Dans les écoles, filles et garçons combattent le sexisme des règles vestimentaires

Depuis septembre, un vaste mouvement de protestation mobilise les jeunes élèves contre les règlements d’ordre intérieur sexistes dans les écoles. Certaines écoles précisent comment les filles doivent s’habiller et leur enjoignent de ne pas perturber les garçons. Ce mardi 22 juin, une manifestation s’organise devant le cabinet de la ministre de l’Éducation Caroline Désir (PS).

CC Jeswin Thomas / Unsplash

“Laissez nos corps tranquilles.” C’est ainsi que débute un texte écrit par Louise (le prénom a été modifié), 17 ans, et adressé à ses professeur·es d’une école de la Région bruxelloise. Il s’agit pour elle de dénoncer des comportements et des remarques de leur part qui ciblent tout particulièrement les tenues vestimentaires des jeunes filles.

Louise rejoint une vague de protestation, commencée le 14 septembre 2020, rassemblant filles et garçons autour du sujet des tenues vestimentaires acceptées à l’école. Ce jour-là, en Belgique et en France, des filles étaient venues à l’école habillées de mini-jupes et de crop tops (des t-shirts courts qui laissent apparaître le ventre) pour critiquer les règles en vigueur dans les établissements scolaires, les discriminations sexistes et la culture du viol. Nombre d’entre elles ont dû rentrer chez elles pour se changer, manquant des heures de cours, ont été sanctionnées ou ont reçu des remarques dans leur journal de classe.

En ligne de mire des élèves : le règlement d’ordre intérieur des écoles (ironiquement résumé par les lettres qui forment l’acronyme “R.O.I”) qui précise les règles vestimentaires à suivre à l’intérieur de l’établissement. Chaque établissement établit son propre R.O.I.

“Notre règlement d’ordre intérieur prévoit que dans l’école, les mini-jupes, les mini-blouses, les shorts et les trainings ne sont pas autorisés. Le pantalon à trous n’est pas autorisé”, expliquait en septembre dernier à RTL-TVI Thomas Debrux, directeur de l’institut Sainte-Marie de Châtelineau. “C’est une façon d’éduquer les jeunes pour lorsqu’ils iront se présenter pour un job étudiant ou autres. On leur apprend qu’être bien habillé et respecter certains codes est un élément essentiel dans la vie. Ça fait partie du système éducatif”, ajoutait-il.

Des remarques qui visent les filles

“Il ne manque plus que les talons hauts et tu finiras au bois”

“Je n’ai pas été victime moi-même de ces remarques, mais c’est le cas de ma petite sœur de 13 ans, explique Louise à axelle. Les filles, parfois très jeunes, reçoivent ces remarques destructrices. À l’une d’entre elles, un adulte de l’équipe pédagogique a dit : “Il ne manque plus que les talons hauts et tu finiras au bois”… Entre élèves, on ne se fait pas ce genre de commentaires, mais cela semble toléré de la part des adultes.”

Louise parle d’un choc entre générations, et pas forcément avec ses professeur·es les plus âgé·es. “Ce sont des adultes dans la vingtaine ou la trentaine qui font ce genre de remarques aux filles. Ils ont bien assimilé les normes dominantes et ils les répètent sur nous”, analyse-t-elle.

Dans certaines écoles, les arguments vont jusqu’à expliquer qu’il s’agirait d’apprendre aux filles à “se respecter” ou même… à ne pas “provoquer” les garçons. C’est le cas d’une école wallonne qui, en mars 2021, a envoyé une lettre aux parents dans laquelle on pouvait lire ceci : “Certaines arborent des décolletés ou des blouses très courtes qui attirent le regard des jeunes élèves masculins en plein maelstrom hormonal.” La lettre continue en indiquant que si une agression se produisait aux abords de l’école, “il sera alors trop tard”. Une formulation qui fait porter la responsabilité d’une agression sur la potentielle victime et les vêtements qu’elle portait…

Instaurer le dialogue

“C’est le regard des garçons et des hommes qui dicte le comportement des femmes. Ça ne va pas, les hommes n’ont pas à avoir la mainmise sur la manière dont s’habillent les femmes”, analyse, quant à elle, Louise. Elle explique être scolarisée dans une école à pédagogie active. “Ici, on tutoie les professeurs et on peut leur dire quand on n’est pas d’accord avec eux, avec respect bien sûr. Du coup, on essaie de déconstruire leurs arguments sur les vêtements des filles par le dialogue.”

