Parlons-en.

Note de la rédaction. Le texte suivant, que nous publions en ce jeudi 12 mars, est une carte blanche rédigée par un collectif de signataires en réaction et en réponse à une carte blanche publiée vendredi 6 mars sur notre site : « On se lève. On se casse. Et on parle. » 

Nous sommes bénévoles, employé.e.s et citoyen.ne.s impliqué.e.s dans le monde associatif mais aussi dans la solidarité au sein de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés.

Nous avons découvert avec stupeur sur le site d’axelle magazine les accusations de violences misogynes qui sont portées contre « le secteur associatif », où l’on verrait « des hommes prendre la tête d’organisations par la force, y garder le pouvoir par l’humiliation et réduire les femmes qui les composent au silence. »

Nous avons été interpellé.e.s par la forme mais aussi par la teneur de cette carte blanche qui ne correspond pas à notre expérience personnelle des relations femmes-homme que nous avons expérimentées ou que nous expérimentons au sein de la Plateforme Citoyenne.

Nous estimons que le procès public ouvert par la carte blanche semble se travestir d’un combat noble pour poursuivre, en réalité, un but incompréhensible.

Cette manière de procéder ne peut que causer tort et préjudice à toutes les parties concernées et nous ne souhaitons donc pas contribuer à celui-ci, en opposant publiquement nos expériences de respect et d’égalité au vécu des personnes signataires.

Nous ne sommes d’ailleurs pas habilité.e.s à juger de la véracité de ces vécus. Pour autant, nous serons attentif.ve.s, en tant que femmes et hommes engagé.e.s dans cette magnifique action citoyenne, à faire entendre également notre voix.

Nous n’acceptons pas d’être perçu.e.s comme des personnes qui auraient évolué dans une structure dont un ou des responsables auraient adopté des comportements « misogynes, violents ou humiliants », et n’auraient pas pu, comme nous l’avons fait pour nos actions, réfléchir et réagir pour lutter contre ce type de comportements, que nous dénoncerions avec vigueur si nous en avions été les témoins.

Nous, bénévoles, employé.e.s et citoyen.ne.s impliqué.e.s dans la Plateforme Citoyenne, refusons également d’être réduit.e.s au statut de victimes d’une « domination » dont nous serions incapables de nous défaire ou offrant une immunité à des misogynes potentiels parce que notre combat en serait affecté.

Nous voulons finalement souligner le caractère particulièrement tendu de l’aide humanitaire d’urgence, dont les effets se marquent parfois par des interactions humaines difficiles, et réaffirmer notre confiance dans la capacité de la Plateforme à se questionner pour continuer à mener une action conforme à ses valeurs et à ses missions.

Nous nous tenons à disposition de tous.tes ceux.celles qui, chargé.e.s d’un réel examen de ces questions, souhaiteraient nous interroger sur notre expérience au sein de la Plateforme.

Les signataires :

Sabine Amen, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Jennifer Apers, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017, administratrice 2019-2020)

Marie-André Beeckmans, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole service socio- juridique 2017-2020)

Lara Bianchet, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (salariée service socio-juridique 2019- 2020)

Nadia Brahmia, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2019-2020)

Julie Claris, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Adriana Costa Santos, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2015-2018, co- présidente 2018-2020)

Vinciane Cordemans, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017- 2020)

Andrea Curulla, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (coordinateur porte d’Ulysse 2017- 2018)

Naïm Daibes, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (co-coordinateur hub humanitaire 2017- 2020)

Gauthier De Bock, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2015, trésorier 2018-2020)

Delphine Demanche, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (coordinatrice hébergements collectifs 2017-2020)

Sabine Demannez, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Caroline De Saegher, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2015, secrétaire générale 2016-2020)

Julie de Saedeleer, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2018-2020)

Michel Devuyst, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2017-2020)

Anne-Catherine de Neve, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017- 2020)

Pascale Defraigne, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2017- 2020)

Dominique De Wit, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2018- 2020)

Céline Delrez De Neyn, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2015-2019, administratrice 2016-2018)

Béatrice Devyver, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2017-2020)

Anne-Jenny Drugmand, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2018-2020)

Alexandrine Duez, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2018-2020)

Maud Dujeu, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2018-2020)

Diego Dumont, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Nathalie Dupont, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (coordinatrice bénévole école Maximilien 2015-2020)

Liesebeth Dyckmans, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2018- 2020)

Manuelle Fettweis, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (co-coordinatrice service socio- juridique 2018-2020)

Farah Feguy, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (salariée service socio-juridique 2019- 2020)

Vanessa Fusco, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2018, coordinatrice des bénévoles 2019-2020)

Naïké Garny, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Anne Guffens, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Sophie Godefroid, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Halima Hanbali, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2017-2020)

Emilie Hauzeur, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Roxane Hauzeur, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Sylvie Heymans De Joncker, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2018-2020)

Bernadette Hislaire, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2018- 2020)

Michèle Hubinon, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole école Maximilien 2016- 2020)

Sham Ibrahim, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (salarié service socio-juridique 2019- 2020)

Chloé Karakatsanis, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2015-2020)

Françoise Lecocq, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2017-2020)

Xavier Lukomski, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole école Maximilien 2016- 2020)

Latifa Maaroufi, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2018, salariée Porte d’Ulysse 2018-2020)

Mèri Magrone, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (étudiante hébergement collectif 2018- 2020)

Lina Marreiros, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (béné vole hub humanitaire 2017-2020)

Paule Masai, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2017-2020)

Sam Mendes, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2017, salariée porte d’Ulysse 2019-2020)

Willy Monthe, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (salarié service socio-juridique 2018- 2019)

Dom Moreau, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2015-2020)

Hilde Moons, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Frédéric Moreau de Bellaing, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (photographe bénévole 2017-2020)

Danielle Nootens, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole service socio-juridique 2015-2020)

Samir Ouikassi, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (coordinateur service socio-juridique 2015-2020)

Julie Pire, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (étudiante communication 2019-2020)

Alexandre Pycke, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Felana Rakotoarison, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole service socio-juridique 2019-2020)

Souad Rhomari, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (salariée ressources humaines 2019- 2020)

Eric Pascal Rwamucyo, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017- 2020)

Véronique Rousée, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2018- 2020)

Yasmina Saghir, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole porte d’Ulysse 2018-2020)

Christelle Salvo, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Thémis Sprumont, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (stagiaire service socio-juridique 2019-2020)

Lysa Thorbecke, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2018-2020)

Mathilde Têcheur, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2017, salariée service socio-juridique 2019-2020)

Thomas Thibaut, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Helen Trabelssi, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (coordinatrice hub humanitaire 2017- 2020)

Coralie Vantomme, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Christine Vos, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2017-2020)

Tia Van Renterghem, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017- 2020)

Nathalie Wouters, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2017, salariée ressources humaines 2018-2020)

Rubrique :Catégories Mars 2020Mots-clés :Étiquettes Posté le :Publié le

Aurore Kesch, présidente de Vie Féminine : « Nous avons toutes un intérêt à faire grève les 8 et 9 mars ! »

Pourquoi et comment faire grève ces 8 et 9 mars, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes ? Pendant que partout en Belgique, la « marmite » des grévistes commence à bouillonner, Aurore Kesch, présidente du mouvement Vie Féminine, a répondu à nos questions.

axelle : Est-ce que tu vas faire grève les 8 et 9 mars ?

