Témoignages lors de la manifestation contre les violences sexuelles à Ixelles : “Victime, on te croit, violeur, on te voit”

Hier soir à Bruxelles, quelque 1.500 manifestant·es ont participé à une marche pour dénoncer les violences sexuelles et soutenir les femmes qui en ont été victimes, notamment dans deux bars avoisinant le cimetière d’Ixelles. Selon de nombreux témoignages qui affluent sur les réseaux sociaux depuis dimanche soir, des jeunes femmes ont été droguées dans ces bars et certaines agressées sexuellement par des employés. axelle s’est glissée dans le cortège et a recueilli la parole de quelques personnes sur place. Le mot d’ordre est clair : “L’impunité doit cesser !”

Le 14 octobre, à 20 heures, le cortège quitte le cimetière d’Ixelles, direction la maison communale, en passant par la chaussée de Boondael. © Coralie Vankerkhoven, pour axelle magazine
A. (25 ans) : “J’ai été serveuse dans un des cafés [incriminés, ndlr] et j’ai subi de la part du patron du harcèlement, notamment sexuel. On m’avait dit de m’en méfier et quand j’ai refusé ses avances, il s’est mis à insister lourdement, à me faire passer pour une pute. L’impunité doit cesser !” © Coralie Vankerkhoven, photo et légende, pour axelle magazine
C. (24 ans) : “Il y a quelques années, j’ai été au El Café. J’avais entendu des choses, mais bon. Les verres se sont enchaînés, on s’en est fait offrir et puis, cela a été le black-out… Je me suis réveillée plus tard sans savoir ce qui s’était passé, ramenée par une amie. Heureusement. Je n’ai pas envie d’oublier ce qui s’est passé. On doit prendre la parole, prendre des solutions concrètes. Je veux pouvoir sortir en sécurité, que ce soit ici ou ailleurs…” © Coralie Vankerkhoven, photo et légende, pour axelle magazine
Alexia (33 ans) : “C’est mon quartier ici. Ce qui s’est passé, ce n’est pas un scoop. Des comportements comme cela, c’est partout. Manifester, dire, c’est montrer que ce qui n’est pas important pour eux, l’est pour nous. Certains gestes ne sont pas tolérables.” © Coralie Vankerkhoven, photo et légende, pour axelle magazine
Albert (19 ans) : “J’ai été choqué en apprenant ce qui s’était passé. Alors je suis venu pour soutenir et écouter ce que les concernées ont à dire.” © Coralie Vankerkhoven, photo et légende, pour axelle magazine

Voix de femmes, que vivent les mémoires

Voix de Femmes a trente ans. La jeune équipe de ce festival liégeois bisannuel, dont axelle est partenaire, s’est demandé comment aborder cet anniversaire ; cette quinzième édition, intitulée “Dis/continuer”, se déroulera du 14 au 30 octobre et ouvrira des chemins de réflexion passionnants sur les façons d’hériter et de transmettre.

Un article publié dans notre dossier du mois, “Transmettre l’art, un art de femmes”.

Depuis 1991, Voix de Femmes, créé par la comédienne Brigitte Kaquet, ouvre des espaces d’expression et de visibilité pour des artistes femmes de toutes origines. Et met le focus sur l’expérimentation, la collision des genres et les décloisonnements entre arts, lieux et publics, sur fond d’engagement féministe. Le format du festival a été élargi à 15 jours depuis 2017 ; le choix des lieux s’est fait plus intimiste ; les formes artistiques se sont multipliées, tout comme les ateliers et pratiques participatives, désormais prolongées hors festival. Les codirectrices actuelles, l’historienne de l’art Flo Vandenberghe et Émilie Rouchon, diplômée en gestion culturelle, ainsi qu’Élise Dutrieux, chargée de communication, partagent les réflexions qui innervent cette édition.

Voix de Femmes 2007 s’intitulait “Transmission/survie”, soit l’impossibilité de la survie sans transmission. De quelle façon abordez-vous le thème aujourd’hui ?

