sont vécues par les professionnelles, et du coup par les enfants. Il y a vraiment une réflexion profonde à mener.”