On demande que les professeurs qui tiennent des propos sexistes soient recadrés.

Dans son école, un groupe de filles et garçons volontaires a été créé et rencontre les professeur·es sur la question du règlement d’ordre intérieur. Louise en fait partie. “On demande que les professeurs qui tiennent des propos sexistes soient recadrés. On ne veut pas que les stéréotypes soient transmis à la génération d’après. On pense aussi que l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVRAS) est une piste, pas que pour les élèves mais aussi pour les professeurs qui ne sont pas formés à ces questions, ni à propos du féminisme par exemple. Après avoir instauré ce dialogue, un éducateur a déjà dit qu’il allait essayer de modifier le R.O.I car il est écrit qu’il faut porter une “tenue convenable”. C’est très subjectif, on peut l’interpréter comme on veut”, poursuit-elle.

Louise a aussi proposé que le texte qu’elle a écrit soit publié dans le journal de l’école. “Cela a été refusé, car ils estiment qu’il est trop scandaleux. J’adore écrire, notamment des dissertations, et je suis féministe, ces questions me font vibrer. Après le 14 septembre, on a eu une discussion pendant le cours de morale, avec une professeure très bienveillante et à l’écoute. J’ai pris note des arguments et j’ai aussi utilisé les réseaux sociaux pour récolter des avis et des témoignages. C’est comme ça qu’est né ce texte. L’école m’a proposé de le réécrire, et au début, j’ai essayé. Je pense maintenant qu’il traduit un état d’esprit et qu’il est important de le garder tel qu’il est. Je ne suis plus d’accord avec certaines choses que j’ai écrites, mais le texte permet de faire passer une émotion. On ne convainc pas uniquement avec des arguments”, précise-t-elle.

Des règlements “farfelus mais surtout sexistes”

Le mouvement de protestation est désormais international. Outre en France et en Belgique, des garçons et des professeurs masculins au Canada et en Espagne sont notamment venus en cours en portant des jupes contre les discriminations sexistes. Tout récemment dans notre pays, début juin, Elza (prénom d’emprunt), 12 ans, avait été renvoyée chez elle pour se changer après que sa tenue a été jugée “incorrecte”, ce qui a relancé le débat autour des règlements d’ordre intérieur.

Cela avait incité la Secrétaire d’État à l’Égalité des Genres, Sarah Schlitz (Ecolo), à réagir, dans les colonnes de La Dernière Heure : “De la transparence d’un collant à l’épaule découverte, les règlements d’ordre intérieur des écoles secondaires sont souvent farfelus mais surtout sexistes”, a-elle déploré. “Les règlements qui font une différence entre la tenue des garçons et des filles renforcent la binarité et la pression à une période où les élèves sont en recherche, découvrent leurs corps et changent énormément. La question de la tenue vestimentaire doit être traitée avec empathie et délicatesse”, indiquait-elle.

Le cabinet de la ministre de l’Éducation Caroline Désir (PS) a également publié une mise au point suite à cette affaire : “Les règlements d’ordre intérieur relèvent des prérogatives du pouvoir organisateur mais ils doivent évidemment respecter des principes de droit, notamment en matière de non-discrimination. La ministre Désir défend le modèle d’une école inclusive et égalitaire, qui n’est pas compatible avec une règle qui conduirait à écarter une jeune fille dont la tenue est jugée provocante alors que des garçons pourraient, par exemple, venir en short à l’école.”

Une manifestation a lieu ce 22 juin, devant le cabinet de la ministre Caroline Désir, organisée par le comité des élèves francophones (CEF). Une pétition contre les règlements d’ordre intérieur discriminants a également été lancée. Les élèves demandent “des écoles et des règlements d’ordre intérieur libres de toutes formes de discriminations. Il faut fixer des critères clairs et objectifs sur ce qui est autorisé ou non. Il faut aussi pouvoir justifier et expliquer d’éventuelles interdictions. Des écoles démocratiques, où chaque voix (y compris celles des élèves) compte et où chacun·e peut avoir son mot à dire sur le fonctionnement et les règles de vivre-ensemble (comme le prévoit le Décret définissant les missions prioritaires de l’enseignement). Les élèves doivent être associé·es à la rédaction des règles en matière vestimentaire et c’est avec l’ensemble du personnel éducatif que doit être défini collectivement ce qui est permis ou non comme tenue à l’école. Des écoles citoyennes, où tous les actrices et acteurs de l’école (direction, profs, éducateurs et éducatrices, personnel technique et d’entretien) et les élèves sont formé·es contre le sexisme et toutes formes de discriminations.” Autant dire que le mouvement pour plus d’égalité à l’école ne fait que commencer.