Aurore Kesch : « Oui ! Dimanche, quand je serai de retour des manifs en tous genres, je pense refuser de prendre en charge un éventuel trajet pour mes enfants. J’envisage aussi de faire la grève de l’écoute empathique. Mon idée, c’est de montrer ce que ça fait lorsque j’arrête de le faire. Ce n’est pas que je n’aime pas accueillir les confidences ou les angoisses de mes proches, au contraire, mais je voudrais soulever cette question : qui d’autre le fait ? Mais comme dimanche et lundi, en tant que présidente de Vie Féminine, mon travail va consister à permettre aux femmes de se mettre en grève, pour le succès de la grève, je vais travailler… »

Qu’est-ce qu’une grève féministe ?

« Je préfère dire que c’est une grève des femmes à visée féministe. Nous travaillons avec toutes les femmes, pas uniquement celles qui se définissent comme féministes. « Il est tard quand je m’assieds », voilà ce qu’a dit une femme récemment lors d’une réunion de Vie Féminine. Elle ne disait pas « Je suis épuisée de ma double journée » ou « Tout ce travail reproductif non-payé me fatigue », mais sa phrase a résonné chez toutes les participantes. Quels que soient les mots qu’elles mettent dessus, toutes les femmes vivent des réalités fortement similaires. Toutes, nous avons un intérêt à faire grève les 8 et 9 mars pour rendre visible, y compris à nous-mêmes, tout ce qui cesse de fonctionner quand on s’arrête. »

Qu’est-ce que tu appelles le travail reproductif ?

« La charge mentale, le travail à la maison, le soin aux enfants, le lien social… À côté de ça, il y a aussi les emplois dans lesquels les femmes sont surreprésentées et sous-valorisées : éducation, service à la personne, soin aux enfants, restauration, ménage… Parce que la société estime que ces tâches sont « naturelles » pour les femmes, leurs compétences sont invisibilisées, et même niées. Résultat, quand on le fait comme salariée, c’est sous-payé et méprisé et, à la maison, on travaille carrément gratuitement. »

C’est pour ça que vous allez mettre en avant, dans vos actions, le symbole des casseroles ?

« Oui ! On a choisi un objet qui incarne l’espace où l’on nous confine : la cuisine et ce rôle de nourricière, au service des autres. On la retourne, on la jette au sol, on l’utilise pour faire du bruit toutes ensemble et, si possible, de façon non harmonieuse. C’est symbolique : ce n’est pas pour dire qu’on n’aime pas faire la cuisine ! C’est bien plus profond que ça. »

On entend souvent dire que les femmes se plaignent alors qu’elles ont acquis tous les droits qu’elles exigeaient. Tu penses que c’est faux ?

« Sans même parler des violences sexistes et sexuelles que nous vivons toutes, nos droits ne sont pas encore pleins et entiers. Les lois semblent égalitaires mais la réalité, ce sont les discriminations. Prenons l’exemple des pensions. Nous devons toutes et tous cotiser 45 ans pour partir à la retraite à 67 ans. Mais les femmes ont rarement 45 ans de carrière à 67 ans, puisqu’elles ont dû s’arrêter de travailler pour s’occuper des 2 enfants sur 3 qui n’ont pas eu de place en crèche. »

Donc la grève revendique l’égalité réelle : comment peut-on y parvenir, selon toi ?

« Il faut le dire clairement : on veut que l’État prenne en charge, de manière collective, les tâches essentielles à la vie de toutes et tous. S’il y a travail, il doit y avoir organisation, reconnaissance des compétences, des droits, et salaires à la hauteur. Bien au-delà de la répartition du temps de travail domestique au sein de chaque foyer, il faut que le travail nié des femmes soit reconnu comme tel : aucune répartition juste ne pourra se faire dans la dévalorisation ou le déni. Mais il y a aussi d’autres enjeux dans cette grève : montrer comme la vie change lorsque les femmes cessent de pallier le manque et provoquer notre prise de conscience sur la force qu’on a quand on agit toutes ensemble. C’est essentiel pour mener le combat contre les violences conjugales et sexuelles. »

Comment faire grève ?

« Comme on veut, mais ensemble, loin ou près de chez soi : il y a des initiatives partout ! Profiter de ce moment pour voir d’autres femmes et échanger, refuser de faire quelque chose qu’on a l’habitude de faire, venir manifester, même quelques minutes, poster une photo d’une casserole retournée sur les réseaux sociaux : les possibilités sont illimitées ! »

“On se lève. On se casse.” Et on parle.

Depuis quelques jours, cette puissante tribune de Virginie Despentes circule sur les réseaux sociaux et est reprise par de plus en plus de personnalités. On ne peut que s’en réjouir. Ce que nous refusons par contre, c’est que cette invitation soit utilisée à des fins personnelles et politiques par des personnes qui reproduisent elles-mêmes ce système de domination qui écrase les femmes et les réduit au silence.

La misogynie ne concerne malheureusement pas seulement le cinéma ou les sphères politiques, elle touche également le secteur associatif où l’on voit des hommes prendre la tête d’organisations par la force, y garder le pouvoir par l’humiliation, et réduire les femmes qui les composent au silence.

Nous parlons aujourd’hui en tant qu’anciennes ou actuelles bénévoles et travailleuses du milieu associatif au sein duquel nous nous sommes engagées avec passion. Nous avons malheureusement payé au prix fort cet engagement, à coup d’humiliation et de violences morales, au point, pour certaines d’entre nous, d’y abîmer notre santé et d’abandonner nos combats.

Moqueries, ordres avilissants, intimidations, décrédibilisations, agressivité empreinte de misogynie sont régulièrement excusés au nom de la cause que ces hommes prétendent défendre et des conditions de travail précaires.

On a vu quantité de personnes engagées, travailleuses ou bénévoles perdre leur envie de se mobiliser. On a vu des travailleurs déshumanisés, jetés à la première contestation.

Nous avons été nombreuses, tétanisées à l’idée de parler de ce qui nous arrivait ou des conséquences que cette parole pourrait engendrer.

Nous savons ces hommes protégés par de nombreuses personnes de pouvoir issues des milieux associatifs, politiques ou journalistiques. On nous a demandé de nous taire, hier et depuis des années, pour protéger ce combat que nous avons en commun. Il est temps d’arrêter de défendre l’indéfendable. Ces abus sont connus et ne devraient plus être tolérés.

Si les actrices ou femmes politiques jouissent d’un certain pouvoir, de par leur visibilité médiatique, nous restons invisibles en tant que travailleuses, militantes et bénévoles. Cette asymétrie qui réduit notre capacité de réaction participe à une complicité que nous souhaitons briser.

Au travers de ce texte, nous refusons fermement que ces hommes bénéficient d’une immunité parce que la structure dans laquelle ils évoluent ou notre combat en seraient affectés. Non, ce n’est pas parce qu’on travaille avec un public précaire et dans des conditions précaires que la maltraitance et la violence sont acceptables.

Ce qui nous rassure aujourd’hui, c’est que nous savons que nous ne sommes pas seules. Nous sommes chaque jour de plus en plus nombreuses à prendre conscience de la misogynie et de la violence dont ils font preuve. Avec le mouvement qui se lève en France et ailleurs, nous nous savons assez nombreuses et assez fortes pour dénoncer ces agissements.