Émilie Rouchon : “On a replongé dans les archives, où l’idée de passation entre les cultures est très présente. Au début des années 2000, il y avait cet ancrage dans les rapports Nord/Sud, avec aides financières du secteur de la coopération au développement. Il y avait cette idée de produire des formes culturelles peu ou pas connues. Et, dès la troisième édition, un engagement politique : voir les femmes artistes comme des passeuses de cultures, de connaissances… Il y avait des spectacles, mais aussi des rencontres entre artistes venant des quatre coins du monde, auxquelles se sont ajoutées des artistes du Réseau mondial de solidarité des mères et proches de disparus, créé en 2000, actif jusqu’en 2009, venant elles aussi du monde entier. Les publics témoins parlent de cette forme de puissance qui se dégageait de ces moments ultra-privilégiés.”

Flo Vandenberghe : “Plutôt que de reproduire ou s’engager dans une rétrospective, on s’est demandé : qu’est-ce qu’on nous a transmis comme fondements, qu’est-ce qui nous parle encore aujourd’hui, comment on l’actualise. Le but n’était pas, par exemple, d’exhumer ce réseau qui n’existe plus en tant que tel, mais de repartir des traces et voir de quelles façons elles résonnent auprès de personnes engagées aujourd’hui dans les luttes féministes antiracistes, décoloniales, etc.”

Joëlle Sambi Nzeba et Hendrickx Ntela présentent la danse performance Fusion ce 22 octobre au Festival Voix de Femmes. © Barbara Buchmann

É.R.  : “On réarticule également cette question de l’art et de la politique à partir du spectacle Tiens ta garde, une adaptation de l’essai Se défendre d’Elsa Dorlin, traitant de la généalogie de la violence et de la question de l’autodéfense. L’approche théâtrale du Collectif Marthe travaille des questions très savantes à travers des formes d’expression débridées, burlesques, et déplace très fort le rapport au contenu. Ce choix assied l’une des thématiques du festival, celle de l’autodéfense féministe, aux côtés des autres, héritage, transmission…”

Les fondements restent pertinents, mais le contexte a changé ? 

É.R. : “Les bases du festival restent hyper-riches. Qui on convie, comment on convie les artistes ou la société : ça, ça a changé. Et les moyens de production ne sont plus les mêmes, ne serait-ce que matériellement. L’idée du nouveau format depuis 2017 et avec cette édition 2021, d’une échelle plus modeste, et empêchée par le Covid, est de s’inscrire dans un monde qui s’est globalisé. Dans toutes les crises que l’on traverse, on voit qu’on ne peut plus se penser en binarité, en Nord/Sud : les problématiques sont intriquées et les questions de l’altérité et de la diversité se rejouent en très grande proximité.

Pendant les rencontres de cette édition, on va essayer de faire vivre les questions qui animaient les femmes qui se rencontraient à l’époque, et aussi dans ce que nos quotidiens font résonner. Les situations, malheureusement, n’ont pas beaucoup évolué ; elles sont plus proches de nous, et nous sommes peut-être mieux à même de nous en saisir.”

Qu’apporte le principe des cartes blanches que vous activez pendant le festival ?

F.V. : “Il y a quelque chose de fort, émergeant des résidences (initiées depuis 2016, aussi hors temps de festival) de ces artistes qui n’ont jamais travaillé ensemble : création, et échange sur base de cette création. Quatre artistes – Lisette Lombé, Maïa Chauvier, Lara Persain et Catherine Wilkin – vont s’emparer des archives du Réseau des mères, et à partir de là, brasser toute une série de problématiques. Et l’artiste Rebecca Rosen propose 9 artistes ou collectifs dont les projets de bandes dessinées ou illustrations explorent le concept de transmission. Pratiquement, fin 2018, une personne a commencé à numériser les archives du festival, un travail énorme. Plein de choses se sont perdues, ont été endommagées. Et les mémoires fluctuent, aussi.”

É.R. : “Ce qui est intéressant, par rapport à la fragilité de l’archive, c’est que ça oblige à en faire une mémoire vivante, à ne pas la prendre comme un objet figé, muséal, et à imaginer ce qui manque, activant la potentialité de réécrire des récits et non de chercher une vérité historique de ce qui a eu lieu. Sans trahir complètement une histoire, s’offrir la possibilité de lui apporter ce qui lui manque parce que les cadres de pensée ont beaucoup évolué. En Europe par exemple, la pensée décoloniale a fait bouger les lignes, élargissant la manière dont les artistes sont amenées à déplacer leur regard.”