Marianne, porteuse de handicaps, créatrice de contenus, engagée sur tous les fronts

Marianne est artiste et styliste. Elle porte plusieurs handicaps. Depuis quelques années, elle a lancé son blog, Mulakozè. Elle affronte le validisme, le sexisme, le racisme, le capitalisme… La lutte de Marianne est résolument intersectionnelle.

Marianne, 31 ans, belgo-rwando-congolaise, tient le blog Mulakozè © Lynn Vanwonterghem

Marianne a 31 ans. Elle est blogueuse, artiste peintre et styliste-modéliste. Le validisme, Marianne l’a vécu dans sa chair et intériorisé pendant de nombreuses années. Elle a subi une amputation de 8 doigts et des orteils à cause d’une erreur médicale lorsqu’elle était bébé. Puis, alors qu’elle est âgée de 24 ans, on lui découvre un lupus articulaire et, à 27 ans, une maladie orpheline, le syndrome de Parry Romberg, qui lui grignote la joue. La première phase fut le déni : “Je me disais : tu vas voir, tu vas dépasser cette maladie, tu es une warrior !”, s’exclame-t-elle.

Un monde totalement inadapté

Marianne cumule les préjugés validistes, sexistes, racistes et capitalistes. Sa lutte est intersectionnelle. Pour exister dans la société, elle est sur tous les fronts !

Le validisme s’est manifesté dans un monde professionnel capitaliste exigeant efficience et productivité, un monde totalement inadapté aux réalités de Marianne. Résultat : elle se surmenait.“J’ai continué à bosser à un rythme soutenu après mon premier diagnostic, sans voir ni écouter mes douleurs.” Elle se chronométrait pour comparer ses performances à celles de ses collègues valides. Ce n’était jamais assez rapide, jamais assez bien. Elle ne voyait pas ses merveilleuses créations. Les jambes tremblantes, la douleur irradiant, Marianne se persuadait de pouvoir travailler au même rythme que les autres car elle craignait d’être “cramée dans le milieu.”

C’est rare qu’une femme comme moi, noire et handicapée physique, évolue dans le monde de la mode. Je ne devais rien lâcher.

Ce validisme était accompagné de la culpabilisante méritocratie. “Quand tu veux, tu peux !” : c’est le slogan qui avait convaincu Marianne du bienfondé de la négation de son propre corps. “C’est rare qu’une femme comme moi, noire et handicapée physique, évolue dans le monde de la mode. Je ne devais rien lâcher”, explique-t-elle.

Aujourd’hui, l’engagement féministe intersectionnel de Marianne passe par le respect de son propre rythme. “Je ne poste pas de contenu à foison, je privilégie la qualité à la quantité.”

C’est lors du troisième diagnostic que le déclic a eu lieu. Marianne a 27 ans lorsqu’elle décide de ne plus satisfaire les groupes dominants qui l’excluent. Le blog Mulakozè (signifiant “merci” en kinyarwanda) est né d’une volonté de “vivre” lorsque le quotidien relevait plutôt de la survie. “J’en ai eu marre de me suradapter pour ne pas déranger le groupe, parce que je suis “lente”, parce que mon professeur ne sait pas quoi faire quand j’arrive dans sa classe, parce qu’on croit que mon amputation est contagieuse…”

Narrer son propre récit

Le militantisme de Marianne passe également par la visibilisation de son corps et par la narration de son propre récit. En effet, les corps en situation de handicap(s) sont souvent commentés. Lorsqu’ils se meuvent, ces corps sont scrutés, les chuchotements s’accompagnent parfois d’yeux écarquillés et de moues grimaçantes. Pourtant, les programmes médiatiques présentant des corps handicapés sont les moins regardés. Les algorithmes des réseaux sociaux les occultent, ils sont parfois signalés par les utilisateurs/trices, qui les jugent effrayants et “inappropriés”… Marianne analyse : “Les handicaps mettent mal à l’aise car ils rappellent la mort imminente, des corps en fin de vie.”

Ces mêmes corps sont très souvent représentés de manière essentialisante dans l’espace public et médiatique. La représentation prédominante est celle d’une personne en chaise roulante, assistée, réduite uniquement à son handicap. Pour Marianne, la société manque clairement d’engagement sur ces questions… sauf lorsqu’il s’agit d’infantiliser les personnes porteuses de handicap(s).