Mais, nous avons également besoin de vous. A toutes celles et ceux qui ont fermé les yeux sur des agissements inacceptables pour soutenir une cause qui est juste, ouvrez-les avec nous. Ne soutenez
plus ce système de domination qui nous pousse à partir et qui nous maltraite. Parlez avec nous. Ne nous demandez plus de nous taire.

À tous ceux qui ont un pouvoir de décision, à tous les membres de Conseils d’Administration, d’Assemblées Générales, à tous les témoins de ces violences, choisissez la complexité de ne pas soutenir les dominants et d’être présents pour les victimes. Utilisez les organes de gouvernance pour exiger des changements. Exigez que ces personnalités toxiques pour nos combats fassent un pas de côté.

Cette semaine, nous nous sommes demandé, une fois de plus, comment osent-ils ?

Comment osent-t-ils relayer une carte blanche qui n’existe qu’en réaction à un système patriarcal dont ils sont parmi les principaux acteurs au sein du secteur associatif ?

De notre côté, c’est décidé. On parle. On espère vraiment que vous aussi.

Signataires : 

Alla Barsoukova, bénévole et collaboratrice cuisine de la Porte d’Ulysse (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2020)
Anissa Ghanem, bénévole et collaboratrice polyvalente (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018-2019)
Anne-Sophie Pochet, bénévole et collaboratrice polyvalente/logistique (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2019)
Céline Urbain, bénévole et coordinatrice de la Porte d’Ulysse (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2018)
Chloë Angé, coordinatrice générale et logistique à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015)
Chiara Caferri, bénévole à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015-2016)
Clara Alberti Villouta, bénévole et stagiaire à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018-2019)
Clara Delacroix, bénévole et étudiante à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2018)
Dolores Cerrato, hébergeuse, responsable association Récoltes solidaires 
Elodie Francart, fondatrice et porte-parole de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015)
Françoise Rommée, bénévole à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015-2016)
Grace Lingi Koli, bénévole à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2020)
Isabelle Kuypers, hébergeuse à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017)
Lou Kacen, coordinatrice du dispatch famille à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015)
Marguerite Bryssinck, bénévole et collaboratrice polyvalente (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2019)
Nadia Echadi, responsable de l’asbl Maxi-Liens, anciennement École Maximilien pôle enfants de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018)
Silvia Guarracino, bénévole et membre du C.A. à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015-2018)
Sophie Fondu, bénévole et collaboratrice polyvalente (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2018)
Sophie Milquet, bénévole à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018)
Stéphanie Wauthier, bénévole et collaboratrice polyvalente (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018-2019)
Ysaline Carlier, coordinatrice adjointe de la Porte d’Ulysse (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018-2019)
Yza de Burbure, bénévole et coordinatrice du pôle “Parole, écoute et soutien” à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2020)
Catherine Kestelyn
Lola Vandervliet, bénévole dans le milieu associatif et militante
Camille Druant, employée au Service Volontaire International (avril 2015 -octobre 2016)
Laura Goffart, conseillère Vert Ardent à Liège et ancienne coprésidente ecolo j, membre du Selflove gang (2017-2018)
Selflove gang, Groupe de Travail Féministe non-mixte d’écolo j
Sarah Degée, enseignante et militante féministe
Stéphane Vanden Eede, citoyen solidaire et allié.
William Donni
L’équipe de la Fédération des Centres Pluralistes de Planning Familial
Claire Hugon, alliée à la cause et féministe
Fatima Ben Moulay
Jean-Baptiste Dayez, psychologue social et allié de la cause féministe

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Rubrique :Catégories Mars 2020Mots-clés :Étiquettes Posté le :Publié le

8 mars 2020 : en Belgique, la grève des femmes se prépare et la marmite bouillonne !

Les raisons de la colère des femmes ne manquent pas : exploitation domestique, charge mentale, statuts précaires, temps partiels imposés, bas salaires, pensions de misère, privation de papiers, racisme, culture du viol, inégalités d’accès aux services publics ou encore exploitation étudiante… Des mots aux actes, il n’y a qu’un pas et l’appel à la grève a permis de le franchir. Ce dimanche 8 et ce lundi 9 mars, des dizaines d’actions, d’assemblées et de manifestations vont secouer la Belgique de Gand à Liège, en passant par Charleroi. Résultat de plusieurs mois de mobilisation tous azimuts dans les régions, les maisons de quartier ou les universités, le mouvement des femmes est fort de son auto-organisation et de sa créativité. Reportage en coulisses.

« Les avocates organisent un piquet au palais de Justice de Bruxelles lundi matin ! »  Charlotte Casier jubile en consultant ses notifications Facebook tout en plongeant sa cuillère dans la boule de glace collective que les militantes du Collecti.e.f 8 maars se sont offerte après leur conférence de presse à la Gare du Midi à Bruxelles, ce mardi 3 mars. Attablées sous la lumière blafarde des néons, les militantes espèrent que la mobilisation sera encore plus importante que l’an passé. « Les annonces d’actions vont se multiplier dans les prochains jours, postule la doctorante en géographie à l’ULB. Par branche, par lieu de travail ou d’étude. Les femmes ont eu besoin de temps pour échanger et décider de leurs actions. La FGTB a déposé un préavis général pour les 8 et 9 mars, c’est super, mais ce n’est pas une grève classique, elle s’organise surtout localement : elle est donc assez imprévisible. »

Une cinquantaine de femmes réalisent la chorégraphie chilienne « Un violador en tu camino » (« un violeur sur ton chemin ») le 3 mars 2020, à la Gare du Midi (Bruxelles), dans le cadre de la préparation de la grève des femmes du 8 mars. Au premier plan, foulard vert, Valentina du collectif « Sororidad sin fronteras ». © Sarah Benichou pour axelle magazine

« Le violeur c’est toi ! » À la fin de la conférence de presse, ce cri a résonné dans le hall de la gare. Il a été poussé par une cinquantaine de femmes venues pour investir l’espace avec la chorégraphie chilienne « Un violador en tu camino » (« un violeur sur ton chemin ») qui, depuis novembre dernier, fait figure de nouvel hymne international des femmes. Parmi elles, Sascha, pour qui « offrir un César à Roman Polanski, c’était vraiment le truc de trop. En se mobilisant, on se montre, déjà à nous-mêmes, qu’on peut faire quelque chose de notre colère ou de nos tristesses. Ça fait beaucoup de bien. » Cette comédienne de 26 ans n’est pas membre du collectif, mais elle sera dans la rue dimanche.

À Namur

« Dire qu’on va arrêter de gérer le foyer pour une journée, ça paraît fou à plein de femmes mais ça leur parle… Et ça les fait parler ! » Alors que deux salariées peignent la banderole pour la « casserolade » prévue dimanche matin place d’Armes à Namur, la pétillante responsable régionale de Vie Féminine, Laurence Lesire, jubile en triant les photos d’une action pour les publier sur la page Facebook de l’association. Pour promouvoir la grève, les femmes de Vie Féminine Namur parcourent la région depuis un mois.