C’est dans ce cadre qu’intervient la réflexion sur l’appellation “musique du monde” sous laquelle sont regroupées toutes les musiques non occidentales ?

F.V. : “Initialement, le festival était centré sur les “musiques du monde”. Brigitte Kaquet avait des moyens de prospection et faisait venir des artistes qui n’avaient pas de démarche professionnelle mais qui pratiquaient dans région d’origine. L’édition anniversaire était l’occasion de questionner les termes. Qui est nommé, comment, et par qui ? Les réseaux de “musique du monde” sont gérés principalement par des hommes blancs, ça pose question. Marion Schulz, autrice d’un mémoire sur l’impact de la catégorie “World Music” sur la construction identitaire des artistes, viendra animer un atelier fanzine de deux jours et une rencontre, “Le monde, c’est les autres”, avec par exemple l’artiste franco-béninoise Sika Gblondoumé. Qui donnera également un spectacle musical pour les tout-petits.”

On ne veut pas travailler à des formes d’opposition mais installer des liens, en respectant les singularités

Le festival organise des concerts de midi pour que des mères de jeunes enfants puissent y assister. Comment prolongez-vous la réflexion sur l’accessibilité ?

É.R. : “Un nouveau chantier a été mis en place pour aller vers des associations de personnes en situation de handicap, malvoyantes, aveugles, malentendantes. On fait aussi venir deux spectacles laissant la place aux corps hors normes, créés en langue signée et langue parlée, Tupp’ et Aux confins du monde. Dans ce dernier, trois femmes explorent sur scène leur propre langage, ce qui donne un spectacle plus que jamais accessible mais aussi ces différentes possibilités de “parlers”.”

Élise Dutrieux : “En termes de communication, ce chantier amène des réflexions. Sur les pictogrammes utilisés par exemple. Oreille barrée, œil barré… : les handicaps sont toujours représentés par le manque. Nous allons imprimer nos programmes en noir et blanc, les rendant davantage lisibles. Et adapter notre site pour pallier la malvoyance, mais aussi les troubles de l’attention. Certains sites sont de véritables œuvres d’art, mais peu accessibles. Qui possède les codes, qui ne les a pas ? Ou encore, à qui donne-t-on la parole pour la promotion ?”

É.R. : “Les regards queers questionnent également beaucoup le projet, identifié féministe par plein d’artistes et par une nouvelle génération qui vient bousculer ce qui a été dénommé création féministe, avec d’autres rapports à l’identité “femme”. Intégrer ces aspects prend du temps ; faire dialoguer des générations qui ne se comprennent pas nécessairement sur ces angles-là. On ne veut pas travailler à des formes d’opposition mais installer des liens, en respectant les singularités.

On examine aussi toutes les propositions ; comment nous aussi, on peut être passeuses vers d’autres structures. Les questions d’inclusivité représentent tout un nouveau champ à découvrir dans la production culturelle. La formule de travailler en constellations à Liège avec plein de partenaires développe cette approche féministe qui prend en compte les marges, pas seulement celle de genre, et on a l’espoir de contaminer positivement d’autres espaces de création et de production.”

Fin de chantier pour les fiches brico ? Oui mais désormais, on bricole toutes !

Il y a tout juste sept ans, axelle publiait sa première fiche bricolage. Pour clouer le bec aux stéréotypes de genre  selon lesquels les femmes ne pourraient pas utiliser une scie circulaire ou réparer un robinet qui fuit. Au fil des mois, La bricoleuse nous a largement prouvé que cette activité était à notre portée ! Avant de tirer un trait sur cette rubrique – pas de panique, vous pouvez retrouver des fiches en accès libre sur notre site ! –, nous avons souhaité interviewer celle qui a su si bien nous outiller.

Dans les archives de La bricoleuse

Après 66 fiches publiées dans notre magazine, qu’aurais-tu envie de dire aux lectrices ?