Je sais ce que je veux raconter avec mon corps.

Son corps, elle se le réapproprie, elle le met en scène et en valeur selon les thématiques de son blog. “J’ai passé beaucoup de temps à entendre des gens se moquer de moi, m’humilier, m’insulter. À être touchée sans mon consentement. Aujourd’hui, je reprends conscience de mon corps à travers le blog et je l’expose comme je veux. Grâce à mes compétences, j’ai la possibilité de porter les vêtements que je crée. Je sais ce que je veux raconter avec mon corps.”

Marianne a notamment réalisé un article sur ses cicatrices, article qu’elle a illustré par des photos d’elle en sous-vêtements, sachant pertinemment que cela dérange. Pour se réapproprier sa narration, elle donne la parole à différent·es intervenant·es sur son blog, toujours dans une optique intersectionnelle. “J’en ai trop bavé, donc maintenant, je redéfinis les règles !”, déclare-t-elle d’un ton ferme et déterminé.

Des corps créatifs, beaux et inspirants

Marianne choisit trois adjectifs pour qualifier son corps. Pour elle, un corps handicapé est d’abord un corps créatif, car beaucoup de personnes en situation de handicap(s) trouvent des moyens d’atteindre leurs objectifs. Marianne pense essentiel de souligner cet aspect résilient des corps handicapés et/ou malades, plutôt que le côté assisté, assez cliché.

Lui vient également l’adjectif beau : “Mon corps est beau, mes mains ressemblent à des cœurs, dit-elle en joignant ses mains devant son visage souriant. Mes pieds sont minuscules et je trouve cela surprenant qu’un si petit pied puisse mener tant de choses. Je danse depuis que j’ai six ans. Mon pied a trouvé des moyens de survivre en étant amputé. Ma situation me permet de me rendre compte de l’incroyable capacité de création du corps humain !”

Le corps de Marianne est enfin, pour elle, inspirant. Il est la source de beaucoup de ses projets. Son nom d’artiste est “Deux pouces” et son logo représente ses empreintes.

Impacts positifs malgré les discours de silenciation

Bien que le travail de Marianne soit d’intérêt général, elle est confrontée à des tentatives de discrédit. Certaines personnes l’accusent d’instrumentaliser ses handicaps dans un but lucratif. Le phénomène est identique lorsqu’il s’agit d’ethnie ou de race. La notion de “quotient diversité” est souvent balancée au visage des personnes concernées dans le but de dévaloriser leur travail sur ces questions. Un paradoxe : car ce travail est bien souvent fourni quasiment gratuitement… “Nous ne sommes pas bien payés, voire pas payés du tout. Au début, tu te dis que c’est pour la bonne cause, mais quelques années plus tard, tu travailles toujours gratuitement”, déplore Marianne.

Les personnes handicapées et/ou malades souffrent de la division sociale manichéenne des corps, “inactifs” versus “actifs”. Aujourd’hui, Marianne vit de son allocation pour personne handicapée. Un droit. Ce qui ne l’empêche pas de ressentir de la culpabilité d’y avoir accès, alors qu’elle passe des heures à créer du contenu digital, des événements et des ateliers de sensibilisation gratuits et disponibles à tous·tes.

Beaucoup de gens en situation de handicap(s) se bougent, sont professionnels.

D’après Marianne, ce discours culpabilisant est un acte de silenciation qui pousse les personnes dites invalides à s’engluer dans le bénévolat. Comme tout le monde, elles ont des aspirations, des rêves. Le monde professionnel, excluant, ne leur permet pas de trouver leur place. Elles passent donc beaucoup de temps à œuvrer bénévolement afin de se sentir utiles à la société. Ce qui perpétue leur exploitation. “Nous ne sommes pas “juste” handicapés. Il y a énormément de choses qui existent au-delà de cette dichotomie des corps inactifs et actifs. On n’en parle pas assez. Je veux montrer qu’il y a beaucoup de gens en situation de handicap(s) qui se bougent, qui sont professionnels.”

Marianne espère vivre de son blog et le transformer en magazine digital : “Quand je vois le nombre de remerciements, le nombre de gens affirmant que mon travail leur permet de croire en eux, ça m’aide à me sentir légitime. Ne pas être efficiente à 100 % n’enlève rien à ma valeur, je reste créative.”