La grève du 8 mars se prépare à Namur. Laurence Lesire, responsable régionale de Vie Féminine Namur, raconte l’animation du matin au marché de Couvin et montre les photos qu’elle a prises à sa collègue Manon Voyeux, responsable adjointe (4 mars 2020). © Sarah Benichou pour axelle magazine

Ce matin, c’est au marché de Couvin que Laurence a participé à une animation avec une dizaine de femmes autour d’une grande casserole fabriquée « pour jeter les inégalités ». Elle raconte : « Dès que leur compagnon s’éloignait un peu, agacé par notre présence, les femmes déroulaient tout ce qu’elles avaient sur le cœur. C’était triste et beau en même temps. » Rêveuse, Laurence évoque l’expérience espagnole : « Des millions de femmes en grève, c’est ce qu’on veut toutes ! Mais ça ne va pas arriver en un claquement de doigts. Il faut travailler les consciences. » De ce point de vue, la militante de longue date est enthousiaste : « L’appel à la grève féministe est un outil merveilleux : ça provoque des discussions inédites, ça permet de mettre des mots sur les choses, de sortir de l’ombre le poids des tâches domestiques et d’affirmer qu’on peut se rassembler, nous les femmes, dans l’action collective. Rien que ça, c’est déjà une victoire. » 

À Liège

Dans la cité ardente, c’est le « Cri des sorcières » qui résonnera dimanche à 13h sur la place de l’Yser avant le départ de la Cycloparade féministe. Ce cri, c’est : « Sorcières ! Filles de lumière ! Relevons-nous ! La puissance est en nous ! C’est ensemble que nous avançons ! C’est ensemble que nous résistons ! » 

À la demande du Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE), Éléonore Dock, chorégraphe et formatrice pour l’association, a accepté de créer une chorégraphie chantée inspirée des hakas : « Nous ne sommes pas Maoris, nous n’allons donc pas reprendre les gestes, mais l’esprit du haka : affirmer son identité, précise la jeune femme. La figure de la sorcière revient sur le devant de la scène et elle me parle beaucoup. Je l’ai proposée, et ça a résonné chez les participantes aux ateliers. » Au-delà du message de fond, c’est tout le processus de création et d’apprentissage que veut souligner la chorégraphe : « Les paroles ont été rédigées dans le cadre d’ateliers d’écriture de femmes. C’était important que le texte et les gestes soient simples. C’est comme mettre en ligne un tuto : cela permet à toutes les femmes de s’approprier la performance pour la reprendre, ensemble, dimanche 8 mars. »

Espace public occupé : « On devient comme un seul corps »

« Dans l’espace public, les femmes ont peur », rappelle Valentina en picorant ses frites sous les mêmes néons que ceux qui éclairaient les mangeuses de glace un peu plus tôt. Membre du collectif de femmes sud-américaines exilées Sororidad sin fronteras, la jeune femme organise les répétitions de la chorégraphie « Un violeur sur ton chemin » depuis le début du mois de février à Bruxelles : « En occupant la rue ensemble, on devient comme un seul corps et on n’a plus peur. On ne fait qu’une, même si on ne se connaît pas : quand on réalise la chorégraphie pour soutenir les filles agressées par Polanski, comme aujourd’hui à la gare, on crée ce grand corps nouveau, dehors. On sort de l’ombre, on prend la parole, mais collectivement. Ça donne de la force. »

Réalisation de la banderole de Vie Féminine Namur par Sophie Dubé et Manon Voyeux, 4 mars 2020. © Sarah Benichou pour axelle magazine

La place importante que prennent le corps et la voix dans la préparation de ces deux jours de mobilisations féministes saute aux yeux. Des « casserolades » prévues dimanche et lundi aux chants de luttes, en passant par les chorégraphies et une criée prévue à Liège en clôture de la Cycloparade, les femmes se préparent à occuper de l’espace visuel et sonore. Le contraste est criant avec la discrétion qu’on exige d’elles toute l’année.

Auto-organisation et créativité

Plus que deux journées de mobilisation, la grève féministe ressemble à une mise en mouvement collective des femmes, à différents rythmes mais sur tous les fronts. Violences économiques, domestiques, politiques et institutionnelles : ce sont tous les rouages de la mécanique sexiste qui sont rendus visibles et dénoncés dans la préparation de la grève. Celle-ci semble avoir soulevé le couvercle d’une grosse marmite bouillonnante de colères et de questions.

Sur le web, dans les maisons de quartier ou sur les marchés, par des mots, des chants ou des gestes, la mobilisation pour ces 8 et 9 mars s’appuie sur une palette d’outils très divers : elle fait le pari de l’auto-organisation comme de la créativité. Selon Mona Malak, masterante en science du travail à l’ULB et membre du Collecti.e.f 8 maars de Bruxelles, le mouvement de la grève est « d’autant plus fort qu’il s’appuie sur un mouvement international et qu’il n’y a aucun copyright sur la grève. Les femmes peuvent y participer de mille façons : mettre un tablier à leur fenêtre, sortir avec leurs voisines et leurs casseroles pour faire du bruit à 11h, ne pas faire la cuisine, organiser un piquet pendant une heure avec leurs collègues de travail, organiser une discussion sur le temps de table au travail, écrire un statut sur les réseaux sociaux… Tout est possible. »

Le message est passé. Depuis le début du mois de février, les débats, les répétitions de danse et les actions se multiplient. Des ateliers de sérigraphie, de création de slogans ou de chants ont fleuri un peu partout en Wallonie comme en Flandre. À Gand, des statues ont été parées de foulards mauves lundi 2 mars. À Liège, des afroféministes ont organisé le 8 février une journée d’ateliers pour questionner la colonialité et la blanchité dans le mouvement féministe. À Bruxelles, la Ligue des travailleuses domestiques prépare sa présence depuis plusieurs semaines dans le cortège bruxellois pour réaffirmer « Vos toilettes propres, nos propres papiers ». Lundi 9 mars, un bus de femmes sillonnera Bruxelles pour faire le tour des piquets.

Certaines pestent même de ne pas pouvoir faire grève officiellement : « Malgré le préavis déposé par la FGTB, la CGSP-ALR n’a, elle, pas déposé de préavis, rendant la grève formellement difficile à suivre par les personnels de l’hôpital, explique une médecin du CHU Saint-Pierre (Bruxelles) impliquée dans le mouvement Santé en lutte. Mais nous serons présentes dans la manifestation dimanche et nous organisons une assemblée au sujet de la santé place Albertine le matin. Et lundi, nous porterons des foulards mauves, nous ferons du bruit sur l’heure de table et nous ferons des photos pour montrer notre solidarité dans la grève », renchérit-elle. Cette grève n’est, décidément, vraiment pas « classique ».

En plus des revendications fortes des unes et des autres, c’est également la barrière entre les sphères publique et privée qui est ébranlée par ce mouvement. Interrogée sur la motivation du piquet des avocates bruxelloises, Leïla Lahssaini, membre de l’asbl Fem&Law, explique : « En tant qu’avocates, nous sommes confrontées à l’institution judiciaire et à sa manière sexiste de traiter des violences envers les femmes. Aussi, on est obligées de regarder la réalité en face : nous n’avons ni les mêmes carrières, ni les mêmes revenus que nos confrères. Enfin, parce que les femmes sont également nos clientes, nous observons les limites dans le droit pour les femmes, par exemple dans le droit de la famille. »

« Je suis mon seul maître, pas un objet ni un butin. Ensemble, on est plus fortes ! » Voilà une des phrases, issue des ateliers d’Éléonore, qui sera criée à Liège à la fin de la Cycloparade dimanche. Soulevé, le couvercle de la marmite va-t-il se refermer de sitôt ?