“Merci ! Car après avoir épuisé les sujets de bricolage et chantiers que j’avais réalisés par le passé, j’ai dû tester de nouvelles choses pour pouvoir vous les décrire avec un maximum de réalisme et de précision. Ce projet a donc été pour moi un moteur d’expérimentation qui m’a permis de continuer à apprendre et à développer ma confiance en mes capacités, de réparer plein de trucs chez moi, mais aussi de rencontrer d’autres bricoleuses engagées ! C’est tout cela que j’ai essayé de transmettre à travers ces fiches. J’espère qu’elles auront semé chez chaque lectrice cette petite graine de possible pour oser prendre en main le marteau, le pied-de-biche ou la foreuse afin d’abattre les murs de cette société cloisonnante et, à la place, de bâtir des ponts entre nos univers multiples et vivants. Ou, plus modestement, pour oser réparer votre robinet qui goutte ou vos freins de vélo. Continuez donc à vous réapproprier ces fiches, à les adapter, partager, diffuser… Car derrière le pseudo de “La bricoleuse”, il y a chacune d’entre vous, avec son potentiel de création et de construction !”

En sept ans de bricolage pour axelle, as-tu une anecdote marquante à pointer ? Un moment mémorable à partager ?

“Pas de grande anecdote héroïque, mais plein de moments qui réchauffent le cœur : des personnes qui me racontent avoir fait des réparations grâce aux fiches, d’autres qui prennent le temps de partager avec moi leurs savoirs pour une nouvelle fiche, le sentiment de victoire lorsqu’on a réussi à réparer ou construire quelque chose, une amie qui offre le guide On bricole toutes à ses collègues de bureau, des copines qui me relatent avoir vu le recueil circuler dans différents lieux en Belgique, France, Suisse ou Catalogne, toutes ces bricoleuses féministes qui petit à petit tissent un réseau de transmission et de solidarité…”

La couverture de “On bricole toutes”, le recueil des 20 premières fiches brico d’axelle magazine

Quel est, selon toi, le plus gros frein qui empêche les femmes de se lancer dans le bricolage ?

“La négation de nos capacités par la société patriarcale, binaire et sexiste, qui entraîne une dévalorisation que nous intégrons au plus profond de nous-mêmes. J’ai eu tellement de discussions avec des femmes (et autres personnes n’ayant pas eu accès à l’apprentissage du bricolage à cause des normes genrées de cette société) qui disaient ne savoir “rien faire” et puis en creusant un peu, il s’avère qu’elles avaient toutes déjà au moins réparé, installé, bricolé l’un ou l’autre truc, redoublant de débrouille, de créativité et d’ingéniosité dans de multiples situations. Et aussi, pour beaucoup de femmes, de plus en plus précarisées par cette société, prises dans un quotidien qui est une course à la survie, il manque l’espace et le temps pour pouvoir expérimenter de nouvelles choses comme le bricolage qui demande de pouvoir essayer, se tromper, réessayer… sans stress ni pression.

Pour sortir de ce manque de confiance en soi et de cette précarité individuelle, rien de tel que de se mettre ensemble et de faire collectivement : par exemple en créant un groupe d’entraide pour faire des réparations les unes chez les autres, en organisant des ateliers de transmission de savoirs, des mises en commun d’outils, des récoltes collectives de matériaux de récup… Et, n’en déplaise à certains, dans des espaces non-mixtes ou en mixité choisie (sans hommes cis, sans spécialistes…), où l’on se sentira légitime et en confiance pour expérimenter tranquillement, sans être jugée ni reléguée au rôle d’assistante passive.”

La couverture de “On bricole toutes” (tome 2), le recueil des 20 dernières fiches brico d’axelle magazine

D’après toi, est-ce que le secteur du bricolage est plus inclusif, moins sexiste qu’il y a quelques années ?

“Sans vouloir généraliser, il n’est sans doute pas beaucoup plus inclusif qu’en 2014, étant donné la lenteur des changements de fond, voire le recul en cours, dans la société patriarcale actuelle. Mais la nouveauté de ces dernières années, c’est qu’on voit clairement la riposte féministe émerger : de plus en plus d’ateliers de bricolage, de chantiers, d’expérimentations, de mises en réseau… s’organisent. Ces projets (mis en place par des associations, des maisons de quartier, des festivals féministes ponctuels… mais aussi par des collectifs autonomes et dans des squats) sont très souvent en non-mixité ou mixité choisie (femmes, queer, LGBTQIA+…), porteurs de valeurs anticapitalistes, écologiques et antiautoritaires. Et si rien de ce genre n’existe près de chez vous, pourquoi ne pas le créer vous-même ?”