Le matriarcat, une utopie ? Non, réalité d’hier et d’aujourd’hui

Qui a peur du matriarcat ? Pas nous ! Car, bien loin de l’image sexiste d’une société où les femmes imposeraient brutalement leur loi, bien loin aussi de l’image raciste de sociétés « primitives » qui n’auraient pas « évolué » vers le patriarcat, les matriarcats sont des sociétés complexes. L’égalité est centrale, le pouvoir est fluide et l’autorité est confiée par consensus aux personnes qui prennent le mieux soin des autres. C’est ce qu’a découvert la chercheuse allemande Heide Goettner-Abendroth, qui étudie les sociétés matriarcales depuis quarante ans. À l’occasion de la sortie en français de son ouvrage Les sociétés matriarcales, axelle l’a interviewée…

La philosophe et chercheuse allemande Heide Goettner-Abendroth offre dans son ouvrage Les sociétés matriarcales, récemment traduit en français, une perspective nouvelle, qui balaye les théories scientifiques traditionnelles souvent pétries de préjugés patriarcaux. Au 19e siècle par exemple, des intellectuels ont présenté les sociétés matriarcales comme étant le stade primitif d’une évolution linéaire, dont le patriarcat serait l’heureux aboutissement. D’autres chercheurs/euses ont nié leur existence même, assurant qu’au final, le pouvoir était toujours aux mains des hommes. Et certain·es y voient encore un modèle de société basée sur la domination des femmes. Ce livre, qui présente une vingtaine de sociétés matriarcales à travers le monde, déconstruit chacune de ces théories. Non seulement les sociétés matriarcales sont une réalité historique et contemporaine, mais elles se fondent sur l’égalité.

Heide Goettner-Abendroth

Les sociétés matriarcales sont-elles des sociétés dominées par les femmes ?

« Non, ce ne sont pas des sociétés où les femmes détiennent le pouvoir. Ce sont des sociétés égalitaires, où les deux sexes sont valorisés. La mère y est placée au cœur, mais pas au sommet. Ce sont des sociétés matrilinéaires [la transmission se fait par la mère, ndlr] et matrilocales [le couple réside dans la famille de la femme, ndlr]. Au niveau politique, les décisions sont prises par consensus, tout le monde a son mot à dire. Sur le plan économique, ce sont les femmes qui sont en charge de la distribution des biens essentiels, comme les maisons, les terres, la nourriture. Elles le font le plus équitablement possible entre tous les membres du clan. Enfin, la notion de sacré est omniprésente. Les membres de ces sociétés se soucient de chaque être vivant, chaque plante, chaque animal. Ils vénèrent la Terre mère et l’idée de l’exploiter ou de la détruire ne leur viendrait jamais à l’esprit. Ils n’utilisent que ce dont ils ont vraiment besoin et veillent notamment à ce que la croissance démographique soit adaptée à l’environnement. »

Selon l’anthropologue et féministe française Françoise Héritier, le matriarcat est un mythe et le pouvoir appartient toujours aux hommes.

« Françoise ne fait pas la différence entre sociétés « matrilinéaires » et « matriarcales ». C’est une erreur que font la plupart des anthropologues. Oui, il y a des sociétés matrilinéaires où l’économie est entre les mains d’hommes. Mais j’appelle exclusivement « matriarcat » les sociétés matrilinéaires où l’économie est entre les mains des femmes. »

Quelles valeurs guident ces sociétés ? 

« Les membres des sociétés matriarcales partagent tous les valeurs de la maternité : l’amour, l’attention, la réciprocité et le souci constant de la paix. Chez les Minangkabau [la plus grande société matriarcale au monde située en Indonésie, ndlr], si un homme veut tenir un rôle particulier au sein du clan, en être le porte-parole par exemple, il doit être « une bonne mère », selon leurs propres termes.  »

Indonésie. Avant l’implantation de l’islam à Sumatra à partir du 13e siècle, le peuple Minangkabau (de minang, victorieux, et kabau, buffle) pratiquait une forme d’animisme codifié par des règles orales appelées « adat », de tradition matrilinéaire. Devenus musulmans, les Minangkabau ont réussi à concilier cet adat, qui accorde une place majeure aux femmes, à l’islam ; aujourd’hui, le pays musulman le plus peuplé du monde abrite le plus grand groupe matrilinéaire, environ six millions de personnes. Par exemple, alors que le droit coranique n’attribue aux filles qu’un tiers de l’héritage, l’adat reste toujours appliqué : les biens ancestraux d’une famille Minangkabau, notamment les maisons et les rizières, se transmettent de mère en fille. Pour un mariage, c’est la famille de la femme qui vient demander la main du garçon. Le jour de la cérémonie, la fiancée va chercher le promis pour l’emmener chez elle, dans sa famille. Le mari ira vivre dans la maison de sa femme – c’est la matrilocalité. En cas de divorce, l’épouse conserve la garde des enfants, les biens immobiliers et mobiliers, même si l’achat se fait de façon commune. © Nadia Ferroukhi

La notion d’équilibre est au fondement de ces sociétés, expliquez-vous… 

« Elle est essentielle. Entre les hommes et les femmes d’abord. Chacun a son propre champ d’action, mais tous sont complémentaires. Il doit également y avoir un équilibre entre les plus jeunes et les plus anciens. Chaque génération a sa dignité, comme ils disent. Enfin, les êtres humains doivent être en harmonie avec la nature. Ils ne voient pas les humains comme étant déconnectés de la terre. L’exploiter entraînerait un déséquilibre. »

Des sociétés matriarcales justes et équilibrées opposées à des sociétés patriarcales basées sur la domination des hommes sur les femmes, cela révèle-t-il quelque chose du genre ?

« Non ! Il ne s’agit pas d’hommes ou de femmes. Il s’agit de sociétés matriarcales ou patriarcales. Vous avez des hommes « matriarcaux », qui se comportent très différemment des hommes façonnés par nos sociétés, au même titre que, dans nos cultures, vous avez des femmes imprégnées de patriarcat. »

Chine. Établis sur les contreforts de l’Himalaya dans l’ancien Tibet historique, entre la province du Yunnan et du Sichuan, vivent depuis près de 2.000 ans les Moso, une minorité ethnique de 30.000 personnes, organisées autour de règles matrilinéaires. Dans le village de Lijiazue habitent 31 familles Moso qui perpétuent leurs traditions. Jusqu’à quatre générations peuvent partager un même toit. Tout le monde obéit aux ordres de la doyenne, la « dabu », la cheffe de la famille. Ce rôle clé est tenu par la femme la plus âgée de sa lignée. C’est elle qui transmet le nom et les biens, tient les rênes de la maisonnée, possède la terre, régit la répartition des tâches, gère les finances, organise les cérémonies religieuses et veille sur les hôtes. Contraste saisissant avec la Chine confucéenne [doctrine ayant une grande influence en Asie, ndlr], où c’est aux hommes que revient l’autorité. © Nadia Ferroukhi
Ces sociétés connaissent-elles les violences de genre et les violences sexuelles ?

« Non, il n’y a ni viol, ni harcèlement sexuel. Aucun homme n’oserait toucher une femme sans son consentement. C’est ce que tous·tes mes interlocuteurs/trices m’ont dit. »

Qu’en est-il de la violence en général ?

« La violence est méprisée. En cas de conflit, la communauté essaie d’aider les deux parties à résoudre le problème grâce à la discussion et la négociation. Contrairement à ce qu’il se passe dans nos sociétés, la personne violente n’est pas laissée de côté. »

Quel est leur rapport au genre ? 

« Nous avons des définitions essentialistes des hommes et des femmes. Nous leur assignons des rôles genrés, et ceux dévolus aux femmes sont souvent les plus négatifs. Eux n’ont pas ce mode de fonctionnement. « Nous ne définissons jamais les hommes ou les femmes en fonction de leur sexe », m’a dit une personne un jour. Dans les sociétés matriarcales, les hommes et les femmes ont leur propre champ d’action, mais il varie d’une société à l’autre. Chez les Moso [société matriarcale de Chine, ndlr], les femmes s’occupent de l’agriculture et du jardinage, tandis que les hommes se chargent du commerce. À Juchitán [au Mexique, ndlr], c’est l’inverse, les hommes sont dans les champs et les femmes commercent. Il n’y a donc rien d’essentialiste dans leur vision des choses. Cette division du travail s’inscrit simplement dans l’idée d’équilibre que nous avons évoquée. »

Mexique. Juchitán signifie « ville aux fleurs » en zapotèque. C’est dans l’État d’Oaxaca que les 100.000 habitant·es de cette localité perpétuent des traditions matriarcales. Ici, les femmes jouissent d’un pouvoir et d’une indépendance rares au Mexique. Pour l’anecdote, Juchitán a vu naître la mère de la peintre Frida Kahlo…
À Juchitán, seules les femmes parlent encore la langue d’une civilisation vieille de près de 2.000 ans. Cette langue, qui ne distingue pas le féminin du masculin, leur a permis de développer une puissante solidarité féminine, pièce maîtresse de leur matrilinéarité.
Malgré le modèle patriarcal diffusé à Juchitán par les Églises catholique et protestante, les femmes résistent en continuant à jouer un rôle social et économique majeur. Cependant, les groupes évangéliques gagnent actuellement du terrain et s’attaquent frontalement à leur position.
Dans la communauté Juchitéca, la présence importante de muxes ne date pas d’hier (voir photo). Les muxes sont des personnes assignées au sexe masculin à la naissance mais qui adoptent les vêtements et les comportements associés traditionnellement aux femmes. Dans la civilisation amérindienne précolombienne, un muxe au sein d’une famille était non seulement accepté, mais même considéré comme une chance, car il prenait soin des aîné·es vieillissant·es, un rôle normalement dévolu à la fille aînée, qui héritait des biens familiaux. Aujourd’hui, les hommes hétérosexuels sont moins tolérants envers les muxes et envers la communauté LGBT en général. © Nadia Ferroukhi

Il y a donc tout de même une division genrée du travail…

« C’est une vision pratique des choses, mais pas gravée dans le marbre. Chez les Juchitán, si un garçon préfère être commerçant qu’agriculteur, il le peut. Sa mère le considère alors comme une fille et l’habille comme telle. Les enfants peuvent choisir leur genre. »

Quid de l’homosexualité ?

« Difficile de répondre à cela. Ce sont des questions intimes qu’il n’est pas toujours aisé de poser au sein des communautés. Selon mes travaux et ceux de mes collègues, il semblerait que l’hétérosexualité ne soit pas une norme fixe. »

Comment avez-vous récolté toutes ces données ?

« J’ai d’abord étudié la littérature anthropologique et ethnologique. Je me suis vite rendu compte que ces sociétés avaient toujours été étudiées à travers des lunettes d’hommes, et que ces chercheurs ne s’étaient d’ailleurs adressés qu’aux hommes ! J’ai tout de même trouvé quelques livres, de chercheuses féministes surtout, qui apportaient une perspective complètement différente. J’ai ensuite pu me rendre en Chine pour étudier le peuple Moso. Avec mes collègues chercheuses féministes et mes ami·es vivant dans ces sociétés qui me fournissent de précieux renseignements, nous rassemblons les pièces du puzzle afin de découvrir ce qu’est véritablement le matriarcat. »

Chine. Femmes et hommes Moso changent de partenaire au gré des rencontres. L’amour se vit sans contrat de mariage et sans contraintes morales. La règle impose à l’homme de quitter la chambre de son amante avant le lever du jour : c’est la coutume du zouhun, le « mariage à pieds ». La femme décide de la durée de cette alliance.
L’arrivée de l’administration chinoise dans les années 1950 et en particulier la Révolution culturelles de 1966 ont donné lieu à des attaques virulentes envers les Moso et leur mode de vie. Les « gardes rouges » du régime maoïste peignaient les façades des maisons Moso avec des slogans comme « Du passé faisons table rase ! Gloire à la monogamie socialiste ! » Le mariage fut alors imposé. Sous l’impulsion de Deng Xiaoping à la fin des années 1970, un dégel mit fin au mariage obligatoire et les traditions purent à nouveau se perpétuer.
Aujourd’hui encore, et même si de plus en plus de jeunes Moso désirent se marier, frères et sœurs vivent sous le même toit toute leur vie, en compagnie des enfants issu·es des femmes de la famille, de leur propre mère, de leurs cousin·es… Les enfants sont éduqué·es par l’ensemble des membres de la maisonnée. L’homme n’a pas le statut de père des enfants qui ont pu naître de son union avec une femme, seulement d’ »oncle » des enfants de sa sœur, à l’éducation desquel·les il participe. © Nadia Ferroukhi

Vous êtes-vous penchée sur l’aspect historique  de ces sociétés ?

« C’est un travail que je suis en train de réaliser. Je poursuis et élargis les travaux de l’archéologue américaine Marija Gimbutas, qui a mis au jour des éléments qui prouvent l’existence de sociétés préhistoriques axées sur les femmes dans le sud-est de l’Europe et dans l’Asie de l’Ouest. En réalité, de nombreuses découvertes archéologiques étayent cette théorie. Mais les interprétations qui en sont faites par les archéologues sont problématiques. La plupart les scrutent inconsciemment à travers leurs lentilles patriarcales. »

Les éléments dont vous disposez vous permettent-ils de penser que les sociétés matriarcales ont préexisté aux sociétés patriarcales ?

« Je viens de publier en allemand un livre à propos de l’Europe et de l’Asie de l’Ouest qui montre clairement qu’avant les patriarcats, il existait de nombreuses sociétés matriarcales. Certaines étaient à l’état de villages, d’autres de cités. Marija Gimbutas a montré que ces sociétés ont vécu longtemps aux mêmes endroits, sans armes ni murs défensifs. Elles ont finalement été conquises par les sociétés patriarcales, dans la violence. »

Les sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde
Heide Goettner-Abendroth
Éditions des femmes – Antoinette Fouque 2019, 600 p., 25 eur.

Ces sociétés sont-elles menacées aujourd’hui ?

« Entourées par la colonisation et la « missionnarisation » [l’imposition d’un mode de vie différent du leur, ndlr], elles résistent, tant bien que mal. Une grande partie de ces sociétés sont installées dans des coins reculés, dans les montagnes, les déserts, etc. Mais les États accaparent leur terre. En Chine, les Moso résistent depuis longtemps pour préserver leur mode de vie. Mais l’État et les industries chinoises qui ont besoin de bois s’attaquent maintenant à leurs forêts. Les Moso font face au même destin que celui des Indiens d’Amérique du Nord. Ils subissent également les effets pervers du tourisme. Les touristes hommes, qui ne comprennent pas cette culture, croient que toutes les femmes sont disposées à avoir des rapports sexuels avec eux. »

Combien de personnes vivent dans ces sociétés aujourd’hui ?

« Je ne saurais vous dire précisément. À Juchitán, les habitant·es sont environ 10.000, mais les Minangkabau sont 6 millions ! En Europe, toutes ces sociétés ont été détruites. Celles qui subsistent sont lointaines, mais ne les regardons pas comme des objets exotiques. Leurs modes de vie, qui révèlent humanité et bienveillance, sont au fondement d’une vie meilleure. »

Droits des femmes : trois ministères les pieds sur terre

Pendant qu’au fédéral, les informateurs (et informatrice…) se succèdent sans succès, les gouvernements régionaux et communautaires se sont mis au travail. axelle s’intéresse particulièrement à la feuille de route de trois ministres compétentes pour les droits des femmes – en Fédération Wallonie-Bruxelles et en Régions wallonne et bruxelloise – ainsi qu’à leurs projets communs. Bénédicte Linard (Ecolo), Christie Morreale (PS) et Nawal Ben Hamou (PS) nous expliquent pourquoi elles ont décidé de coordonner leurs actions.

Face à l’immense défi que représentent les inégalités entre les femmes et les hommes, un ministère des Droits des femmes peut être un outil très utile. Comme l’a préconisé en 1995, à Pékin, la 4e Conférence mondiale sur les femmes de l’ONU – dont nous fêtons cette année le quart de siècle –, « tout État devrait avoir un mécanisme chargé de la promotion de la femme qui soit la principale entité de coordination des politiques nationales. […] Pour fonctionner efficacement, ce mécanisme doit être situé au niveau le plus élevé possible de l’État et relever directement d’un ministre. »

Dans les pays où le pouvoir est un millefeuille de niveaux – suivez mon regard –, ce n’est donc pas un, mais plusieurs ministères qu’il faudrait mettre en place. C’était, de fait, une revendication de longue date de Vie Féminine et de nombreuses autres associations de femmes. Certaines voyaient un ministère uniquement au fédéral ; d’autres, à tous les niveaux de pouvoir. À la suite des élections de mai 2014, un seul niveau avait répondu à la demande des féministes : celui de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Et en 2019, deux autres ministères ont vu le jour.

En Fédération Wallonie-Bruxelles

Au fil de la législature passée, axelle est restée attentive à l’action de la ministre Isabelle Simonis (PS) et a, avec elle, dressé le bilan de ce premier ministère  : un travail de fourmi, des avancées structurelles et un nouveau dispositif participatif, l’Assemblée Alter Égales, qui réunit des mouvements de femmes. L’une des questions qui restait en suspens au moment des élections l’an dernier était celle de l’existence même du ministère. On aurait pu imaginer qu’il disparaisse ou qu’il soit absorbé par un portefeuille plus large. Mais il a été maintenu, car il « a fait des émules et a fait percoler l’ensemble du gouvernement », rappelle Christie Morreale, qui avait soutenu sa création en 2014 alors qu’elle présidait la commission femmes du PS. « C’était une exigence électorale, et une exigence dans les négociations. »

Le ministère entame donc sa deuxième vie avec à sa tête Bénédicte Linard (Ecolo), qui a également les compétences de la Culture, des Médias, de l’Enfance et de la Santé. Cette responsable politique a déjà l’expérience de l’égalité des chances dans la commune d’Enghien, où elle a eu cette compétence pendant quatre ans. Que va-t-elle faire de l’héritage de sa prédécesseure ? « Je ne veux pas balayer l’existant qui fonctionne, assure-t-elle. Des outils comme Alter Égales ont montré leurs preuves. Mais je pense qu’on est dans un momentum post #MeToo : le monde est prêt à l’action. »

Le 12 décembre dernier, à son initiative, le gouvernement de la FWB a décidé d’un avant-projet de décret « droits des femmes ». Objectifs : connecter les précédents décrets (intégration du genre dans les politiques de la Fédération en 2016, lutte contre les violences en 2019), mais aussi jeter les bases d’un « plan quinquennal droits des femmes » qui structurera le travail de la ministre pour la législature.

Pour nourrir ce plan, qui devrait voir le jour en juin, Bénédicte Linard a rencontré des associations de femmes et fait envoyer assez largement un questionnaire pour alimenter ses priorités, limitant de fait la concertation à quatre enjeux : violences, stéréotypes, participation des femmes et conciliation vie privée/vie professionnelle. Elle compte ensuite faire des allers/retours avec ses collègues ministres et avec les instances consultatives qui relèvent de leurs compétences.

Le défi de la mise en œuvre

Certes, il faut bien commencer quelque part, si l’on considère que ce qui a déjà été émis, notamment par l’Assemblée Alter Égales, ne suffit pas (« Alter Égales, c’est une bonne dynamique et on veut continuer à soutenir l’assemblée, l’évaluer et l’améliorer en fonction des résultats de cette évaluation », explique la ministre). Et si certaines zones de flou demeurent sur le suivi et l’évaluation du plan, on n’attend pas non plus que la ministre concocte un mécanisme au cordeau en un temps record. Qui peut par ailleurs émettre un doute sur l’intérêt de prendre le temps de consulter les organisations de terrain sur le contenu, même un contenu déjà limité ?

Mais on sait déjà, notamment avec l’expérience du décret de 2016 sur le gender mainstreaming, que l’ambition sur le papier n’est pas évidente à appliquer. L’objectif du décret porté actuellement par la ministre est de lutter contre les discriminations structurelles qui touchent les femmes, qui plus est dans une perspective affichée intersectionnelle – dans le courrier aux associations, elle évoque les « femmes migrantes, sans papiers, racisées, porteuses d’un handicap, âgées, précarisées, défavorisées… » C’est une perspective plus fine en termes féministes, plus efficace en termes de politiques publiques, mais aussi bien plus complexe à mettre en œuvre dans un paysage institutionnel encore habitué à penser l’universel au « masculin blanc ». Il faudrait ainsi se doter d’un mécanisme d’application pour le moins vigoureux… Sans perdre de vue que l’adoption d’un outil de travail n’est qu’une étape pour répondre à l’urgence d’améliorer les conditions de vie des femmes.

Des enjeux transversaux

Dans ses différentes compétences, Bénédicte Linard compte faire des droits des femmes une priorité. Elle prend l’exemple du monde des médias en montrant les ponts qu’elle jette avec les enjeux du traitement médiatique des violences envers les femmes, du sexisme et du harcèlement que vivent les femmes journalistes ou encore de la parité dans le secteur – idem pour la culture. Clairement, dans « ses » matières, Bénédicte Linard dispose de leviers pour peser en faveur des femmes. Quant aux autres matières de la Fédération qui peuvent porter des objectifs « droits des femmes » (enseignement, sport, budget…, bref, toutes les matières !), c’est le « plan quinquennal droits des femmes » qui devrait précisément les fédérer. En espérant que, sur tous les dossiers, la ministre restera attentive aux droits des femmes en situation de précarité, en particulier puisqu’elle se situe dans une perspective intersectionnelle.

En Wallonie

En Région wallonne, Christie Morreale, vice-présidente du gouvernement, est ministre de l’Emploi, de la Formation, de la Santé, de l’Action sociale, de l’Égalité des chances et des Droits des femmes. « Nous voulions des ministères des Droits des femmes avec des compétences solides pour travailler de manière transversale », explique-t-elle. Son expérience passée – conseillère politique, élue locale et régionale, sénatrice, présidente de la commission femmes du PS – lui a permis de se forger une connaissance large et concrète du sujet : « Je mène une analyse genrée dans chacun des dossiers que je traite. » À commencer par le nerf de la guerre : « Déjà en 2020, j’ai demandé à ce qu’on double le budget consacré à la lutte contre les violences, qui est passé de 300.000 à 707.000 euros. »

Christie Morreale : « Je mène une analyse genrée dans chacun des dossiers que je traite. »

En continuant à parler d’argent, Christie Morreale a entamé un travail pour augmenter le « pouvoir d’achat » des femmes – « même s’il est fort lié au fédéral », modère-t-elle. Parmi les exemples qu’elle cite, retenons celui des 7.000 aides-ménagères sociales, aides familiales et gardes-malades qui passeront cette année du statut d’ouvrières au statut d’employées, ce qui ouvrira leurs droits à un salaire garanti, au chômage temporaire, aux vacances annuelles… Cela avait déjà fait l’objet d’un accord avec le précédent gouvernement, mais les budgets devaient être confirmés.

Christie Morreale mentionne aussi les travailleuses des titres-services : « Je ne sais pas agir sur leur salaire-poche, qui dépend également du fédéral, mais j’ai deux leviers. D’abord la formation, actuellement sous-utilisée. Je veux qu’on leur propose d’évoluer professionnellement en dehors des titres-service, nous allons rendre ces heures de formation obligatoires. Par ailleurs, à partir de 2021, les entreprises auront l’obligation d’engager les travailleuses au minimum 19 heures par semaine, ce qui est meilleur pour leur pension – avec des exceptions pour celles qui ne peuvent pas travailler autant. » Féminiser le secteur de l’économie sociale ; soutenir les femmes entrepreneuses ; inciter les filles à rentrer dans les filières de la transition numérique ; mener campagne contre le harcèlement dans les transports en commun… Autant de pistes lancées en utilisant ses propres compétences et en collaboration avec les autres ministres.

Elle aussi, tout comme Bénédicte Linard, estime avoir besoin que les associations l’alimentent en amont « pour co-construire », notamment un deuxième « plan genre », pour analyser et prévenir l’impact des budgets et des mesures sur les inégalités femmes/hommes. Il sera difficile de faire moins ambitieux que Maxime Prévot (cdH), ministre de l’Action sociale chargé de l’égalité au début de la législature précédente. À une question posée par la députée Hélène Ryckmans (Ecolo), il répondait son impuissance à impulser une dynamique « genre » véritablement efficace auprès de ses collègues (session du 17 janvier 2017) : « Cela m’est particulièrement délicat de prendre mon téléphone et de dire : « Cher Carlo, cher Jean-Claude, ta note est nulle, il faut que tu l’améliores. » » On souhaite donc à Christie Morreale de pouvoir, elle, prendre son téléphone et dire : « Cher Jean-Luc, cher Willy… »

À Bruxelles

En Région bruxelloise, Nawal Ben Hamou n’a pas de compétence « droits des femmes » à proprement parler. Elle est secrétaire d’État à l’Égalité des chances, au Logement et aux Cultes (et aussi ministre de la Cohésion sociale, de l’Enseignement, de la Culture et des Sports au sein de l’exécutif de la Commission Communautaire française). Elle compte mettre le focus sur la question des violences envers les femmes – accompagnement des victimes mais aussi prévention, pointant entre autres une récente campagne de sensibilisation sur les violences psychologiques et le travail de concertation mené avec les associations pour jeter les bases d’un plan régional de lutte contre les violences. « On parlera notamment du harcèlement de rue et dans les transports en commun, en partenariat avec la ministre de la Mobilité, Elke Van den Brandt [Groen, ndlr] », annonce Nawal Ben Hamou, qui mise beaucoup sur la collaboration avec les autres ministres pour atteindre ses objectifs. Sa compétence « logement » pourrait aussi être une porte d’entrée pour cibler directement la précarité des femmes, en particulier mères de famille monoparentale, aînées, femmes racisées et étrangères, femmes porteuses d’un handicap.

Nawal Ben Hamou : « Il y a un tel éclatement des compétences qu’il faut pouvoir mettre tout le monde autour de la table. »

Une spécificité à noter au Parlement bruxellois : la création d’une Commission Égalité des chances et Droits des femmes avec, à sa tête, la députée Ecolo Margaux De Ré. C’est une première dans le pays. Cette commission disposera non plus uniquement d’un rôle consultatif – comme le comité d’avis qui existait précédemment – mais pourra contrôler l’action du gouvernement… et donc de la ministre. « Ce sera un vrai contrôle parlementaire de tous les ministres qui s’opérera avec cette commission », se prépare Nawal Ben Hamou, qui appelle à dépasser les clivages politiques et à avancer, avec les parlementaires, avec les ministres des autres entités fédérées. Et la nouvelle Conférence interministérielle (CIM) « Droits des femmes » sera, elle l’espère, le lieu où ce travail collectif pourra s’impulser et se coordonner…

Leurs espoirs pour la Conférence interministérielle « Droits des femmes »

C’est le premier sujet que toutes les trois mettent fièrement sur la table : la création d’une CIM « Droits des femmes », à leur impulsion et avec le soutien de la Première ministre, Sophie Wilmès (MR), lors d’un « comité de concertation » (organe qui réunit régulièrement les ministres du fédéral, communautaire et régional). Une CIM, c’est un espace de dialogue et de mise en place de politiques concertées, sur un sujet donné, entre les entités fédérées qui y envoient des représentant·es. « Il y avait une CIM pour la lutte contre les drogues, mais pas sur la question des droits des femmes !, s’insurge Nawal Ben Hamou. Il y a un tel éclatement des compétences qu’il faut pouvoir mettre tout le monde autour de la table, à tous les niveaux. Seules, on ne peut pas le faire. Aujourd’hui, notre priorité est la lutte contre les violences faites aux femmes, qui font plus de victimes que le terrorisme. »

La CIM, qui se met en place avec un gouvernement fédéral en affaires courantes (« nous ne devons pas attendre », insiste Nawal Ben Hamou), devra œuvrer « en dehors de toute logique partisane », précise Bénédicte Linard. La CIM travaillera donc sur la question des violences, mais aussi sur la lutte contre les discriminations, l’emploi, la vie politique, le gender mainstreaming et la participation des femmes au digital. Peut-être des sujets stratégiquement plus « consensuels » (si l’on peut dire que la lutte contre les violences envers les femmes est « consensuelle… »), ou « transpartisans », que les matières socioéconomiques. « Tant mieux si ce sujet rassemble », conclut Nawal Ben Hamou. Tant mieux… ou tant pis pour les autres urgences, à commencer par la précarité.

On peut donc, avec les trois ministres, espérer que la mise en place des outils comme la CIM ou les différents plans contribuera à faire des droits des femmes une priorité politique à tous les niveaux. Au-delà du sujet des violences, il faudra aussi observer de près la façon dont les nouvelles ministres se positionneront – au nom des droits des femmes – sur les matières économiques ou sur des dossiers frictionnels comme ceux de la prostitution ou de la laïcité. Bref, au menu : de l’espoir, indéniablement. Mais aussi des jeux politiques qu’il faudra contourner si la détermination à dépasser les clivages partisans reste intacte, et un immense travail à faire pour arriver à l’égalité femmes/hommes.